RÉAPPARITION DU FANTOME
Au bout de quinze jours, un garde-chasse à physionomie fantastique, qui semble avoir été tiré du Freyschutz pour orner les bois affermés par la direction des eaux et des plaisirs deNauheim, annonça qu’il avait mis la main sur l’homme do la forêt. Il l’avait de ses yeux vu, entretenu du projet de médaille que l’on formait pour lui, et l’autre, entrant avec enthousiasme dans ce plan, lui avait remis un papier maculé, lacéré, mais précieux dans la circonstance; un papier naguère blanc comme tout honnête papier, maintenant culotté , — permettez-moi le mot, — comme une vieille pipe, et juste
de la couleur de la médaille en bronze qu’il s’agissait d’obtenir. Le papier gras disait ceci :
u^lG8 Division militaire. — 2e régiment étranger.
Place d’Avesne, 2® bataillon.
» Nous soussignés, membres du conseil d’administration du 2e régiment étranger, certifions que le sieur Kiesel (Antoine), carabinier, natif de Nittermeulen, sur le Mein, a servi dans le susdit régiment, du 9 octobre 1805 au 14 septembre 1814, qu’il a rempli ses devoirs avec zèle, et s’est toujours comporté avec honneur.
» En foi de quoi, nous lui avons délivré le présent pour lui servir et valoir ce que de raison.
» A Avesnes, le 14 septembre 1814. »
Suivaient les signatures. On pouvait encore les compter, non les lire. Il y en avait cinq, toutes plus ou moins effacées.
Si c’est le temps qui les avait mangées, je plains le temps, attendu qu’un repas, quel qu’il soit, doit soulever le cœur, servi sur un pareil papier.
Tel quel nous l’avions expédié à Paris; et il en revint par l’entremise obligeante d’un nouvel arrivant qui nous le rendit escorté d’un beau brevet tout neuf, signé : duc de Plaisance, expédié par la chancellerie du jeune empire au serviteur du vieux. A côté dormait,
dans un petit lit de carton blanc, la bienheureuse médaille pendue à son ruban.
Aussitôt ce qu’il y avait de Français à Nauheim se réunit, et de concert avec l’administration du Kursaal, on vota, tous comme un seul homme, une Souscription au profit du sieur Kiesel.
Je crois qu’il vous importe assez peu de connaître le montant de la souscription-Kiesel. Quoiqu’elle ait bien marché sur-le-champ, on peut affirmer qu’elle n’atteignit pas le chiffre auquel la souscription-Lamartine, — qui ne marche pas assez bien, — est déjà parvenue.
Vous en doutiez-vous un peu?
Nous avions appris par le garde-chasse qui avait découvert notre homme, que la maladie s’était alliée contre lui à la misère. Le brave était devenu prisonnier sur son grabat, presque le lendemain du jour où il s’était montré tout à coup, assez semblable au fameux homme de la forêt du Mans] qui frappa de folie et de terreur le roi de France Charles VI.
Comme il ne sortait plus ; — il, ce n’est pas Charles YI, c’est Kiesel, — on ne l’avait plus rencontré.
Avant de lui remettre sa médaille de Sainte-Hélène et les pièces blanches qu’on y avait jointes, le comité de la souscription-Kiesel jugea convenable d’envoyer en éclaireur un de ses membres pour reconnaître au juste la situation de notre protégé, et faire un rapport’ sur ses besoins et ses désirs les plus pressants. Je fus choisi pour cette mission de charité. Entre nous, je crois que mes
chers commettants s’amusèrent un peu à mes dépens.
Comme je n’ai pas ma cocarde dans ma* poche, ils me
connaissaient pour un blanc incorrigible, ils trouvèrent piquant de m’exposer à trinquer avec un vétéran de l’armée de la Loire, à la santé du captif de Sainte-Hélène.
Cela fût devenu assez drôle, j’en conviens, si, comme on me le faisait espérer, quelques feuilles villageoises et vicinales avaient daigné s’occuper de mon ambassade, et me représenter comme un commis voyageur en bonapartisme, venu à Nauheim, — sous le vain prétexte de prendre les eaux, — mais en réalité pour distribuer des médailles de Sainte-Hélène, et racoler les ruines humaines où fume encore cet enthousiasme que Napoléon Ier allumait chez ses plus humbles serviteurs, et que la mort seule peut éteindre chez ces hommes de la lie, plus beaux de fidélité que la crème des maréchaux.
Il paraît, — et je ne l’ai appris par malheur qu’après m’être si gravement compromis, — que l’institution de la médaille de Sainte-Hélène a soulevé de véritables tempêtes dans les colonnes de quelques journaux d’outre- Rhin. Ils ont déclamé en de nombreuses tirades .contre l’invasion qui n’en est pas moins l’invasion, parce qu’elle procède à coups de médaille au lieu de coups de canon. Bref, ils ont fait des pieds et des mains, — et je comprends cette susceptibilité de patriotisme, — pour fermer la porte des villages allemands à l’effigie du feu grand homme.
Plus soldats qu’ Allemands, les pères, qui avaient servi sous lui, et dont il avait été la patrie et le dieu, se moquaient bien des journalistes, et voulaient la médaille tout de même. Mais les fils ont fait chorus avec ceux-ci, et comme co sont les fils qui sont hommes maintenant,
tandis que les pères sont redevenus enfants, on leur a interdit, dans plus d’une famille, de réclamer la médaille, comme l’on refuse un pantin au gamin qui l’admire à l’étalage du marchand de joujoux.
Telle avait été en particulier l’histoire de notre KieseL Il avait prié l’un de ses fils de faire à Francfort les démarches nécessaires à l’obtention de sa médaille. Mais on ne se souciait guère chez lui de la lui procurer. Il a fallu qu’elle lui tombât du ciel en passant par notre poche.
J’allai donc lui rendre ma première visite. Il habite le
village de Niedermorlen,à une demi-heure de Nauheim, par la traverse à travers bois et prairies, — une délicieuse promenade ! — à trois quarts d’heure, à pied, par la grand’route.
Je trouvai l’ancien soldat de Napoléon dans une plus que modeste, mais non pas infecte chaumière, où il était gardé, soigné et nourri par sa fille, une brune, robuste et sérieuse personne qui ne s’est pas déridée tout de suite à notre venue et à nos bonnes paroles. Ce n’est qu’avant dix ans ou après soixante-dix que l’on peut, en un instant, passer du désespoir au contentement. Tant qu’on a l’âge de raison, ou dès qu’on l’a, la route est plus longue d’un pôle à l’autre ; il faut entre la douleur et la joie une sorte de convalescence. Les neiges amoncelées sur le cœur pendant un hiver qui menaçait d’être éternel, ne fondent pas, alors, pour une heure de soleil.
Lui, au contraire, riait à la médaille que nous lui annoncions, aux secours que nous lui promettions, de ce
rire silencieux des vieux chasseurs et des vieux soldats. On les voit, on ne les entend pas rire. Puis, il parlait beaucoup et fort, en homme habitué à être écouté.
L’on m’a rapporté que, quand il pouvait sortir encore, il allait chez l’un, chez l’autre, en véritable rhapsode, porter ses récits de bataille, aussi demandés à Niedermorlen que peut l’être à Paris le morceau du ténor en vogue. Depuis qu’il est pris par les jambes, on va chez lui : le soir on fait cercle, et il conte.
Je m’étais muni d’un interprète, grâce à la complaisance duquel j’ai su à peu près ce qu’il nous disait. Beaucoup de paroles pour peu de faits. Il en est un sur lequel il revint à plusieurs reprises avec amour : c’était en Espagne, un cavalier ennemi lui porta sur la tête, — et il montrait la place, — un furieux coup de sabre. Mais on n’entamait pas impunément un de ces hommes de bronze que Napoléon entraîna derrière lui sur le monde. De la blessure qu’il avait portée à Kiesel, l’Espagnol est mort, et Kiesel vivait encore.
Figurez-vous que, malgré ses soixante-quatorze ans, il avait une forêt de cheveux humiliante pour nos crânes chauves, à nous qui sommes pourtant de la jeune garde. Ses cheveux débordaient même sur son front, et le cachaient sous un épais rideau d’une élégance contestable, mais d’un noir irréprochable.
J’ai remarqué du reste, en traversant les villages allemands do la Wetterau, combien les cheveux gris et blancs viennent tard sur les vieilles têtes, encore quand ils y viennent. En revanche, la plupart des enfants que
l’on aperçoit sont autant d’albinos. Les Allemands ne sont donc pas dispensés plus que nous de payer tribut aux cheveux blancs; seulement ils s’acquittent aux environs de leur berceau, et nous dans le voisinage du tombeau.
Cependant, notre homme parlait toujours avec des poumons de vingt ans.
Quelle voix de commandement il aurait eue, si la fortune avait jeté dans son sac un bâton de maréchal, ou seulement des épaulettes de capitaine. C’est surtout quand il nommait l’empereur Napoléon, que cette voix
éclatait à casser les vitres. Kaiser Napoléon , comme il disait dans son allemand, c’était beau, en son genre, comme fut de poitrine de Tamberlick. C’est l’ut de ce cœur de vieux soldat.
Il était couché sur une maigre paillasse, sans drap dessus ni dessous lui. Ses jambes malades étaient enveloppées de haillons qu’il voulait, à toute force, déranger pour nous. — Nous crûmes à la fois prudent et discret de l’engager à les laisser en place. — Un pauvre édredon, grand comme la main, ne couvrait pas ses pieds nus, grands comme un monde. Il avait sur le dos un semblant de chemise, et l’ombre d’un gilet de tricot. Voilà pour
costume du patient. Quant au mobilier de la chambre, l’inventaire n’en sera pas long. Ce qu’il y avait de plus considérable, après le lit, c’était une paire de bottes monumentales, couvertes de toiles d’araignée et de poussière, qui serviront probablement à leur maître, quand il s’habillera pour aller dans le monde taire le beau avec sa médaille. Sous le lit, une paire de souliers de la même
famille. A côté du lit, un petit escabeau en bois blanc. Et puis c’était tout...
Je me trompe : il y avait encore un crucifix accroché au mur, une bible en lambeaux d’un côté du matelas, sous la main droite de l’homme, et un petit cruchon d’eau-de-vie de prunes , de l’autre côté , sous sa main gauche, faisant face à la bible... Deux consolations d’un genre différent.
Tel nous l’avions laissé la veille, tel *nous l’avons retrouvé le lendemain matin, quand nous sommes revenus, fidèle à la promesse que nous lui avions faite, mais avec armes et bagages cette fois : avec là médaille , avec du vin pour la baptiser , avec des couvertures, des vêtements pour qu’elle eût chaud, et cœtera.
Je fus touché de l’accueil, tout différent de celui de la veille, que nous fit la demoiselle de la maison. La veille, on pouvait supposer que nous n’étions que des curieux, aussi nous avait- elle reçus froidement, avec une défiance naturelle au malheur. En nous revoyant, elle comprit que nous étions des amis, et elle nous précéda
dans l’escalier ou sur l’échelle, comme vous voudrez l’appeler, essuyant pieusement avec son tablier les marches ou les échelons sur lesquels allaient se poser nos pieds.
La brave fille acheva de faire notre conquête quand nous la vîmes, quelques minutes plus tard, pleurer et sourire en même temps, tandis qu’elle contemplait la médaille entre les mains de son père épanoui. C’était touchant de voir fondre, pour ainsi dire, le marbre brun de son visage à elle.
Quant à lui, sa satisfaction éclatait sans faire tort en rien à sa dignité. Il avait l’air non pas d’un homme à qui l’on donne, mais qui reçoit ce qui lui était dû. Il ne se jeta pas, en gourmand, sur le paquet qui lui fut remis. Non; il procéda avec une sage lenteur. Il fallut lui lire d’abord, — en français, — le papier émanant de la chancellerie. Il l’écouta dans la tenue la plus respectueuse et avec la plus grande attention , quoiqu’il n’y comprît goutte.
Ce fut seulement après cette formalité préalable accomplie, qu’il ouvrit la petite boîte d’oîi sortit l’image de son empereur.
Il mit ses lunettes, pour la contempler, puis demanda qu’elle lui fût placée sur la poitrine par un des Français présents.
Cette fois encore, l’on me poussa en avant, toujours, je pense, par suite du méchant complot que je vous ai dénoncé tout à l’heure.
Or, je ne vous cacherai pas que, malgré mes efforts pour me rendre digne du rôle qui m’était malicieusement dévolu, j’y manquai totalement mon principal effet. Dans cette partie essentielle de la cérémonie, un grossier solécisme fut par moi commis... Dame! Quand on n’a pas tous les jours des braves à décorer !...
Au lieu de mettre à celui-ci la chose sur le cœur, j’eus la maladresse de la lui planter à droite.
Aussi, il fallait voir quel regard de pitié il me jeta tandis que je réparais tant bien que mal ma bévue î II n’était pas besoin de savoir beaucoup d’allemand pour
comprendre que son œil me traitait de « blanc-bec et de pékin. »
Il recommença ses récits de la veille, les mêmes! avec plus d’entrain et quelques fioritures inédites. Ainsi, en nous racontant sa lutte avec le cavalier espagnol à qui il rendit un coup de feu mortel pour un coup de sabre, il anima la scène d’un sacrédié , dernier débris de son fran çais,que nous ne lui connaissions pas encore.
A ce mot légèrement vieille-garde, sa fille prit la parole :
— Je n’ai pas encore pu en faire un bon chrétien. Il y a déjà du mieux, pourtant.
Le vieillard montra du doigt la gourde et la bible.
— Elle me permet de boire à ceci, quand j’ai lu un peu là dedans, dit-il.
Que pensez-vous, lecteur, de ce moyen de conversion ? Moi, je le trouve dangereux. Car enfin, supposez que le bonhomme fût devenu très-dévot, et se fût mis à lire beaucoup dans sa bible; il aurait bu à proportion et risqué de mourir un beau jour d’une combustion spontanée, — manière d’escompter en ce monde le feu où heureusement l’on n’est pas sûr de rôtir dans l’autre.
Si peu Chauvin que l’on soit, nous revenions songeur de notre pèlerinage à la chaumière du vieux soldat, quand l’un de nous poussa un cri. Celui-ci avait emporté, pour prix de ses bienfaits, une puce déplorablement belle que nous lui tuâmes sur la main.
— Fi ! dévaliser un vieux soldat, que c’est mal ! dit un de nos compagnons.
Finis coronat opus, ô puce! aux puces, riposta un autre, peintre de son état, et sujet aux calembours, malgré le respect dit au vénérable montTaunus qui nous contemplait avec étonnement du haut de ses cimes boisées.