‹ Un mois en Allemagne. NauheimChapitre 24 sur 54 · UN FANTOME · texte numérisé non relu

UN FANTOME

Six semaines plus tôt, et quand j’étais encore à Paris, un mien ami m’avait devancé à Nauheim. J’ai déjà parlé du personnage. C’est sur ses conseils que nous nous sommes mis en route.

Je vous le donne pour un homme do cœur, d’intelligence et de poésie même à ses heures, malgré les leçons de prose que l’expérience ne lui a pas épargnées plus qu’aux autres. Nature méridionale, il s’enflamme vite pour les objets ou les idées qui le séduisent, et cependant brûle avec entêtement et s’éteint des derniers, quand une fois il a pris feu pour une cause.

Ce portrait de mon ami n’est pas un hors-d’œuvre. S’il n’avait pas eu le caractère que je viens d’indiquer, l’historiette qui va être contée ne venait pas au monde.

Donc, six ou sept semaines avant notre arrivée à

Nauheim, il y habitait lui, au grand agrément des baigneurs, des baigneuses surtout. A chaque instant, c’était une partie dont il était l’âme.

Par une de ces belles chaleurs africaines qui ont grillé la fin de juin et le commencement de juillet, on résolut d’aller dîner au frais, s’il était possible, sur l’herbe et sous bois.

Était-ce bien d’un dîner qu’alors il s’agissait? Ma foi, je n’en sais plus rien. C’était peut-être un déjeuner, peutêtre un goûter, qui fut servi- sur la verte nappe de gazon que la nature avait tirée pour ce jour-là de son armoire au plus beau linge et étendue toute fraîche sur le sol. Le menu du repas importe peu à l’affaire.

Quoi qu’il en soit, les grands chênes de la forêt de Nauheim versaient leur ombre bienfaisante sur la tête rafraîchie des convives.

La compagnie était bonne, juste assez nombreuse, do belle humeur et de franc appétit. Les sages, en minorité par bonheur, étaient venus à pied; les rieurs des deux sexes avaient bravement enfourché des ânes, et la gaieté était montée en croupe.

D’aller en voiture de ce côté, impossible. La forêt de Nauheim offre les plus beaux couverts, des futaies, des taillis; on a tout cela à un quart d’heure à peine de la ville ; mais, le malheur c’est qu’il n’y ait pas encore de route ouverte aux voitures de la ville à la forêt, et que celle-ci ,ne soit pas mieux percée pour les promenades et les cavalcades.

On ne peut pas accuser la commune de se donner beaucoup de mai pour jeter de la poudre aux yeux des

étrangers. La coquetterie n’est pas ce qu’elle aime. Peutêtre ferait-elle mieux d’ajouter un peu de fard et des routes à tout ce que le bon Dieu a fait pour elle.

Je reviens à notre cavalcade... Tandis que les bêtes débridées mangeaient l’herbe, et que les cavaliers mangeaient sur l’herbe, un convive inattendu surgit du plus épais de la forêt et tomba au milieu de la fête.

— Et moi aussi, dit-il en allemand d’une voix forte, j’ai su parler français. J’ai servi avec les Français... Vive l’empereur Napoléon !... Je suis venu à vous, parce que du taillis où je bûcheronnais, j’ai reconnu des voix françaises... Vive l’empereur Napoléon t... Ne me chassez pas ; je ne veux rien — qu’entendre parler français.

On lui demanda s’il comprenait encore cette langue qu’il aimait; il répondit que non, ayant quitté son régiment en septembre 1814, et presque en même temps la France. Ce n’était plus pour lui qu’une musique délicieuse et rajeunissante. Seulement, il fallait enfler un peu les sons, car le grognard avait perdu à la bataille de la vie la finesse de son ouïe.

Chacun se leva, et l’on fit cercle autour de ce débris e l’épopée impériale, sorti tout à coup des entrailles de la forêt germanique.

Il était d’une imposante stature; maigre et droit, quoique affaibli par l'âge, par la guerre, par la misère surtout, dont il portait la trop reconnaissable livrée. Sa tête flétrie était haute comme si le col militaire la soutenait encore. Il avait sur le dos un fardeau de méchants bois morts qu’il avait glanés çà et là ; mais ses épaules avaient porté le sac et s’en souvenaient. Sous l’écorce du men-

(liant, le soldat perçait encore... Mais, j’ai tort de l’appeler mendiant, lui qui n’avait demandé que l’aumône d’un peu de français pour son oreille.

Il obtint cela, et quelque chose avec, comme bien vous pensez.

Il but un verre de vin, mangea un morceau, et se mit à parler de ses campagnes.

11 en parla même trop, au gré d’une notable partie de l’auditoire, pour qui son allemand était de l’hébreu. On en vint à trouver généralement qu’il y avait des longueurs dans l’intermède. Son entrée en scène avait obtenu un vrai succès de curiosité ; sa sortie ne fit pas moins de plaisir. En toutes choses, on ne plaît d’une façon durable que par la mesure. Il avait lassé; Ô faute ! Il avait ennuyé; ô crime!

Si l’on eût été à Bade, où il est avéré que rien d’imprévu n’arrive qui n’ait été longuement préparé par M. Bénazet dans l’intérêt du plaisir des hôtes de la Conversation, on aurait cru avoir affaire à un artiste chargé de jouer le Vieux soldat , monologue en deux ou trois scènes, avec les arbres de la forêt pour décors, et l’on aurait demandé : la toile! la toile! puisqu’on en avait assez. — Mais, àNauheim, on ne sacrifie pas encore comme à Bade au luxe des représentations dramatiques, et c’était la nature qui nous parlait sans fard, sous les traits d’un vieux grognard hessois, égaré par la conquête dans les armées françaises, puis rendu à son pays natal par 1 a vieillesse et la paix.

Cependant, le soir, rentré chez lui, notre ami qui avait été des plus attentifs autour du vieux soldat, en repas-

sant dans sa tête les incidents de la journée, se prit

dire :

— Il faudrait placer sur cette poitrine-là la médaille de Sainte-Hélène. Cela ferait bronze sur bronze.

Par malheur pour le succès du plan de notre ami, personne n’avait songé à demander au bonhomme son nom, ni celui de son village. Vainement on fouilla Nauheim, on interrogea les profondeurs du bois où il était apparu...

Pas plus de nouvelles de lui que s’il s’était appelé sir John Franklin.

Mon ami revint à Paris, et tout naturellement la conversation entre nous tomba plus d’une fois sur Nauheim. Il en venait; il voulait absolument qu’à mon tour j'y allasse. Il n’eut garde d’oublier le grognard dont il s’était coiffé, et me conta l’histoire d’apparition que je viens de redire. Puis, il me légua le soin de continuer ses recherches.

— Le sort du brave Bellot ne m’arrêtera pas, lui répondis-je; comptez sur mon activité.

Effectivement, à peine installé à Nauheim, j’organisai démon mieux un système d’investigations dont le succès complet mérite d’être exposé dans un chapitre à part.

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