‹ Un mois en Allemagne. NauheimChapitre 27 sur 54 · LE LAC · texte numérisé non relu

LE LAC

J. -J. Rousseau a beaucoup vanté le lac do Bienne, en Suisse, au milieu duquel il habita pendant deux mois la petite île de Saint-Pierre. Le chevalier de Boufflers disait du lac de Genève, en son langage précieusement

spirituel: « C’est l’Océan qui a envoyé son portrait en miniature à la république. » Le lac de Naulieim, à son tour, est le portrait en miniature de celui de Bienne.

Comme lui, il encadre de ses eaux deux îles boisées et verdoyantes qui se font suite l’une à l’autre, séparées par une espèce de détroit. Je ne vois pas pourquoi l’on n’imaginerait pas de suspendre une légende aux branches d’un grand orme séculaire, roi de la principale des deux îles, celle qui se présente la première quand on arrive par le bout méridional du lacet par le parc, la meilleure route pour arriver, d’abord parce qu’elle est char-

mante, et un peu aussi parce que c’est la seule. Le lac forme un carré long dont deux côtés sont bordés par la petite rivière Ousa qui lui donne ses eaux. Le troisième, le côté nord, est fermé par une haie. Reste ouvert le sud. Deux allées parallèles, après avoir suivi le flanc droit et le flanc gauche du parc, se continuent sur les bords du lac et se rencontrent à son extrémité; vous n’avez qu’à les suivre.

L’on ne voit d’abord ni la fin du lac, ni sa seconde île située juste derrière la première et moindre qu’elle. Leurs arbres à toutes deux se confondent pour former un seul et meme rideau vert qui vous dérobe pieusement cette chose toujours attristante: la fin, même quand il s’agit de la vie, siège de tant de maux; à plus forte raison quand il s’agit d’un lac qui n’a jamais fait de mal à personne, que je sache, et qui a pour mission de charmer les yeux et qui s’acquitte de sa tâche à merveille.

Assis sur l’un des bancs disposés avec prévoyance pour les haltes de la promenade, on peut donc croire que ce lac est éternel. En réalité, il est d’une taille très-raisonnable. Ce n’est pas le moins du monde un joujou, une cuvette, une de ces pièces d’eau de poche pour la création desquelles nos propriétaires de villas vident leur poche. Notre lac est très-riant d’aspect, mais très-sérieux par l’étendue. Il faut une heure pour en faire le tour, non pas en train express, ou du pas d’un homme qui voyant passer la fortune se mettrait à courir à toutes jambes pour l’atteindre, mais avec la juste vitesse de celui qui, marchant pour sa santé ou pour son plaisir, se soucie moins d’arriver que de s’amuser chemin fai-

sant, tantôt à regarder le saut d’une carpe faire un trou, pour ainsi dire, à la surface de l’eau; tantôt à considérer le temps de galop qu’un convoi de chemin de fer fournit à travers la plaine, de la station de Nauheim à celle de Butzbach, ancienne ville forte, un peu faible aujourd’hui sous tous les rapports; ou bien encore à émietter du pain aux hôtes emplumés et voraces du lac: les cygnes qui représentent l’aristocratie, les canards, plèbe barbottante, mais tous égaux, canards et cygnes, devant l’envie de parvenir au moindre morceau de pain que l’on voit flotter à l’horizon des eaux.

Je parlais de légende tout à l’heure. S’il y en avait une à conter ici, les cygnes en seraient sans doute les héros, puisqu’ils sont les seuls habitants sédentaires de cet humide séjour. Le cygne est d’ailleurs un personnage éminemment légendaire. On dit qu’il vit trois cents ans. En fait d’amour, il est passé maître, et Jupiter savait bien ce qu’il faisait en jetant sur ses épaules divines un blanc paletot de cygne pour son rendez-vous avec Léda. Or il n’y a pas de bonne légende possible sans un peu d’antiquité et sans beaucoup d’amour.

Ils sont une douzaine de cygnes, plus beaux, plus blancs et plus majestueux les uns que les autres, qui se partagent le gouvernement de la sérénissirne surface du lac de Nauheim, république aristocratique par excellence. L’on a bâti à cette compagnie de 'doges au plumage de neige, une série de petits palais vénitiens, juste entre les deux îles, mais l’on m’a conté qu’ils ne les daignent pas habiter; et quand ils ont assez navigué, ils se retirent, h l’instar de Rousseau dans son île de Saint-

Pierre, sur les roseaux qui bordent la grande île, ou même sur des herbes sèches. C’est là qu’ils dorment, c’est là qu’ils naissent, c’est là qu’ils aiment. Pendant ce temps les canards, comme un tas de parvenus, occupent les maisonnettes construites sur pilotis pour des fils de meilleure maison qu’eux, et déshonorent avec leurs coums-couins barbares les échos de cette Venise au petit pied ou, si vous l’aimez mieux, de cette autre ville flottante de Canton.

Au milieu des loisirs forcés de ma convalescence, j’ai, pour la première fois , étudié les cygnes de près, et je me suis convaincu que l’histoire naturelle de Buffon les a singulièrement flattés. Il n’aurait pas pu les mieux traiter, au détriment de la vérité, et sur la prière de son éditeur, s’ils eussent souscrit d’avance pour cinq cents exemplaires de l’ouvrage. Buffon parle d’eux comme un gazetier aux gages d’un fermier général pouvait parler de son patron. Qu’il les trouve beaux, gracieux et forts en même temps; qu’il loue leurs formes, leur couleur et leur nage, le plus poétique modèle de la vogue de nos vaisseaux; qu’il les dise grands mangeurs, comme Louis XIV, rien de mieux, nous sommes d’accord avec lui. Mais la vérité finit là, et quand il parle des qualités morales du cygne, ou des charmes de son bec jaune, serviteur! notre admiration ne va pas jusque-là.

Pour peindre leurs amours, l’enthousiaste comte de Buffon a trouvé sur sa palette des tons très-chauds, trop chauds peut-être, et dans son cœur des accents trop intimes pour la plume d’un grave naturaliste en manchet-

tes de dentelles, a Le couple amoureux, dit-il, se prodigue les plus douces caresses, et semble chercher dans le plaisir la nuance de la volupté; ils y préludent en entrelaçant leurs cous; ils respirent ainsi l’ivresse d’un long embrassement; ils se communiquent le feu qui les embrase ; et Iorsqu’enfm le mâle s’est pleinement satisfait, la femelle brûle encore; elle le suit, l’excite, l’enflamme de nouveau, et finit par le quitter à regret pour aller éteindre le reste de ses feux en se lavant dans l’eau. »

Au bas de la page, une note ajoute : a De là vient l’opinion de sa prétendue pudeur qui, selon Albert, est telle qu’elle ne voudrait pas manger après ces moments, avant de s’être lavée. Le docteur Bartholin, enchérissant encore sur cette idée de la pudicité du cygne, assure que cherchant à éteindre ses feux, il mange des orties, recette — ajoute méchamment Bufïon scandalisé de la chasteté niaise qu’on ose prêter à ses cygnes — qui se rait apparemment aussi bonne pour un docteur que pour un cygne, »

Hélas! ce n’était pas la saison devoir les embrassements et les embrasements des cygnes. Sur ce point, il faut vous en rapporter au témoignage de M. de Buffon. Je me borne à trouver, d’après ses peintures, que lesElvires de la gonte cycnéenne ont les passions fort vives, et feraient bien d’aller prendre des leçons de réserve et de spiritualisme dans l’amour auprès de l’Elvirc et sur le fameux lac de M. de Lamartine, plus certainement harmonieux que tous leurs chants de cygne.

Du reste, quels gourmands, et quels lâches, et quels traîtres! et comme ils sont punis de leurs vices, n’en dé-

plaise à leur panégyriste, par l’affreux bec orange et noir que la nature leur a infligé, et grâce auquel ils sont laids à voir de près, malgré leur beauté, comme les femmes qui neutralisent les charmes du reste de leur personne par un nez désenchantant ou une bouche affligeante, ou des yeux d’une expression basse. Ils n’ont de coeur que pour leurs plaisirs d’estomac ou d’amour. Avec un morceau de pain, montré de temps en temps, vous leur feriez faire le tour du lac de Nauheim et celui du monde. C’est amusant, c’est, en grand, le jeu des canards aimantés qui a tenu des heures entières notre enfance charmée et captive sur les bords d’une cuvette; mais combien c’est humiliant pour la majesté du cygne qu’une vulgaire bouchée ait le don de traîner à sa remorque leur port royal !

Ils me représentaient alors certains monarques constitutionnels toujours affamés de subsides, comme le roi d’Angleterre Charles II, par exemple, courant cà qui lui en donnait, tantôt son parlement et tantôt le roi de France.

Un naturaliste français a dit que le cygne vient à ceux qui l’appellent Godard. Un naturaliste allemand, du nom de Frich, veut qu’en Allemagne on l’appelle Franck quand on désire le faire approcher. Appelez-le Franck, appelez-le Frich, appelez-le Godard, quoique ce dernier nom soit bien vilain, appelez-le n’importe comment, ou ne l’appelez pas du tout, un cygne civilisé qui a quelque expérience du monde des bassins, fera toujours voile vers vous, parce qu’il sait bien que les bourgeois ne sont ici-bas que pour jeter des friandises aux cygnes. Ceux de

Nauheim viennent à vous du plus loin qu’ils vous aperçoivent, vous saluent à leur façon, vous font escorte, avec toutes les courbettes de l’adulation, jusqu’à ce qu’ils aient acquis la conviction pénible que vous ne pouvez ou ne voulez rien leur donner. Dès ce moment, leur parti est pris, ils vous tournent le dos brusquement, ils voguent au large en faisant un mouvement de leurs ailes qui a la même signification chez eux que le haussement des épaules parmi les hommes. Les uns plongent immédiatement leur bec dans l’eau, et rapportent un petit, poisson, un vermisseau, un morceau de pain retrouvé qu’ils mangent à votre barbe , comme pour vous dire : « Je n’ai pas besoin de toi. » D’autres, moins philosophes, se vengent en culbutant sur leur passage un ou deux pauvres canards innocents, et regrettent évidemment, dans leur bon petit cœur de cygne, de ne pouvoir traiter de même le passant avare de friandises.

M. de Buffon nous a appris pourtant que le cygne vivait en ami, plutôt qu’en roi au milieu des nombreuses peuplades des oiseaux aquatiques, calme parce qu’il est fort... Évidemment, les cris plaintifs des canards n’avaient pas monté jusqu’à l’oreille de l’éloquent historiographe de la nature.

11 nous vante encore le courage du cygne dans les rencontres qu’il est homme à soutenir contre l’aigle; au besoin, nous dit-il, un vieux cÿgne tiendrait tête dans l’eau au chien le plus fort. — Je n’ai jamais été témoin dans un duel d’aigle contre cygne, et je n’en puis parler. Mais, en ce qui concerne la race canine, je puis certifier qu’il y avait à Nauheim un petit chien anglais de rien du tout

qui se jetait dans le lac le plus souvent qu’il pouvait, et son plus grand plaisir c’était de chasser devant lui cygnes et canards, toute l’armée, pêle-mêle. Je vous jure que nul n’essaya jamais de lui faire tête. J’ai vu quelquefois d’audacieux canetons, avec la bravoure étourdie des gens qui n’ont rien à perdre, se retourner, et saisir entre les pattes du terrible roquet une miette qu’il eût été à jamais regrettable de laisser à l’ennemi. Mais, c’était le fait isolé de quelque courageuse racaille. L’état-major au brillant plumage ne songeait qu’à fuir à toute nage et à tire-d’aile.

En revanche, toujours les premiers au pillage, et d’une audace quand ils voient qu’il n’y a pas de danger!... Un matin, nous étions partis de bonne heure et en bande pour jeter l’épervier, à l’heure favorable, sur les trous fabuleusement poissonneux de l’Ousa. Après deux ou trois heures de promenade affamante, le filet sur l’épaule, nous revenons en arrière, et nous voilà au lac. Il était grandement temps de déjeuner. Mais quelques-uns de nos amis, pêcheurs avant d’être hommes, soutinrent qu’il valait mieux retarder encore le jeu des fourchettes, et continuer, sur la nappe du lac maintenant, celui de l’épervier. On leur cède. On embarque, dans trois de ces légers esquifs dont la flottille amarrée attend les amateurs au pied de la maison jaune dite Teichhaus. J’étais de ceux qui auraient mieux aimé s’attabler, je le confesse. Un avisé, par bonheur, s’était muni de quelques sandwichs. — a Prudence est mère de... jambon, » nous ditil, et, ce disant, il nous passe un joli petit pain fourré que nous recevons d’une main droite reconnaissante.

Puis, nous nous tournons vers ce bienfaiteur, pour lo remercier. Hélas! comme nous accomplissions ce devoir de politesse et de reconnaissance, la foudre ou un cygne, — c’est tout un, — tombe sur notre proie, la fait sienne, et rapide comme l’éclair l’emporte d’un bond à l’autre bout du lac, en poussant certain son de clairon

qui doit être le cri de guerre de sa nation.

Moralité à part, je ne vais cependant pas jusqu’à nier le mérite de ces ennemis au blanc plumage. Sans eux, le lac de Nauhcim ne serait pas plus complet que ne l’est un bal sans femmes. La gourmandise est leur seul mobile, c’est honteux! mais cela ne les empêche pas d’être gracieux, nobles, séduisants, dans les évolutions qu’elle leur inspire. Au contraire, l’oie, — ce cygne bourgeois, cette caricature du cygne, — a une belle âme, elle est susceptible d’amour, dedévouement, elleades états de service • qui remontent au Capitole ; eh bien, tout cela ne lui fait pas une belle jambe! personne ne la regarde, et l’on ne s’occupe d’elle que pour y fourrer des marrons.

Voilà la justice de ce monde !

C’est un charmant spectacle de les voir,— non pas ces «

estimables oies farcies de bonnes intentions, — mais ces affreux cygnes, naviguer de conserve avec votre barque, tracer leur sillon à côté du vôtre, régler leur allure sur vos coups de rame. Quelquefois ils prennent les devants, comme des pilotes, et puis s’arrêtent de temps en temps à attendre qu’on les ait rejoints. Presque toujours, au moment do prendre pied dans l’embarcation qu’on a choisie , il a fallu la leur disputer en quelque sorte. Telle est leur impétuosité à se jeter sur les arrivants, — impé-

tuosité tout juste désintéressée comme celle des commissionnaires qui, à l’arrivée d’un voyageur dans une ville, se le disputent lui et ses bagages; telle est l’ardeur avec laquelle ces brigands de cygnes flairent vos mains, vos poches, vos intentions, qu’ils ont l’air de vous demander du pain comme les voleurs vous disent : la bourse ou la vie! Là-dessus, les enfants crient, les femmes elles-mêmes ne sont pas toujours rassurées, et le chef de nage se hâte de pousser au large tandis que les assaillants, à peine écartés par le mouvement des rames, lèvent l’ancre de leur côté.

Le Teichhaus est admirablement situé sur la rive occidentale. De ses fenêtres, on est aux premières loges pour contempler, par-dessus les arbres qui font tout le tour du lac, ces ébats nautiques. Si l’on veut assister de plus près aux petits incidents de l’embarquement et Au débarquement, les toucher du doigt, pour ainsi dire, c’est à ses pieds qu’il faut s’asseoir. Pour les amateurs de pittoresque, le Teichhaus occupe la première position à Nauheim. Par les belles journées, c’est un ravissement de voir les rayons et les ombres se jouer dans ce décor à travers le feuillage et à la surface des eaux, et, sur un plan plus éloigné, allumer ou éteindre, selon l’heure du jour,

travers la plaine jaune ou verte, selon la saison, les villes et villages qui y sont semés : Butzberg, Munzcnberg avec les magnifiques ruines de son château dont les deux tours semblent encore les reines de la Wetterau, Niedermorlen et Obermorlen, Schwalheim, Ockstadt, Dorheim et Friedberg.

Le Teichhaus est aujourd’hui un restaurant, presqu

un cabaret, où les bouchons sautent à qui mieux mieux, surtout les dimanches, l’un pour l’eau gazeuse de Schwalheim ; l’autre pour le vin du Rhin ; le reste pour la bière, qui est l’Allemagne elle-même mise en bouteilles; aucun pour le roi de Prusse. Nauheim est aussi près de Francfort-sur-le-Mein que Saint-Germain en Laye est voisin de Paris. Aussi, le dimanche, il n’est pas un Frankfortois aisé, pas une Frankfortoise, ayant à sa disposition une robe fraîchement repassée, qui n’aille se promener sur le lac de Nauheim, comme nos Parisiens vont arpenter la terrasse ou la forêt de Saint-Germain. Ces jours-là, les petits bateaux qui vont sur l’eau du lac sont sur les dents, comme les locatis de Saint-Germain en Laye, et les cygnes ne savent où donner du bec. Le soir, plus d’une partie s’organise pour dîner au Teichhaus , comme si l’on était au pavillon Henri IV, à Saint-Ger-

main en Laye.

Provisoirement, la maison du lac ou Teichhaus est une véritable bicoque. Primitivement, elle servait tout prosaïquement (ces trois adverbes joints ne font pas admirablement) à loger quelques fonctionnaires des sa-

lines. Puis, un beau jour, certain prince ou certaine princesse de la maison royale de Hesse, passant par ce coin de ses domaines, fit sans doute cette réflexion que ces fonctionnaires des salines étaient des gaillards bien pittoresquement logés, et que lui ou elle, prince ou princesse de Hesse, changerait volontiers, pour quelques jours, sa demeure seigneuriale contre la chaumière de ces sujets de sa couronne. Ce qui fut dit fut fait, et le

Teichhaus a eu l’honneur d’abriter quelquefois, entre

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scs murs bizarres et sous son humble toit, de hauts et puissants personnages qui se faisaient petits pour an jour.

L’on m’a conté aussi, mais c’est un conte que rien ne justifie dans l’histoire domestique de la maison de Hesse, que ce cottage, riverain du lac, avait été construit pour servir de retraite à une favorite exilée de la cour sinon du cœur du souverain... Une histoire analogue à celle de Tite et de Bérénice que Suétone a résumée en trois mots : invitus invitam dimisit , et que Racine a développée en cinq actes de tragédie.

Quel que soit son passé, le Teichhaus ne peut rester ce

qu’il est aujourd’hui. Va-t-on le raser, et construire sur

le terrain qu’il occupait une gracieuse villa pour l’électeur de la Hesse-Cassel ? Ou bien, la villa projetée s’élèvera-t-elle du même côté, entre le Teichhaus amélioré et le Kursaal définitif? La question était pendante.

Si nous avions voix au chapitre, voici ce que nous ferions :

Nous établirions la villa princière à la place que son altesse royale aurait bien voulu désigner elle-même, et c’est là évidemment ce à quoi sont résolus, avant tout, les fermiers des eaux de Nauheim. Quant à la maison du lac, si elle subsiste, nous en chasserions la guinguette, et nous la transformerions en un chalet d’habitation à louer aux rêveurs, tout meublé de dryades, d’hamadryades, de silvains,de sirènes et autres divinités humides oubocagères. La guinguette, — il en faut offrir une aux rameurs fatigués,— nous l’établirions, à l’instar de

celle du lac du bois de Boulogne, dans la plus grande des deux petites îles. Justement, il y a déjà au milieu d’icelle un grand orme séculaire,dont le tronc est entouré d’une table ronde, au-dessus de laquelle les rameaux inclinés et touffus du Nestor des ormes forment un véritable toit agreste et feuillu. Avec un peu d’adresse et de bonne volonté, ii y a là l’étoffe d’un véritable arbre de Robinson.

Dans la seconde île, j’emménagerais avec luxe le tir au pistolet et à la carabine que je dois croire assez médiocrement situé aujourd’hui, puisqu’en un mois de séjour je n’ai pas pu parvenir à le découvrir, malgré plusieurs voyages entrepris à sa recherche. Un tir n’est pourtant ni une violette ni un anachorète. Après cela, peut-être nous plaignons-nous à tort, peut-être est-ce nous tout simplement qui avons passé vingt fois devant ce tir prétendu mystérieux, et qui n’avons pas su le voir quand il nous crevait les yeux? Ce qui est certain, c’est qu’il y a trois et quatre ans, un des hôtes de Nauheim, pendant les deux saisons consécutives de 1855 et 1856, un hôte qui fut un roi, passait sa vie à cet introuvable tir et y faisait admirer une adresse restée célèbre dans son ancien royaume de Portugal. J’ai nommé don Miguel de Bragance, âme chevaleresque et bras de fer, au nom duquel vibrent encore les cœurs des paysans portugais, trop peu lettrés pour avoir appris leur propre histoire et celle de leur éphémère, mais bien-aimé souverain dans les colonnes des gazettes étrangères.

Jusqu’à présent l’on s’est plus occupé à Nauheim de guérir les gens que de les amuser. Mais le jour où l’on

y voudra mêler à égales doses l’utile et l’agréable, et ce jour est arrivé, me dit-on de toutes parts, le lac fournira une source de divertissements aussi inépuisables que le Friedrich- Wilhelm ou le Grosser-Sprudel eux- mêmes pêches aux flambeaux dans l’Ousa; pêches au filet dans le lac; illuminations vénitiennes sur l’eau; symphonies nautiques ; organisation d’une flottille de luxe dont les bâtiments seraient aussi élégants que les cygnes euxmêmes; feux d’artifice dans les petites îles, et cœtera. Déjà, il était question l’an dernier d’établir une école de natation modèle dans un coin du lac.

Avis aux pêcheurs à la ligne : il abonde en carpes d’une taille magnifique, d’une chair superfine, de vraies sœurs des carpeaux du Rhin. Si le Français est né malin, la carpe est née malicieuse, aussi est-elle bien difficile à prendre. — Tant mieux! répondent les vrais pêcheurs. C’est la peine qui fait le plaisir et la gloire! — Elle est si bien fondée, cette réputation de malice des carpes, que ce sont elles, j’en suis sûr, qui, afin de couler de longs jours sereins, à l’abri' des engins de destruction que l’homme invente ou perfectionne chaque jour, ont cherché à répandre le bruit parmi les buveurs et les baigneurs de Nauheim, que la chair de la carpe était essentiellement contraire à leur traitement.

Ce lac vaut son pesant d’or. Si M. Bénazet, de Bade, un bon juge en matières d’attractions, pouvait décider le lac de Nauheim à venir passer la saison chez lui , je suis fondé à dire qu’il lui consentirait un engagement fabuleux, double, triple, de celui de Mme Miolan-Carvalho ellemême, toute sirène qu’elle est.

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