LES CARPES ET LA BANQUE
Ces carpes magnifiques et si abondantes du lac, qui figurent si rarement sur les tables et sur les bulletins de victoire des pêcheurs, l’on s’aperçut pourtant un jour qu’elles devenaient moins nombreuses,
Puis rares, »
Puis rarissimes.
Quel était donc ce mystère ?
On se perdit d’abord en conjectures. Y avait-il une épidémie sur les carpes ? ou bien étaient-ce les cygnes qui, au mépris des traités, dévoraient leurs concitoyennes ?
On se livra à une enquête.
On sut d’abord, — premier résultat de l’enquête, — qu’à mesure qu’elles disparaissaient du lac, elles abondaient sur le marché de la ville voisine, intriguée, de
son côté, de cette pluie de carpes et de carpeaux.
Aux abords du marché, un système de surveillance fut vite organisé, grâce auquel on découvrit qu’un des joueurs établis à Nauheim avait eu l’ingénieuse idée, faute de fonds personnels, de se faire fournir ses premières mises par le gibier aquatique de l’établissement.
Il les pêchait la nuit, à grand renfort de patience et d’engins perfectionnés, puis les vendait un thaler pièce, et, avec le produit de ce joli trafic, travaillait à faire exécuter à la Banque des sauts de carpe.
Ce joueur ingénieux était un Français.
Généralement, on est moins fier d’être Français en regardant les tables de jeu qu’en contemplant la colonne delà place Yendôme.
Le Russe attaque avec la furia francese que nous lui prêtons pour la circonstance. Le Polonais brille par la ténacité : il meurt et ne se rend pas. Avant de mourir, il a fait des prodiges de valeur. L’Espagnol joue en toréador; il prend des poses, il fait des mines pour amuser la galerie. L’Allemand est prudent. L’Anglais ne joue pas, ou bien, quand il joue par exception, il mettrait sur un coup sa tête et les trois royaumes. Le Français, hélas ! — pardonnez-moi le mot, — le Français est carotteur !
Cependant, qu’advint-il de l’homme aux carpes ? et comment se vengea la Banque d’un procédé si noir ?
Au lieu de s’irriter, la Banque ne üt que rire, et s’occupa de repeupler son lac. En vérité, elles ont toutes les vertus, ces banques ! Elles pratiquent le pardon des injures comme Auguste, la continence comme Scipion l’Africain, l’aumône comme Vincent de Paul.
Énumérer leurs vertus ! on aurait plustôt faitdecompter
les poils d’or de la barbe do M. Arsène Houssaye. Un simple mortel qui pratiquerait, dans des vues désintéressées, la moitié des vertus dont elles font leur ordinaire, serait sûr d’avoir une des meilleures places au ciel. Mais, peut-être, convient-il de modérer son enthousiasme, en réfléchissant que ces vertus, qu’elles cultivent avec tant de succès, leur sont un peu imposées par leur intérêt bien entendu et par leur cahier des charges.