DE PARIS A STRASBOURG
C’est la plus grosse bouchée. On la redoutait pour notre invalidité. Aussi, au lieu do brûler Strasbourg, à l’instar des touristes qui bravent la fatigue, nous nous étions engagé par les serments les plus solennels à coucher dans cette ville franco-allemande.
Je ne connaissais pas Strasbourg. Je suis sûr que la majorité des touristes qui vont chaque année de Paris à Bade peuvent en dire autant. Tant pis pour eux !
Strasbourg serait une ville charmante si l’on n’y parlait pas du tout français. Ce qui me la gâte un , peu, c’est le français assaisonné d’accent allemand de ses habitants. Ils feraient bien mieux, s’ils ne peuvent, en qualité, de voisins du Rhin, se dispenser de prononcer, pour lui faire politesse, les B en P, et vice versa , ils feraient bien mieux de se mettre à pratiquer franchement la langue de Goethe et de Schiller. Alors, nous ne comprendrions rien à leurs discours, et nous leur supposerions de confiance, — nous le promettons, — les pensées les plus heureuses dans le sérieux aussi bien que dans le badin.
Du reste, j’aime c^te ville où fourmillent les pignons dentelés, les tours et les églises; j’aime les trois promenades que l’on m’a fait voir, appelées, s’il m’en souvient bien, le Broglie, la Robertsau et le Contades; j’aime les souvenirs du vieux temps qui disputent le pavé de Strasbourg à la vie moderne. L’accent allemand , lui-même, si insupportable chez les hommes, m’a plu dans les choses.
Passer à Strasbourg quelques heures sans voir la cathédrale, serait un paradoxe monstrueux que je n’ai pas commis. Seulement, c’est un trop gros morceau pour essayer de le faire tenir dans nos petites pages. Beauté architecturale à part, on se sent naïvement fier d’être Français quand on contemple d’en bas la fameuse tour qui est, — le Guide-Joanne nous le dit, — « le plus élevé des monuments humains. » Il paraît que la grande pyramide d’Égypte s’est permis dans le temps, — l’intrigante ! — d’avoir quatre mètres de plus que notre
tour de la cathédrale strasbourgeoise. Mais l’ambitieuse pyramide s’est ratatinée en vieillissant, comme n’importe quel bourgeois du Marais; elle a perdu huit mètres de sa taille, et la voilà déchue de son grade de premier tambour major en granit.
Sans être à la hauteur de la célèbre flèche, l’hospitalité que Ton vend aux voyageurs, et qu’on ne leur donne jamais, à Y Hôtel de la ville de Paris , est élevée de pas mal de mètres au-dessus du niveau général des auberges de France.
Mais j’ai singulièrement anticipé sur les événements.
J’ai sauté de Paris à Strasbourg plus vite encore que la vapeur ne marque la mesure.
Avant d’arriver à Strasbourg pour dîner, l’on avait déjeuné au buffet d’Épernay. Quinze providentielles minutes d’arrêt.
Seule parmi les voyageurs enfermés dans le même
compartiment que nous, une dame s’abstint de des-
cendre. C’était son droit : c’était même son devoir, si l’état de son estomac réclamait impérieusement la diète.
L’on était remonté en voiture, chacun plus ou moins lesté, quand un de nos compagnons de route fît mine, à cinq minutes environ de la station d’Épernay, d’allumer un cigare.
Excepté la voyageuse solitaire et sédentaire que j’ai mentionnée plus haut, l’on était entre hommes.
Vous connaissez l’interrogation de rigueur que la politesse mot à la boucho du voyageur qui a envie de fumer
en chemin do fer, à la barbe du petit écriteau en carton blanc, intitulé règlement de police, qui prend la précaution inutile d’interdire le cigare dans les voitures. A quoi bon l’avertissement de ce petit morceau de carton? je vous assure que les fumeurs penseraient bien à faire leur métier sans qu’il le leur rappelle.
Quoi qu’il en soit, quand le ciel a donné une ou plusieurs compagnes de route au sexe du côté duquel sont les moustaches, la toute-puissance et le tabac, le fumeur se tourne vers cette compagne ou ces compagnes, et do sa plus douce voix : « L’odeur du cigare ne vous incommode pas? » Ou bien encore : a La fumée ne vous est pas désagréable, madame? »
A quoi la dame interrogée répond généralement par un petit signe de tête qui veut dire : fumez, monsieur.
C’est ainsi que les choses se passent dans la réalité.
Dans un vaudeville représenté ce printemps au Gymnase, à pareille question la dame répondait sans rire :
— Je ne sais, monsieur; l’on n’a jamais fumé devant moi.
Lcà-dessus, le public applaudissait courageusement, et ce qu’il y avait de chroniqueurs dans la salle tiraient leurs chapeau à cette réponse — médaille retrouvée en fouillant dans le tas de leurs vieux feuilletons.
Pour en revenir au voyageur qui avait envie de fumer dans le compartiment où nous nous trouvions, il sollicita, selon la règle, l’agrément de la voyageuse qui n’était pas descendue à Épernay. Elle répondit par un non aussi sec que l’amadou devenu inutile entre les
mains du fumeur désappointé. Au bruit de ce non, mon attention que les charmes d’un paysage champenois attiraient médiocrement aux fenêtres, se tourna tout entière vers l’intérieur de la voiture et les deux personnages qui étaient entrés en scène par ce commencement do dialogue court mais significatif.
Lui, — celui qui aurait voulu fumer, — je le connaissais de vue, et tout le monde le connaît de nom. C’est un militaire de haut grade qui exerce, en France, un commandement important. En l’ennemie du cigare, un peu d’examen me révéla bien vite une fille d’Albion francisée.
Le métier d’un général n’est pas de se laisser battre, chacun sait ça ; aussi le nôtre saisit-il avec empressement la première occasion de revanche qui s’offrit.
Justement, voici madame Veto qui tire d’un sac en maroquin une boîte en fer-blanc, et de la boîte en ferblanc un joli jambon de poche, du saucisson, de la langue, du beurre, du pain,,., bref, les matériaux d’uno très-confortable et très-complète collection de sandwichs variés. Elle allait procéder à leur confection en artiste, que dis-je! en Anglaise qui n’a pas déjeuné à Épernay. Mais le général, qui depuis un moment observait son manège d’un œil qui ne promettait rien de bon, l’interrompit :
— Pardon, madame... désolé de vous déranger... mais, l’odeur de vos provisions m’incommode d’une façon !...
La dame au jambon continua néanmoins h tailler dans
ses viandes, comme si elle n’avait pas entendu la protestation. Seulement, je m'aperçus que le couteau tremblait un peu dans sa main. /
L’impitoyable général reprit la parole :
— Je suis bien fâché, madame, d’avoir à revenir à la charge... mais, décidément, je ne puis supporter ce développement de charcuterie... Veuillez cacher au plus vite votre boutique ambulante... j’en serais malade.. .Vous voudrez bien excuser ma susceptibilité, quelque peu étrange, j’en conviens, chez un homme... mais elle doit moins vous surprendre, vous qui éprouvez une horreur aussi forte et moins motivée, j’ose le croire, pour l’odeur du cigare. Intolérance pour intolérance.
Pas moyen, cette fois, de faire la sourde oreille. L’opposition avait trop nettement formulé ses griefs.
Quelle situation pour une femme qui avait tenu rigueur au buffet d’Épernay, et qui roulait au grand air depuis sept heures du matin ! Et il était plus de midi 1
La pauvre femme baissa la tête , hésita, se recueillit, et parut consulter les pouvoirs délibérants que chacun de nous porte en soi. Puis, elle regarda alternativement e Ua bonne mine de son lunch , et le sérieux imperturbable de l’ennemi que son appétit venait de rencontrer au moment de l’assaut des viandes. Enfin, rassemblant son courage :
— Fioumez! monsieur, dit-elle avec son accent britannique, et, là-dessus, elle se réfugia, rougissante, dans les bras do sa charcuterie, dont le teint, pour lors, ressemblait au sien.
L’autre ne fuma pas, et elle déjeuna. Il avait vaincu; il sut ne pas user de la victoire. Ce fut, je pense, d’excellent goût de sa part. Aussi, comme le sommeil est la récompense du juste, nous ne tardâmes pas à le voir s’assoupir sur ses lauriers.