‹ Un mois en Allemagne. NauheimChapitre 53 sur 54 · FRANCFORT. — IMPRESSIONS DE RETOUR · texte numérisé non relu

FRANCFORT. — IMPRESSIONS DE RETOUR

. Puis enfin arriva

L’heure triste où chacun de son côté s’en va,

a dit M. Victor Hugo, dans Ruy-Blas. Cette heure sonna pour nous, trop vite au gré de nos désirs. Les eaux de Nauheim avaient si bien fait leur devoir, qu’il n’y avait plus qu’à les remercier et à faire nos malles.

Il fallut partir. On était déjà au 6 ou 7 septembre. Le temps passe vite dans un endroit charmant dont personne ne sent plus vivement les délices qu’un convales-

cont qui a failli dire un éternel adieu à toutes les choses de ce monde. Il fallut partir; nous avions projeté d’ailleurs de faire l’école buissonnière le long du duché de Bade et de la Suisse, avant de regagner la France.

Francfort nous reçut d’abord, tout endolori du regret d’avoir quitté Nauheim. C’est une villo complexe que Francfort : la patrie de Goethe et celle des Rothschild. On y brasse des affaires et l’on y broie de la poésie ; c’est une ville moderne dans la plus prosaïque et bourgeoise acception du mot; c’est une ville du moyen âge, une ville où les souvenirs historiques courent les rues. Trouver dans unemêmeville la Zeil, c’est-à-dire Regent’ sstreet, et la rue des Juifs, c’est-à-dire un monde évanoui et conservé, comme en bocal!... 11 y a encore le Rœmer , où l’on proclamait les Césars modernes. Il y a — et je vis sur le Rœmerberg ou place de l’Ilôtel-de-Ville , les derniers battements d’un des grands centres de la vie commerciale au moyen âge : la foire de Francfort. On compte là deux tenues de foire par an : l’une àPâques, l’autre en septembre.

Elles sont bien déchues, puisque j’étais depuis dix minutes en pleine foire, que je la cherchais encore et la demandais aux échos. Ce qui nous y a le plus vivement frappé, ce sont les chapeaux pointus et gigantesques dont croient devoir s’affubler les Tyroliens et Tyroliennes qui vendent des gants de Paris, naturellement un peu plus cher qu’à Paris. Il faut bien les indemniser du supplice de ce chapeau tyrolien qu’ils endurent à grand’peine, et en suant dessous à grosses gouttes.

J’en ai trouvé un, de ces faux Tyroliens, qui sedonnait un mal infini pour avoir l’air de ne pas savoir parler français.

J’ai profité de mon passage à Francfort pour effleurer Wiesbaden, Hombourg et Willelmsbade. Malgré les mérites incontestables de chacun de ces établissements, — « plus je vis d’étrangers, plus j’aimai... mon Naulieim , » comme dit à peu près le Tancrède de M. de Voltaire.

J’ai visité Heidelberg avec effroi. Je craignais que notre enthousiasme n’eût été escompté d’avance par toutes les descriptions des pèlerins de la fameuse ruine. Malgré tous les récits, tous les tableaux et toutes les peintures, elle a encore dépassé notre attente, et nous retenait si bien, que nous avons manqué le convoi qui devait nous amener à Bade pour le dernier jour des courses.

Pendant que pour remplacer la vapeur on nous organisait des moyens de transport moins rapides et plus coûteux, nous eûmes le loisir d’étudier, sur les murailles de l’hôtel Schrieder, une série de gravures consacrées à reproduire le château d’Heidelberg sous toutes ses faces. Chacune des gravures est accompagnée d’une courte légende explicative, en soi-disant français. En voici un échantillon : « Seconde vue du château d’Heidelberg. »

Ce que lisant, un de nos compagnons eut envie d’écrire, en manière de sous-titre : ou le château d’Heidelberg médium.

Autre :

a Vue du château avant sa destruction prise d’en bas. »

Je voudrais savoir comment on s’y prend pour prendre une destruction, soit d’en haut, soit d’en bas.

L’hôtel Schrieder, qui contient ces jolis petits morceaux de littérature illustrée, est ce qu’il y a de mieux en ce genre à Heidelberg. Un autre hôtel ou plutôt un cabaret, à l’enseigne du chevalier George, situé dans l’intérieur de la ville, en face de l’église, est installé dans une maison si séduisante, que les voyageurs la mettraient dans leur poche, si faire se pouvait.

C’est un poème que cette maison, la seule vieille maison qui ait survécu au vieux Heidelberg, aussi est-ce plaisir de la voir décrire à un poète : « Figurez-vous, a dit Victor Hugo, trois étages à croisées étroites, supportant un fronton triangulaire, à grosses volutes bouclées à jour; tout au travers de ces trois étages, deux tourelles-espions à faitages fantasques, faisant saillie sur la rue; enfin, toute cette façade en grès rouge sculptée, fouillée, ciselée, tantôt goguenarde, tantôt sévère, et couverte du haut en bas d’arabesques, de médaillons et de bustes dorés. Quand le poète qui bâtissait cette maison l’eut terminée, il écrivit en lettres d’or au milieu du frontispice ce verset obéissant et religieux : Si Jehova non œdificet domum , frustra laborant œdiftcantes

eam. »

Ne cédez pas à la tentation d’entrer dans cette maison si séduisante. Le dedans est affreux. Odeur de cabaret; vue de buveurs alourdis, aux trognes rouges; badigeonnage grossièrement étendu sur les voûtes délicates. C’est ignoble de vandalisme. L’intérieur de ce débit de vin soi-disant rouge passe au bleu l’enthousiasme que l’extérieur avait allumé en vous.

Après Heidelberg, Bade, l’endroit féerique! après Bade, Fribourg en Brisgau, célèbre par sa cathédrale qui est encore au-dessus de sa renommée ; puis Bâle où il n’y a qu’un roi, le Rhin, n’en déplaise à l’enseigne de V Hôtel des trois rois ; nous entrions en Suisse pour la première fois de notre innocente vie.

Je me défiais de l’Hclvétie comme tous les gens qui sont familiers avec les promenades sur le boulevard des Italiens, et avec le Guillaume Tell de M. de Jouy. J’avais lu pasmal delignesdanslegoûtdecelles-ciéditéesnaguère par le plus parisien des esprits de notre temps, M. Nestor Roqueplan : « La Suisse est une vaste plaine pendant l’hiver; à l’approche du printemps, les habitants, machinistes habiles, mettent en place des montagnes artificielles, telles que le mont Blanc, le Righi, amènent de l’eau dans les bassins, s’habillent à la Guillaume Tell, feignent de chanter le ranz des vaches et de conduire des troupeaux; puis, quand revient l’hiver, ils serrent toute cette décoration dans un seul canton disposé en magasin, reprennent des habits européens, parlent français, et mangent tranquillement dans leur pays, redevenu plat, l’argent qu’ils ont gagné à montrer de fausses montagnes. »

On a beau ne pas prendre à la lettre cette Suisse de fantaisie. Cependant il en reste toujours quelque chose — comme des calomnies de Basile — dans l’âme du Parisien. Ce quelque chose, ce levain de septicisme, a été vaincu en nous par la vue de la Suisse. Elle est si belle!

J’étais à Neufchâtel, le 17 septembre ; et j’eus le temps en peu d’heures de séjour, d’être entrepris par des notables de la ville sur le présent, le passé et l’avenir de Neufchâtel. Tous ces braves citoyens-là me parurent fort préoccupés de l’équilibre européen, et du poids que la personnalité de la Suisse jetait dans la balance. En les écoutant, on se rappelle ce mot de M. de Talleyrand sur le représentant d’une infiniment petite puissance qui prenait son importance politique par trop au sérieux : « C’est un géant dans un entresol. »

J’appris à Neufchâtel que la journée du lundi 18 était un anniversaire solennel, lequel était célébré, dans toute l’étendue de la Suisse, par des offices religieux, par un jeûne rigoureux et par la fermeture de tout cabaret. Seulement aucun des Suisses subalternes avec lesquels je me trouvais seulement en rapport, en ma qualité de voyageur de passage, ne sut me dire quel était ce grand fait dont la date était fêtée aux dépens des estomacs.

Quoi qu’il en soit, je passai cette journée consacrée au jeûne fédéral sur le lac Léman : je dînai à Lausanne, et j’avais complètement oublié que c’était un jour de mortification pour la Suisse, quand le soir, en abordant la gare de Lausanne pour regagner Genève, je fus frappé de l’aspect qu’elle offrait.

Elle était encombrée de jeunesse des deux sexes, de quinze à vingt ans; tous étaient en pointe vin, en train d’amour et de lazzis, et prenaient les salles d’attente pour un cabinet particulier de Paphos. Les parents étaient là, en minorité, il est vrai, et souriaient aux innocentes caresses que leurs enfants échangeaient sans économie. J’eus le loisir de contempler cette idylle amoureuse, car le train que nous comptions prendre pour rentrer coucher à Genève ne fut en retard que de deux heures et demie. C’est assez l’habitude des chemins suisses. Ils sont la pierre de touche de la patience des voyageurs. Aux stations, ils s’arrêtent tantôt plus, tantôt moins, toujours beaucoup, sans motif et sans mesure. La durée des arrêts semble dépendre du plaisir que le conducteur du train censé en marche prend à la conversation des employés de la station. Les jours où les nouvelles donnent, il n’y a pas de raison pour que cela finisse.

Je demandai à l’un des employés de la gare de Lausanne, si c’était une habitude du pays d’aller tous les soirs causer d’amour dans les salles d’attente? — « Oh non! me répondit-il ; c’est parce que c’est aujourd’hui le jeûne fédéral. » Voilà une raison!

Un mois après j’étais à Paris ; n’accusez pas les chemins suisses d’avoir mis tout un mois entre Genève et Paris. Je fis un peu aussi l’école buissonnière à travers la province française.

Et maintenant que je viens de repasser les agréments d’une convalescence à Nauheim, et de réveiller les souvenirs de tant de lieux charmants : mon vœu le plus ar-

dent serait de recommencer la partie, et, comme un spectateur satisfait de son spectacle rappelle les comédiens à la chute du rideau, je me lève sur mon pupitre, et je rappelle les paysages enchanteurs d’Allemagne et de Suisse, en criant : tous! tousl

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