GASSEL ET LES JARDINS DE WILHELMSHOEHE
La situation de Nauheim, entre Cassel et Francfort, est vraiment unique et équivaut à une fortune. La position de Cassel, au centre des routes de Berlin, Cologne, Francfort, Hombourg, assure à la capitale de la Hesse électorale un important commerce de transit qui la dispense d’être industrieuse.
Cassel, assis sur les deux rives de la Fulda, dans un bassin entouré de montagnes boisées , a incontestablement des allures de capitale. Le génie, à la fois conquérant et administrateur qui remania l’Allemagne du droit éphémère du plus fort, au commencement de ce siècle, ne s’y trompa pas, et fit de Cassel la capitale de la Westphalie, dont il improvisa roi son frère, Jérôme Bonaparte.
Très-ancienne est l’origine de Cassel. Il en est ques-
tion dès le commencement du dixième siècle. Conrad,
roi d’Allemagne, a daté, en 913, deux privilèges de Chassala ou Cassel , Castellum Cattorum des Romains. Après la mort de Conrad, Cassel passa aux empereurs de la maison de Saxe. En 1011, on voit Henri l’Oiseleur faire don à sa femme Cunégonde, qui fut béatifiée après sa mort, de sa ferme de Cassel. Au siècle suivant, Cassel appartenait aux landgraves de Thuringe, et grandit assez rapidement pour prendre rang de ville dès le treizième siècle. A la mort de l’anti-empereur Henri le Raspon, qui ne laissait pas d’héritiers mâles, les alleux du comté de Thuringe passèrent à son gendre, Henri de Brabant, dit l’Enfant, qui prit le titre de landgrave de Hesse. Ses successeurs résidèrent alternativement à Cassel et à Marbourg, jusqu’au moment où Cassel devint la seule résidence des souverains de la Hesse.
Philippe le Magnanime y introduisit la réforme. La guerre de trente ans, par miracle, n’endommagea pas trop la ville des landgraves, qui, jusque-là vierge de sièges, fut prise par les Français le 13 juin 1757. La guerre de sept ans lui fut infiniment plus rigoureuse que celle de trente ans; elle eut à subir un second siège avant la paix de 1763. C’est l’époque de l’avénement de Frédéric II, dont on voit aujourd’hui la statue, déguisée en empereur romain, au milieu de la place qui porte son nom, et qui est la plus belle de la ville. Sous ce règne, Cassel s’embellit ; les fortifications furent démolies pour faire place à des promenades publiques et à des jardins; les coffres se vidèrent et les aventuriers étrangers affluèrent. C’est alors que douze mille soldats hessois
furent vendus comme une marchandise à la Grande- Bretagne. Le successeur de Frédéric prit le premier le titre d’électeur, en 1803. Trois ans plus tard, une des conséquences de la bataille d’Iéna fut la formation du royaume de Westphalie, dont la Hesse devint une des provinces, et Cassel la capitale. Cet état de choses dura sept années, qui n’ont pas été les moins brillantes de l’existence de Cassel. La conquête y amenait nos mœurs et notre langue que déjà une colonie protestante d’émigrés français, bannis par l’édit de Nantes, avaient implantés, à la fin du dix-septième siècle, dans un quartier de la ville bâti par et pour ces réfugiés, Y Ober-Neustadt ou Franzœsische-Ncustadt.
La bataille de Leipsick défit l’œuvre de la victoire d’Iéna. L’électeur Guillaume Ier reprit son trône au roi de Westphalie. Mais, avec les Français, c’était la révolution qui avait pénétré en Allemagne ; c’étaient les idées de réforme et de liberté auxquelles Guillaume Ier et son successeur, Guillaume II, s’occupèrent moins de donner satisfaction que d’embellir Wilhelmshœhe, le Versailles allemand. Aussi, les instincts populaires et ceux des souverains se trouvant en désaccord flagrant , il n’y eut pas de mouvement révolutionnaire en France qui ne trouvât son contre-coup à Cassel. Après les émeutes de 1830 à Cassel, Guillaume II abdiqua et quitta, pour Hanau, son ancienne capitale, où il ne rentra plus. Entre les mains de son successseur, Frédéric-Guillaume, corégent depuis 1831, puis électeur depuis 1847, à la mort de Guillaume II, l’exercice du pouvoir a été plus d’une fois troublé par des luttes intérieures. En 1848, à la suite d’un soulève-
ment sérieux, il fallut consentir à des modifications libérales de la constitution accordée en 1831, qui ne suffisait déjà plus aux libéraux. Les tentatives réactionnaires du cabinet Hassenpflug amenèrent, deux ans plus tard, des troubles, devant lesquels l’électeur se retira avec son ministre. Les troupes prussiennes et autrichiennes les ramenèrent à Cassel, qui resta deux ans en état de siège, jusqu’à la promulgation d’une constitution nouvelle (13 avril 1852), qui fonctionne aujourd’hui.
Cassel est une de ces villes où il somble que la vie doive être douce et facile. Dans ses beaux quartiers, elle a les allures d’un club de gentlemen . Rien n’y sent le commerce, les préoccupations. Tout y respire l’élégance, le bien-être acquis depuis longues années. La rue Royale vaut notre rue de la Paix, moins l’animation. Le luxe des jardins publics et privés y est poussé à un degré dont nous ne nous faisons pas une idée en France. La tenue des soldats que l’on rencontre est éblouissante de propreté symétrique. Les hôtels ouverts au voyageur ne laissent rien à désirer. Extérieurement, ils sont aussi beaux que le palais d’hiver de l’électeur ou le palais des états. Les grands monuments ne manquent pas, mais l’architecture, élevée jusqu’à la poésie, comme à Marbourg, fait totalement défaut. Le musée, situé sur la place Frédérique, passe pour l’édifice le plus grandiose de Cassel.
Quelque chose de magnifique, c’est le parc public qui s’étend en contre-bas de la rue de Bellevue, ornée d’élégants hôtels particuliers. Le château de Bellevue a été la résidence du roi Jérôme depuis l’incendie qui éclata, la
nuit du 24 novembre 1811, dans le palais de Cattenburg, qu’il habita au commencement de son règne. La reconstruction de la Cattenburg, commencée dans des proportions colossales par Guillaume Ier, fut abandonnée en 1821, époque de sa mort.
Quand on se promène dans l’Auegarten appelé aussi Carlsaue, à pied, à cheval ou en voiture, ce qui n’arrive
guère qu’aux étrangers, car ce parc splendide est aban-
donné du bel air qui se fixe ainsi, dans toutes les villes du monde, des règles plus absurdes les unes que les autres, et d ont il ignore la raison ; quand on admire les boulingrins, l’orangerie, les arbres, les gazons, les fleurs, les pièces d’eau et les îles de Carlsaue, on se dit: «il n’y a pas de plus belle promenade au monde.» On se trompe, et Wilhelmshœhe est là tout près pour vous donner un démenti.
Les fameux jardins de Wilhelmshœhe sont une des merveilles de l’Allemagne; c’est le Versailles germanique, avec cette seule différence que Wilhelmshœhe ne ressemble pas du tout à Versailles. Wilhelmshœhe, c’est une montagne boisée et escarpée, tellement dure à la montée, que si les chevaux ne tenaient, par amourpropre national, à mener les visiteurs à travers les merveilles dont ils s’honorent d’être concitoyens, certainement ils s’arrêteraient à moitié côte. Quant aux|piétons, pas un n’arriverait aux curiosités hydrauliques, superposées les unes aux autres comme sont les bâtons d’une échelle, si l’on n’avait pratiqué des escaliers qui les aident à prendre d’assaut leur Versailles.
Dans ce prétendu Versailles, la végétation est celle d’une forêt vierge. Les arbres sont des géants. Les mas-
sifs sont effrayants de profondeurs noires. Un électeur qui voudrait renouveler vis-à-vis de sa femme les procédés sauvages employés par l’époux de Geneviève de Brabant envers son épouse, n’aurait qu’à l’égarer dans quelque fourré discret de Wilhelmshœhe.
Cette création favorite du landgrave Charles (1701), et de l’électeur Guillaume Ier, étonne, émeut, éblouit. C’est un monde d’aspects divers et de sensations de toute nature. C’est le produit de la vieille Germanie croisée avec le goût français des dix-septième et dix-huitième siècles, imité et outré. Les auteurs de cette œuvre, qui est une principauté dans une principauté, s’imaginaient être des Louis XIV au petit pied, -et étaient bien plutôt des surintendants Fouquet couronnés. Tout n’est pas à admirer, mais tout est curiosité cent fois digne d’être vue dans le résultat de la dépense de tant de millions, et du travail de tant de bras. C’est à la fois une des pages mémorables de l’histoire intéressante et inconnue des petites souverainetés d’Allemagne, et un spécimen des forêts, dépeintes par Tacite, où les anciens Germains, Cattes, Bructères, Chérusques, Suèves, entraînèrent et massacrèrent plus d’une fois les légions romaines.
C’est un curieux mélange de sauvage et de rococo. C’est l’antithèse continuelle d’une nature grandiose, mystérieuse et primitive, avec les goûts, les recherches, les inventions et les roueries de l’art moderne; supposez Hermann, le vainqueur de Varus, le désespoir d’Auguste, se prélassant en tenue de barbare dans le boudoir de Mme de Pompadour, le contraste ne serait pas plus saisissant.
On monte l’échelle des miracles de Wilhelmshœhe. (11 y a grandes eaux les jeudis et les dimanches.) On voit successivement la nouvelle cascade, le temple de Mercure, le château des Géants, au sommet de la montagne, couronné par un Hercule Farnèse, dont la cuisse, — presque aussi spacieuse que certains salons parisiens, — peut contenir huit à neuf personnes. On fait route pour descendre du château des Géants à côté des cascades; puis, l’on va voir le bassin des Artichauds, la grotte de Polyphème, le bassin des Géants, la cascade d’Enfer, le grand Lac, du sein duquel s’élance le plus grand jet d’eau d’Europe, quelque chose de comparable, dans un autre élément, à la flèche de la cathédrale de Strasbourg. En fait de curiosités sèches, on visite le village chinois, joujou plus bizarre qu’agréable, et la Lœwenburg, dont l’architecture gothique et les ruines prématurées ne réussissent pas à cacher l’âge vrai; c’est un faux vieux burg. C’est une fantaisie que se passa l’électeur Guillaume Ier, en l’an 1793, moment bien choisi pour bâtir des romans en pierres féodales, quand le passé craquait de toutes parts î
Au pied de la montagne est le palais d’été de l’électeur, vaste construction qui attire les regards et ne les retient pas. Non loin est un hôtel où il est recommandé aux voyageurs de ne pas s’imaginer que l’on peut dîner.
Une allée de tilleuls comme on n’en voit qu’en Allemagne, toute bordée des plus ravissants cottages, relie Wilhelmshœhe à la grande rue royale de Cassel. Trois heures et demie de railway unissent Wilhelmshœhe à
Naubeim. Nous avions quitté nos chères naïades salées le samedi matin, vers midi; nous avions eu le temps de voir Marbourg, Cassel, Wilhelmshœhe, de souffrir delà faim àMarbourg et à Wilhelmshœhe, de savourer à Cassel les délices de l’hospitalité du roi de Prusse, où nous retrouvâmes des matelas et des draps à la mode de Paris; le dimanche soir, nous étions de retour pour souper, à dix heures, chez leVatel de Nauheim, M. Courtois. Nous avions vu un des bons bouts de la vraie Allemagne. Nous n’avions pas perdu notre temps.