BOULEVARD SAINT-GERMAIN
ERNEST, BERSOT
Je remplis, en publiant ces Etudes, un devo.r que ramitié do Bersot m'avait légué. Il avait désiré que e tirasse de ses écrits deux volumes, dont le premier a déiàparu et renferme les Questions d enseignement ■ c'est le second que je donne aujourd hui, sous un titre que l'auteur avait lui-même indiqué et qui en marque bien, en effet, le caractère. J'^J^t^.?"''' P°"^ cet ouvrage comme pour le précédent , j ai eu le concours le plus précieux, celui de M. Délerot. que le défunt avait lui-même associé à ma tâche et qui en a partagé tous les soins avec moi. .
La préface naturelle d'un recueil tel que celu.-ci est une notice sur la vie et les travaux de 1 auteur. Il en a paru plusieurs au lendemain de sa mort. On aimera à trouver ces souvenirs réunis ici, et complétés par les renseignements que la famiUe de Bersot a bion voulu mettre à ma disposition.
Notre ami était d'origine suisse et protestante. Son péro était un horloger du joli village des Breno U. dans le canton do Neuchitel, à peu de distance de la front^re française. L'horloger des Brenets avait quitté son pavs de bonno heure et avait porté son industrie
cr»
ERNEST BERSOT
à Surgères, petite ville do la Charente-Inférieure. 11 y avait épousé une personne du pays, une calholique, et c'est de ce mariage que naquit, à Surgères, le 22 août 1816, Pierre-Ernest Bersot. Ce dernier donnait ces détails, peu de temps avant sa mort, à l'un de ses compatriotes neuchâtelois, et il ajoutait : « On me donna la religion de ma mère, et aucun acte ne fut fait pour réclamer ma naturalisation française. Je suis môme entré à l'École normale dans cette situation qui ne fut pas remarquée, et je n'ai été naturalisé qu'en 1848. Je ne suis jamais allé en Suisse, mais j'ai toujours songé à elle, et c'est un de mes profonds regrets de ne l'avoir pas vue ; je serais allé d'abord dans le coin où est né mon père, dont il nous entretenait toujours et que j'avais appris de lui à aimer. Je suis avec un vif intérêt toute Totre histoire, et ne me regarde pas comme un étranger. Peut-être vous dois-je deux grandes passions que j'ai, l'amour de la nature et do l'indépendance. Je ne les renie pas et ne vous renie pas. »
De Surgères l'horloger des Brenets avait été s'établir à Rochefort, dans le même département. C'est là qu'Ernest Bersot fit ses premières études. Il n'avait pas six ans quand on le mit au collège et quand il commença à apprendre le latin. On raconte qu'il remporta dès la première année tous les prix, et qu'étant le plus petit comme le plus jeune do sa classe, on le mit sur une table pour le couronner.
En 1824, la famille de Bersot se transporta à Bordeaux, où, pour le coup, elle se fixa définitivement. L'enfant, âgé alors de huit ans, fut d'îibord placé dans une institution dirigée par les Maristes, puis au collège de la ville. Il grandit à Bordeaux, y acheva ses études, y enseigna plus tard et il y revint toujours le plus souvent qu'il put . Bersot se tenait volontiers pour
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Bordelais. Il aimait le pays et son climat, ses habitants et leur esprit. Son courant allait à Montaigne et à Montesquieu. Ses classes terminées, il resta au collège comme maître d'étude pendant trois ans, se préparant au baccalauréat, puis à l'Ecole normale supérieure. Il s'était destiné de bonne heure à l'enseignement, et il en fit l'apprentissage dans les fonctions
les plus ingrates. .
C'est à ce moment, lorsque Bersot était à Pans, concourant pour l'admission à l'Ecole normale, que commence une correspondance d'un grand intérêt. Sa famille a conservé les lettres dans lesquelles le jeune normalien racontait à ses parents et à sa sœur les événements de sa studieuse existence, ses impressions, ses projets. Le lecteur comprendra combien nous avons été heureux de pouvoir mettre sous leurs yeux ce témoignage vivant de la formation du caractère et de l'esprit de notre ami.
Nous sommes au commencement d'octobre 1836. Bersot est déjà à Paris depuis quelques jours. Il a concouru et il attend la sentence de ses juges, mais il a pu assister à la séance de rentrée de l'Ecole. « Nos examens ont commencé lundi, écrit-il; mercredi, j'avais tout fini. L'histoire a été assez mal, la philosophie très bien ; le grec et le latin ne peuvent, je crois, me faire tort. Du reste, la faiblesse a été générale en histoire. Hier a eu lieu la séance d'ouverture. Il y avait une foule de professeurs, puis MM. Guizot et Cousin. Celui-ci, dont brillait l'œil de feu, a lu un long rapport sur l'Ecole et presque sur chaque élève en particulier. Ce rapport est d'une sévérité remarquable. Après cela est venu M. Guizot, petit homme pâle avec un front superbe ; regard sombre. Il a parlé quelque temps sur la mission des élèves de l'Ecole et a fait beaucoup de sensation. »
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Comme il n'est pas encore caserne, le jeune homme est maître de son temps et il fait connaissance avec la grande ville : « Quelques mots sur ma vie. Cesjoursci j'appartiens à Paris, mais à moi pas du tout ; c'est ce qui peut m'arriver de mieux. Je me couche et me lève tard, déjeune dans ma chambre avec quelques fruits, et vais dîner vers cinq heures. Je suis très bien servi pour vingt-cinq sous, et de plus je dîne avec un de mes concurrents. J'aime la compagnie à table. Je suis allé hier au Théâtre-Français. On y jouait une pièce nouvelle ; tout était plein. M"« Mars a fait fureur. Quelle femme I le public est encore amoureux d'elle à cinquante-sept ans, comme il l'était il y a trente ans. Il s'élevait dans la salle des frémissements qui éclataient en applaudissements des pieds et des mains et en bravos. J'avais prudemment laissé ma montre et ma bourse chez moi. »
On reconnaît ici un trait de caractère. Bersot a toujours été circonspect, avisé. Ses lettres témoignent d'un bon sens qui ne se dément guère. Il y a de la gaieté, point de folie ; du sentiment, point de passion.
Quelques semaines plus tard, nous le trouvons reçu et installé à l'Ecole, mais ne sachant encore à laquelle des branches de l'enseignement il sera voué. C'est M. Cousin, en effet, le directeur de l'Ecole, qui décidait des vocations avec l'autorité un peu impérieuse qui lui était propre. Bersot, lui, inclinait dès le commencement pour la philosophie ; il se serait cependant arrangé d'une classe de lettres. Quant à la grammaire, il l'excluait absolument : « Ce que je déteste le plus au monde, dit-il, c'est la grammaire, et je suis capable de tout pour ne pas être enrôlé sous ses drapeaux. » Bersot est resté toujours assez étranger à la philologie comme à l'histoire. Mais voyons quelles
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furent ses premières impressions d'Ecole normale. « Ma position avec tous mes camarades est fort bonne ; j'ai quelque ascendant et je suis aimé. Notre position est la même, nous sommes tous à nous faire laborieusement notre carrière, et cette communauté de besoins nous rapproche. M. Gibon, le professeur d6 latin et le plus influent de nos maîtres sans contredit, nous parle avec beaucoup de douceur. Il a beaucoup contribué à mon admission, à ce qu'on m'a dit. Il m'a accusé ces jours ci d'avoir été un peu romantique dans mon discours français. Ce n'est pourtant pas, a-t-il ajouté, ce qui dominait ; votre discours avait de fort bonnes choses et vous étiez bien placé. D'un autre côté voici ce que M. Rinn, l'un des inspecteurs, a dit de moi : M. Bersot est un provincial qui n'a pas les formes de langage des Parisiens, mais il sait beaucoup de latin et a de l'élégance dans l'esprit. L'Ecole devra en faire quelque chose de distingué. — Je rapporte ses propres expressions, sans les changer par modestie ; je ne serais content qu'à moitié si vous ne saviez pas cela, et je vous le dis comme je me le répéterais à moi-même. Après tout, je ne sais vers quoi on me portera. Ma vocation se dessinera peu à peu et on me la fera sentir ; nous autres, gens de la province, il est difficile de nous placer. M. Cousin a choisi d'avance, dans les concours, des jeunes gens pour les principales branches, et il les force bon gré mal gré à devenir de grands philosophes ou de grands littérateurs. A quoi suis-je bon ? Voilà ce que je me demande depuis quelques jours sans pouvoir y répondre, ni savoir si je ferais mieux de me porter vers la philosophie ou les lettres. C'est un problème assez intéressant pour moi et que je me reconnais incapable de résoudre. Croiriez-vous que je me reprends à regretter le collège de Bordeaux, mes anciens élèves, ma petite domi-
ÉTUDBS BT PENSÉES.
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nation ; j'enrage de n'avoir plus que moi à mener. » On remarquera dans ces derniers mots une trace do la vocation pédagogique, du goût pour le gouvernement des jeunes esprits ; il y en a plus d un indice dans les lettres que jai entre les mains.
L'année avance, les notes sont bonnes, et M. Cousin commence à abaisser un regard favora])le sur le jeune provincial : a Je suis second en philosophie, et ma note particulière, que M. Viguier m'a lue, dit que j'ai un très grand zèle pour la philosophie : esprit pénétrant et ayant fait de très grands progrès pour l'exposition. » Et là-dessus une touchante expression do tendresse filiale : « Je repasse souvent ma vie et voici ce qui me revient à l'esprit. J'étais à croupir à Bordeaux ; Gibon s'est épris d'amour pour moi avant de me connaître, et je suis entré a l'Ecole presque par lui seul. J'ai été admissible neuvième, admis sixième. En philosoi»hie, j'ai été cinquième, puis troisième, puis second. En ce moment je suis sûr d'entrer en philosophie. J'ai de la peine à croire à tout ce bonheur. Je sais enfin que vous vous portez bien, que vous êtes tous réunis. 11 n'y a plus qu'une chose qui me man(iue, et, ces vacances^ il ne me manquera plus rien. Soyez heureux, heureux par moi ! Je suis presque jaloux de votre ]x)nheur quand ce n'est pas moi qui vous le donne. Que je puisse ensuite vous avoir avec moi, mes deux bons vieux, et vous rendre la vie bien douce ! Cette pensée me relève dans mes moments d'abattement. »
Plus de doute, Jupiter a parlé et l'oracle est favorable. C est en 1837, à la fin de l'année scolaire, à la veille des vacances : « Me voilà philosophe, pour certain et très cei^in, s'écrie Borsot. Hier, j'ai passé mon grand examen avec M. Cousin ; il m'a t^nu longtemps, m'a interrogé avec bienveillance quoique avec les formes accoutumées, c'estr-à-dire brusques et ef-
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fravantes, et à la fin il m'a fait un beau compliment, précieux de la part d'un homme comme lui, et il m'a enrôlé dans son régiment. Il a encore parlé de moi plus tard avec la même bienveillance. Vous dirai-je que mes camarades étaient presque aussi contents que moi de mon succès? La journée d'hier a décidément été heureuse. J'avais reçu la lettre de papa à midi et pres(iue immédiatement après j'ai passé. Cette lettre m'avait donné du courage en me disant combien j'étais aimé do vous. Soyez donc heureux, mes bons amis ; je le suis par vous, soyez-le par moi. Tu te rappelles, bonne mère, avec quelle impatience j'attendais ton retour de notre pays, lors des concours d'admission ; tu revins la veille, et mes compositions réussirent ; je travaillai avec confiance, je t'avais près de moi. Nous sommes bien éloignés maintenant, mais c'est votre souvenir qui me soutient, et vos douces lettres qui réveillent ce souvenir. »
Je multiplie sans scrupules ces extraits où ceux qui ont connu Bersot auront tant de plaisir à retrou\er son esprit et son cœur. 11 s'y laisse voir partout, il s'y livre quelquefois. « Je t'annonce, ma bonne mère, que j'ai maintenant un petit caractère doux comme un agneau. Notre maison est une sainte maison où personne ne se déchire, pas plus que dans un couvent. Il y a des gens de toutes les façons, des prétentions de toute espèce ; je me roule en boule, je rentre toutes mes aspérités : on me tient pour le plus grave de tous mes collègues. » Qui ne croit le voir à ce portrait, le voir et l'entendre? C'est sa légère raillerie, c'est l'homme qui observe, s'amuse et se possède.
M. Cousin a toujours eu le don d'inspirer à Bersot, avec une admiration et même un attachement sincères, je ne sais quelles tentations d'ironie. L'Ecole avait eu
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un congé à l'occasion du mariage du duc d'Orléans ; seulement le feu d'artifice était à dix heures, et les élèves avaient dû rentrer à neuf heures et demie. « Encore cette demi-heure était-elle de grâce, écrit notre normalien ; l'autorité nous avait promis de fermer les yeux sur cet abus. On avait demandé à M. Cousin He nous donner jusqu'à onze heures : Messieurs, a-t-il répondu, j'étais à l'Ecole du temps des fêtes pour la naissance du roi de Rome, fêtes magnifiques, et savez-vous ce que nous en avons vu ? Les illuminations du Panthéon, depuis la cour de l'Ecole 1 — Comme il n'avait rien vu autrefois, nous no devions rien voir non plus ; n'était-ce pas logique ? »
Bersot profite d'un congé pour aller à Versailles, et il est curieux de rencontrer ses premières impressions sur des lieux où il devait passer une grande partie de sa vie. « J'ai vu le Musée, les appartements, les eaux jouer... Je n'avais jamais conçu une telle magnificence. Ah ! ma pauvre sœur, que sont tes fauteuils, tes rideaux, tes tapis, même le tapis à points
rouges 1 »
Une autre fois, il a été invité à dîner chez l'un de ses professeurs, un homme riche, chez qui le service était soigné et dont les mets parurent exquis à l'humble provincial. « J'avais peur avant d'entrer, dit-il ; une fois installé, j'ai regardé comment faisaient les autres afin ne pas commettre de bêtises. J'ai conté de temps en temps une anecdote, j'ai parlé, j'ai observé surtout. C'est fort amusant. On a apporté à la fin du dîner des bols de couleur avec des verres de couleur dedans. Ah çà, me disais-je, est-ce une veilleuse"? Point du tout, c'était pour se laver les doigts et la bouche. Jai attendu, j'ai regardé, et j'ai exécuté l'opération avec aplomb. Il y avait dans ce verre de l'eau chaude qui sentait très bon ; un de
mes voisins inexpérimenté a bu une bonne partie de cette eau. »
Les vacances si désirées arrivèrent, les premières vacances, puis commença une seconde année d'études. Elle fut marquée par un événement que Bersot raconte en ces termes : « Nous sommes ce matin dans l'attente de M. Cousin, qui va venir installer notre nouveau directeur des études à la place de M. Viguier. C'est un jeune professeur de philosophie de trente ans, qui est sorti il n'y a pas longtemps de l'Ecole normale. Tu VOIS qu'il fait bon passer par cette chère Ecole, surtout quand on est philosophe. Il avait assisté à mon examen de philosophie devant Cousin ; il y prêtait grande attention, et j'ai lu quelquefois sur sa figure si j'étais dans la bonne voie. Il était professeur à Versailles. C'est un nommé Vacherot, jeune homme très modeste et très travailleur. Quelle admirable position il a maintenant ! »
Bersot passa ses examens de licence es lettres au mois d'avril 1838. Il fut reçu le quatrième sur vingt et un concurrents. A mesure que le terme de ses études approchait et qu'il prenait conscience de ses progrès, il se hasardait à faire des rêves d'avenir. Il savait que M. Cousin portait un intérêt particulier à la classe de philosophie et s'attachait à assurer le sort des jeunes gens dont il avait reconnu le mérite. Le père de Bersot aurait voulu que son fils cherchât à se fixer à Paris ; mais le normalien n'entrait nullement dans ces projets. Son ambition était d'être envoyé dans le Midi, aussi près de Bordeaux, c'est-à-dire de sa famille, que possible. « Il me tarde de faire une classe, d'être chez moi, d'avoir des élèves que je dirige, que j'instruise ; je n'ai pu me défaire de mes goûts de maître d'étude. Enfin, si tu veux savoir toute mon ambition, c'est d'arriver à Bordeaux, et pourquoi ne pourrais-je l'espérer ? Puis,
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après quelques années 4'enseignement à Bordeaux, je tâcherai de devenir proviseur de i[\\o\i{ne grand collège de province. Je veux être proviseur. Ainsi organisée, ma vie serait plus tranquille que si j'étais à Paris, dans quelque misérable place, loin de vous, sacrifiant tous mes goûts. Je serai content, et je pourrai me faire connaître tout comme si j'étais au centre, et, de plus, jo pourrai avoir une considération particulière, une influence que je n'obtiendrais point à Pans. Je suis peu ambitieux ; seulement il est des choses auxquelles je ne pourrai jamais renoncer: c'est de vivre avec vous, c'est la considération dans la ville que j'habiterai, c'est de faire quelque ouvrage sérieux qui donne ici (à Paris) bonne opinion de moi. Presque tout cela est en mon pouvoir. Je resterai ainsi maître de moi, et n'est-ce rien, mon bon père, que d'être maître de soi ? Il suffit pour cela de borner ses désirs. »
Ainsi le futur directeur d'études s'annonce dès le début, se dessine de plus en plus. Chose étrange ! Tout l'esprit de son gouvernement do la jeunesse, lorsqu'il fut à la tète de l'Ecole normale, se retrouve déjà sous la plume de l'élète de seconde année I « Je fais enrager nos surveillants. Ce sont de fort honnêtes gens, mais qui adorent à deux genoux le règlement. Ils voudraient le faire revivre, et, moi, je n*aime pas ces revenants. Quand ils en ont exhumé quelque vieil article, je vais en causer avec le directeur, qui a beaucoup de bon sens et qui reconnaît enfin l'inutilité de cette innovation, de sorte que nos gens sont obligés de rengainer leur article. Le directeur me disait ce matin : Est-ce que vous ne cherchez pas à vous faire une position à part des autres élèves, à esquiver le règlement? -- Je lui demandai à quoi il faisait allusion. — C'est, dit il, que votre surveillant trouve que vous vous mettez fort
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à votre aise ; il n'ose vous avertir, et cela le force à tolérer ces abus chez d'autres. — Je lui ai fait voir qu'il n'y avait en eflet aucun abus. »
A la fin de ses trois années d'Ecole normale, en 1839, Bersot passa son examen d'agrégation et fut nommé aussitôt professeur de philosophie au collège de Rennes. Mais il ne fit que passer, à Rennes, et échangea cette position contre celle d'agrégé suppléant à Paris. Sur ces entrefaites, M. Cousin, qui ne l'avait point perdu de vue, entra dans le cabinet du l^'" mars en qualité de ministre de l'instruction publique, et s'attacha Bersot comme secrétaire particulier. Bersot demeura rue de Grenelle les huit mois que dura le cabinet de M. Thiers, c'est-à-dire jusqu'à la fin d'octobre 1840. Une de ses lettres de cette époque est datée du « ministère de l'instruction publique, en ma petite chambre . attenant à la bibliothèque de philosophie, et dans laquelle je me trouve très bien. » La légende qui le représente couché la nuit la tête contre un Aristote et les pieds sur un Leibniz, est donc quelque peu embellie. « Quand Cousin entre chez moi, raconte son secrétaire lui-même, il me dit : Bersot, vous êtes dans un paradis terrestre, et ma foi il a raison ; mon paradis n'est pas vaste, mais j'ai de quoi m'y promener. « Il ne semble pas, en revanche, que la parcimonie proverbiale de son patron ait été exagérée ; Bersot parait avoir eu quelques fonctions rétribuées à l'Ecole normale, mais au ministère l'honneur d'approcher un grand homme
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devait lui tenir lieu de tout le reste. « Singulière position que la mienne, écrit-il. Je suis Suisse, Saintongeois, Gascon et Parisien, je suis élève de l'Ecole, professeur dans un collège, maître de conférences d'anglais à l'Ecole, bibliothécaire, secrétaire : voilà bien des titres, mais qui ne me rapportent guère. Quand les dents m'auront poussé, je m'arrangerai pour n'avoir plus de titre sans honoraires ; je prendrai le contre-pied de ce que je fais maintenant. »
M. Cousin sut pourtant tenir compieà Bersot des services que celui-ci lui avait rendus. Lorsque le ministère du l*"" mars fit place à celui du 29 octobre, notre ami fut envoyé comme professeur de philosophie au collège de Bordeaux. C'était combler le plus cher de ses vœux ; il allait habiter sa ville d'adoption et il y retrouvait sa famille. Ce bonheur devait d'ailleurs être assez vite troublé.
Bersot venait de prendre possession de sa chaire lorsque l'abbé Lacordaire apporta à Bordeaux son éloquence fougueuse, ses paradoxes philosophiques, ses défis à la pensée moderne qu'il cherchait tour à tour à humilier et à séduire. La prédication est revenue aujourd'hui des voies romantiques par lesquelles elle se fiattait de ramener le siècle à l'autorité, mais on était alors sous le charme de la nouveauté. Ce Dominicain, qui abordait avec une égale aisance les questions du jour et les éternels problèmes, exerçait une fascination sur beaucoup d'esprits. Son succès fut très grand à Bordeaux, et non seulement parmi la jeunesse, mais parmi les maîtres. Bersot, lui, n'était pas homme à se laisser séduire. Il n'était ni mystique, ni romantique. Les études qu'il venait de faire, pas plus que l'éducation première qu'il avait reçue, ne le disposaient en faveur d'une tentative pour expliquer rationnellement les dogmes. L'enseignement de M. Cousin ne lui avait-il
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pas appris à séparer au contraire la philosophie de la révélation comme deux domaines absolument distincts, deux puissances qui, dans l'intérêt même de leur bonne intelligence, devaient rester chacune chez elle ? Bersot put donc croire qu'il rendait service à l'Université ea combattant lo prédicateur de passage. Il inséra dans l'un des journaux de la ville des Réflexions sur M. Lacordaire, puis une réponse aux critiques que lui avait attirées ce premier écrit. Les deux articles furent tirés à part sous forme de brochures, et firent scandale. On a de la peine à se l'expliquer en relisant aujourd'hui ces quelques pages, car l'auteur n'avait pas cessé un moment d'être grave, modéré, et l'on peut ajouter correct. Il s'était contenté de protester contre une tentative de prouver philosophiquement la révélation et qui n'y parvenait qu'en la dénaturant. Il prenait parti pour Pascal et « la folie de la croix » contre ceux qui prétendaient tout rendre clair et facile. « Prédicateurs d'une religion de mystères et de miracles, s'écriait-il, vous avez peur des miracles et des mystères. » Et il terminait par ces mots : « Ne reculons pas devant ces graves problèmes ; mais il y faudrait moins de tumulte et plus de dignité ; » une phrase qui, dans sa sévérité, caractérisait parfaitement l'échaulfourée théologique dont Bordeaux venait d'être
le théâtre.
La correction de l'attitude de Bersot, et ce qu'on pourrait appeler l'orthodoxie universitaire de sa doctrine n'empêchèrent pas que sa controverse sur Lacordaire ne devint pour lui la source de longs ennuis. Le Dominicain avait rencontré des admirateurs parmi les collègues et même parmi les supérieurs de notre ami ; ceux-ci s'indignèrent, parlèrent d'incrédulité, crièrent au scandale. Les autorités académiques demandèrent la destitution du jeune professeur. On comprend quel fut
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l'embarras de M. Villemain, alors ministre de l'instruction publique, mécontent de se voir jeter sur les bras une (luestion de nature délicate, irrité contre celui qui lui causait cette difficulté, mais comprenant en même temps qu'il n'y avait pas eu de délit et que son devoir ét^it de protéger les droits d'un professeur dont on ne pouvait, tout en reg:rettant son zèle, condamner ni les doctrines, ni la conduite. C'est l'honneur de M. Villemain d'avoir su résister aux passions que Bersot avait soulevées contre lui, et, mis en demeure d'opter entre les belligérants, d'avoir sacrifié ceux qui lui demandaient une destitution injuste. Le proviseur et le recteur furent mis à la retraite, tandis que Bersot demeurait en possession de sa chaire. Il est vrai que sa position resta dès lors tendue, difficile, et que ses adversaires travaillèrent à prendre leur revanche en obtenant son éloignement de Bordeaux ; le ministre lui-même se montrait disposé à rétablir la paix en donnant à notre ami une position assez belle pour que son déplacement ne parût pas une disgrâce.
Une anecdote qui nous est rapportée par l'un des élèves du collège de Bordeaux en 1842 montre tout ensemble quelles idées tendaient à envahir l'enseignement à cette époque, et contre quelles défiances Bersot avait à se défendre. C'était à l'époque des examens de Pâques ; le professeur de philosophie de la Faculté des lettres avait été chargé d'interroger les élèves de la classe de notre ami. Il y procédait en présence du proviseur el du recteur lorsque celui-ci, intervenant dans l'interrogation, attaqua l'hjpothèse d'une faculté motrice distincte de la volonté comme entachée de matérialisme l'origine naturelle du langage comme contraire à la foi, et engagea le professeur à s'expliquer sur ces deux points de son enseignement. Bersot répondit
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V'If mes élèves veuillez vous adresser a eux. » ce sont mes éltve» ^^ ^^^^^^
Chose incroyable, le lecteur ei- ; j y^-
les élèves. >'^1'7-' !°narmreuTri«ins de r" t'uTet ^1 ed^rflos embarrasser dans Erton-s'jus,^^^^^^ que, finissant par senUr eux-mêmes l'odieux et le ridicule de cette scène, û. y mirent brusquement fin. imiffrov
SlicUo'n Ce T/pîace quil avait abandonnée
lùSnt au ministère. Il annonça "^ -".^l r *-^«- Q T^prsot nar une lettre caracieiia trée en fonctions a uersot poi
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« Mon cher Bersot, me voici et je veille sur vous MlÏouroavousrecev.e.ma^^^^^^^
?u^X:TdVfeÏÏ: ^L^nUment .uicon.uo mH paru ^riprochable. Soyez donc >«éprochab e T» Fa tes votr'e cours avec cette f ^"té psycholo-
s: rrouClL^ afvotre impruae- relaUve à M. Lacordaire. Laissez tout faire et tout du-e et tra Taillez en sUence. 4» Oui, travaiUez et songez a vos
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thèses. Ecrivez-moi où vous en êtes et si vous serez en mesure de les passer cette année. Cela serait bien convenable, peut-étro même nécessaire pour effacer ici les mauvaises impressions. » (10 mars 1842.)
La lettre suivante est écrite dix mois plus tard ; elle laisse voir que la lutte continuait sourdement à Bordeaux, mais ne paraît pas prévoir qu'elle dût se terminer aux dépens du professeur.
« Mon cher Bersot, je vous remercie de votre bon souvenir et de votre fidèle affection. Vous me faites grand plaisir de m'annoncer que vous viendrez me voir dans six mois, mais j'espère bien que c'est le candidat à l'agrégation des Facultés et le docteur que j'embrasserai ; car, ne vous le dissimulez pas, tout le monde travaille depuis que je suis rentré au Conseil, chacun étant bien certaiïi de n'avancer qu'en donnant des preuves de capacité. Il y a longtemps que vous songez à voire thèse sur saint Augustin. Il est plus que temps do l'achever, ainsi que la seconde dont je ne connais pas le sujet. Soyez docteur à Pâques et venez concourir en août. Songez-y bien, le titre d'agrégé des Facultés sera bien puissant pour l'avancement. Laissez-là les commérages de M. Dabas ' et ne pensez qu'à servir la grande cause de la bonne philosophie. » (16 janvier 1843.)
La fin de la lettre montre que l'illustre écrivain ne négligeait pour sa part aucun des moyens de servir la grande cause dont il parlait.
* Professeur de littérature ancienne à la Faculté des lettres et l'un des adversaires de Bersot dans ses discussions au sujet de Lacordaire.
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« Jai fait vos amitiés à Barni'. C'est un brave carcon et nui commence à se former. Dans le Momie HrV\^ov, il y a un article de sa façon sur mon pâsca &i le gouvernement dispose à Bordeaux rr,uei;,«e journal estimable vous feriez b.en dy faire reproduire cet article ou d'en faire un du même Srre Vous pourriez aussi vous adresser à quelque fourrai de l'opposition, mais d'une opposition très modérée. »
Un autre conespondant de Bersot, qui occupait une position élevée dans l'enseignement, et qui devait payer un jour, lui aussi, ses hardiesses et ses conte avec l'autorité religieuse par une mise en dnponibi- Uté nous fait pénétrer plus avant dans les griefs e ies 'souffrances de notre ami. La lettre, qui n est point datée doit être du milieu de 1843, lorsque Bersot Sn U continuant de demeurer à Bordeaux avait été contraint par l'administration de demander un t?„^é Nous sommes en même temps repor es avec vivacité, par les lignes qu'on va lire, aux luttes theologico-piiilosopliiques du règne de Lou.s-Phil.ppe.
« Où en êtes-vous, mon cher ami » Avez-vous l'espoir de remonter prochainement dans votre chaire 1 S en cause souvent avec M. Dubois qui vous porte un vif intérêt. Tout le monde ici vous rend justice et vous plaint. Les philosophes s'indignent, les administrateurs craignent seulement que votre réintégration ne devienne le signal d'une rupture avec 1 archevêQue et que Monseigneur ne remette plus les pieds ru'coùège à cause de vous. On demande s'il ne serait
. M. Barni avait succédé à Bersot, ea 1841, comme secrétaire de M. Cousin.
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pas possible de faire la paix. Comment, à quelles conditions, par quelle transaction, c'est ce que personne ne peut dire. Il faudrait être sur les lieux... Si vous n'aviez pas de raison capitale de rester à Bordeaux, je vous donnerais le conseil de faire les plus grands efforts auprès du ministre et de M. Cousin pour être placé soit à Paris, s'il est possible, soit dans une Faculté de province. Bientôt, d'ailleurs, je le prévois, il n'y aura plus d'indépenclance possible que dans les Facultés, et encore pour les professeurs munis d'un bon titre. Les affaires de la philosophie, mon cher Bersot, seraient bien désespérées si elles avaient absolument besoin du gouvernement. Quel qu'il soit, centre droit ou centre gauche, ou même gauche, qu'il se nomme Guizot, Mole, Thiers ou Barrot, même Barrot, il transigera toujours avec le clergé, soyez-en sûr, aux dépens de la philosophie. Que notre enseignement reste donc prudent, que nos livres soient graves, sérieux, sans passion, et surtout sans passion politique ou religieuse, et, si l'on nous persécute, alors la philosophie bravera les persécutions d'un pouvoir et d'une société qui n'ont pas plus de foi que nous, mais qui n'entendent pas qu'on le dise, ni surtout qu'on cherche une foi nouvelle. Entre les hommes du passé et ceux do l'avenir, il peut y avoir, il faut qu'il y ait paix et bonnes relations, puisqu'ils vivent dans une même société. Mais la guerre est entre les choses du passé et celles de l'avenir. Il faut qu'elle recommence ou plutôt qu'elle continue. Tout ce que la philosophie peut faire, c'est que, de son côté, la polémique soit calme, noble, élevée comme les questions sur lesquelles elle porte. Ne haïssons personne ; admirons le passé, mais sans faiblesse pour l'avenir, et poursuivons toujours la vérité sans nous laisser troubler par les clameurs de nos ennemis et les reproches ou les
conseils de nos trop timides et trop politiques amis. En voilà bien long ; nous en dirions bien davantage dans mon cabinet.
On ne connaît le fond d'un homme, ses pensées dernières, ses sentiments de tous les jours, que dans l'intimité de la conversation ou de la correspondance, et en fait dccorrespondance, les lettres de ses amis en apprennent souvent autant sur lui que ses propres lettres' Les confidences dans lesquelles j'ai cru devoir introduire le lecteur nous montrent que Bersot avait fait de bonne heure son choix entre l'école otlicielle, politique, préoccupée des ménagements, et 1 école de l'indépendance et de la sincérité.
Bersot profita des loisirs d'un congé forcé pour achever ses thèses de doctorat et les soutenir à Pans. Sa thèse latine était de pure érudition ; elle avait pour sujet les fragments attribués à Anaxagore. Sa thèse française, qui était tout un livre, avait pour titre : Doctrine de saint Augustin sur la liberté et la
Providence.
Bersot travaillait à cette thèse depuis longtemps et Von peut dire qu'elle continua de l'occuper pendant bien des années encore après qu'elle eut été imprimée et soutenue, puisque, dix ans plus tard, il la remaniait et la publiait sous une autre forme. C'est le seul ouvrage d'enseignement philosophique direct qu'il nous ait laissé, et c'était l'expression, le résumé de ses
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croyances intimes, de celles qu'il n'a jamais abandonnées. Le remaniement qu'il fit subir à son travail était d'ailleurs nécessaire. Le titre primitif de sa dissertation n'était point exact, et la manière dont le sujet y était traité se ressentait de l'incertitude du dessein. Bersot avait voulu unir deux choses qui ne se prêtaient point à la combinaison qu'il en avait faite. Cherchant un sujet de Mémoire académique, il avait été séduit par le grand nom de saint Augustin et par l'importance des questions soulevées dans le cours de la discussion entre ce puissant docteur et les Pélagiens. Il y avait vu, et avec raison, un beau chapitre de l'histoire de la philosophie à écrire. Il s'était donc mis à l'étude de ce fameux volume que Jansénius avait lu trente fois, et dont était sorti ÏAitgustinus. 11 s'était plongé dans les distinctions subtiles et ardues qui surgissent dès qu'on touche à ces sujets de la prescience divine et de la liberté humaine. Mais en abordant ces questions, Bersot y avait apporté et ses souvenirs de l'enseignement donné à l'Ecole normale, et ses préoccupations personnelles ; il avait saisi une occasion d'exposer ses propres croyances théistes et spiritualistes. La discussion avait ainsi dévié peu à peu. Augustin et les Pélagiens avaient en vue l'accord entre la liberté et la grâce, c'est-à-dire le secours divin et intérieur dont nous parle l'Eglise et dont l'office est d'incliner la volonté ; mais ce mot de grâce était bien théologique et la question, réduite à ces termes, paraissait bien étroite à notre jeune philosophe. A la grâce il avait donc substitué la Providence, le gouvernement des choses de ce monde par la Divinité, et il avait en même temps élargi le débat en cherchant, non plus seulement la conciliation de la liberté humaine avec la prescience ou l'action d'un Être suprême, mais en
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^^énéral la conciliation de l'idée de Dieu avec la nature des choses, de la bonté souveraine avec la souffrance de la porf\3ction créatrice avec le mal. Il en résultait un désaccord entre le point de départ et les conclusions. Bersot ne pouvait manquer de sentir tôt ou tard à quel point la partie historique et la partie do^mati.pie de son travail se faisaient tort réciproquV ment, et, comme la seconde lui importait en définitive beaucoup i>lus que la première, il forma le projet de l'en détacher. Ainsi est né V Essai sur la Providence qu'il publia en 1853, et qu'il réimprima en 18()4 dans le premier volume des Essais de iMlosoïihic et de morale. Notons seulement qu'en remaniant sa thèse de doctorat, il ne s'était pas contenté d en éliminer l'élément historique, le ton d'exposition ou de rélutation. Il y fit entrer, non moins retravaillées et remaniées, des parties d'un autre ouvra-e un volume intitulé : du Spiritualisme et de la Nature. publie en 184(). Ce volume n'avait pas réussi auprès des maîtres de Bersot. Sauf pour la préface qu'il trouvait excellente, M. Cousin s'était montré fort sévère Il rencontrait dans cet é^rit une théorie de la création éternelle, et des vues sur l'harmonie de l'esprit et delà nature et sur les passions, qui ne s'éloignaient peutêtre guère des siennes, mais auxquelles il n'entendait pas donner lexequatur. M. Vaeherot, de son coté reprochait à notre ami de n'avoir été c< ni assez systématique, ni assez métaphysique pour les hautes questions » qu il avait traitées. Bersot ratifia lui-même ces jugements car dans des notes qu'il m'a remises se trouve celle-ci sur la brochure dont il s'a-it • « Mauvais titre, mauvaise conception, aboli ! l H n avait pas laissé cependant d'en tirer des morceaux assez considérables qu'il avait fait entrer dans 1'^^sai sur la Providence,
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i: Essai sur la P)^ovidence, sous sa forme définitive, est devenu un traité de l'existence do Dieu, et, selon la nécessité qui s'impose dès qu'on touche à ce sujet, une théodicée au sens propre du mot, un système qui concilie la conception théiste avec la nature, le libre arbitre et le mal. Nous avons là, je l'ai déjà dit, le seul ouvrage techniquement philosophique de l'auteur, et aussi l'exposé de sa foi religieuse, de ses sentiments sur l'univers, la destinée humaine, les grands et éternels problèmes.
Sur ces questions, Bersot n'a point varié. Il en est resté jusqu'à la tin aux doctrines de sa thèse, c'est-àdire à celles de M. Cousin. On est d'autant mieux autorisé à les marquer de ce nom propre que notre ami saisissait lui-même et avec un certain empressement les occasions de faire profession d'allégeance envers son ancien maître, et que son attachement à l'éclectisme n'excluait point d'ailleurs l'indépendance du jugement sur la personne, la conduite, l'œuvre générale du fondateur do l'éclectisme. Bersot avait, en eft'et, cette rare qualité de savoir distinguer entre les idées et les hommes qui les défendaient, et, dans les hommes mêmes, entre leurs mérites et leurs travers. Vingt ans après sa thèse, en 1863, il se plaisait, en annonçant Y Histoire générale de la Pliilosophie, à rappeler et à s'approprier a la doctrine constante de M. Cousin : le spiritualisme, appuyé sur le témoignage de la conscience, la nécessité de la pratique et l'expérience de la vie. » Manifestation plus significative encore : en novembre 1879, c'est-à-dire bien peu de semaines avant sa fin, il se faisait un devoir de défendre les enseignements de son maître et les croyances de sa jeunesse contre les tendances opposées qui prévalaient de plus en plus. De cette main qui allait se glacer il écrivait : « Si la science n'altérait que l'idée de la vie,
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nous nous résignerions encore ; par malheur elle atteint l'homme, qui ne saurait nous être indiflerent. L'homme est dans la nature, mais il y est l'homme, avec son caractère original et indestructible d'indépendance. Or, l'àme se gouvernant par le devoir et la liberté est l'essence du spiritualisme, avec qui il est bon de vivre et de mourir. »
Il n'est pas nécessaire, du reste, d'être averti pour sentir l'accord intime des opinions philosophiques de notre ami avec son tour d'esprit et les qualités de son caractère. Bersot était essentiellement une nature morale et un talent de moraliste Sa vie était gouvernée par ridée du devoir, et ses prédilections en littérature étaient pour les écrits qui analysent les motifs des actions humaines et résument les expériences de la vie. Il n'avait pas les besoins spéculatifs de la pensée. Il n'avait peut-être pas non plus la rigueur scientifique qui recherche inexorablement la chose sous le mot et qui aime mieux douter toujours que trop tôt conclure. La beauté des doctrines, leur poésie, la force surtout qu'elles prêtent aux nobles tendances, les inspirations qu'y puise l'héroïsme, cela lui suffisait en fait de preuves. A une âme ainsi faite le système de religion naturelle qu'on désigne par le nom de spiritualisme était un vêtement approprié. Les doctrines qui ont l'air d'être les sources d'une vie morale n'en sont souvent, en efiet, que le produit. Telle philosophie a l'air de s'être imposée à nous, c'est nous qui l'avons adoptée parce que nous nous retrouvons en elle. Nos opinions sont des reflets de notre nature intime, nos croyances une image do nous-mêmes que nous projetons au dehors. Au lieu donc de juger les hommes d'après le vrai ou le faux abstrait de leurs théories, c'est-à-dire en dernière analyse d'après leur conformité avec notre manière
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de voir, prenons ces théories pour des éléments de la personnalité, envisageons-les dans leurs rapports secrets avec les sentiments qui font la valeur définitive de rindividu: nous serons bien plus dans la vérité humaine. Loin de moi, d'ailleurs, en parlant ainsi, la pensée de plaider les circonstances atténuantes pour les vues philosophiques de Bersot ; ce que je voudrais faire comprendre à ceux qui les estimeraient insuffisantes bu dépassées, c'est qu'il ne faut pas seulement accepter leur défenseur avec les convictions qui lui étaient chères, mais l'aimer dans cette forme de sa vie intérieure et pour les sentiments mêmes par lesquels s'exprimait sa généreuse nature.
On est heureux de se dire que ces sympathies no manquèrent pas à Bersot. Sa correspondance en témoigne. M. Kavaisson lui écrivait au sujet de sa thèse : « J'y ai trouvé surtout une élévation rare de pensées et de sentiments, jointe à beaucoup de justesse et de délicatesse d'observation morale. » M. Ilavet, après avoir lu \ Essai sur la Pr^ovidence, ne dissimulait pas à l'auteur combien peu ils étaient d'accord sur le fond des idées, mais il se disait « touché de sa morale généreuse et passionnée », et il ajoutait dans un noble passage : « Vous avez prouvé que le Dieu de chaque siècle n'est que l'idéal moral de ce siècle ; je généralise et je dis que votre Dieu à vous-même n'est que votre idéal réalisé. Ne croyez pas <iue je trouve vaine et vide la partie de votre ouvrage que la foi remplit. La foi n'est autre chose que la morale transformée par l'imagination : cette morale est un fond qui ne vous manque jamais, et dont vous tirez des trésors de chaleur et d'émotion. »
Le ministre en éloignant Bersot de Bordeaux avait compris la nécessité de déguiser le désaveu sous une apparence de faveur, cette suspension sous un semblant de promotion. Il envoya notre ami à Dijon, comme professeur suppléant de philosophie à la' Faculté de cette ville. Bersot y fit, de 1843 à 1844, un cours de morale dont il ne nous reste malheureusement que le discours d'ouverture. Ce discours est à remarquer, car, tout en cédant à des critiques dont nous avons vu la trace dans les lettres de ses amis, et en se promettant d'appuyer la doctrine des mœurs sur la métaphysique, le jeune professeur proposait une réforme dans l'enseignement dont il était chargé, et cette réforme consistait à faire entrer la morale beaucoup plus que d'ordinaire dans l'observation vivante, à la rapprocher de la libre méthode des moralistes ; tant Bersot sentait et poursuivait à travers tout sa vocation secrète I
Bersot, à la fin de cette leçon d'ouverture, faisaH une allusion transparente aux luttes qu'il avait eu à soutenir, et dont le bruit l'avait naturellement accompagné à Dijon. Il se déclarait bien décidé à éviter « l'attrait irritant d'une polémique passionnée. » Il annonçait à la fin qu'il saurait à la fois maintenir la liberté de la pensée et respecter toutes les doctrines religieuses qui respectent l'homme. Ce début eut du succès et l'année scolaire s'écoula sans encombre, fcans encombre, mais non pas sans combats. Obéissant
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à une préférence que nous avons eu occasion do faire roniar<iuer, Bersot désirait rentrer dans renseignement secondaire, et de plus retourner à Bordeaux auquel l'attachaient tant de liens. Il demandait donc à être remis en possession de la chaire dont il avait été éloigné, et à laquelle il se croyait des droits. Le nouveau proviseur, en revanche, et le nouveau recteur demandaient en grâce qu'on ne leur rendit pas un professeur qui avait coûté si cher à leurs prédécesseurs. Les réclamations de notre ami étaient vives, la résistance du ministre o])stinée. M. Cousin intervenait par ses conseils. Il cherchait à faire comprendre à Bersot qu'on ne pouvait lui sacrifier une seconde fois toute l'administration. « On aurait pu. écrivaitil, et je l'ai dit hautement, avec plus d'énergie procurer votre retour à Bordeaux, mais on n'y était pas tenu ; on devait vous offrir un collège équivalent ; on ne l'a pas fait, on a eu tort. Vous avez tort aussi de ne vouloir que Bordeaux. » Et il ajoutait : ^< Venez à Paris ; vous y retrouverez votre ancienne cellule, ma maison et mon amitié. » Si Bersot n'alla pas à Paris, il s'en trouva subitement et singulièrement rapproché. Au commencement de 1845, M. de Salvandy remplaça M. Villemain à l'instruction publique, et Bersot fut nommé professeur de philosophie au collège de Versailles. J'ignore s'il eût préféré Bordeaux, mais on avouera que, tout compte fait, il avait été traité avec une bienveillance marquée et je suis persuadé qu'il le sentit.
Bersot remplit ses nouvelles fonctions de 1845 à 1852. Ces six années d'occupations douces et fructueuses ainsi que de vie paisible et facile ont naturellement laissé leurs principales traces dans la mémoire des jeunes hommes qui reçurent alors ses leçons. Il nous a été permis de recueillir quelques-unes
de ces impressions, et de la bouche de celui de ses élèves qui dès lors promettait le plus et qui a aussi le plus tenu. Très exact, nous dit-on, dans tout le détail de ses fonctions, Bersot ne se faisait jamais attendre une minute, et il demandait la même ponctualité à ses auditeurs. Sa manière était de commencer par une mterrogation sur la leçon précédente, puis de dicter le sommaire de la leçon du jour, développant ensuite le sujet et terminant souvent par quelque lecture qui s'y rapportât, du Rousseau, du Diderot, du Voltaire. L'interrogation était précise, parfois un peu sèche, mais elle s'animait quand le professeur rencontrait un esprit en éveil, une intelligence qui répondait a la sienne. Il suivait alors la veine, appliquait avec charme la méthode socratique ; c'étaient les meilleurs jours pour la classe.
Bersot ne faisait point sa leçon en chaire, mais en se promenant. On était tenu à cette époque de porter la robe, et cette robe le gênait. Un jour, dans un moment d'impatience, il l'ôta et la jeta sur une chaise ; la classe sourit : « Permettez, messieurs, fit-il, c'est par respect ; je marchais dessus. » Il avait l'exposition brève, nette, aisée à suivre, d'autant plus qu'il cherchait l'expression jusqu'à ce qu'elle le satisfit et revenait sur les développements de sa pensée . Lorsqu'il avait enfin trouvé le mot en quelque sujet difficile, il s'arrêtait au milieu de la classe, ramenait en avant ses mains qu'il tenait volontiers derrière le dos, et du geste appuyait sur ce qu'il voulait imprimer et fixer. Il ne poursuivait ni l'éloquence, ni l'esprit, ne visait qu'à être clair.
Le fond de sa doctrine était la philosophie de Cousin. S'il put, depuis et sur quelques points, la trouver insuffisante, il a toujours aimé ce qu'elle avait de simple et de sensé. Bersot passait assez rapidement sur la
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logique ; il excellait dans la morale ; il avait é^'alement un penchant marqué pour les questions de théodicée, auxquelles ses travaux lavaient préparé, en particulier pour celle de la Providence
La prédilection de Bersot pour la pédagogie dans son sens le plus large, sa préférence pour la direction sur 1 enseignement, se manifestait dès lors. Il avait besoin de 1 action, voulait avoir affaire aux hommes 1 ne sen cachait pas, d'ailleurs, et sollicitait une place d inspecteur d'académie à Paris. Ce goût pour exercice de 1 influence personnelle dont il se sentait
L'tî'ffi • ,?"•■•"'* ®" **"'*' "•=''*«'<"'• Se produisait-il une dilficulte au collège, i! s'offrait comme médiateur. On en pourrait citer plusieurs exemples. Les élève, de mathématiques spéciales, un jour, s'étaient pris d humeur contre leur professeur ; Bersot, qui connaissait que ques-uns d'entre eux pour les avoir dans sa
^^ f 1 "■°"''"' '"'"'' '^ <"""• ''^ récréation, les reuwt, les harangua et les ramena. « Ce jour-là, me dit le narrateur de qui je tiens ce réoit je le vi.
normale "1 """""^ "^""^ ^°" '"®'"«"'' temps de l'Ecole
On n'était pas précisément à l'aise avec lui Ceux de ses élèves qui ne l'ont pas connu dans lintimité avaient du respect pour le professeur plutôt que de l'entraînement vers l'homme. II fallait rapprocher de p es
Mai ;i '? fr"""''- '' " "^ ^'''^'''' P"^ d'avances. Alai, une intelligence ouverte et de bons sentimentsl'attiraient, et alors il ne ménageait ni les encouragements m la peine. Il aimait, toujours selon cette vocation de direction dont je me plais à signaler les symptômes, a donner des conseils particuliers. « Un iour me raconte l'un de ceux qu'il avait ainsi distingués, il me rencontra hors du collège ; j'allais chez le médecin. i'uisqu on vous laisse sortir seul, me dit-il, je
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VOUS prends, et à partir de ce moment il m'emmena chez lui au moins une fois par semaine, après la classe. Il me dictait des lettres. C'est comme cela que j'étais avec Cousin, me disait-il en souriant, ce qui naturellement me flattait. Puis il m'indiquait des lectures à faire, me prétait des livres, me communiquait ses notes, les dernières pages qu'il avait écrites, me montrait se.s corrections, m'en expliquait les raisons. C'eût été un professeur de rhétorique exquis. »
Versailles est si près de Paris qu'on y est pour le moins aussi Parisien que provincial. Bersot profitait du voisinage. Il voyait souvent M. Cousin auquel il servait, dans l'occasion, de secrétaire comme par le passé, l'aidant à préparer ses discours de la Chambre des pairs. Ainsi qu'il leur arriva jusqu'au bout, ces deux hommes s'aimaient et se rechercliaient mutuellement, sans jamais s'entendre tout à fait. « M. Cousin et moi, écrivait Bersot sur le point de publier son écrit sur le Spiritualisme et la Nature, nous ne nous arrangeons plus trop ensemble. Il trouve que je le compromets, se tient à l'écart, et il criera comme un beau diable quand mon nouveau-né paraîtra. Il n'en sera sûrement pas le parrain. Il faudrait, pour garder ses bonnes grâces, aller lui demander le mot d'ordre quand on veut écrire quelque chose. Je ne suis pas soldat si discipliné ; je me sens d'humeur à sortir parfois des rangs et à violer la consigne pour aller faire le coup de feu avec l'ennemi. » (4 janvier 1847.) Notre ami se peint tout entier dans ces lignes : enrôlé si l'on veut, mais en franc-tireur. Nous avons vu, du reste, qu'il ne se trompait point sur les dispositions de M. Cousin, et que le maître exhala assez haut en cette occasion le mécontentement que lui inspirait son disciple.
Bersot avait un côté de paresse épicurienne ; fort
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peu mondain dans le sens bruyant du mot, il était sociable, aimait la conversation, le whist, la musique, et trouvait satisfaction pour ces goûts divers dans quel(iues maisons de Versailles où il avait inspiré l'affoction et s'était fait des habitudes. Ses soirées avaient pour ainsi dire chacune sa destination fixe. Entre ses cours et l'après-diner, il lui restait pourtant des loisirs, et les douceurs de la rêverie ne l'empêchaient pas de ressentir parfois des velléités d'écrire. C'est do cette époque que datent ses études sur Voltaire, Rousseau, d'Alembert. « Il était comme moi fils d'horloger, dit-il de Rousseau ; mon père a peut-être quelqu'un des outils de son père ; pourquoi le fils ne m'a-t-il pas légué une de ses plumes ? Je m'en servirais pour écraser les gens absurdes qui gouvernent nos corps et nos ûmes. Je n'ai qu'une plume de moineau, mais je l'userai contre eux. » Et faisant un retour sur sa paresse : « Voltaire m'a fait honte; lui, toujours malade, il écrivait toujours, et moi qui n'ai jamais la fièvTe, j'accouche d'un article en un an. Je n'ai point de génie, mais les choses de ce temps se font par des gens de talent, et le talent a ses degrés. » (15 février 1848.)
On vient de le voir, Bersot partageait l'espèce de vaj^ue mécontentement, d'inquiétude sans objet qui envahissait tous les esprits vers la fin du règne de Louis-Philippe. La révolution de -Février ne Tétonna donc ni ne le consterna. D entra, au contraire, très vivement dans la politique et, comme la France tout entière, ne vécut que pour elle pendant bien des mois. Il prit même un congé, laissa sa chaire à M. Renan qui le suppléa pendant quelques semaines, et alla se présenter coname candidat aux élections d'avril, dans la Gironde. Il j échoua malgré l'appui de M. Dufaure. Avec trop de bon sens pour se laisser séduire par les
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chimères socialistes du jour, il se sentait touché à la vue des souffrances d'une partie de la population et pressentait les problèmes que pose la pauvreté dans une société démocratique. 11 écrivait de Versailles, à la veille des journées de Juin : « Le mal de la situation me parait être dans l'inertie de l'Assemblée qui jusqu'ici ne s'est guère occupée que de misères, et n'a pas mis la main aux vraies affaires, aux affaires de finances. Les séances politiques sont pleines de riens ; le peuple qui les recherche avidement, toujours désappointé, s'aperçoit qu'on ne le gouverne pas et cherche des maîtres. Les ouvriers en grand nombre ont passé du National à la Réforme, aux doctrines socialistes, où au moins on s'occupe de grandes questions, comme beaucoup de paysans ont passé de la république à un Bonaparte par l'idée que, dans cette famille, on gouverne. Nos représentants m'ont rendu un grand service : ils m'ont guéri de l'envie d'être représentant. Je voulais aller là pour faire quelque chose ; pour ne rien faire, j'aime mieux ne rien faire dans mes bois. » (13 juin 1848.)
La lutte s'étant engagée, Bersot paya de sa personne avec la résolution qui le caractérisait toutes les fois que parlait le devoir. Il fit partie des volontaires qui coururent à Paris au secours de l'Assemblée, couchant au pied des barricades conquises, « en figure et costume de brigand ». S'il ne valait pas grand' chose en temps ordinaire, selon sa propre expression, sous une inspiration morale il devenait capable de beaucoup de choses. D'une âme trop noble, d'ailleurs, pour que les emportements de la lutte le poussassent soit aux représailles, soit à la réaction. « J'en remercie la Providence, les insurgés n'ont pas été vainqueurs. Ils rêvaient une sorte de société sauvage qu'il eût fallu fuir jusque dans l'autre monde ; mais leurs soufirances
sont réelles et poignantes ; la seule pensée de la France doit être d'y remédier. J'avais le cœur navré de voir tant d'intelligence, tant de courage si mal employé, aboutissant à une si triste fin. J'ai vu parmi les prisonniers des figures d'une singulière finesse, un pauvre jeune homme entre autres, l'air timide, la tête baissée, qui semblait comprendre tout à coup son illusion et songeait sans doute à sa famille. De longtemps je ne me consolerai de ce que j'ai vu. »
Désigné pour faire le discours de distribution des prix à Versailles, le 11 août 1848, Bersot parla aux jeunes gens qui l'entouraient de ce dont son cœur était plein. Ce discours, qu'il a imprimé dans ses Essais de Philosophie et de Morale, fit sur ses auditeurs une impression très vive, ainsi que j'en ai recueilli plus d'un témoignage. C'est, en effet, un morceau de forte substance et d'une vibration d'accent que l'orateur ne s'est pas souvent permise. Au lendemain de la guerre civile, et au miiieu des troubles que jetaient alors dans les esprits les rêves de perfectionnement social, il résumait en deux mots son exhortation à la jeunesse : penser sagement, agir honnêtement. Plaignant l'homme égaré qui meurt les armes à la main en s'apercevant tout à coup qu'il a été trompé : « Certes, je ne voudrais pas être cet homme, s'écriait-il, et surtout je ne voudrais pas être l'homme qui a égaré celuilà. » Rappelant les jeux de la fortune et les caprices de l'opinion dont la France était le théiUre depuis six mois, il recommandait « une habileté toute neuve, l'honnêteté. » Républicain sans arrière-pensée, il ne cachait pas à quelle république il appartenait : « J'admire Lycurgue, mais j'aimerais mieux vivre avec Périclès, et, s'il fallait pour être digne de la Répubhque lui sacrifier la poésie et les arts, je choisirais d'être un peu
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moins républicain et un peu plus homme. » Le discours se terminait par ces tristes mais nobles paroles : « Allez maintenant oublier, parmi les affections de la famille, qu'il y a dans le monde des enfants du même père qui se haïssent et qui se déchirent, et soyez plus sages que nous. Nous avions écrit sur nos ^drapeaux le beau mot de fraternité, et nous l'avons criblé de balles ; gravez-le au plus profond de vos cœurs. »
Le même amour du bien public et du pays et quelque chose de la même éloquence se rencontrent dans une autre production de Bersot, vers la fin de cette année. Je n'ai pas besoin de dire de quel coté se trouva notre ami lors de l'élection présidentielle. Il épousa la candidature du général Cavaignac avec une ferveur patriotique. « Nous jouons le sort de la France, écrivait-il à sa famille, la paix intérieure ou la guerre civile. Quand je songe qu'un Louis Bonaparte se pose en candidat, et que des milliers de gens le prennent au sérieux, je suis honteux d'être homme et j'en donnerais volontiers ma démission. » Bien loin d'en donner sa démission, il se jeta personnellement dans la lutte. 11 inséra dans V Indicateur àe Bordeaux un article, un manifeste comme il l'appelle, qu'il fit réimprimer aussitôt après à Versailles, avec son nom et sous ce titre : Les candidats à la présidence. L'écrit fit du bruit tant à Versailles qu'à Bordeaux ; le ministère de l'iniérieur l'envoya à tous les Préfets, comme munition pour la bataille. 11 y eut des réponses ; j'en ai deux sous les yeux. 11 est certain que notre ami n'a jamais, dans rien de ce qui sortit de sa plume, mis tant d'ardeur ni de verdeur. Nous sommes loin des joutes philosophiques, des brochures contre Lacordaire. « Deux candidats sont en présence, ainsi débute l'écrit : qui l'emportera? C'est une question, et cette question est
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notre honte. » Puis vient la revue des diverses candidatures, Raspail, Ledru-Rollin, Louis Bonaparte. L'histoire du dernier est rappelée sans ménagement. a Mon langage est cru, avoue l'auteur, mais il faut des mots gros comme les choses. » Les défenseurs de la candidature napoléonienne, M. Thiers, M. Emile de Girardin, M. de Genoude ne sont pas épargnés. C'était le Thiers de la réaction, celui de la rue de Poitiers. « Il s'amuse à évoquer le diable, disait Bersot, et, le diable venu, il se jette dans un bénitier. » M. Hugo lui-même avait son épigramme : « L'aigle de Boulogne s'abat sur l'Assemblée , M. Hugo monte sur l'aigle et pousse droit au soleil levant. Bon voyage, ô génie ! » On voit dans cette brochure, comme dans le discours des prix dont je parlais tout à l'heure, l'ineflaçablo impression que les journées de Juin avaient laissée dans l'âme de l'auteur. « Le cœur navré devant tant de sang français répandu, j'ai pris avec moi-même des engagements que je n'oubUerai pas, je l'espère , et c'est pour les tenir que j'ai écrit
ceci. »
Ajoutons que Bersot ne se borna pas à écrire ; il paya de sa personne, et lit une campagne électorale dans Seine-et-Oise en faveui' du candidat dont il avait embrassé la cause.
Le coup d'État fut certainement l'une des plus «randes douleurs de la vie de Bersot. Cet événement le blessait à la fois dans sa conscience d'honnête
homme, dans sa dignité de Français et dans les illusions de son optimisme. A la nouvelle de l'attentat il fut frappé d'une sorte de stupeur. Il parcourut les rues de Versailles comme un être privé de raison. Il se rappelait avoir abordé un groupe pour demander ce qui se disait et se passait : « Henri IV est mort », avait-on répondu d'un air narquois à ce questionneur hagard et suspect. Il erra tout le jour par la campagne, tantôt chorcliant encore à douter, tantôt essayant de mesurer la profondeur de l'abîme où tombait la France. Ses lettres conservèrent longtemps je ne sais quoi de sombre. « D'esprit et de cœur, je suis dans le même état ; les jours se succèdent et n'y changent rien. Il faudrait écrire avec des larmes de sang... Il est dur de vivre dans ce temps; il faudrait pouvoir dormir en attendant l'expiation. » A défaut du sommeil d'Epiménide, il cherche l'oubli dans l'étude. « Je regarde ce qui se passe sans y prendre part, cela me semble un spectacle d'ombres. Je vis dans le xviii*' siècle avec mes philosophes que je tâche de ressaisir. Ils ont cru à la raison, et ils ne se sont pas trompés. Croyons-y aussi malgré les démentis que les événements nous donnent. » Il avait, dès le premier moment, compris que le nouveau régime lui imposerait tôt ou tard l'obligation d'une décision personnelle. Les modifications apportées avec une hâte significative à l'enseignement de la philosopliie achevèrent de le préparer à un sacrifice sur lequel il n'avait pas d'ailleurs hésité une minute, a J'attends tout, disait-il, et ne crains rien. » Bravant l'autorité, du reste, plutôt que cherchant à se la concilier. « Je me renferme dans mes fonctions de professeur, écrit-il à la fin de décembre 1851 ; je n'irai point chez le ministre, ni chez aucune autorité politique, au jour de l'an ; je n'assisterai à aucune
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cérémonie publique ; je resterai dans mon fort, inattaquable. »
Quinze jours après, Bersot vient de lire la Constitution qui exigeait de tout fonctionnaire un sermeat de fidélité à cette Constitution et au président. 11 en prévient son père et ajoute : « Je ne prêterai pas serment. Ma conscience me le défend. Je vais voir ici (à Versailles) ou à Paris à utiliser mon savoir, sinon je me retirerai à Bordeaux où je donnerai des leçons pour vivre. » Et quelques jours plus tard : « J'ai une horreur et un dégoût inexprimables pour tout ce qui se fait maintenant, et si je prêtais serment à un toi régime j'en mourrais. » Le 30 mai 1852, enfin : « Cela est fait. Je n'ai pas eu en six mois un seul instant de doute. J'avoue que ma résolution me coûte et que je ne me suis pas séparé de mes élèves sans une vive douleur. Je sentirai les autres privations en leur temps, mais je n'ai pu surmonter mon instinct. Je vivrai autrement, mais je vivrai, et il faut bien croire que l'abominable pièce à laquelle nous assistons finira un jour. Mes supérieurs ont été bons pour moi, mes collègues très aimables, très sjmpathi([ues, et mes élèves m'ont écrit pour me témoigner leurs regrets. Je sors honorablement de l'Université, pour y rentrer honorablement plus tard, il est permis de l'espérer. » Ses pressentiments no le trompaient pas.
Bersot se fit assez vite à son nouveau genre de vie. Il se savait suspect au gouvernement et placé sous la surveillance de la police, et il s'amusait à la pensée des rapports qu'elle pouvait bien faire sur ses promenades dans les bois de Satorj ou sur ses soirées de whist ou de musique de chambre dans trois ou quatre maisons familières. Il occupait un modeste appartement au quatrième étage d'une maison située sur la
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Place d'Armes, à Versailles, et avait réduit ses dépenses aux proportions du revenu qu'il se faisait en donnant des leçons et en écrivant des livres. Il était obligé, en effet, de demander à sa plume des efforts auxquels elle avait trop bien su se soustraire jusque-là. C'est ainsi qu'il publia successivement son Essai sur la Providence en 1853 ; son volume sur Mesmer et le magnétisme animal, la même année ; en 1855, ses Études sur le xviip siècle, recueil de morceaux dont quelques-uns avaient paru dans la Liberté de penser, d'autres à part, en plaquettes, et qu'il' fit précéder d'un volume d'Étude générale^. En 1857, enfin, parurent successivement, sous forme do brochures, les Lettres sur V enseignement ^ une critique vive, mais sérieuse et approfondie du système d'instruction secondaire adopté par l'Empire. Ces lettres, par l'intérêt qu'elles excitèrent, commencèrent à appeler l'attention sur l'auteur et décidèrent probablement de sa vocation de publiciste.
Lorsque les amis de Bersot pensèrent à lui pour l'Institut et l'engagèrent à poser sa candidature à l'Académie des sciences morales et politiques, il éprouva le besoin de rappeler ses titres à l'honneur, qu'il aUait briguer. C'est ainsi qu'il fut amené à publier ses deux volumes d'Essais de philosophie et de morale (18G4) et, dans le premier volume, à réimprimer son Essai sur la Providence et une partie de ses Études sur le XVII i^ siècle. Ces deux ouvrages n'avaient pas ce qui s'appelle percé. Ils n'étaient pas devant le public, ne lui étaient pas parvenus. L'auteur les lui
' Les Études sur Voltaire et sur'Rousseau, et une étude supprimée depuis sur d'Alembert, avaient paru dans la Liberté de penser de 1847 à 1849. Le Diderot et le Montesquieu furent publiés en brochures in-12, chez Ladrange, en 1851 et 1852.
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remettait donc sous les jeux. « Si vous voulez me connaître, semblait-il dire, voilà ce que je suis. » J'ai (luel.juofois regretté cette forme do réimpression comme enlevant à deux ouvragées do Bersot quelque chose do leur importance. Ils devenaient do simples morceaux dans un recueil d'articles, au lieu de rester des livres distincts avec leur physionomie et leur date, V Essai sur la Providence, exposé de la pensée philosophique de l'auteur, les Éludes sur le xriijo siècle, travail plein do saveur dans lequel Bersot avait marié la i)liilosophic à la critifjue littéraire, préludant ainsi à la carrière qu'il devait fournir dans lo journalisme.
Les morceaux sur Voltaire, Rousseau et Diderot portent encore la trace de ce qu'on serait tenté de regarder comme les souvenirs professionnels de l'écrivain, si l'insistance même avec laquelle il y revient n'avertissait qu'il s'agit d'une cause (pii lui est chère. Peu s'en iaut que chacune de ces Éludes ne devienne un plaidoyer en faveur de ces doctrines qui formaient les points de repère de sa vie morale, qu'il aime à placer sous la protection du bon sens aiguisé de Voltaire ou du sentimentalisme éloquent de Rousseau, et dont il retrouve l'empire dans les boutades et jusque sous les négations de Diderot. Nulle étroitesse, d'ailleurs, mais, au contraire, la sympathie pour toutes les sincérités comme l'admiration pour tous les talents. C'est ainsi qu'avec sa prédilection si décidée pour Voltaire, il est évidemment sous le charme en lisant Diderot. Le chapitre de Bersot sur l'auteur du Keveu de Rmneaii est une étude complète, dans laquelle les idées spéculatives du philosophe sont comprises dans toute leur grandeur, et ses théories esthétiques exposées avec un soin qu'elles n'avaient pas obtenu jusque-là. L'ouvrage tout entier, du reste,
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est du plus vif intérêt. Le tableau général qui forme le premier volume est le fruit de longues lectures et de curieuses recherches. L'ouvrage, je ne sais pourquoi, n'a pas eu It? succès dont il était digne. 11 est peu connu, n'est jias resté attaché au nom, au souvenir <le l'auteur dont il est cependant l'un dos titres d'honneur. Il mériterait d'être réimprimé.
Bersot venait de terminer sa campagne sur le système d'enseignement de l'Empire lorsqu'il partit pour l'halie, où il accompagnait une famille de ses amis, et où il lit tout un séjour, passant à Rome le earnaval et la semaine de PAques, visitant Albano, livoli, Ostie, et rapportant de ce pays des arts et du soleil des souvenirs qui lui restèrent précieux.
L'année 1857 nous montre Bersot, à son retour d'Italie, entrant peu à peu dans l'intimité de M. bamt-Marc Girardin, dont l'intervention allait bientôt lui être si utile en faisant de lui un journaliste. Il va le voir à Morsang, près de Corbeil, Il y dîne, y fait des séjours. Les anciennes relations ne souffrent pas, d'ailleurs, des nouvelles. Le nom de Cousin continue de revenir souvent dans la correspondance de notre ami, et rarement sans une pointe de malice Les deux amis, le maître et le disciple, le protecteur et le protégé étaient destinés à se rapprocher pour se séparer sans cesse, à se séparer liouv se rapprocher. « Je suis allé voir M. Cousin • il m a dit qu'il était malade, qu'il allait faire un tour de promenade avec moi, et il m'a promené dans tout Paris
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trois heures entières ; de temps en temps il pleuvait, il ne s'en apercevait pas, je le couvrais de mon parapluie ; enfin la pluie étant devenue très forte, nous sommes entrés successivement sous une demi-douzaine do portes-cochères, où il faisait un froid de loup. Il ne sentait rien. Du reste la promenade était amusante ; nous avons causé de tout, et à notre aise. Il est en bonnes dispositions. Devant les Tuileries même, dans le jardin, probablement au milieu des agents de police, il s'arrête et me dit tout haut : « Voici ce qui prépare la république. Ce gouvernement tombera à son tour quand il aura accumulé les fautes et les crimes. » Sous les portes cochères il parlait comme dans son cabinet, gesticulait, ôtait son chapeau et me saluait profondément pour dire les plus grandes vérités. C'était une comédie. Nous sommes comme deux cœurs ; je suis de même avec Montalembert. » (26 décembre 1858.)
L'anecdote suivante indique la nature et la mesure des relations affectueuses entre deux hommes si dissemblables. « J'ai fait samedi dernier un agréable diner chez M. Saint-Marc Girardin. Il y avait M. do Sacy, M. Cousin, Prevost-Paradol. J'étais à côté de M. Cousin. Il s'est mis à raconter tout haut à la compagnie que, lorsque j'étais son secrétaire, dès qu'il était aux Chambres je prenais un La Bruyère et allais me promener. J'ai avoué le fait, ajoutant que, de tous ses secrétaires, j'étais celui qui lui avait fait le moins de besogne et auquel il avait gardé le plus d'affection. Il a confirmé mon dire avec une grande amabilité. » (16 janvier 1860.)
M. Saint-Marc Girardin, en 1859, introduisit Bersot au Journal des Débats, auquel on peut dire que celui-ci appartenait d'avance par son genre d'esprit et de talent, et où il devint tout de suite de la maison.
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Ce fut un grand changement dans sa vie et des plus heureux. Le profit matériel, assez mince il est vrai, qu'il en tirait lui permettait de vivre sans plus donner de leçons. Il trouvait dans des articles de discussion morale, politique et littéraire, une occupation conforme à ses goûts et à ses moyens, et dans ses directeurs et collaborateurs de la rue des Prêtres- Saint- Germain-l'Auxerrois des confrères pleins d'estime pour lui. Ajoutons que ses critiques le plus souvent bienveillantes, toujours modérées, le mettaient en rapport avec les auteurs, dont les uns lui demandaient la faveur d'un article et les autres le remerciaient de la courtoisie dont ils avaient été l'objet. Ainsi ses liaisons se multipliaient, son cercle d'influence s'étendait, son monde s'agrandissait. Les Débats et un peu plus tard l'Institut firent des dix dernières années qui précédèrent la guerre une période lumineuse dans l'existence de notre ami. Hélas! ce fut précisément alors aussi, vers 1864, que se montrèrent les premiers symptômes du mal qui devait l'emporter, le point noir d'inquiétude qui allait désormais s'étendre et assombrir sa vie.
Ripe is life, a certain mark
That blight will soon invade ils root!
Pour le moment il jouit de sa vie nouvelle, cherche à en faire partager le bonheur à ses parents et à les y associer par ses récits. Aucun enivrement, du reste, bien loin de là. « J'ai cela en propre que lorsqu'on me fait des compliments, il me semble qu'ils ne s'adressent pas à moi. Je ne m'entretiens point dans la pensée de mes mérites ; je ne songe qu'à ce qui me manque, à ce qu'il y a de passager et d'incertain dans l'inspiration qui m'a dicté un passage plus heureux qu'un autre, à la nécessité du travail et de sou-
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