‹ Un moraliste [microform]Chapitre 3 sur 10 · XL VII · texte numérisé non relu

XL VII

tenir, de porter toujours plus loin ma réputation, entin à l'instabilité humaine. Seulement je suis bien aise de faire un métier d'homme ; ce plaisir-là, je ne l'épuisé jamais. » (11 février 1860.)

Les récits suivants sont amusants, l'un par la tolérance dont le catholicisme libéral y fiait preuve pour les libertés de langage d'un convive, l'autre par la gaieté, la drôlerie qui faisait partie du caractère de notre ami.

« Je suis allé, lundi, à mon déjeuner chez M. de Falloux. Il y avait là Montalembert, Ampère, l'abbé Cazalè-i, ancien représentant, Barthélémy' Saint-Hilaire. On a déjeuné gaiement au milieu des éclats do fureur de Montalembert, qui est passionné en diable, et bien intéressant dans sa passion. Il désespère, Ampère aussi ; fc reste no désespérait pas : une nation n'est pas finie et surtout une n-ation aussi vivante que la France, pour quelque accident comme celui-ci. Après déjeuner, on a mis M. Ampère sur le chapitre d'Italie et de Rome ; il vit dans ces pays là. Sur la Toscane, d'où il arrive il y a deux mois, il assure qu'elle est décidée contre l'Autriche au point de tout supporter plutôt que cette domination. On savait cela. Mais le curieux a été sa conversation sur Rome, dans ce salon. Il nous a analysé la société romaine : la noblesse nulle, d'une nullité à trente-deux degrés au-dessous de zéro ; pas d'idées, pas de sentiments, pas de volonté, rien, le pur rien, le rien absolu. Elle ne compte même plus dans l'Eglise, à laquelle chaque famille fournissait toujours d'ordinaire un prélat ou un cardinal. La bourgeoisie, de l'esprit, mais pas d'intelligence polilitique ; un seul sentiment, la haine du gouvernement des prêtres, mais violent et aveugle, passé à l'état de monomanie» Le peuple, féroce; la même haine que la

bourgeoisie contre le gouvernement des prêtres, avec du mazzinisme par-ci par-là. Aux rancunes se joignent les prejugés. Depuis six ans environ on s'est imaginé (lue le Pape avait le mauvais œil, qu'il pouvait jeter des sorts. Il s'est trouvé il y a quelque temps dans une boutique ; une fois qu'il a été parti, le mari consterné a regardé sa femme : « Nous voilà frais î » La femme lui a répondu : « J'ai fait les cornes sous mon manteau. » En Italie, pour conjurer le mauvais œil, on fait les cornes avec le petit doigt et l'index. Nous disons à Ampère : « Mais pourquoi le pape n'a-t-il rien réformé? » Des réformes, on croit que c'est facile, et l'Empereur est curieux, dans la lettre à Edgar Ney, de demander qu'on porte à Rome notre code civil tout cru. Il n'y a pas qu'un abus ou quelques abus à Rome ; tout est abus, et les abus s'enchevêtrent si bien qu'il faudrait les réformer tous à la fois, et en les réformant on aurait contre soi à peu près tout le monde. Il y a trente abus dont un Romain souffre, mais il y en a un trente-unième dont il vit et il ne permettra pas qu'on y touche. Aussi il faut aller à Rome pour voir l'abus content de lui-même, se prélassant, se complaisant dans sa béatitude. Rossi a essayé d'y toucher, on l'a assassiné. Pour en corriger quelque chose, il faudrait pendant trente ans une suite de papes énergiques et de ministres prêts à être assassinés. Et la justice romaine, c'est cela qui est curieux. On est inculpé, on porta de l'argent aux commis et aux commis des commis ; l'affaire meurt ; en haut lieu on n'en entend pas parler. Il n'y a de sécurité ni pour l'argent, qu'on vous vole, ni pour la vie, qu'on attaque à sept heures du soir, ni pour la famille, dont on vole les enfants au nom de la loi. Voilà le résumé de la conversation d'Ampère. Jugez de l'effet. Mon déjeuner m'a bien amusé. » (15 février 1860).

KBNEST BERSOT

ERNEST BERSOT

L'extrait suivant nous conduit à la campagne, chez les Saint-Marc Girardin :

« Ce sont de bien aimables gens, et c'est toujours pour moi un repos d'aller chez eux. J'ai fait à Morsang un peu de tous les exercices ; je suis même allé en chasse, où j'ai joué le rôle de chien. Je rabattais le gibier et suis cause qu'on a pris un lapin. Je l'ai fait partir d'un fourré, et quand il est parti j'ai couru après ; heureusement qu'un vrai chien est venu à mon aide ; le chasseur a blessé l'animal qui est tombé, et je n'ai pu dans mon triomphe m'empécher de crier : Vive l'Empereur ! Le triste de l'affaire c'est qu'étant parti je ne mangerai pas du gibier que j'ai rabattu : cela m'est arrivé plusieurs fois en ma vie. » (17 octobre J8(3L)

Bersot paraissait de plus en plus, grAce au caractère de son talent et à la nature de ses écrits, destiné à devenir membre de l'Académie des sciences morales et politiques. Il échoua une première fois, en 1864, par suite d'une faute de stratégie, pour s'être présenté à une place vacante dans la section de philosophie, alors qu'il paraissait plutôt destiné à la section de morale. L'année suivante, la section de morale eut de nouveau une nomination à faire, et Bersot fut bien près cette fois-là de réussir ; M. Cochin, qui lui fut préféré, ne l'emporta que d'une voix, dix-sept contre seize. La partie était dès lors évidemment gagnée pour le jour où Bersot se présenterait de nouveau, et il fut, en effet, nommé, au mois de juin 1866, par trente voix sur trente et une, un succès éclatant et qui faisait plus que réparer les déconvenues précédentes. Bersot, d'ailleurs, avait soutenu la lutte avec sa bonne humeur et sa philosophie pratique habituelles. « Je suis vraiment, disait-il, l'un des meilleurs candidats qui existent : pas impatient, docile aux conseils, prêt aux échecs ;

pourtant je ne serai pas fâché de ne plus l'être et de reprendre ma liberté que je mets avant tout » (19 avril 1864). Et peu de jours après : « M. Cousin, tout en étant charmant pour moi, a des profondeurs de politique qui doivent retenir les trop grandes espérances. Au surplus, il fera ce qu'il voudra. J'ai lu un Mémoire samedi à l'Académie avec un très beau succès, j'ai fait mon métier de candidat en conscience et pas trop mal : après cela je redeviendrai simple particulier et rentrerai dans la vie privée sans aucune peine. M. Cousin a, je crois, envie de ne pas faire l'élection avant l'hiver, et moi j'ai envie de ne pas être candidat perpétuel. Enfin, je suis on ne peut plus philosophe. »

M. Cousin, on le devine à la lecture de ces lignes, eut une part aux échecs comme au succès de Bersot. Il était, à cette époque, avec M. Guizot, le grand arbitre des élections dans les corps publics dont il faisait partie. Si donc l'intérêt sincère, je le crois, qu'il portait à notre ami devait l'engager à servir celui-ci le jour où ses calculs le permettaient, ces mêmes' combinaisons risquaient de lui imposer des nécessités moins avantageuses à Bersot, comme de suspendre l'appui d'abord donné, ou même de travailler sous main dans un sens contraire à celui des efforts apparents et des protestations chaleureuses. Une circonstance favorable à Bersot, c'est que M. Cousin avait besoin lui-même de l'appui de son ancien élève dans le journal où ce dernier s'était acquis de l'influence. M. Cousin s'occupe beaucoup, dans ses lettres, de ce que faisait Bersot aux Débats. 11 le tance et le loue tour à tour. Il éprouve une inquiétude comique en apprenant que ce disciple émancipé va faire un article sur la Vie de Jésus de M. Renan. L'article fait, il se radoucit. « Je n'en suis pas mécontent, et vous sortez

L KRNBST BERSOT

avec honneur de ce mauvais pas. Il j a comme toujours en vos article-} une odeur d'honnêteté et un bon goût de style (jui intéressent à tout ce que vous écrivez. » Le vieux maître, cela va sans dire, ne dédaigne pas, dans l'occasion, de réclamer les bons services du journaliste. « Je regrette pour moi que vous partiez si vite pour les Pyrénées, car mon Ilisloirc de la Philosophie qui va paraître aurait eu grand besoin de votre aide. J'ai perdu Paradol en n'approuvant pas sa très inutile candidature ', et je ne vois plus trop qui pourrait m'annoncer dans les Débals. » La lin du billet est amusante, u Ne regrettez pas d'être philosophe et libéral, car quoi de meilleur au monde que la philosophie et la liberté, j'entends la vraie li!»ertéet la vraie philosophie. Je le sens à la paix qu'elles me donnent, nisi citm pilulla molesla est, » (24 juin 1863.)

Tout ceci soit dit pour aider à comprendre le rcMe de M. Cousin dans la candidature académiipie de Bersot. Il paraît bien que ce fut lui qui en eut le premier l'idée, et (jui engagea Bersot à publier quebiue ouvrage capable de le mettre en évidence. « Nous vous faisons candidat en dépit de vous », lui écrivait- il. Ce qui n'empêche pas, nous l'avons vu, que Bersot soit alors même sur ses gardes et parle des « profondeurs de politique » de son patron. Lors de la seconde élection, celle de 1865, M. Cousin passait l'hiver à Cannes et dut se contenter d'envoyer des conseils par lettres et d'exprimer des vœux. « Je regrette, disait-il, de n'être pas à Paris pour tous donner une nouvelle preuve de ma vieille et tendre amitié. » M. Cousin était à Paris à l'époque de la troisième élection, celle de 1866, (][ui se fit en été, et il n'est pas douteux qu'il

* A Paris, aux élections législatives de 1863.

ERNEST BERSOT

n'ait voté pour Bersot puisque celui-ci eut l'unanimité des voix moins une ; mais les dispositions du grand électeur n'étaient rien moins que cordiales. « J'ai vu M. Cousin à l'Académie, écrit M. Saint-Marc Girardin, et je lui ai exprès parlé de vous : il a été peu afiectueux pour vous, mais il regarde votre élection comme sure. Qu'aimez-vous mieux, l'affection ou l'élection"? Vous croyez peut-être que la seconde vous rendra la première. » {31 mai 1866.) On croit reconnaître qu'il y eut brouille, puis expUcations, et enfin raccommodement. Le jour où Bersot fit son entrée à r Académie il sortit ensuite avec M. Cousin et l'accompagna dans Paris, t Nous avons causé tout bonnement, racontait-il, comme s'il n'y avait jamais rien eu entre nous ; il s'est laissé aller peu à peu et a pris mon bras. » La vérité est que Bersot était trop indépendant et trop jaloux de son indépendance pour le tempérament du vieux philosophe.

M'étant permis, comme je l'ai fait, de puiser largement dans la correspondance que j'ai sous les yeux, je citerai une lettre de M. de Rémusat à Bersot, destinée à consoler celui-ci de son échec en 1865, mais dont l'intérêt va au-delà et devient vraiment historique. « J'ai peu de détails sur la lutte, mais ce que vous me dites ne me surprend pas. Nous vivons dans un temps où je suis peu surpris de ce qui m'indigne. Mais je ne puism'emi>èchcr d'être très frappé de la rapidité et de l'étendue des conquêtes de l'esprit réactionnaire en toutes choses.. Je m'en effraie pour l'avenir ; on nous pousse à la lutte des extrêmes. Vous êtes trop jeune pour avoir vu la Restauration ; mais je puis vous assurer que, dans ses plus mauvais jours, la modération d'esprit s'y montrait tout autrement puissante et généralisée dans les opinions et dans les mœurs. 11 y avait, je le dis avec un peu d'embarras

LU

ERNEST BERSOT

philosophique, un fonds de voltairianisme dans les idées qui prévalait contre bien des réactions apparentes, et dont vous trouveriez la trace dans le Génie du Christianisme par exemple. Supposez qu'on l'écrivît aujourd'hui, il ne se ressemblerait pas. Tel qu'il est, il paraîtrait l'œuvre d'un incrédule. En vérité, il y a des moments où l'on se demande s'il est prudent d'être impartial. Votre philosophie, souffrez que je dise la nôtre, a voulu l'être, et l'on dirait qu'elle n'a fait que frayer la voie à la réaction et au fanatisme. Je crois comme vous qu'il faut lutter, mais je ne puis me dissimuler que, comme une armée qui a perdu du terrain, nous combattons d'un point plus reculé ; nos frontières sont entamées, nous sommes, j'en ai peur, à Champaubert et à Montmirail. Cet état de l'opinion exige des ménagements dont la mesure embarrasse. »

Sans s'exagérer, j'en suis sûr, un seul moment le prix des distinctions qu'il avait obtenues, Bersot, une fois nommé, se montra heureux et même fier de son succès. Il avait vivement apprécié la position que lui avait faite, à lui l'ancien maître d'étude du collège de Bordeaux, son admission au nombre des rédacteurs du Journal des Débats. Voici maintenanl les impressions du membre de l'Institut : « On s'empresse à me féliciter ; j'en suis extrêmement touché et ne me rends pas encore bien compte de ce qui m'arrive. Je n'ai qu'un sentiment bien net, c'est que ceux qui m'aiment sont heureux, et je suis heureux de leur bonheur. Il est certain, à y réfléchir, que ma nomination, après le refus de serment et sans autre titre que de courts travaux où il y a seulement beaucoup de soin, est très honorable, et très honorable aussi la manière dont elle a été faite. J'ai vu et remercié la plupart de mes électeurs au sortir du vote ; je pouvais

ERNEST BERSOT

Page 1