PRONONCÉ AU BANQUET DES ANCIENS ÉLÈVES DU LYCÉE DE BORDEAUX
9 mai «867
Mes chers camarades, -je puis vous appeler tous ainsi, carj'ai été trois ans à l'Ecole normale avec le digne proviseur de notre Lycée, -vous voulez que je parle; mais il y a quinze ans que je n'ai parlé et je ne sais vraiment plus si j'en suis encore capable; enhn, je vous obéis et je vais en avant, comme va un soldat fransais, dussé-je, moi aussi, rester en route. Que je vous dise toH^ours combien je suis reconnaissant et ému du toast qui m'a été porté si amicalement et de l'accueil qu'il a reçu ; vous m'avez donné un pla.sir qui console de bien des épreuves. Puisqu'on a parlé de l'honneur que l'Institut m'a fait en me nommant l'un des siens, honneur que je dois à quelques excellentes amitiés et auquel je n'aurais jamais osé prétendre, la.s-
sez-moi vous dire aussi que le plus grand charme de cette compagnie est d'y être entre confrères qui s'apprécient les uns les autres et oublient les opinions qui divisent, comme nous sommes ici entre camarades, venus de bien des opinions différentes et même de partis irréconciliables : actionnaii'es de Soulac, fanatiques de Rojan ou propriétaires d'Arcachon. Que de fois j'ai regi'etté de n'être pas à votre banquet ! J'étais trop loin pour m'y rendre ; j'espère maintenant être plus fidèle : je me suis remis, à mon âge, à croire au printemps, et je reviendrai, chaque année, retrouver notre soleil et notre bon vin, fils du soleil.
Vous m'invitez à fêter nos souvenirs de jeunesse ; hélas ! c'est donc que notre jeunesse n'est plus qu'un souvenir. Est-il bien possible que nous nous soyons connus il y a une quarantaine d'années 'î Ah ! mes jeunes camarades, qui venez de quitter le collège, songez que vous avez en face de vous des hommes qui ont vu des choses que vous ne verrez plus, des hommes qui datent des temps fabuleux, qui ont été les témoins d'un système d'études disparu devant le système nouveau, comme les diligences ont disparu devant les chemins de fer. Nous avons vu la philosophie enseignée en latin (on avait pris le latin sans doute pour éclaircir la philosophie) ; nous avons appris la rhétorique par cœur, et nous avons été exercés aux figures de rhétorique ; nous étions nourris des plus pures humanités; les
sciences marchaient respectueusement derrière les langues mortes ; on n'aurait jamais eu l'idée de les placer sur le même rang, ni surtout d'introduire dans le sanctuaire du latin et du grec un enseignement professionnel, avec la tenue des livres et l'économie politique, qui a remplacé chez nous la tragédie et les petits vers. L'histoire aussi était apprise par cœur ; elle s'arrêtait sagement en 1648, de peur d'exciter les passions contemporaines. En ce temps-là, je l'avoue à notre honte, nous mettions six ans à préparer le baccalauréat, qu'on prépare aujourd'hui en six mois. Du reste, il faut bien l'avouer encore, nous n'étions pas de parfaits écoliers : nous tourmentions notre gouvernement pour nous exercer à notre métier de citoyens français, quelques-uns à leur métier de futurs journalistes. Enfin, — je suis convaincu que ce n'est pas aujourd'hui de même, — c'est de nous qu'un spirituel écrivain, Alphonse Karr, disait : <« Quelque » temps après la sortie du collège, tous les élèves so » divisent en deux classes : ceux nui n'ont rien ap- » pris et ceux qui ont tout oublié. »
En retour de ces confidences, vous me direz si les Bordelais sont encore ce qu'ils étaient alors. Il y avait dans ces faciles esprits des commencements de tout, qui n'étaient pas toujours continués, faute de travail ; c'était un sol heureux, fcii naturellement fertile qu'on ne pensait pas que ce fût la peine do donner des fa-
cens. Un art où ils excellaient était l'art de dire : ils étaient orateurs, causeurs, discuteurs dans le sang. Ils permettaient de dire bien des choses pourvu qu'on eût de l'esprit : ils encourageaient les petits volumes qui critiquaient la société bordelaise; ils aimaient qu'on leur parlât toujours d'eux-mêmes, de leurs qualités et de leurs défauts, de leurs qualités, où chacun se* reconnaissait, de leurs défauts, où chacun reconnaissait ses amis. Mais il me semble, quand je les retrouve à intervalles, qu'ils ne sont pas encore entièrement changés; dans notre beau pays il manque rarement de ces querelles où l'art de discuter se déploie, querelles qui mettent tout en feu et sont ensuite si parfaitement oubliées ! J ai vu promener par toute la ville, à la recherche d'un lieu définitif, les statues de Montaigne et de Montesquieu ; on promène encore pareillement les Facultés et le Musée ; j'entends même dire qu'il est question de transporter, non, de déporter notre vieux collège. Ah ! si jamais on met la pioche à ces vénérables murs, comme on verra s'envoler les solécismes et les barbarismes, comme on entendra les gémissements des séquestres et les malédictions des réfectoires !
Mais il faut s'arrêter. Je ne pouvais pas commencer et voUà que je ne peux plus finir. C'est la faute de votre amitié, qui fait remonter au cœur les souvenirs qui le réchauffent.
Messieurs,
L'absence du président de l'Académie des Sciences morales et politiques, un moment retenu loin de Paris, m'a laissé le triste honneur d'apporter à M. de Rémusat le dernier adieu de ses confrères. Ils se pressent ici autour de son souvenir dans une profonde douleur. M. de Rémusat a passé trente-trois ans dans notre Académie, accueilli à son entrée par d'illustres amitiés, dont plusieurs, grâce à Dieu, subsistent encore ; en accueUlant, à son tour, de plus humbles, sans qu'un seul de ceux qui l'ont approché pendant tant d'années ait pu échapper à l'attrait d'un homme supérieur, qui ne fai-
» Discours prononcé, ainsi que les deux suivants, à l'Académie des Sciences morales et politiques, où M. Bersol occupait alors le fauteuil de la présidence,
sait sentir ni ne sentait sa supériorité, et vous faisait goûter la douceur d'un commerce sûr et charmant. Mais, quoique M. de Rémusat nous ait appartenu, nous savons qu'il n'a pas appartenu qu'à nous. L'émotion qu'a excitée partout la nouvelle de sa maladie et de sa mort nous avertit que, si nous avons perdu un des nôtres, la France aussi a perdu un des siens.
Après le discours que vous venez d'entendre, je devrais me borner à dire nos regrets, mais vous voudrez bien qu'on vous parle quelques instants encore de M. de Rémusat ; c'est la dernière consolation de , ceux qui l'ont aimé.
Il était parfaitement naturel : jamais la moindre prétention, jamais la moindre recherche de l'effet ; il était parfaitement sincère, sincère avec tout le monde et avec lui-môme, incapable d'exagérer la valeur d'une idée, également attentif à ne pas se tromper et à ne pas tromper les autres, par un principe de haute probité. Je me hâte d'ajouter ce que me pressent de dire tous ceux qui l'ont connu, et ce qui émerveillait toiyours, c'est qu'il n'y a peut-être jamais eu un esprit plus ouvert. Il entendait n'être prisonnier d'aucune doctrine, voir en chaque chose jusqu'où elle était vraie et où elle cessait de l'être ; il allait perpétuellement à la découverte, * n'ayant peur d'aucune idée parce qu'elle était nouvelle, singulière, obscure ; ne se refusant à rien examiner et examinant tout avec
une rare pénétration ; enfin, c'était un libre esprit. Plusieurs, par cette grande curiosité, risquent de devenir sceptiques, et, à force de voyager, deviennent étrangers chez eux ; M. de Rémusat n'était point un sceptique : il était spiritualiste convaincu ; sa raison, si exigeante, avait été satisfaite par la forte vérité du spiritualisme ; seulement, il ne consentait pas à penser que ce fut le détruire que de l'élargir. Il aimait hardiment la vérité comme il aimait hardiment la liberté ; il était de la race française, généreuse, brillante et fortement trempée, qui cache sa fermeté sous la bonne grâce et fait les grandes choses simplement, parce qu'il ne lui coûte pas de les faire.
On aurait pu aussi attendre que cette abondance d'idées qui se corrigeaient les unes les autres nuirait à l'action ; nullement, et c'est une singularité de cette riche nature. Si M. de Rémusat ne refusait rien à la délibération, s'il la faisait avec lui-même et devant vous tellement impartiale qu'on se prenait à craindre pour la décision, on avait tort de craindre : il se décidait nettement, et toujours pour le parti le plus généreux. Ainsi, chez lui, la pensée prenait toutes ses libertés, ce qui ne l'empêchait ni de croire ni d'agir : de croire aux bonnes croyances, d'agir selon le devoir et le droit. Un de'ses confrères, qui l'admirait et l'aimait comme il le méritait, M. Saint-Marc Girardin, étonné des contrastes qu'il trouvait en lui,
de l'expansion sans bornes des idées et de la fermeté de l'action, disait spirituellement : « Il est comme certains astres : il a une atmosphère immense et un noyau solide. » Oui, un noyau solide de cette solidité que rien n'a réussi à entamer : ni le travail de la pensée qui souvent se détruit elle-même, ni l'immoralité des événements.
C'était là l'originalité attachante de M. de Rémusat ; aussi, sur toutes les questions, on prenait un vif plaisir à l'entendre, à observer la variété de ses aperçus, à suivre les détours de sa mobile dialectique ; on goûtait ce plaisir entier, parce qu'avec lui on était tranquille et qu'on savait parfaitement qu'il ne sortirait de celte controverse ni un doute sur l'essentiel, ni une faiblesse.
Il a eu cette fortune que, toutes les fois qu'il prenait le parti le plus périlleux, il n'avait pas à combattre dans sa famille, et qu'il y trouvait, pour le soutenir, la femme d'intelligence et de courage qui était digne d'être la compagne de sa vie, et le fils qui gardera intact l'honneur de son nom.
On est étonné de voir sur combien de sujets s'est portée l'activité de son esprit : littérature, histoire, religion, politique, morale, philosophie. Pour m'en tenir à la philosophie, qui lui a ouvert notre Académie, et qu'il y représentait si bien, quelle diversité d'études elle lui a fournie ! Pour le moyen âge, Abélard,
saint Anselme ; le profond rapport sur la philosophie de saint Thomas ; le vaste rapport sur la philosophie allemande ; les Essais, qui portent principalement sur la philosophie écossaise ; le volume sur Bacon. 11 n'y a que quelques jours qu'il présentait à l'Académie, avec une admirable modestie, son Histoire de la philosophie anglaise. Et sur tous les sujets il ne se contente que lorsqu'il en a pris, lorsqu'il en a donné la vue étendue et précise, ne reculant jamais devant la fatigue de l'exactitude historique et technique, intéressant les lecteurs à ce qui l'intéresse, posant nettement les questions, les discutant franchement dans leurs derniers replis, semant dans ses écrits, comme dans ses discours, dans sa conversation et dans ses lettres, de l'esprit à l'infini, non pas un vain agrément qu'il dédaignait, mais la surprise et le charme d'idées imprévues, exprimées de la façon la plus ingénieuse et avec une exquise élégance.
Vous ne me permettriez pas d'oublier, en parlant de M. de Rémusat, que les lettres n'ont occupé que la moitié de sa vie, que l'autre moitié a été prise par la politique. La ligne qu'il a suivie est facile à embrasser : écrivain, député, ministre, il a été constamment libéral. Il voulait le gouvernement du pays par le pays. Il était de ceux qui ne renient pas la Révolution de nSO, et il a fait un livre pour la défendre. A vingt et un ans d'intervalle, on le trouve protestant,
à la première heure, contre les Ordonnances de 1830 et contre le coup d'État de 1851 ; en juillet 1830, il signe la protestation des journalistes et écrit le célèbre article du Globe : « Le crime est consommé » ; en décembre 1851, il est emprisonné, puis exilé. Vous savez à quelle opinion il s'était attaché dans ses dernières années. S'il n'avait eu à consulter que les dispositions de sa raison savante et tempérée, il aurait demandé pour la France la monarchie parlementaire ; jamais, lorsqu'il était dans l'Opposition, il n'avait rêvé au delà ; mais il savait qu'il n'était pas le maître, que personne n'est le maître des esprits ; il croyait voir que ce pays était résolu à faire l'essai de la république ; aussi fut-il des premiers dans ce groupe d'hommes considérables par leur situation et leur passé politique, qui ont apporté une adhésion réfléchie au gouvernement nouveau et sont destinés à en être les modérateurs. Il appartenait à cette étonnante génération qui est restée debout, invaincue par les années, r^eunissant d'esprit et d'âme, pour conduire les jeunes générations dans un monde nouveau et leur apprendre la liberté qu'elles n'ont pas connue.
Il a passé plusieurs fois de l'étude aux affaires et des affaires à l'étude ; au fond, il préférait l'étude, mais il ne croyait pas avoir le droit de se refuser au pays. Son dernier passage au pouvoir est de ceux qu'un homme peut envier et que la Providence lui
devait, à lui, comme récompense. Nommé en 1871 ministre des Affaires étrangères, apportant là sa grande considération, sa fermeté et son tact politique, il a eu l'honneur d'aider M. Thiers à achever la libération du territoire.
Il a été cinquante ans dans la vie politique, tantôt au pouvoir, tantôt hors du pouvoir, ne cachant jamais ce qu'il était, écrivant, parlant, agissant, combattant et combattu ; il n'en a pas moins traversé ce demi-siècle avec sa bonne renommée. On se rappelle la candidature qui lui fut imposée par ses amis en ISIS, l'ardeur des partis qui luttèrent. Chose admirable ! au milieu de cette mêlée, sa personne ne reçut pas la plus légère atteinte. Quelqu'un d'une grande autorité a dit que nous avons perdu le respect. En ce qui regarde les hommes, il est certain que la vie publique dtîvore beaucoup de réputations ; mais enfin il y en a encore qui résistent, et, par l'exemple de la vie de M. de Rémusat et ce qui se passe autour de cette mort, on peut voir que le respect n'est pas encore perdu.
Cher confrère, qui nous devancez, les uns de loin, les autres peut-être de près, dans les pays inconnus qui tentaient si vivement votre curiosité, combien vous allez nous manquer ! Avec quel serrement de cœur nous vous chercherons sans vous trouver, ne pouvant comprendre qu'une si aimable société noui soit ravie l
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Plaignons-nous, Messieurs, mais ne le plaignons pas : U n'est pas à plaindre, celui dont la vie a été si pleine et dont la mort est un deuil public. Il a été un rare esprit, d'une haute distinction, une âme généreuse par excellence, un citoyen, un patriote et un grand Ubéral. Je ne m'excuse pas de prononcer ces noms en ce lieu. Il y a des choses dont il ne faut pas parler devant la mort, mais il y en a d'autres, il y a des sentiments qu'on peut avouer même ici, car on les porte jusque devant Dieu, et ce sont eux qui font qu'il vaut la peine de vivre ; l'amour de la liberté et de la patrie I
(8 juin 1875.)
Messieurs,
L'Académie des sciences morales et politiques vient
rendre à «n de ses membres les plus i"-*-J-/^
voirs qu'elle n'a pu lui rendre encore. M. M.chelet
avait été élu en 1838 ; il nous a appartenu pendant
trente-six ans. ^
Vous connaissez sa vie. Il est né en 1198, dans une pauvre famille d'ouvriers imprimeurs : « Je suis né dit-U comme une herbe sans soleU entre deux pavés de P^s. .. Il travailla d'abord à l'atelier, puis, dans un moment, en 1813, où la famille vit périr ses de^ nières ressources, elle eut foi dans l'avemr de ce fils, nui fut envoyé pour faire ses études au coUège Charlemagne. En 1819, U est reçu docteur, en 1821. aCTégé ; a est successivement suppléant au «.liège Semagne, professeur d'histoire . Saint<.Barbe.
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maître de conférences à l'École normale, de 1827 à 1838 ; pendant deux de ces années, de 1833 à 1835, suppléant de M. Guizot à la Sorbonne ; en 1838, professeur au CoUôge de France, suspendu, puis réintégré par la révolution de 1848. Depuis 1830, il était chef de la section historique aux Archives nationales ; en 1852, il refusa le serment et quitta tout, même ses chères Archives. Il a travaillé plus de cinquante ans et publié soixante volumes. Durant cette longue période il a touché bien des sujets, marquant à chaque pas sa trace, mais il n'a pas cessé uli instant do penser à l'histoire : même quand il semble jeté dans d'autres courants, il rappelle par quelque publication qu'if est toujours historien. Cette étude est le fond de sa vie et sa consolation. Quand il a perdu son père, il écrit pour lui-même cette note touchante : o Vieux, souffreteux, maladif, je reprends ma plume, je reviens à mon travail, je retourne à mon histoire, mon refuge habituel, la Lemnos de ce Philoctète.... Cher antre, douces fontaines qui me fûtes si amères, recevez votre blessé. »
Par ses brillantes qualités d'historien M. Michelet a exercé sur une infinité d'esprits un très grand prestige, et pourtant on peut dire qu'il n'est tout à fait connu que de quelques-uns, qui cherchent ce que cachent les apparences. Il y a des hommes d'imagination hardie et de science légère qui, sur quelques
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faits, inventent l'histoire. M. Michelet n'était point de ceux-là. Avant tout, il étudiait profondément, il amassait une prodigieuse infonnation, il se plongeait dans les sources ; l'imagination ne venait qu'après, il est vrai singulièrement forte, et faisait vivre tout cela. Les notes qui accompagnaient ses livres et ce qu'on a trouvé depuis dans ses papiers montrent quelle conscience il apportait dans ses recherches, sur quelle science il s'appuyait ; il a élevé un monument considérable, mais, ce qui ne se voit pas, les fondations sont énormes. Ce mélange d'érudition et d'imagination également intenses est l'originalité de M. Michelet. Combien il aurait été intéressant de suivre la fermentation de son esprit dans cette poursuite des témoignages, surtout pendant les longues séances aux Archives nationales, où il semble qu'en touchant les documents anciens on touche la poussière des morts 1 Les textes l'enivraient. De là des illuminations de voyant, et, à côté, des illusions qui se reconnaissent et qui n'ôtent rien au vrai.
S'il y avait dans ce savant une imagination de poète, il y avait encore autre chose : une ardente sympathie, qui lui faisait partager les sentiments des générations dont il racontait l'histoire et l'identifiait réellement avec elles, comme s'il eût été un des leurs. L'imagination brille souvent d'un reflet un peu dur ; la sympathie échauffe : elle donne aux paroles et aux
écrits un accent qui ne trompe pas. M. Michelet a cet accent.
Quelles que fussent les sources de son talent, ca talent était d'une singulière puissance : où d'autres s'arrêtent devant certaines obscurités, il avait des percées lumineuses. Que de fortunes pareilles dans l'histoire de ce moyen âge dont la nuit devait le tenter ! Il s'est représenté avec une merveilleuse lucidité les idées, les sentiments, les mœurs de ces générations, leurs douleurs et leurs joies ; la condition des pauvres gens qui peinaient durement ; les impôts, les pestes, les tyrannies locales, les levées d'hommes' les guerres lointaines , les guerres civiles, l'existence précaire ; puis aussi les fêtes qui faisaient oublier un moment la réalité, surtout les fêtes religieuses qui réjouissaient et relevaient les âmes ; il a vu ces temps revivre. Aussi il appelait l'histoire une résurrection, et il y a de nombreuses parties de son œuvre qui sont cela même, où le passé semble vraiment ressusciter. Il était un grand enchanteur.
Il faut l'admirer et ne point chercher à l'imiter. Ah ! qu'on imite, si on en a le courage, son travaU sa curiosité insatiable des sources, mais qu'on s'en' tienne là. Ceux qui iront plus loin feront des évocations sans avoir son secret; ils prendront les défauts, ce qui se prend toiyours le plus aisément ; U leu^ manquera le don, qu'il a si visible, le don de nature
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Il lui est personnel. Sans doute il est plus commode de deviner que de se contraindre aux formalités de la méthode ; mais ces sévérités sont la discipline par excellence : elle a formé les maîtres que la France a eus et ceux qui, grâce à Dieu, lui restent encore. S .1 est pour beaucoup d'esprits un modèle dangereux. M Michelet du moins a été un puissant initiateur par .««livres et par son enseignement. Il a professé treue ans au Collège de France ; il avait déjà professé à l'École normale ; c'est à cette École de se rappeler .ju'elle l'a possédé onze années et de garder un enseignement digne de lui.
Si l'on ne voyait en M. Michelet qu'un homme ah sorbe dans la reconstruction du passé, on ne comprendrait pas une période de sa vie où se pressaient des écrits de polémique enflammée. C'était un homme de foi. Il était épris de la Révolution française, de ce qu'elle portait en elle de liberté, de justice, d'humanité • il était l'ami de ses amis, l'ennemi de ses ennemis les deux extrêmement. H détestait les fanatiques qui l'ont fait haïr, l'Empereur qu'il accusait de l'avoir détournée à son profit, le parti religieux qui s'est proposé de la détruire. Personne n'oserait soutenir que, dans le combat contre ces deux derniers adversaires, il ait conservé la parfaite mesure : il était trop convaincu pour cela ; outre les livres qu'il publia alors, quelque chose de son trouble a passé dans son his-
toire ; mais là aussi il a vu loin, à son ordinaire, et sur le fond des choses, notre temps peut, ce semble, se reconnaître en lui. L'esprit de 89, qui vient de nous donner la république, ne souffrirait pas la république violente ; à l'égard de Napoléon, l'ancien enthousiasme s'est changé en une critique, qui fera bien de ne pas nier son génie ; enfin la France veut l'indépendance de la société civile.
Quelques années après, cette émotion était apaisée, et, à partir de 1856, il y avait chez lui comme un repos et un rafraîchissement, d'où sortirent des études sur la nature qui débutent par deux chefs-d'œuvre. Les poètes animent tous les objets, sans chercher ni réussir à se tromper eux-mêmes ; quant à lui, il était plus naïf : il était près d'attribuer la sensibilité aux grands arbres qui gémissent sous la hache ; il n'hésitait pas à donner des pensées, des sentiments, des raisonnements voisins des nôtres aux êtres animés ; il laissait à Buffon et à qui voulait les prendre les espèces supérieures ; il choisissait de préférence les petits, il comprenait ce que signifiaient leurs mouvements, il a lu dans leur âme confuse, il y a trouvé les premiers traits de ce qui est développé en nous ; il a cru que les âmes des animaux ne sont qu'une âme humaine commencée.
Ainsi le génie de M. Michelet allait se variant et se transformant dans des œuvres toujours sincères et
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d'une rare valeur. C'était un merveilleux écrivain, qui avait tour à tour l'àpre énergie et la délicatesse exquise, un style rhythmé et coloré par la passion intérieure, style, il est vrai, inégal, tantôt solide et sain, tantôt haletant, nerveux et maladif.
Vous ne me pardonneriez pas. Messieurs, et il ne me pardonnerait pas de ne parler que de lui. Il a eu pour compagne pendant ses vingt-cinq dernières années la femme si distinguée qui a fondu sa vie dans la sienne et qui a aussi tellement fondu son talent dans le sien que, dans les ouvrages par lesquels s'ouvre l'aimable veine d'observation naturelle, VOiseaUt V Insecte, la Montagne^ on ne sait plus faire les parts. Comme leur esprit et leur cœur, leurs noms resteront inséparables. Elle lui a donné un tombeau ; elle lui donnera bien des amis en continuant de recueillir dans les papiers qui sont son unique étude les pages d'où sort un parfum pénétrant de vie intérieure. Combien de ceux qui n'avaient vu en lui qu'un homme de lutte et qu'il avait atteints seront touchés en rencontrant chez lui, à tous les moments, de ces notes émues auxquelles on ne résiste pas et qui révèlent l'homme de paix ! Ainsi nous passons ici-bas sans nous connaître. La tempête perpétuelle qui agite le monde nous aveugle et nous jette les uns contre les autres, et nous ne sentons que ce choc, jusqu'à ce que quelque circonstance vienne, qui pour la plupart ne vient
pas, où nous nous découvrons les uns aux autres, où nous apercevons les uns chez les autres ce fond humain de sincérité et de bonté par où tous les braves gens se tiennent, et alors nous sommes tout heureux de nous être défaits d'une injustice et d'une haine. Combien de fois les ennemis ne sont que des amis
méconnus I
Les épreuves par lesquelles notre pays a passé ont été bien cruelles pour l'auteur de X Histoire de France. J'ai eu sous les yeux le récit de ces tristesses où d'autres se retrouveront. Il faut se le représenter errant en Suisse et en Italie, ne pouvant durer nulle part, l'attente des premiers événements, un grand trouble avec un fond de confiance, les premières déceptions, les malheurs qui se hâtent, la foi qui faiblit, le silence, le retour intérieur sans fin sur les mômes pensées, une petite fièvre qui arrive à la suite d'un état si violent, le profond chagrin de l'insurrection après l'invasion. C'était trop. Le 30 avril 1811, à Pise, il tomba à terre comme foudroyé ; il se remit lentement, malade aux mains d'une malade ; la seule consolation du triste ménage était un rougegorge familier, qui aimait à se poser et à chanter audessus du lit de son maître; et celui-ci, reconnaissant, ouvrant les yeux, murmurait : « Pauvre petit esprit! » Dans de certaines natures tendres il y a de ces enfances. Le bon air de la Suisse le rétablit; la tête était
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restée entière, il reprit son travail. Quand il rentra dans Paris, il retrouva son appartement intact par miracle. 11 n'avait pas cru que l'on put brûler l'Hôtelde-Ville, un pareil trésor de documents et de traditions populaires : outre l'horreur de l'action, il la regardait comme un contre-sens historique ; on lui avait caché la vérité, il l'apprit enfin, mais il n'a jamais voulu passer là.
Il est mort à Hyères le 9 février 1814. L'Institut, la science, les lettres françaises ont fait une grande perte ; ses amis ajoutent leurs regrets à ces regrets publics; pourtant, oserai-je le dire? la mort n'est pas ici avec sa désolation habituelle. Lorsque disparaît une de ces âmes qui étendent leurs sympathies dans l'humanité et dans la nature, nous avons l'idée qu'en nous quittant elles retrouveront partout des amitiés. Ce qu'il y a de plus amer dans la mort ce n'est peutêtre pas encore la solitude où ceux qui partent nous laissent, c'est la solitude où il nous semble qu'ils sont quand ils ne sont plus à chaque minute entourés de notre tendresse. Lui-même, il a vu venir la mort avec sérénité. Sans la désirer, car elle devait affliger ceux qui survivaient, il espérait d'elle les plaisirs qu'elle promet à ceux qui ont cherché et aimé. Sans doute, dans ces moments où l'on sent clairement que la vie échappe, il se disait : Je reverrai les miens et les amis que j'ai perdus ; je visiterai ceux qui ont été
opprimés et dont j'ai raconté l'histoire; je me mêlerai à l'humble foule des morts qui ont fait un peu de bien et dont le monde ne sait pas le nom ; je connaîtrai enfin l'auteur de V Imitation ; j'irai trouver Jeanne, la bonne Lorraine, nous pleurerons ensemble, je lui demanderai d'où sa vertu lui venait et si la source où elle a bu est tarie.
Il monte pour la dernière fois ces sentiers qu'il a montés si souvent, plein de graves pensées, contemplant de ce repos Paris toujours agité, et, s'il rencontrait une tombe délaissée, y remettant une couronne et des fleurs, en souvenir de sa mère et par pitié des pauvres morts. Lorsque ceux qui lui ont été personnellement attachés auront disparu, il a mérité que quelque ^visiteur de ce lieu, touché du même sentiment, lui rende la même assistance. Il y a aussi un autre monument qui est confié à nous tous, surtout à vous, jeunes gens : je veux dire sa juste renommée. Gardez-la contre la prévention et la légèreté ; dans les jours voilés que nous traversons, ne laissez pâlir, ne laissez périr aucune des gloires de la France. Pour moi, je suis heureux d'avoir apporté aujourd'hui à M. Michelet, avec un fidèle souvenir, l'hommage de l'Académie qu'il a honorée.
(18 mai 1876.)
ARNOLD SGHERER
Arnold Scherer a désiré qu'un ami de la iamiUe dit quelques mots sur sa tombe ; il ma nommé : je viens selon son désir. Quelque pénible que soit ce devoir, je le remercie d'avoir pensé que je l'accepterais, et que douze années où nous avons vécu si familièrement ensemble ont créé entre nous une affecUon sur laquelle, vivant ou mort, il pouvait compter.
Il était né le 11 août 1853 ; il n'avait pas encore vingt ans. Qui ne connaissait, dans la ville et à l'Ecole de Droit, ce grand jeune homme à la figure charmante, à la physionomie franche et flère, avec des yeux où éclataient l'intelligence et lesprit ? Ce que nous savons, nous qui l'avons connu de plus près, c'est que dans ce jeune homme il y avait un homme, capable de bien porter un beau nom. 11 éUit fait pour la vie politique : il en avait l'instinct et les facultés ; il s'y préparait par de fortes lectures, car il n'enten-
dait pas la prendre médiocrement . Il fit son modeste début d'orateur pendant l'invasion, devant les enfants de l'école primaire de Sèvres, interrompu de temps en temps par le bruit des batteries voisines ; il leur parla et très bien de Jeanne d'Arc, de ceux qui, ayant foi en leur pays, ont réussi à le sauver. Plus tard, ce fut devant les enfants des écoles primaires de Versailles, à la même table où son père venait de s'asseoir. Il avait déjà fait ses débuts, modestes aussi, dans le journalisme, avec un vrai talent de polémiste. C'étaient les premiers jeux d'une puissance qui aurait marqué un jour.
Qu'on ne pense pas que la politique l'eût pris tout entier. Quelque vocation qu'il eût pour elle, il y avait place dans ce jeune homme bien né pour tous les goûts élevés qui vont si bien à cet âge : il était amoureux de la littérature et surtout de la poésie, dont l'éclat l'éblouissait ; il nous lisait ses poètes favoris, et les accents de cette lecture nous donnaient comme la vibration de cette âme naïve.
Elle s'épanouissait sans contrainte; personne n'a été élevé plus librement qu'Arnold : il avait près de lui le meilleur des maîtres, un maître respecté et adoré, de qui il apprenait par quelles études, par quelle sincérité, par quelle droiture et quelle fermeté de caractère on acquiert la considération et l'autorité. Son plaisir était dans sa famille, dans cette petite so-
ciété de frères et de sœurs intimement unis, où, comme l'enfant le plus jeune, U était l'enfant chéri et gâté, sans danger, de tout le monde, et l'enfant le plus tendre et le plus caressant. Il ne lui venait pas à l'idée de mal user d'une liberté qui lui était familière, et il avait, pour se maintenir, les bonnes passions qui préservent des mauvaises.
Il aurait faUu à cette âme ardente, au moment où s'opérait le travail dangereux de la croissance physique, un régime de calme, d'apaisement, que les événements ne lui donnèrent pas. En quelques mois ce furent les luttes électorales de 1869, les promesses du 2 janvier, le plébiscite, la guerre, la dispersion des familles. Arnold demanda et obtint de rester à Versailles ; il y vit de près l'histoire avec ses poignantes tristesses.
Ils n'oublieront jamais, ceux qui ont été réveillés par le canon du 19 septembre, et qui, courant au bruit, ont vu pour la première fois l'affreux ouvrage de la guerre; ils furent pris, de ce moment, d'une pitié insatiable pour les maux que les hommes se font dans leurs jeux cruels. Arnold pressait pour qu'on le laissât aller dans les ambulances, au plus loin ; les bonnes volontés qui se proposaient de toutes parts rendaient la sienne inutile ; je lui offris, et U l'accepta avec joie, un moyen de servir. La Société internationale était sur pied ; M. Horace Delaroche, son pré-
sident, me chargea de la correspondance avec les familles des blessés et des prisonniers ; j'invitai Arnold à m'aider, il me remercia avec effusion et se mit à l'œuvre. Il était touchant de le voir, avec son frais visage, au lit des pâles blessés, se penchant sur leur bouche pour entendre leur nom, le nom de la ville ou du village où ils étaient nés, s'ils avaient encore un père ou une mère à qui ils voulaient écrire, et ce qu'il fallait leur écrire pour ne pas les inquiéter.
Encore étaient-ce les meilleures heures, celles où on agissait, où on était bon à quelqu'un. Au sortir des ambulances, on retrouvait l'invasion dans les rues, dans sa maison, les nouvelles contradictoires du reste de la France, les craintes, les espérances, les déceptions, jusqu'à la déception finale, dont nous touchons l'anniversaire ; on se reposa de la guerre étrangère par la guerre civile.
C'est souvent, hélas ! un dur métier d'être Français et d'aimer son pays. Arnold n'y a pas résisté : la vie morale, trop intense, troublait le développement physique ; il perdait l'appétit, le sommeil et les forces ; il languissait. Nous convînmes avec ses parents de le ménager, de faire semblant de prendre légèrement ce qui se passait, pour le mettre à notre ton. Cependant on consultait les médecins, on essayait à deux reprises de l'air de la mer, qui une première fois lui rendit de la force, l'autre fois ne réussit point, et on
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essaya, comme dernier remède, du climat du Midi ; mais cet air même ne pouvait plus rien pour le sauver; il le ranima un moment, et après l'endormit, comme
le voilà.
Je ne dirai pas ce que cette perte est pour quelquesuns ; je dirai certainement ce que pensent en ce moment ceux qui ont connu Arnold. Quand on réfléchit aux dons qu'il tenait de la nature, à la puissance du travail et d'une direction comme celle qu'il recevait, on se demande, et c'est l'éloge singulier de ce jeune homme de dix-neuf ans, ce que le pays aussi a peut-être perdu. Dieu seul le sait, car il sait seul quels fruits auraient donnés les fleurs de ce riche printemps.
Ayons confiance : tout n*a pas péri de ce noble enfant. Osons passer par delà les apparences. Non, la pure et vive flamme qui a été assez forte pour dévorer ce corps'n'est pas éteinte; l'indestructible société de la famille et de l'amitié subsiste ; la mort a beau nous envelopper de sa nuit, ceux qui s'aiment et se cherchent sauront bien se retrouver.
Adieu, Arnold. Blessés français, qui reposez dans ce cimetière, vous connaissez cet enfant ; recevez-le, c'est un des vôtres, un blessé comme vous. Pour vous, mes bien chers amis, qui étiez réservés à une si cruelle épreuve, il n'y a pas de consolation à vous offrir, et nous ne sommes tous venus que pour vous
ARNOLD SCHERER 3|y
dire combien nous sommes touchés du coup qui vous frappe ; pourtant écoutez notre prière. Lorsque vous serez tentés de vous décourager, songez qu'Arnold est là qui vous supplie de ne pas vous laisser abattre ; songez qu'il y a encore autour de vous des amis fidèles, des parents qui partagent votre chagrin, qu'il vous reste des enfants et des petits-enfants, à qui vous devez donner le bonheur que vous n'avez plus ; que vous vous restez l'un à l'autre; que vous, mon ami, vous appartenez aux affaires publiques, que vous leur devez, avec votre part, la part d'Arnold, et qu'il y a encore beaucoup à faire pour la vérité et la liberté. Vous avez tous les deux la douleur généreuse qui se modère par peur de la douleur que l'on sent près de soi ; puissiez-vous être récompensés de votre bonté, et puisse la paix rentrer un jour dans vos cœurs !
(Janvier 1873.)
Quelques éditeurs comprennent une édition comme «n moyen de se mettre eux-mêmes en scène; ils font les honneurs d'un écrivain avec une telle éloquence 'lu'on n'entend qu'eux; ils le montrent avec de si grands gestes qu'on ne voit qu'eux; on ne peut pas rester un moment seul avec lui : ils interviennent aussitôt et vous accablent de leur compagnie. Ce sont purement des fâcheux qu'il faut fuir au plus loin. Qu'ils se rabattent, s'ils y tiennent, sur les ouvrages de troisième et de quatrième ordre, mais qu'ils nous laissent ceux du premier. Le charme, quand on aborde les écrivains originaux, est d'écouter ce qu'ils nous disent et de revenir à eux à différents âges et en de différentes circonstances de la vie, parce que, à mesure, que nous avançons dans la vie, ils ont à nous dire quelque chose de nouveau. Ce sont ces entretiens qui
ÉTUDES ET PEXSKE8. -.
noua font nous reconnaître et découvrir les changements qui se sont opérés en nous. A parler \rai, nous les lisons moins que nous ne lisons en nous-mêmes, et c'est le seul li\Te qui ne nous lasse pas, et nous mourrons sans l'avoir lu.
Nous sommes quelques journalistes consciencieux, qui nous usons au service du public ; nous le prions, en retour, de pardonner notre attachement pour des pages fugitives : nous les avons méditées, les yeux fixés sur notre feu, dans les longs hivers; nous les avons portées avec nous dans nos promenades solitaires; nous pourrions dire où elles sont nées, au milieu de quelles préoccupations et de quel événement, dont elles seules gardent la trace, que seul nous reconnaissons à une certaine teinte gaie ou triste, à un accent qui nous émeut encore ; elles sont nous-mêmes, elles sont nos années, qui ne reviendront pas. Aussi nous nous révoltons contre l'oubli qui les gagne ; elles ont vécu une heure, nous voudrions les faire vivre tout un jour.
L'étude des moralistes, qui peut être particulièrement utile dans ce temps-ci, est utile dans tous les temps parce qu'elle charme et fortifie. Elle charme, parce qu'elle nous entretient de nous, de nos passions, de nos plaisirs, de nos peines ; elle fortifie, parce que, grâce à elle, nous voyons ces choses de plus loin et de plus haut, pour ainsi dire comme étrangères, et qu'au lieu d'en ressentir le coup nous en suivons le cours dans l'univers. Depuis qu'il y a des hommes et qu'ils observent ce spectacle, il produit sur eux le même effet : nous ne pouvons considérer l'ordre de la nature sans qu'il nous pénètre, sa vie toujours égale sans que notre pouls batte moins vite, ses lois inflexibles sans concevoir l'inutilité de les combattre et la nécessité de nous résigner. Je ne dis pas que ce soit là le bonheur, non, ce n'est pas lui; mais, à son défaut, l'âme goûte encore quelque volupté dans cette contemplation sereine et mélancolique.
Nous ne demandons qu'une chose et qui est de droit, le respect des convictions contraires. On ne croit pas ce qu'on veut, on croit ce qu'on peut, et nul n'est responsable que du soin qu'il a pris de chercher la vérité. Une fois qu'un esprit se met à réfléchir, il
n^est plus maître de s'arrêter; il va, poussé par une force irrésistible, sans savoir ce qu'il trouvera. Nous ne saurions dire quelle estime nous avons pour un homme qui, après avoir cherché sincèrement, s'il lui arrive de tomber dans des idées différentes des idées reçues, ose l'avouer, renonce au plaisir si désirable partout, surtout en France, de se sentir d'accord avec ce qui l'entoure et s'expose à mécontenter des gens qu'il considère et qu'il aime. Nous lui souhaitons, pour prix de sa sincérité, de croire à une idée consolante, de porter en lui-même un monde enchanté où il pourra se sauver des misères de cette vie ; mais s'il a le mallieur de ne pas croire à cela, s'il n'a, en face des idées admises, que des négations et des doutes, il est respectable, car il faut aimer singulièrement la vérité pour la suivre jusque dans ces déserts.
La vérité a-t-elle besoin d'être apportée par Dieu pour être divine? N'est-elle pas divine parce qu'elle est la vérité, divine parce qu'elle est humaine, qu'elle convient parfaitement à notre nature, qu'elle est faite pour nous et nous pour elle, et que, lorsque nous la possédons, nous ne pensons rien ni ne désirons rien au delà? Est -il nécessaire
fiu'elle vienne comme la foudre? Pourquoi sa vertu ne serait-elle pas une vertu tout intérieure ? Pourquoi ne se ferait-elle pas sentir comme un breuvage qui s'insinue dans les veines, qui calme et fortifie ? Et la main qui a versé ce breuvage, pourquoi ne l'appellerions-nous pas divine, puisque cest elle qui sauve? Que celui qui donne la vérité soit ou non un Dieu, il est le maître, celui qui nous nourrit de sa parole, celui qui contente l'esprit, apaise le cœur et règle la vie. Voilà ce que des hommes ont pensé, et, puisqu'ils ont la foi dans un enseignement, qu'ils ne songent qu'à le méditer et à l'appliquer, nous ne voyons pas comment on refuserait à cette communion dans une même foi le nom de religion, ni, puisque cet enseignement est celui du Christ, comment on leur refuserait le nom de chrétiens.
L'esprit humain appartient nécessairement à une de ces trois autorités : un Dieu, un maître ou l'évidence. A chaque époque elles se partagent les hommes ; sontelles destinées à se succéder? Y aura-t-il des âges auxquels elles donneront leurs noms, des âges religieux, comme il j a des âges politiques? De même que les sociétés vont du gouvernement de droit divin .
à des pouvoirs privilégiés et à la république, où l'autorité réside dans les individus et n'est qu'un accord des volontés, l'autorité religieuse ira-t-elle de la parole de Dieu, à la parole de quelques hommes et d la conscience personnelle ? Arriverà-t-il un temps où, chacun cherchant sa voie, la religion ne sera que la rencontre des croyances, où l'Ame ne se désaltérera plus ni à la pluie qui tombe du ciel, ni à l'eau qui sort du rocher, mais aux sources qui naissent de son propre sol, quand elle le creuse ou qu'il se déchire sous les orages ? C'est le secret de l'avenir.
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11 y a un grand prestige dans le spectacle d'une religion qui commande en même temps à la croyance, à la science, à la morale et à la politique, enfin à tout l'homme, qui discipline la société comme l'individu et fait régner partout l'unité ; une si belle logique captive notre raison. Les religions ont facilement, on le sait, des ambitions pareilles ; car, comme elles croient qu'il n'y a pas d'ordre en dehors de leur principe, elles sont portées à croire que rien ne doit échapper à ce principe ; celles même qui, en naissant, paraissent être des doctrines tout intérieures et n'affecter que le gouvernement des âmes, passent aisément au-delà.
PENSÉES 3î7
Le christianisme n'était d'abord qu'une règle spirituelle ; le catholicisme a entendu prendre les âmes et les corps, et il a presque réussi au moyen-âge ; lorsque le protestantisme, à son tour, a acquis un peu de force, il a montré la même prétention, et on a vu Calvin gouverner Genève comme le catholicisme avait essayé de gouverner l'univers. La civilisation a brisé tous ces empires, sans détruire l'instinct qui tend à les reformer : s'il y a un catholicisme qui accepte l'idée moderne, l'absolue séparation de la foi et de la loi et l'absolue liberté de la science, il y a aussi un autre catholicisme qui se repaît de l'illusion qu'il pourra restaurer un régime parfaitement fini ; il se trahît de temps à autre par d'étranges saillies. On comprend par l'exemple de l'islamisme ce qui arriverait s'il devenait le maître : le monde se glacerait entre ses mains.
C'est une constante préoccupation d'honnêtes, d'éminents esprits, d'accorder la raison et la foi. Certainement la foi et la raison s'accordent dans l'âme humaine où il y a place pour les deux, et qui ne consent à renoncer ni à l'une ni à l'autre ; certainement aussi il peut y avoir accord entre une rehgion et une
ae
pliilosophie : il n'est pas impossible qu'il se rencontre une religion telle qu'il suffise à la raison de l'entendre pour être entièrement satisfaite, ni une philosophie pleine de vérités qui engendrent une croyance inébranlable ; cela, c'est l'accord naturel qui vient des choses ; mais quand, pour les faire aller ensemble, on force chacune d'elles à s'amoindrir, on leur rend un médiocre service. Il nous semble meilleur de laissef ces puissances dans leur vérité, de ne pas essayer des compromis qui font que la religion n'est plus la religion, ni la philosophie la philosophie. C'est ainsi qu'on a tenté de faire approuver par la raison les mystères et les miracles. Assurément il y a dans les mystères des grandes religions un sens profond, de larges vues sur la nature, sur l'homme et la vie humaine; elles se découvrent à mesure qu'on avance, et peu à peu on se rapproche du mystère, mais tout à coup s'ouvre un abîme, la raison s'arrête au bord, la foi le franchit au vol. Il est juste de consacrer l'ancienne distinction entre ce qui dépasse la raison et ce qui la violente, entre des faits qu'elle ne parvient pas à expliquer et des explications qui l'anéantissent. Si cette distinction n'existait pas, le combat entre la raison et la foi serait un simple débat entre des opinions diverses, et n'aurait pas son caractère tragique. Mais non, c'est une lutte entre deux grandes puissances humaines, et nous ne croirons jamais que le duel
sanglant dont parle Pascal et qu'il connaissait bien, ne soit qu'un malentendu.
On essaie d'atténuer les miracles comme les mystères. Il y a un argument qui a cours depuis quelques années, et qui fait des miracles ce qu'il y a de plus simple au monde. Il peut se résumer ainsi : '< En )> étendant la main pour empêcher une pierre do » tomber, nous opposons une loi à une autre ; Dieu » ne fait rien de plus. » Vraiment ! n'est-ce que cela! Mais alors, pourquoi faut-il prendre si fort sur nous pour croire aux miracles, et pourquoi demandonsnous plus de preuves pour la résurrection d'un mort (lue pour une étoile qui a filé? Quand on propose cette explication, on ne voit pas non plus qu'on ôte un secours puissant aux religions, qui donnent comme preuve de leur vérité les miracles qu'elles opèrent ; car, si nous n'avions pas foi en l'ordre de l'univers, les miracles, qui renversent cet ordre, ne nous étonneraient pas, et la puissance qui les opère ne serait pas une puissance extraordinaire, devant laquelle l'intelligence, comme la matière, doit s'incliner. Cet argument décisif oublie seulement un point, c'est que je suis dans la nature comme la pierre qui tombe ;
que la force par laquelle je l'arrête est aussi régulière que l'attraction qui la fait tomber, et que Tordre de la nature consiste en ce que tout s'y explique sans en sortir. On en sort par le miracle, c^ui est une intervention de Dieu. C'est ainsi que les hommes l'ont entendu depuis qu'ils ont soupçonné qu'il y a des lois ici-bas. Bossuot, quand il expliquait les révolutions des Empires et qu'il croyait voir que Dieu livrait le monde aux causes naturelles, « à la réserve de cer- » tains coups extraordinaires, où il voulait que sa T) main parût toute seule, » Bossuet ne subtilisait pas avec les miracles ; c'était pour lui les coups d'Etat de la politique du ciel. Les mystères sont les mystères, et les miracles sont les miracles ; nous n*aimons pas les faux nuages, mais nous aimons encore moins les fausses clartés.
On pourrait discuter froidement, si le matérialisme n'était qu'un mal de l'esprit ; on ne le peut plus, si c'est un mal qui attaque l'àme même. Or .il en est ainsi : le matérialisme abaisse l'homme, le spiritualisme le relève ; le matérialisme isole et désole, le spiritualisme nous donne ce qu'il y a de meilleur au monde, l'union dans la vie et la confiance de se re-
trouver après la mort ; cette affection et cette espérance sont souvent toute notre fortune : elles embellissent les jours heureux, et, quand le malheur est venu, elles veillent près de notre foyer.
11 n'est bon nulle part que le droit civil s'appuie sur le dogme. Le dogme prend l'homme intérieur, dans ses rapports avec Dieu et Téternité, le droit civil ne prend que l'homme extérieur, dans ses rapports passagers avec ses semblables ; il arrive de là que le juste et l'injuste ne sont pas les mêmes ' pour ces deux autorités et que le dogme déclare criminelles un grand nombre d'actions indifférentes pour le droit civil. De plus, la foi est immuable et elle ne saurait se prêter aux changements inévitables que le temps apporte dans les relations des citoyens. Le véritable arbitre du droit civil n'est pas un dogme rigide, c'est une raison flexible ; la France et le monde moderne l'entendent ainsi ; aussi ils sont le monde moderne et la France.
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Quand on cherche à s'expliquer les principales révolutions politiques, reli-ieuses, philosophiques, révolutions de tout ordre que l'histoire rapporte, on trouve d'abord un peuple, c'est-à-dire une certaine nature d'esprits, puis un mouvement qui le travaille, presque toujours enfin une àme dans laquelle cette nature e ce mouvement se rencontrent avec plus de puissance que dans les autres, et où ce peuple se reconnaît. Celui qui n'a pas vu que ces Ames sont grandes ne sait rien d'elles; mais s'il l'a vu, il ne sait pas tout : il lui reste à y pénétrer aussi avant que possible, à chercher par quoi elles excellent. C'est une des plus r)elles recherches qu'on puisse se proposer, car elle nous met dans la plus haute société de ce monde ; et elle n'est pas chimérique, car si grands que soient ces hommes, ils sont des hommes. Lors donc que nous parlons de leur raison, de leur imagination, de leur sentiment, nous entendons ce que ces mots veulent dire ; ils ont des facultés plus énergiques que les nôtres, mais ce sont nos facultés ; ils ont la vue plus perçante que nous, mais ils voient avec nos yeux. L'étude des grands hommes n'est, au vrai, qu'une étude de l'homme en grand : ce qui est imperceptible chez les médiocres éclate ici ; ainsi dans un orage il n'y a pas un élément de plus que dans la nature tranquille, ce qu'il y a de plus, c'est l'éclair et la foudre. Ne nous lais-
sons pas détourner de cette étude par une timidité mal placée, parce que nous craindrions d'être trop petits pour embrasser de si vastes objets; soyons humbles pour nous tant que nous voudrons, ne soyons pas humbles pour la science humaine. Lorsque, dans le roman de Voltaire, dans son Micromégas, le nain do Saturne se trouve devant le géant de Sirius, il n'affecte pas la taille de ce géant, mais il croit aux mathématiques et s'en sert pour le mesurer; nous, de même, quand nous sommes en présence d'un génie, sachons bien que nous ne sommes pas ses égaux, sachons bien aussi que la science humaine a les moyens de calculer ces grandeurs, par la philosophie, le goût et l'histoire, qui sont ses mesures. Ceux qui nous interdisent absolument de tels objets sont très durs pour les pauvres mortels, et j'aime encore mieux les bouddhistes, qui prétendent que le grand homme se reconnaît à trente-deux signes particuliers et quatrevingts signes accessoires ; ils ne nous ôtent pas du moins l'espérance, et quoiqu'il ne soit pas facile de constater ces cent douze caractères, secondaires ou essentiels, dans un individu, pourvu qu'on travaille beaucoup et qu'on vive longtemps on peut encore se flatter de l'idée qu'on est sur le chemin. Du reste, je crois peu qu'on réussisse à nous empêcher d'étudier les grands hommes ; nous continuerons probablement de croire que si nous connaissons leurs paroles, leurs
écrits et leurs actes, ce qui était avant eux, ce qui a été après eux, ce que le temps a fait de ce qu'ils ont fait, il n'est pas impossible de se former une idée approchante de leur génie. Je crois aussi que ces recherches continueront d'être profitables à ceux qui auront le courage de les entreprendre. L'étonnement que la grandeur excite en nous nous a été donné pour enflammer nos esprits du désir de la connaître et pour élever nos cœurs ; elle ne nous a pas été donnée assurément pour nous plonger à perpétuité dans une stupeur sans mouvement et sans pensée ; on dira ce qu'on voudra, il y a, Dieu merci, encore quelque différence entre le respect et la supersUtion, entre la religion et le fétichisme, entre l'admiration et l'hébétement.
Pascal oppose la grandeur de l'homme à ses misères, la grandeur de son âme, qui ne peut être comblée que par l'infini, aux misères de sa condition réelle, aux vaines pensées et aux vains plaisirs qui l'amusent et le conduisent jusque dans la mort, après laquelle est l'enfer. Il ne s'explique cette contradiction que par la chute origineUe : « Misère de » grand seigneur, dit-il, misère de roi dépossédé. » Cette expUcation, qui lui semble être la seule, ne l'est
pourtant pas, car, au lieu de supposer que l'homme est tombé d'une haute origine, on peut supposer qu'il est né pour une haute destinée qu'il doit mériter par l'épreuve. Pascal encore, frappé du néant de notre existence, a sacrifié impitoyablement la science et les affections : il ne veut pas qu'on cherche, il ne veut pas qu'on aime, il nous absorbe. dans la préparation de la mort, et il se trompe, car la vie nous a été donnée pour vivre. Mais de quelque façon qu'il explique notre grandeur et nos misères, il voit ces misères, elles lui serrent la gorge, personne n'a été ni plus pénétrant ni plus pathétique ; il a été, plus que toute autre créature, tourmenté du mal de l'infini, et il est sacré à quiconque en a soufiert une fois.
J'avoue que je relis sans fin La Rochefoucauld ; je sens toujours nouvellement le charme d'un style où les deux qualités essentielles de notre langue, la précision et la justesse, sont portées à leur perfection. Sur le fond des choses, je suis tout bonnement de l'avis du genre humain.
La Rochefoucauld ne risque pas de me convertir à sa doctrine, et j'admettrai que l'intérêt est l'unique mobile de nos actions quand on aura retiré de l'âme
humaine Tamitié, l'amour, les affections de famille, la sympathie, la pitié, la passion de la vérité, du bien et de la patrie ; mais je sais aussi que tout ce qui porte le nom de désintéressement n'est pas désintéressé ; qu'il convient de distinguer les choses et le semblant des choses; que les mêmes actions peuvent être faites par des motifs contraires; que les hommes ou ne s'interrogent pas toujours ou ne descendent pas toujours jusqu'au fond de leur cœur; qu'il est bon de le savoir, et que la clairvoyance terrible de La Rochefoucauld y est utile. Pour mon compte, j'ai peu de goût à chercher comment on trompe les autres ; mais il me semble très curieux de chercher comment on se trompe soi-même, et je suis persuadé qu'on n'est jamais aussi dupe des autres qu'on l'est de soi. C'est un effet de cet amour-propre qui est si naturellement en nous, et que La Rochefoucauld a appelé « le )) plus grand de tous les flatteurs. » Chacun s'aime ; 4Uoi d'étonnant? Plus d'un s'adore et se complaît dans la contemplation de ses propres perfections, qui lui dérobent celles des autres. 11 se passe un phénomène semblable à celui que des voyageurs ont observé en différents pays de montagnes : l'ombre de leur corps se projette sur le ciel, entouré d'une auréole, et chacun goûte le plaisir de voir son image et son auréole sans rien apercevoir de celles de ses voisins. Quand on va dans la société , observant cet amour-propre
naïf, ou que près de son feu on s'observe soi-même et que l'on reconnaît les pièges où il vous a fait tomber, on se procure un amusant spectacle, et on ressent cette sorte de plaisir qu'on ressent toujours à prendre la nature humaine sur le vif. De spirituels amis m'ont raconté qu'ils avaient eu dans leurs relations une dame très sourde, qui avait besoin d'un cornet. Dès qu'elle parlait, elle mettait le cornet pour s'entendre ; quand elle arrivait à la fin de son discours, qui ne finissait pas vite, elle ne manquait jamais d'interroger les auditeurs. « N'est-ce pas vrai ? Qu'en dites-vous ? » Et tout aussitôt elle ôtait son cornet. Quel trait de nature I Comme après cela on voit chacun dans le monde, attentif à ses discours, insoucieux de ceux des autres, mettre et ôter son cornet !
L'ûme du dix-huitième siècle, c'est VhumanitcK c'est-à-dire une vraie sympathie pour la nature humaine, l'idée de ses droits et le désir de son bonheur, la révolte contre les injures qu'on lui fait, contre les injustices et les maux qu'on lui inflige. Ainsi il combat l'intolérance religieuse, le gouvernement arbitraire, l'esclavage, le servage, les entraves au com-
lÎTUDKS ET PEKSKES. o>
merce et à l'industrie, l'inégalité artificielle, la torture, la cruauté des peines, la guerre et ses barbaries, et il rêve la perfectibilité de notre espèce. Sans doute il s'est trompé en croyant que les hommes étaient assez mûrs pour le gouvernement de la raison, mais il a bien vu que c'est à la raison qu'il appartient de gouverner, et il a vivement représenté l'idéal vers lequel le genre humain marche, quoiqu'il semble souvent s'arrêter ou retourner en arrière.
Il faudrait distinguer les révolutionnaires et les amis de la Révolution. Un révolutionnaire est celui qui aime le mouvement pour le mouvement, l'agitation pour l'agitation ; il ne vit que dans les crises ; le temps ne lui est rien, la nature ne lui est rien ; possédé d'une idée fixe, il marche dans son idée comme le somnambule sur les toits. Que Dieu préserve tout pays et mon pays des révolutionnaires ! L'ami de la Révolution, quand on parle d'un Français de notre temps, n'est pas cela. La Révolution, pour lui, n'est pas une chose fantastique : elle est, elle a commencé d'être on 1 789 ; elle sait ce qu'elle veut : la liberté, l'égalité et la fraternité, un régime où les hommes soient
des hommes ; elle n'est ni impatiente ni violente, pourvu qu'elle soit certaine qu'on l'accepte, qu'on ne songe pas à ruser avec elle et à la confisquer. On ne voit pas quel mal il y a à l'aimer. Que Dieu donne à tous les pays et à mon pays des amis de la Révolution !
Des amis, point des fanatiques, point de ceux qui, au lieu d'embrasser son principe immortel, embrassent son histoire et admirent ses fureurs. Nous sommes trop heureux d'écrire à une époque où on peut faire cette séparation entre le principe et l'histoire de la Révolution française; au milieu de l'action, que cette séparation devait être difficile, et qu'il fallait du courage pour la maintenir ! Du reste, on savait alors ce que coûtait ce courage. Toutes les fois que je rencontre parmi nos contemporains un défenseur de la Révolution, je me demande ce qu'il aurait fait s'il y avait vécu. Il y en a à la douceur de qui je ne me fie pas, et d'autres dont l'air farouche ne m'efiraie pas, qui, avec la foi la plus ardente, auraient été incapables d'y sacrifier personne et par conséquent auraient été sacrifiés. Je l'avoue, entre les amis présents de la Révolution française, je me sens un faible pour ceux qui, s'ils avaient Vécu en 1793, auraient été guillotinés.
Quand on a reconnu que la politique est un art et une science, on se demande, cela est naturel, si notre nation est faite pour apprendre cette science et pratiquer cet art. Un premier caractère de nos Français donne quelque inquiétude : ils sont impatients, ils ne peuvent souffrir aucun délai entre la conception d'une idée et son application entière : ici on va en avant sans considérer si la foule vous suit; sitôt le but entrevu, du premier bond on passe par delà, sauf à recommencer de plus belle ; pour faire quatre pas, nous mettons nos bottes de sept lieues. L'impatience n'est pas bonne : il faut savoir attendre, pour qu'une idée, qui est d'abord seulement dans quelques esprits, gagne les autres, pour que les mœurs nécessaires à la pratique de certaines idées s'établissent. Il n'en est pas de la politique comme de la philosophie. En philosophie, on est dans l'absolu : le vrai est le vrai, le faux est le faux ; en politique, on est dans le relatif, parce que les lois doivent être en rapport avec ceux pour qui elles sont faites, et que les idées et les mœurs que les lois supposent n'existent pas toujours ou ne sont pas assez générales, parce que dans le nombre tout le monde ne marche point du même pas . « Le prétendu vrai qui n'est pas mûr n'est pas le vrai. »
Nous sommes aussi tourmentés par la passion de
la logique ; or la logique ne compte ni avec les hommes, ni avec les accidents, ni avec le temps. Elle est une grande trompeuse.
Notre mal encore est l'amour de la nouveauté. Quand deux Français s'abordent, la première question est infailliblement, comme chez les Athéniens de Démosthène : Qu'y a-t-il de nouveau ? De quel air mélancolique on répond : Rien, s'il n'y a rien, et, au contraire, s'il y a quelque chose, quel contentement ! Quelle ardeur d'interroger et de parler ! Comme on va de maison en maison, comme on court au cercle, pour commenter, pour discuter, pour connaître l'impression générale et savoir ce qu'on doit penser ! On aurait besoin d'avoir tous les matins, en s'éveiUant, une occupation de ce genre pour tout le jour ; alors vraiment on se sentirait vivre. Nous ne sommes pas exclusifs; donnez-nous ce qu'il vous plaira : une pièce nouvelle, un auteur nouveau, un duel, une question politique, une querelle théologique, un changement de ministère, une émeute, un sermon, un assassinat. On n'y résisterait pas si on était trop sensible, si on était profondément ému par chaque événement; par bonheur on se ménage, on garde toujours, à tout hasard, un peu de sa sensibilité pour le lendemain; on s'intéresse peut-être moins aux choses qu'à ce qu'on en dit ; elles ont beau être tristes, quand on en a bien causé, c'est un grand
soulagement ; hommes et choses ne sont que l'aliment de l'éternelle conversation française, qui les dévore et les consomme. Notre roman et notre théâtre sont des plus accidentés, et la presse, qui vit du public, surexcite la passion de ce public pour se rendre nécessaire ; pour satisfaire une curiosité aiguë, elle recueille, elle creuse, elle illustre les faits à sensation ; elle les fabriquerait plutôt, et, s'il arrive que le meurtre manque, elle a perdu sa journée. Cette nation fait sa politique comme elle fait ses romans et son théâtre : elle veut aller vite, elle veut du dramatique et du nouveau, des coups d'éclat, des coups imprévus, des changements à vue, sans fin. Avec cet esprit-là, on a une politique de roman et de théâtre : on se lève tous les matins sur une surprise ou dans l'attente de quelque grand combat entre l'Opposition et le gouvernement, combat dans la rue, dans la presse, dans la Chambre ; on a une « journée » par jour.
Au fond, notre nation ne craint que l'ennui ; plutôt que de s'ennuyer, elle est capable de se précipiter dans toutes les aventures au risque de souffrir cruellement, capable de se jevfer dans une révolution pour voir comment elle s'en tirera. Que n'a-t-elle pas pardonné à Napoléon I*"", parce qu'il l'a fait vivre d'une vie d'imagination ! Il l'ensanglantait et elle l'adorait. Allez donc lui prêcher la sagesse, l'existence rangée,
la vie de ménage, où, faisant un peu chaque jour, on se trouve avoir fait beaucoup au bout de l'année et des années ! Pourtant il le faut, car notre temps est dur à l'imagination, il n'est plus complaisant aux entreprises extraordinaires ; tout est difficile, le mal et le bien : le mal, car les intérêts des divers peuples et, dans un même peuple, les intérêts des divers citoyens sont tellement engagés les uns dans les autres, que les grandes violences sont arrêtées d'abord ; le bien, car il ne peut plus se faire qu'en obéissant aux lois naturelles, qui agissent sans bruit. Si la France ne veut que s'amuser et amuser le monde, elle peut se permettre ses fantaisies ; mais si elle tient à être heureuse et à être considérée, elle devra se les interdire. Qu'elle applique tout ce qu'elle a d'intelligence et de passion à résoudre pour elle et pour les autres peuples le grand problème moderne : constituer une démocratie libre et civilisée.
Où nos Français ont fait leurs preuves, où vraiment ils excellent, c'est à démolir un gouvernement. On connaît, au musée de Versailles, le joli tableau d'Horace Vernet, V Assaut de Constantine. Comme tous ces soldats grimpent ! avec quelle ardeur, avec quelle furie î Du train dont ils vont, ils escaladeront le ciel. Ils sont bien de notre pays, ceux-là. Nog Français sont nés pour l'assaut. C'est plaisir de les voir à l'assaut d'un gouvernement : les bon mots, les
beaux discours, les articles vigoureux ou malicieux, l'habileté à prendre l'ennemi en faute, à atténuer le bien, à augmenter le mal ; et l'histoire, et le roman, et la poésie, et le théâtre qui vont en guerre ; c'est un élan terrible ; rien ne peut résister. Voilà leur incontestable talent. C'est sans doute pour cela qu'ils prétendent si généralement se connaître en politique. C'est prodigieux ce que nous avons d'hommes d'Etat. Il n'y a pas beaucoup d'entre nous qui oseraient monter sur une locomotive et la lancer, car il ne s'agit pas seulement d'aller, mais aussi do pouvoir s'arrêter sans que tout éclate ; au contraire, en fait de gouvernement, tout le monde est prêt à monter sur la machine. Il est vrai que, dans le premier cas, on risque de sauter soi-même, et que, dans le second cas, on ne risque que de faire sauter les autres, ce qui est très différent.
Si Béranger avait lu dans l'avenir, il y aurait lu ce qui lui arrive aujourd'hui. Il expie son ancienne fortune, il est compromis parce qu'il se trouve impliqué dans le débat de la gloire et de la liberté, et qu'il a l'air de prendre parti pour la gloire. Il y a longtemps que ces deux puissances se disputent l'univers, et il
est probable qu'elles se le disputeront longtemps encore. En ce qui regarde notre pays, son inclination n'est pas cachée : c'est un glorieux, il donne tout ce qu'il a et se donne lui-même, pourvu qu'avec cela on fasse quelque chose de grand. Malheureusement, la gloire n'est pas un régime, il faut des actions moins éclatantes, comme l'exercice du droit et du devoir, pour remplir la vie quotidienne; malheureusement aussi, notre pays s'applique moins volontiers à ces emplois. Est-ce à dire qu'il doive s'abandonner à sa passion et renoncer à se contraindre ? Tout au contraire. Si la politique est l'art d'élever les hommes, si elle doit apprendre aux hommes ce qu'ils ne savent pas et ce qu'ils ont besoin de savoir, elle n'a chez nous qu'une chose à faire : ce pays sait suffisamment la gloire, qu'elle lui apprenne la liberté. On a bien de la peine à nous mettre dans l'idée que la liberté est un travail et un travail utile ; et pourtant l'entreprise de se gouverner soi-même, la réflexion sur le vrai et sur le faux intérêt, sur le vrai et sur le faux honneur, la nécessité de voir par ses propres yeux et de voir juste, l'habitude que l'on en prend, l'expérience qui vient des fautes personnelles, la dignité que donne la défense du droit, le courage que veut l'accomplissement du devoir, l'esprit de sacrifice de l'individu à la communauté, tout cela a sans doute sa valeur propre, car il fait de chacun de nous un cj.
tojen et un homme, quelqu'un qui se résigne à bien exécuter les petites choses et ne manquera pas aux grandes, si le moment vient. Je ne méprise pas la gloire, mais la liberté non plus n'est pas méprisable ; elle a ses grandes journées et elle n'a pas de jours vides : au défaut de la tribune elle se défend devant les tribunaux, dans les journaux, dans les livres, dans l'âme de tout citoyen qui ne se laisse pas séduire, et même dans les plus obscurs services elle a de quoi contenter les cœurs les plus haut placés.
La démocratie a une leçon à apprendre, celle qui enseigne l'activité personnelle, infatigable, la résistance consciencieuse, l'opiniâtreté invincible, ce qui fait un caractère, ce qui fait un homme, et ce sont des caractères, ce sont des hommes qu'il nous faut, si nous ne voulons pas que les éléments de notre nation soient un amas d'atomes que le vent des quatre coins du ciel forme et balaje à plaisir. Pour moi je ne sais pas de plus pressant problème, averti en quelque sorte par le lieu même où j'écris ceci, une de ces dunes de sable que la mer dépose sur son rivage, et qui, poussées par le vent, marchent d'année en année, engloutissant ce qu'elles trouvent devant elles.
Un homme les a arrêtées : il a planté des arbres qui, jetant de profondes racines, fixent le sable et résistent au vent ; la vie a été plus forte que les éléments. Essayons de faire comme lui : sur ce sol mouvant de la démocratie tourmentée dans tous les sens par ses violences et par les violences de ses maîtres, semons des hommes, non pas des sages antiques qui se croisent les bras et se résignent à être ensevelis tout vifs, mais des hommes qui veuillent exister, respirer, agir, prendre leur place au soleil, la garder et l'étendre; j'entends que le moyen de fixer la démocratie est de susciter dans chacun des individus qui la composent la conscience personnelle, le sentiment du droit et le courage pour le défendi*e.
Cette succession de gouvernements qui afflige les hommes réfléchis n'est, pour beaucoup de Français, qu'un spectacle qni les intéresse : leur imagination mobile aime les changements à vue, qui s'appellent des tableaux au théâtre et des révolutions dans la politique ; ils se lassent aisément d'un régime qui reste le même en se bornant à s'améliorer ; pour ne pas s'ennuyer, ils auraient besoin de prendre la Bastille tous les matins.
On raconte qu'on demanda un jour à M. Mole pourquoi les hommes politiques sont si vite fatigués, et qu'il répondit : a C'est qu'ils ne savent pas s'asseoir ; » un mot d'une admirable vérité. Sans doute l'activité fatigue, mais elle calme aussi, parce que l'àme y est dans son élément; ce qui est insupportable, c'est, après qu'on a conduit les affaires, de songer qu'on a encore la force de les conduire et que cette force est inutile, de s'exaspérer en vain contre le train des choses ; de souhaiter qu'elles aillent mal, afin d'être nécessaire ; de s'apercevoir qu'elles vont sans nous, et de penser qu'elles peuvent continuer d'aller ainsi ; de s'agiter à vide, de s'épuiser en efforts pour ressaisir le pouvoir perdu, de le voir se rapprocher pour s'éloigner encore, de rouler en haut son rocher qui retombe, d'être attaché à la roue qui tourne toujours ; il y a là de cruelles souffrances, et il vient à l'idée que Tantale, Ixion et Sisyphe étaient des politiques qui ne savaient pas s'asseoir. Il en est d'autre sorte, ceux qui, n'attendant rien pour eux, ont toutes les grandes ambitions pour leur pays, même lorsque leur pays semble ne plus les avoir, et qui le suivent avec émotion dans les vicissitudes par où il passe. Nous ne disons pas
qu'ils soient sûrs d'être plus heureux que les premiers, car ils ne sont pas maîtres des événements, mais du moins ils ont de plus nobles chagrins.
Il se peut, après tout, qu'ils aient pris le meilleur parti, car qui sait si cette fierté résignée d'un bon citoyen n'est pas encore ce qui touche le plus certainement ceux qui l'ont méconnu ? Le peuple français est un peu comme Assuérus qui, dans une nuit d'insomnie, se fait lire les archives de son règne, et y voit qu'un honnête homme lui a jadis rendu un grand service et qu'il l'avait oublié ; il lui tarde que le soleil se lève pour réparer son injustice. Nous aussi, nous semblons parfois avoir oublié comme lui ; notre terre française paraît bien légère pour que quelque chose y prenne racine, et d'ailleurs il arrive de temps en temps de si violentes secousses qu'on dirait que tout ce qui était sur pied a été arraché et que ce soit une création nouvelle ; mais comme, en définitive, ce pays ne cesse jamais d'être sensible à l'intelligence, au dévouement et à l'honneur, il se souvient enfin de ceux en qui il les avait trouvés, il les reconnaît avec plaisir fidèles à eux-mêmes, et c'est ce qui fait qu'après bien des années on voit de certains noms refleurir.
Mais qu'importent, en vérité, qu'importent nos personnes, et un peu plus ou un peu moins de dignités renfermées dans ce court espace entre notre matin et notre soir ? Nous nous imaginons trop volontiers
que le monde commence et finit avec nous. Mon Dieu ! non, il ne commence pas avec nous : avant que nous fussions, il y avait bien quelques idées justes et quelques sentiments vrais, ce qui fait durer les sociétés humaines ; quand nous ne serons plus, et que les principes sur lesquels nous avons vécu seront ruinés, il s'en élèvera d'autres sur lesquels d'autres hommes vivront à leur tour. Que n'a-t-on pas pensé lorsque la féodalité est tombée, et lorsque l'ancien régime eat tombé, et lorsque le suffrage restreint est tombé, et lorsque des institutions et des hommes sont tombés I Pourtant la France vit encore, et elle n'est pas près de finir. Ce qui vaut mieux que de pleurer sur elle, c'est de démêler d'un œil ferme ce qui dans son passé est passé, l'irréparable, l'irrévocable, et ce qui ne disparaît qu'un moment pour reparaître plus tard ; de ne pas confondre une lumière qui s'éclipse avec une lumière qui s'éteint ; de rappeler cela obstinément autour de soi, d'enseigner à chacun ce dont il a besoin, aux uns la confiance, aux autres la résignation. On a beau avoir soufi'ert, quand on a quelque foi dans le cœur on répète bravement la parole de Gœthe : « Marchons à l'avenir par-dessus » les tombeaux ! » Marchez par-dessus les nôtres, jeunes gens, s'il est écrit là-haut que notre destinée est achevée, et soyez doux envers nous, car nous avons espéré dans des temps difficiles, et nous n'avons pas été jaloux de vous.
Y a-t-il ou n'y a-t-il pas des règles do l'art et, par conséquent, des règles de la critique ? Beaucoup de gens professent ou inclinent à croire qu'il n'y en a pas. Il s'est passé tant de choses en une quarantaine d'années ; l'invasion des littératures étrangères a tellement ébranlé le dogmatisme de l'ancienne critique française , tellement bouleversé sa rhétorique et sa poétique, qu'on n'ose plus dire : Ceci est bien, ceci est mal, et qu'on est prêt à tout accepter. Pas nous, du moins : quand nous nous représentons tranquillement les résultats de ces grands combats littéraires, il nous semble que la critique n'y a pas péri, mais qu'elle s'y est retrempée, qu'elle s'est élargie dans cet effort. Sortons du vague, prenons une question particulière, celle où on a dépensé le plus d'ardeur, celle do la tragédie. La première attaque des novateurs de 1830 est terrible et semble devoir tout emporter. Pour le fond, ils repoussent les unités de temps et de lieu et l'observation étroite de l'unité d'action ; ils veulent plus de liberté dans le choix des sujets, dans la manière de les traiter plus de mouvement et de vie, une plus vraie représentation des caractères individuels, de l'existence humaine, où la tragédie et la comédie se mêlent,
et des mœurs des temps et des pays où la scène se passe ; ils rejettent les procédés mécaniques de la tragédie classique, les confidents et les songes. Pour la forme, ils donnent plus à l'action et moins à la parole, ils ne veulent plus de la tirade, ils proscrivent les vers, surtout ralexandrin, que Beyle appelle un cache- SOttises ; ils bafouent le langage solennel, ils effacent la distinction des mots en nobles et roturiers, et ils permettent à l'écrivain tous les mots et tous les tons. 11 est rare, en ce monde, de faire tout ce qu'on veut. Certainement ils ont fait quelque chose : ils ont obtenu pour le poète la permission de prendre ses sujets partout où il les trouve; ils lui ont imposé plus de vérité historique, ils ont introduit sur la scène plus de personnages et d'événements ; mais ni l'unité d'act.on ni l'unité de ton, ni l'usage des vers, n'ont étéattemts dans cette guerre ; on touche là le fond résistant.
Nous voyons maintenant ce qu'on ne voyait pas aussi bien alors : le sens du mot classique, vénéré par les uns, honni parles autres. Un certain système tra-'ique était admis au dix-septième siècle; dans ce sysième, il y avait à la fois, comme il arrive de toutes les choses où l'homme met la main, du naturel et de l'artificiel ; le naturel frappait en se montrant, et l'artificiel était caché par le génie des artistes, qui, au lieu de se modeler sur ces constructions factices, avec sa libre humeur et la vigueur de sa sève, poussant de
tous côtés des jets indociles à travers ces charpentes maladroites, les couvrait de feuilles et de fleurs ; mais dés que le génie manque, l'artificiel paraît ; dés que la sève manque la charpente est à nu.
On en était là après Corneille et Racine, à plus forte raison, plus d'un siècle après eux ; de jeunes esprits le sentirent et, croyant que ce système était mort tout entier, cherchèrent la vie ailleurs ; ils eurent toute sorte de torts : ils confondirent souvent les grands tragiques avec leurs successeurs, et ne distinguèrent pas, dans le système tragique, ce qui avait péri et ce qui était immortel ; mais ils forcèrent la tragédie d'en finir avec de certaines formes usées, de se rattacher plus fortement à la nature et de viser à un art supérieur. Qu'elle y soit arrivée ou non, ce n'est pas la question ; elle y tend, cela suffit pour constater qu'une révolution a passé par là.
Ainsi les conservateurs se trompaient en exigeant que la tragédie restât toujours ce qu'elle avait été dans un certain temps ; ils se trompaient aussi en exigeant qu'elle restât ce qu'elle était dans un pays, dans le nôtre. La tragédie française nous donne le spectacle de l'àme aux prises avec elle-même, s'isolant, s'analysant en une sorte de monologue, et disant ce qu'elle éprouve dans un langage choisi, éloquent et ému ; c'est très bien ; mais pourquoi n'y aurait-il que cette manière d'entendre la tragédie ? Pourquoi
ne verrait-on pas aussi l'àme aux prises avec le monde, avec la vie, avec la destinée, pourvue de quaUtés bonnes ou mauvaises pour le combat, plus agissante que parlante, découvrant naïvement ses actions, comme cela se passe en effet ? Pourquoi, au lieu de retrancher de la scène toutes les circonstances qui n'intéressent pas directement le sujet, ne pas présenter simplement l'existence comme elle va, fort mêlée de fantaisie, mais reconnaissable à ce mélange même, plonger le spectateur en pleine réalité, lui en donner l'impression énergique, puis, à travers tous ces événements, en faire passer un que l'œil suit avec angoisse ? Le drame ainsi entendu serait le drame de Shakspeare, et quelle que soit la difl'érence des procédés mis en œuvre, il serait beau par les mêmes raisons qu'une belle tragédie française est belle, parla
vérité.
On voit à quoi ont abouti tant de combats livrés, il y a trente ou quarante ans, autour de la tragédie : elle en est sortie vivante et plus forte. Ce qui lui est . arrivé est arrivé tout pareillement au poème épique. Une étude superficielle de ï Iliade, vue à travers VÉnéide, faisait croire qu'un poème épique se compose essentiellement d'un héros, d'une forte dose de merveilleux et d'un certain nombre d'épisodes donnés, remarquable définition, comme on le voit, d'après laquelle la Henriade sera un poème, et la Divine Co-
niédie ne le sera point. En dépit des définitions, peu à peu la Divine Comédie monta et la Henriade baissa. On le comprit à la fin : V Iliade est tout simplement la représentation d'une société, de ses mœurs, de ses idées et de ses sentiments, en un mot d'une civihsation ; et la Divine Comédie n'est pas auire chose. Sans doute, il y a une distance énorme entre les deux sociétés que ces poètes ont retracées : ce sont d'autres hommes et d'autres dieux ; mais cela ne prouve qu'une chose, que V Iliade était impossible au quatorzième siècle de notre ère, et que, s'il y a eu au «luatorzième siècle un génie puissant comme celui d'Homère, il a dû faire comme Homère, peindre ce qu'il avait sous les yeux et fixer un monde.
Ainsi les genres ont des règles, et le plus violent effort contre ces règles ne les détruit pas, il les élargit ; nous croyons qu'il en est de même du style, contre lequel l'effort se porte aujourd'hui. Nous entendons partout répéter que tout style, du moment qu'il est, est bon ; nous ne demandons pas mieux : cela nous donne personnellement une sécurité que nous n'avons pas toujours, et la permission d'être parfait sans nous donner de mal pour l'être, ce qui est vraiment très agréable. En temps de démocratie, l'égalité de style n'a rien qui nous choque, et comme elle nous égale d un seul coup aux maîtres, nous consentons volontiers à cet avancement ; pourtant, ayant eu le mal-
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heur d'être élevé dans d'autres idées, ces idées nous reviennent et troublent nos plaisirs. On a beau dire, il y a un bon et un mauvais style : le bon style est une œuvre de raison, d'imagination et de sentiment ; de raison d'abord, car il faut s'entendre avec soimême, puis d'imagination et de sentiment qui colorent une pensée et réchauffent ; en un mot, le style est une harmonie. Cette harmonie peut être troublée de deux manières différentes, soit qu'une des qualités essentielles manque, soit qu'elle entre en excès. Le vrai style n'est ni une clarté terne et froide qui ne dit rien à l'âme, ni un fracas d'images et de mouvements qui ne dit rien à l'intelligence ; il parle aux deux, à chacun sa langue, ou plutôt il parle à l'homme. Si l'imagination et le sentiment ne troublent pas la clarté, c'est bien, mais ce n'est pas assez ; elles doivent encore se proportionner à la pensée, se mettre au même ton qu'elle, et ne se permettre que ce qu'elle permet, selon le conseil excellent do la Rochefoucauld : « On ne doit jamais se servir de termes plus grands que les choses. » S'il est vrai que le style a plusieurs qualités essentielles, la raison qui lui donne la clarté, l'imagination qui lui donne la couleur, le sentiment qui lui donne le mouvement, le parfait style est celui qui porte ces trois qualités ensemble au plus haut point où elles peuvent exister sans que l'une nuise à l'autre. Elles peuvent se nuire, en effet. Pour
parler de l'éclat des images, il y a l'éclat qui donne sur l'objet et l'éclat qui donne dans les yeux ; le premier fait ressortir l'objet, le second éblouit : il empé- ■ che de rien voir ou de rien voir nettement, et ne laisse à l'esprit qu'une impression qui l'étonné. Il en est de même du sentiment. Il y a une chaleur et un mouvement naturel, qui sont ceux de la vie. Le style sans passion languit; avec la passion, au contraire, il a le geste, il a l'accent, il respire, il respire comme l'âme elle-même, il en a la santé ou la fiè\Te. Et encore nous ne parlons que du sentiment vrai, nous ne parlons pas du sentiment faux et de la déclamation qu'il produit : l'art n'a plus rien à voir ici, il ne reste plus qu'une forme banale,.énorme et vide, qui s'adapte à ce qu'on veut, qui a son mouvement mécanique, sans rapport avec le mouvement de la personne, dans le genre do ces machines dont nos femmes se sont affublées quelque temps.
L'excès des qualités brillantes est sûr de charmer la plus grande partie du public, qui a un sens peu délicat : il faut exagérer les qualités pour les lui rendre sensibles ; mais il y a aussi quelques personnes pour goûter le style meilleur où rien ne crie. On en a l'idée avant de le rencontrer ; quand on le rencontre, ou un style qui en approche, on est ravi, et quand on écrit on tâche d'y atteindre ; on efface, on corrige, on se travaille, on se désespère.
Il nous semble que la lecture et la traduction des poètes étrangers a une utilité particulière, que la lecture des poètes indigènes ne saurait offrir au même point. Quand nous lisons un de nos poètes, en môme temps que nous goûtons ses perfections, comme il est inévitable qu'il lui manque quelque chose, nous sentons aisément cela, et il ne nous arrive qu'une poésie affaiblie, dont l'effet sur nous est aussi affaibli. Au contraire, quand nous lisons les poètes étrangers, tandis que nous sommes frappés de quelques beautés de premier ordre, de celles qui appartiennent, pour ainsi dire, à la langue universelle, les petits défauts qui les accompagnent nous échappent, et comme nous ne voyons jamais qu'à travers un certain vague la forme qui les contient, nous avons le sentiment d'une perfection indéfinie qui nous ravit. Il n'est pas indifférent de l'avoir aperçue, il n'est pas non plus indifférent d'avoir fait effort pour la saisir et l'exprimer dans la langue que l'on parle, par exemple dans la nôtre, avec son inexorable clarté.
On croit trop souvent que la poésie est un mensonge, qu'elle altère tout ce qu'elle touche ; on se trompe : elle n'est pas un mensonge, elle est la vérité
même, mais la vérité plus forte que celle de la vie vulgaire ; elle découvre au fond des choses leur être caché, la parcelle de pure flamme qui y dort ; elle l'excite et la fait rayonner, comme il arrive chez nous que l'àme, vivement excitée, rayonne à travers le corps ; la poésie est un éclat : elle ne défigure pas les objets, elle les transfigure, et la langue qu'elle parle, c'est la langue magique, par laquelle le charme opère.
Nous ne sommes pas de ceux qui médisent de la poésie de notre temps. Il est vrai qu'elle n'a ni école ni chefs, et cette grande liberté désoriente un peu nos Français, qui adorent les classifications ; mais si Ton ne va plus en rang refaire des excursions classiques, conduits par des guides officiels, si chacun suit sa libre fantaisie, combien, dans ces courses errantes, on a découvert de sentiers non frayés et de recoins solitaires ! Nous avons bu l'eau de la même source, mais nous l'avons prise plus haut, quand elle a encore la fraîcheur de la terre d'où elle sort et le parfum des herbes où elle est versée.
On dit souvent qu'il n'y a plus de conversation en France comme autrefois. C'est vrai, si on entend la
conversation rangée, les fauteuils en cercle, une question proposée, et quelques personnes, comme qui dirait des premiers sujets, qui se renvoient la réplique, bref, une imitation de la tragédie classique ; oui, cela est bien mort ; mais comment croire que la libre conversation soit morte ? Nous ne serions donc plus la nation qui, curieuse de toute nouveauté, Toreille et les jeux toujours ouverts, n'aime à rien voir et rien entendre qu'à la condition d'en pouvoir parler? Rien n'occupe un moment l'attention, qu'il no naisse un mot juste, un mot piquant lequel, aussitôt né, vole et fait le tour de la France : d'où vient-il donc ? N'y a-t-il plus qu'un Français qui ait de l'esprit pour tous les autres, et s'enferme-t-il pour faire ces mots charmants, ou n'est-ce pas qu'ils pétillent dans les esprits excités par la causerie, et qu'ils partent comme la mousse du vin ? Assurément il y a des temps moins favorables que d'autres à la conversation, et tels sont les temps où une autorité tutélairo a réglé tout ce que les citoyens doivent faire, dire et penser ; eh bien ! malgré cela, sitôt que quelques-uns de ces citoyens so réunissent, l'esprit français est avec eux. Un pédant voulait mettre l'histoire romaine on quatrains : elle ne s'y prête guère ; s'il s'en trouve un autre pour accomplir ce projet, je promets de no pas acheter son livre ; mais notre histoire à nous rit quelquefois davantage, et elle se fait un peu tous les jours en qua-
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trains, qui servent plus tard à compléter la vérité officielle.
S'il n'y avait plus de salons, il resterait encore, ce semble, les revues et les journaux, qui disent tous leur mot sur toutes les choses du jour ; c'est la grande conversation universelle, intarissable, qui est bien cela, en effet, par la nouveauté des sujets, la liberté du ton, de l'allure et du langage. Grâce à elle, rien -ne fait quelque sensation qui ne soit atteint au passage et n'emporte le trait. Je plains les peuples qui ne rient pas : embaumés dans le solennel, ils ne remuent pas, ils sont morts. Ils nous prennent probablement en pitié : tant de vaines pensées, tant de sentiments contraires, tant de paroles inutiles ! et il est certain que tout cela est méprisable, mais enfin que voulezvous ? Il faut bien vivre, et vivre c'est se mouvoir. Il n'est pas précisément nécessaire que les idées de toute espèce qu'apporte la causerie de chaque jour se logent dans notre esprit, il suffit qu'elles le traversent, qu'elles l'éveillent et donnent rétincelle en passant • une fois éveillé et excité, il est capable de faire des ouvrages qu'on ne méprise plus. On est souvent agacé par ces plaisanteries insipides qui courent les rues de Paris, nous poursuivent dans les départements, et qu'on a le plaisir d'entendre répéter par une foule d'individus qui se croient la fine fleur de l'esprit parisien parce qu'ils répètent d'un air d'intelligence des
mots privés de sens ; oui, cela agace, mais on est étonné quand on Toit le parti que la malice française tire de ces sottises, les applications plaisantes, imprévues, qu'elle en fait, le tour original par lequel elle les ramène ; enfin, tout ce que les sots n'entendent plus. Nous ne sommes jamais en France sans quelqu'un de ces refrains. En somme, au milieu d'un certain nombre de mots charmants, il y en a de douteux, et il y en a de mauvais ; mais le tout va ensemble et empôche notre nation de s'endormir. A son tour, elle réveille les autres : elle les fournit de nouveautés de toute sorte ; si elle ne travaille pas toujours pour l'éternité, elle fait passer les moments, et la vie se compose de moments. Représentez-vous un peu dans quel état de stagnation seraient les modes dans tout l'univers si les femmes françaises venaient à disparaître ; eh bien ! il pourrait arriver quelque chose de pareil si on venait à supprimer un certain nombre de littérateurs dont on ne voit pas d'abord l'utilité : ils produisent des romans, des pièces de théâtre, des fantaisies, qui s'étalent et se renouvellent perpétuellement aux vitrines des libraires, que Voltaire appelait des marchands de modes ; ils pourvoient à la grande consommation des esprit ?. Je le confesserai, puisque je suis en veine d'optimisme et disposé, moi aussi, à acquitter tout le monde, il me semble qu'on dédaigne injustement chez nous tels ou tels de nos ro-
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manciers, parce qu'Us sont médiocres. Ils ont leur usage : après avoir fait plaisir aux abonnés de plusieurs journaux, ils passent à l'étranger où ils entretiennent la tradition de la supériorité française Quiconque a un peu voyagé avouera que si 'nous étions réduits à nos classiques immortels et à des romanciers comme Alfred de Musset, Mérimée et George Sand, ou à quelques fins artistes de cette époque, nous ferions une assez triste figure au dehors; on ne soupçonne pas quels sont les articles les plus demandés pour l'exportation littéraire, et ce que nous avons de grands hommes extra muros : « Pauvre homme en deçà des Pyrénées, grand homme au-delà ! » Après tout, ces écrivains ne manquent pas d'habileté pour fabriquer un roman, enchevêtrer des incidents, compliquer des situations, ce qui passe aisément dans toutes les langues, et, à vrai dire, leurs livres n'ont qu'un seul tort, le tort de laisser croire qu'ils sont écrits en français.
Ce n'est pas ici le lieu de dire du mal de la grande littérature, des grands journaux : ils parlent bien de ce dont ils parient, mais ils ne parlent pas de tout; il y a des choses qui ne s'aperçoivent pas du premier étage, et qui ne se voient, comme il faut, qu'au rez-dechaussée. Si on ne lisait que les colonnes d'en haut de la haute presse, il y a toute une société dont on n'aurait pas l'idée, qui existe pourtant ; on apprend ail-
leurs ù connaître le demi-monde féminin, le dem.monde littéraire, la jeunesse des élégances convenues, les travers de la société polie, qui a sans doute ses préjugés, ses vanités et sos contradictions. Quel dom- Inage si nous perdions tout à coup, dans la grande et dans la petite presse, toute notre littérature légère, le, chroniques qui saisissent au vol la coniédie contemporaine, tout ce fourmillement de plumes alertes, avisées et espiègles, qui raisonnent et déraisonnent s, plaisamment l
Il ne manque jamais chez nous de gens d'esprit, mais il y a divers genres d'esprit ; l'un d'eux est le paradoxe. Voici une opinion universellement admise, j en prends le contrepied ; cela cause un scandale et mon nom court avec lui. Mauvaise renommée, dites-vous. Peut-éire, mais renommée que tout le monde n'a pas. D'ailleurs, elle n'est pas mauvaise partout. Soyez-en sur si absurde que soit une idée, il y a quelque part quelqu'un pour qui eUe est faite : ils sont nés l'un pour l'autre, ils s'attendaient, ils se cherchaient, et quand ils se rencontrent ils se reconnaissent. Je ne sera, donc pas seul, j'aurai des disciples, entendez-vous? Et puis, ceux mêmes qui me combattront commence-
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ront, en guise de préface, par confesser que je remue les idées, que j'en ai de neuves, que je suis un penseur original, un homme fort. Avouez qu'il ne vous déplairait pas qu'on dît cela de vous. Une fois ma réputation établie, quoi que j'avance, j'aurai l'honneur d'être écouté, d'être discuté; je compte me permettre beaucoup de choses, je suis même décidé à avoir de temps en temps une idée raisonnable ; mes amis me passeront cela, et je serai comblé de gloire par mes anciens adversaires, qui citeront mes paroles comme le plus éclatant témoignage qu'une vérité puisse recevoir. Ainsi va et prospère le paradoxe, que nous voyons depuis quelques années en pleine fleur.
Quand on considère cette destinée du paradoxe, on conçoit ce qu'eUe doit exciter de tentations. Sait-on bien ce qu'il faut de courage pour y résister, pour renoncer à la fausse originalité des idées, au faux éclat du style et ne s'attacher qu'à la seule vérité. C'est peut-être le même courage qu'il faut ailleurs pour préférer à la richesse subite du jeu la richesse qui vient par le travail et la probité. Malgré tout, ceux qui ont pris ce dernier parti n'ont pas mal choisi.
Il existe encore, en France, de bons esprits, fermes
dans une opinion, mais équitables pour les opinions contraires, qni se sentent assez maîtres d'eux-mêmes, assez sûrs de leur discrétion, pour converser de tous les sujets, pour goûter et faire goûter aux autres le plaisir sensible de la société entre honnêtes gens. Pourtant il faut bien avouer que, dans l'état d'irritation où sont les opinions présentes, ce plaisir devient rare» et qu'il devient de plus en plus difficile de causer avec ceux qui ne sont pas de notre avis. C'est maintenant plus que jamais que Montaigne pourrait dire, dans son charmant langage, parlant de la contradiction : « Au lieu d'y tendre les bras, nous y tendons les grifes ; » les croyances sont à vif, nous sautons dès qu'on y touche, et ce que nous appelons notre modération est une vertu très relative. Notre regretté confrère, M. Patin, qui était doux aux hommes et aux choses, racontait en souriant qu'il avait reçu une brochure intitulée : Répome modéy^ée à un infâme pamphlet»
Si nous sommes heureux de voir la passion actuelle pour l'instruction, nous faisons quelques réserves sur la puissance excessive qu'on lui prête. On est, par exemple, tout disposé à admettre que, lorsque des
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peuples se choquent, c'est l'instruction primaire qui décide la victoire ; on oublie que pendant bien des années nos soldats ont été assez faibles sur la lecture, l'écriture, l'orthographe et la géographie, que pourtant Us sont allés dans plus d'un pays et qu'ils ont su trouver leur chemin. D'ici à longtemps le secret de vaincre sera encore la préparation sérieuse de la guerre, la science chez ceux qui commandent et la confiance chez ceux qui obéissent.
On exagère aussi quand on croit que, si on tient réJucation, on est maître absolu des âmes et qu'on donne à une nation la forme qu'on veut. L'éducation peut assurément beaucoup ; eUe ne peut rien contre la nature etcontre le temps. Lorsque des jeunes gens, élevés dans un monde artificiel et faux, entrent à la fin dans le vrai monde, et qu'ils n'y retrouvent pas les idées sur lesquelles ils ont jusque-là vécu, ils s'étonnent et il se fait en eux nn ébranlement où tout ri^ue de s'écrouler. Ce n'est pas assez dire : ce vrai monde lui-même est sujet à changer. Il croit être assis pour l'éternité dans de certaines idées, mais tout à coup U survient un accident, une révolution politique, une question religieuse, un Uvre de prose ou de vers, et voilà que des désirs endormis se réveillent, qu'U naît des aspirations inconnues, que tout est renouvelé. Il n'y a donc pas une éducation. Il y en a plusieurs, qui se succèdent et se continuent;' .
la vie trouve sa route à travers les systèmes qui prétendent l'immobiliser. D'où il suit que la seule éducation solide est celle qui ne craint pas le grand air, et qui, contente de donner aux jeunes gens quelques principes inébranlables, s'applique à former des esprits justes et ouverts.
On se fait des illusions, ce me semble, sur l'influence de l'enseignement : il peut beaucoup, mais il ne ])eut pas tout ce qu'on imagine. Sans doute, si on était libre de créer un monde isolé où l'enfant ne reçut de tous côtés que la même impression, et si, en sortant de ce petit monde pour entrer dans le grand, il ne trouvait rien qui ne contirmàt cette impression première, il lui faudrait une bien forte originalité pour échapper à l'action de cette constante empreinte, pour inventer de son propre fonds un autre univers ; mais il n'en est pas ainsi : qui dit enseignement public ne dit pas seulement enseignement des élèves par des maîtres, il dit enseignement des élèves par des élèves, enseignement mutuel ; une école un peu ouverte est un monde en raccourci , où se rencontrent toutes les idées, tous les sentiments de la société diverse d'où les enfants proviennent; et si cette école est assez
fermée pour que cela n'arrive pas, il faut bien, tôt ou tard, que l'enfant entre dans la société et qu'il connaisse d'autres principes que ceux qu'il a connus jusque-là et au delà desquels il n'avait rien soupçonné. C'est ici l'épreuve critique de tout l'enseignement passé, et ce sera merveille si devant ce monde réel le monde artificiel ne s'évanouit pas. On a même observé que cette révolution subite est pleine de périls, que la séduction de la découverte, la colère contre leurs précepteurs , conseillent mal les jeunes gens qui n'ont pour so maintenir ni les leçons auxquelles ils ne croient plus, ni les leçons qu'on ne leur a pas données : le grand air les saisit, et on est induit à penser qu'il eût été préférable de les habituer peu à peu à y vivre. En un mot, le plus puissant des maîtres est le monde : il juge les autres, confirme leur ouvrage ou le détruit.
Est-ce à dire qu'il soit l'immuable sagesse ? Non certainement : lui aussi il change, par conséquent il se trompe : dans la politique, dans la philosophie, dans les arts, il fait prévaloir tantôt l'antiquité, tantôt la nouveauté, il môle en proportions inégales les éléments qu'il renferme ; mais enfin, il les renferme toujours tous, et l'âme qui sera la moins étonnée de se rencontrer avec le monde est celle qui renfermera aussi tous ces éléments, sauf à en chercher l'équilibre, ce qui est le travail de la vie.
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L'enfant ne se passe pas impunément de caresses. De ceux à qui elles manquant, les meilleurs souffrent et se replient sur eux-mêmes ou se jettent ailleurs avec une ardeur fébrile, les autres désapprennent d'aimer. Les cM-esses n'excluent pas la discipline : elles la tempèrent, elles lui ôtent son visage larouche ; il est si doux, quand on entre dans le monde, d'y rencontrer la bonté I Un spectacle odieux est celui d'une maison où les enfants commandent et les parents obéissent ; mais quand chacun est à sa place, quand la raison a l'autorité, encore faut-il que l'autorité soit raisonnable. Que les parents maintiennent donc le respect qui leur est dû, qu'ils aient constamment en vue d'obtenir le travail et le bon caractère, qu'ils ne prétendent pas les obtenir en un jour et pardonnent beaucoup à la légèreté de l'â^ ; s'ils ne rencontrent pas dans leurs enfant» d'autre résistance que celle-là, de grâce qu'ils ne refoulent pas cette joie qui déborde. Prévoir que leur» enfants auront à traverser des temps difficiles et commencer par leur imposer des cliagrins pour les préparer à ceux qui doivent venir, c'est vraiment trop de prévoyance et de tendresse ; autant vaudrait leur dire : « Ne riez pas maintenant, car vous pleurerez
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» plus tard, s Qu'ils ne soient pas si sévères, la vie le sera assez ; d'ailleurs, quand viendra l'épreuve, il viendra aussi la force qui fait qu'on la supporte, et une partie de cette force sera le souvenir des bonnes années passées dans la famille, comme un rayon de soleil dans l'existence assombrie, comme une douce chaleur au cœur. D'autres parents pèchent par un autre défaut; ils aiment tant leurs enfants qu'ils ne les sèvrent jamais : ils pensent pour eux; ils veulent pour eux; ils agissent pour eux; il ne leur vient pas à l'idée que ces enfants ont grandi depuis qu'ils sont nés, et qu'il faudra bien qu'un jour ou l'autre ils marchent seuls, qu'ils seront un jour des hommes ou des femmes, que pour apprendre à agir il n'est rien do tel que d'agir soi-même, et que le meilleur apprentissage de la liberté est la liberté. Il y a surtout en France de ces affections tyran niques qui, tourmentées par leurs excès, exigent une reconnaissance qui y soit proportionnée, et ne se croient jamais assez payées deceux qui en souffrent.
Parmi les qualités du voyageur, il en est une d'abord d'un prix inestimable : c'est la bonne humeur. On rencontre sur les grandes routes, comme dans sa
maison, des contrariétés, des mécomptes, tout ne va pas comme on veut, et dans ce cas il s'offre deux partis à prendre : empêcher ce qu'on ne peut souffrir ou souffrir ce qu'on ne peut empêcher. Le premier parti est plus héroïque, il ne faut pas se le dissimuler, mais quand on connaît la vie, c'est le second qu'on choisit. Je sais bien que l'on part avec les plus beaux projets : on résout qu'on ne sera pas volé ; on part aussi avec les plus belles espérances : il ne pleuvra point, les chemins seront bons, les vents favorables, les auberges propres et la cuisine à souhait ; au bout de quelques jours, les espérances s'en vont, et on reconnaît combien il est difficile de maintenir ses projets. Beaucoup de voyageurs se roidissent, s'exaspèrent, ne jouissent plus de rien, et accablent leurs compagnons du poids de leur mauvaise humeur; quelques-uns, les sages, acceptent les misères de ce monde, pensent qu'il est également naturel d'être volé et d'être mouillé, qu'il est naturel aussi de chercher à l'être le moins possible; et, après qu'ils y ont tâché honnêtement, ils se résignent, décidés à jouir de leur voyage. Ah 1 la bonne chose que la bonne humeur l Elle n'est pas la gaîté, car n'est pas gai qui veut; elle n'est pas tout à fait la bonté, mais elle en a quelque chose ; elle n'est pas toujours sans un certain effort contre soi-même, et elle n'est jamais sans un désir de soulager ses semblables, d'ôter quelques diffi-
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cultes à la vie, qui n'a pas besoin qu'on en ajoute ; elle maintient dans un petit monde un bien inestimable, la sérénité; enfin elle ne sera, s'il le faut, qu'une simple qualité, on ne la rangera pas parmi les vertus : mais si elle n'est pas parmi les vertus, du moins elle vient immédiatement après.
Si l'observation est devant le commun des objets une qualité très utile et pour ainsi dire de ménage, quand on arrive devant les grandes choses elle ne suffit plus, ces choses-là se voient avec l'imagination. On m,e permettra d'insister un peu sur cette opinion, parce qu'il s'est déclaré une réaction contre elle, et que plusieurs voyageurs, quand ils partent, de peur qu'elle ne les empêche de bien voir, la mettent soigneusement sous clef. S'ils rejetaient seulement cette imagination banale qui verse des larmes et des phrases sur toutes les beautés convenues, on les féliciterait; mais il est question ici de beauté vraie et d'imagination vraie ; s'ils croient pouvoir se passer de celleci, il est bon de les détromper. Ils vont au bord de la mer, aux montagnes ou au Sahara; je veux qu'ils aient mesuré les surfaces et les hauteurs : ce qu'ils connaissent, c'est de la pierre, c'est de l'eau, c'est de la
poussière ; ils ne connaissent pas l'Océan, la montagne et le désert ; ce qui fait ces choses, c'est leur infinité, ou plutôt, car elles ne l'ont pas, celle qu'elles nous forcent de concevoir à leur aspect et que l'imagination saisit. Et il en est ainsi de toutes les grandes choses. Les forets vierges nous transportent au commencement des temps; à leur tour, les villes bruyantes qui se pressent là où croissaient les forêts nous représentent la lutte de deux puissances, de l'industrie contre la nature, et la loi fatale qui fait que la nature recule peu à peu. A Rome, ce sont deux mondes superposés ou peut-^re écroulés l'un sur l'autre ; et pour parler de notre France, de ce Paris où son cœur bat, Paris n'est pas dans l'étendue de terrain que couvrent ses places ou ses rues ; il est dans l'élégance qu'imprime à tont son libre génie, il est dans l'air invisible où se forment les révolutions. Et les ouvrages d'art, que sont-ils et à qui parlent-ils *? Combien d'heures j'ai passées à contempler, à la voûte de la chapelle Sixtine, les deux fresques de Michel-Ange, qui représentent la création d'Adam et d'Eve ! Voici Adam endormi ; l'Eternel, porté sur un nuage, touche du doigt son robuste enfant, (lui s'éveille lentement et ne se rendormira plus qu'il n'ait fait sa journée. A côté, voici la première femme ; Dieu descend et l'appelle, elle accourt, et son premier mouvement est d'adorer. Raphaël peint la vision d'Ézéchiel ; on sent le sornatu-
rel à ce je ne sais <iuoi d'eflfaré qui paraît dans ce groupe subUme ; et le vent qui hérisse les plumes de l'aigle, le poil des animaux et la barbe de l'homme, ce vent ne se lève pas de la terre, il souffie dans les grands espaces vides, qui n'ont vu passer que l'esprit de Dieu. Laissons des exemples sans nombre et hâtons-nous de conclure. Il y a une àme des choses et il y a en nous un sens pour communiquer avec cette âme; c'est l'imagination. Concluons aussi qu'il faut la mettre du voyage. Mais peut-être que notre époque lui est moins favorable. Autrefois, avant les progrès de l'industrie, qui ont rendu les transports si rapides, quand on partait pour visiter un lieu célèbre il fallait subir une longue attente, et cette longue attente était une admirable préparation. Aujourd'hui on arrive aussitôt ; on ne connaît pas le travail de l'imagination qui s'enfièvre à mesure qu'on approche, la force d'une pensée obstinément couvée, l'intensité d'un désir longtemps inassouvi.
Nous parlons toujours de parcourir les lieux ; ce n'est pas cela : il faut se familiariser, s'identifier avec eux ; il faut que leur puissance agisse sur nous et nous transforme, car c'est là le plus profond effet des voyages. Ceux qui ont éprouvé cette impression s'en souviennent. Transporté hors de votre milieu, hors de vos habitudes et de la vie ordinaire, dans des pays inconnus, il se passe en vous quelque chose d'étrange :
on n'est plus sûr de soi-même, on a comme le sentiment de deux existences, l'une que l'on a .eue, l'autre que l'on a, sans savoir précisément où elles se rejoignent et comment on a passé de l'une dans l'autre ; puis peu à peu l'étonnement cesse, les idées, les instincts d'auparavant disparaissent et cèdent la place à des idées et à des instincts que tout autour de vous vous insinue ; voilà en vous un autre homme que vous n'aviez jamais soupçonné et qui vous inspire une curiosité singulière. Pour la nature humaine, si vivante, par conséquent si avide de changements, c'est un vif plaisir de ne pas se sentir prisonnier dans une forme, d'en essayer de nouvelles ; et la nature française, si humaine celle-là, n'a rien de plus cher que de telles métamorphoses. Quelque part qu'ils aillent, au bout de quelques jours, nos Français sont du pays ; aussi personne ne pénètre plus avant dans le caractère des lieux qu'ils visitent.
Un caractère de la vie rustique est qu'on y est en vie commune avec les animaux. On y a un échantillon de la création. Nous ne connaissons plus cela. Enfermés dans les villes comme nous sommes, nous connaissons de moins en moins cette vie commune.
Chaque maison qui se bâtit, comptez qu'elle sera interdite aux animaux par les concierges impitoyablés : les chiens et les chats sont proscrits ; les oiseaux, encore tolérés, deviennent rares, à mesure que l'espace où nous logeons diminue ; nous en sommes réduits à contempler les allées et venues, le bâillement et l'œil fixe du stupide poisson dans son bocal. Les brames vont bien loin dans leur respect des animaux, et il fallait être saint François d'Assise pour appeler le loup « mon frère ; » mais, sans aller jusque là, et essayer ce dangereux commerce, on ne peut se défendre de voir que les animaux ont de l'instinct, de l'intelligence, du sentiment, qu'ils nous entendent, nous parlent et nous répondent, qu'ils ont donc une certaine parenté avec nous, sans que nous puissions deviner le mystère qui, en leur donnant ce qu'ils ont, leur a imposé la limite fatale. Ce qui est assuré, c'est qu'ils souffrent, et la souffrance excite la pitié. La nécessité, l'habitude nous endurcissent contre elle, mais il a fallu un effort pour la vaincre, et elle revient aisément.
Hasarderons-nous un souvenir qui fera rire les chasseurs? C'est celui d'un ami de notre jeunesse. Chasseur médiocre, réduit aux petits oiseaux qui chantent ou lissent leurs plumes dans les feuilles, les attendant quelquefois avec un livre au pied de l'arbre, lorsqu'ils ne tombaient pas morts, et cela lui est arrivé souvent, il lui fallait les étoufier
de ses mains ; jamais il ne put voir de sang-froid leur épouvante, sentir le frémissement de leurs membres et le battement de leur cœur; ne pouvant pourtant pas emmener quelqu'un pour achever les oiseaux qu'il avait blessés, il renonça de bonne heure à un plaisir qui ne valait pas le mal qu'il faisait à de pauvres créatures. Nous avons vu encore quelqu'un que l'on mettait au défi de tirer une hirondelle ; il tira, elle tomba à ses pieds ; elle n'était pas morte ; il ne pouvait se consoler de l'avoir blessée ; il la baignait dans l'eau fraîche, la déposait dans un nid de mousse, tant il est \Tai qu'il y a en nous un fonds de sympathie pour ces vies innocentes.
Les années ?.e comptent et elles se pèsent. Il y en a de si pesantes qu'elles vous courbent et qu'on ne se relève plus. La vie n'est que d'un instant; mais cet instant suffit à entreprendre des choses étemelles : la vérité, le bien, les affections commencées, qui doivent être continuées. Nous avons tort de lui demander ce qu'elle ne peut pas donner, parce qu'elle ne l'a pas : la durée ; mais pendant qu'on se laisse aller à croire qu'elle durera, on pense, on aime, et c'est tout l'homme. Non, la vie ne nous trompe pas.
Chers absents, dont le souvenir est à la fois notre tourment et notre joie, vous nous voyez sans doute, mais vous voyez plus loin que nous, qui sommes absorbés par l'heure présente ; vous nous voyez sortir de toutes ces épreuves que nous croyons éternelles, entrer dans votre société et dans votre repos ; vous souriez à nos chagrins, comme nous sourions aux grands chagrins des petits enfants ; pour nous, quand nous soufirons, nous sommes contents que vous ne soyez pas là, afin que nos douleurs vous soient épargnées ; mais notre regret se réveille plus amer lorsqu'il nous arrive quelque grand bonheur, parce que nous vous cherchons vainement pour vous le dire et que nous ne pouvons en jouir sans vous.