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La médecine a ses observations, ses remèdes et son langage ; on lui emprunte ces trois choses et on tente de les transporter dans la littérature ; c'est cette tentative que j'essaierai de juger ici. Le sujet, comme je me propose de le traiter, est d'une difficulté extrême. Depuis quelque temps les écrivains ont pris de grandes libertés, et ils ont entraîné les critiques, qui, pour les blâmer, ont été obligés de les citer, et se sont compromis pour les compromettre. Naturellement les critiques ont cité ce qu'ils ont trouvé de plus fort ; ils placent ainsi en évidence ce qui dans les livres disparaissait un peu, et, concentrant en quelques pages tout le mauvais d'une multitude de volumes, ils épargnent au lecteur la peine de l'aller chercher ; ils mériteront encore mieux de la postérité, qui, lorsque les ouvrages aujourd'hui courus seront devenus plus rares, serait embarrassée de les recueillir et
serait privée de dissertations, de peintures, d'expressions du plus haut goût. Dans bien des années d'ici, quand nous serons à notre tour devenus une antiquité, plusieurs des pages multipliées à cette heure dans des éditions sans nombre se perdront, et avec elles les traits hardis qu'elles renferment et qui ne subsisteront plus que dans les témoignages des critiques ; les érudits d'alors béniront ceux qui leur auront conservé CCS merveilles ; appuyés sur ces documents, ils reconstruiront les ouvrages, la littérature, la société d'aujourd'hui et donneront une grande idée de nous à nos arrière-neveux.
Puisque je suis décidé à être discret, je le serai et ne nommerai pas les ouvrages qui ont provoqué mes réflexions, mais ils seront suffisamment désignés par ceci : on les achète, on s'en tait dans les salons, les femmes ne les avouent pas. Singulier phénomène I il s'en est vendu cinquante mille exemplaires, et personne ne les a lus. Si vous les ou\Tez, voici ce que vous trouverez uniformément : l'auteur est un apôtre de la poésie et de la chasteté ; c'est par chasteté qu'il dit les choses toutes crues, et il s'échappe du volume une odeur d'amphithéâtre avec poésie désinfectante. Je n'ai pas encore pu savoir si ce qui fait vendre ces livres ce sont les crudités ou la chasteté et la poésie, et je me plais à croire que ce sont les deux dernières.
Jusqu'ici elles avaient la renommée de rapporter pou ; maintenant elles rapportent beaucoup ; c'est un grand honneur pour notre société qui les encourage ainsi. Tandis qu'une certaine littérature va vers la médecine, une certaine médecine va vers la littérature avec le même succès près du public. On m'a signalé en ce genre un traité d'un médecin contemporain. Ce docteur est le père de dix-huit ouvrages qui s'aident en frères, chacun se proposant d'annoncer tous les autres, et la médecine poussant la parfumerie. Je ne nommerai pas le livre, pour ne pas l'annoncer à mon tour ; qu'il suffise de savoir que, comme il est nouveau, il n'est encore qu'à la dix-neuvième édition. La médecine y est nue, relevée pourtant de philosophie et de poésie : la philosophie revient souvent recommander l'obéissance aux lois de la nature ; la poésie est représentée par des morceaux lyriques sur le bonheur de ceux qui suivent les lois de la nature et par de petits vers badins et sentimentaux. Ce libre échange entre la littérature et la médecine est une bonne fortune : il donne à l'une la science, à l'autre les grâces, pour le profit des deux.
Comme il y a un préjugé qui rapporte à Balzac l'origine de ce que nous avons maintenant, j'ai dû remonter jusque-là, et j'ai relu la Physiologie du mariage. Le fond est l'éternel sujet des contes et des nouvelles, l'ancien combat de ruses entre le
mari et le célibataire, le public étant pour celui qui joue le mieux ; seulement ici, au lieu de récits détachés, on a de la science, la stratégie de la chose. Le livre, très spirituel, ne serait pas immoral s'il y était une seule fois question de moralité. Ce qui ma extrêmement étonné, c'est de voir l'auteur, dans un endroit où un personnage raconte une histoire, s'arrêter et annoncer qu'il supprime certains détails qu'il trouve trop hardis pour son époque. Bonnes gens de 1829 î cette pruderie vous honore : on vous a certainement expurgé les Contes de Perrault. Dirait-on qu'il n'y a que trente ans entre eux et nous? Il est vrai qu'en trente ans bien employés on n'avance pas mal. Dieu merci ! nous en avons lu bien d'autres, nous ne sommes pas si aisément effarouchés, et avec ces scrupules un auteur de notre temps ne ferait guère ses affaires, Balzac n'avait exposé que la physiologie du mariage ; nous, nous avons exposé le mariage physiologique ; il
y a progrès.
Venons aux livres en question. Pour les juger, il y a un principe sûr, qu'il me suffira d'indiquer rapidement. Les objets ne sont rien en eux-mêmes, ils sont tout par la nature de l'émotion qu'ils produisent, et cette émotion est diverse comme les hommes et les sentiments des hommes. Dans un malade le médecin voit la maladie, la sœur de charité un frère souffrant, celui qui aime voit quelqu'un qu'il aime et qu'il faut
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sauver ; un cadavre n'a rien de repoussant pour l'anatomiste qui y voit un sujet d'étude, pour l'artiste qui en admire le repos, pour l'esprit réfléchi qui y voit un mystère, pour l'affection qui persiste à y reconnaître un objet chéri ; le nu, fond nécessaire des arts du dessin, de la sculpture et de la peinture, serait, en photographie, inavouable ; les tableaux hardis de la poésie changent de caractère suivant celui qui les trace et celui qui les regarde : quand l'art est supérieur, le sentiment élevé, l'esprit du lecteur monté assez haut, la jouissance est délicate et le péril nul ; c'est différent si l'art n'est pas assez puissant, ni Id sentiment assez pur, ni l'esprit du lecteur assez préparé. Les peintures de Lucrèce seraient sensuelles ailleurs, chez lui elles sont religieuses ; je plains celui à qui eUes diraient autre chose que l'énergie féconde de la nature et la loi éternelle de la vie. Où Lucrèce est sérieux, l'Arioste joue ; il joue si légèrement, avec tant de mobilité et de grâce, que les plus séduisantes visions ne font aucune atteinte profonde et paraissent et disparaissent dans tout un enchantement. Pour déterminer si l'objet qu'on vous présente est dangereux ou innocent, ne lui demandez donc pas : a qui étes-vous ? » mais « à qui parlez- vous ?» A l'imagination, aux sens, à la raison ou au cœur? Je me rappelle un effet curieux de ces impressions dominantes qui étouffent les autres. Il y a à Rome un couvent de
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Franciscains, dont la terre conserve merveilleusement les corps qu'on lui confie. Dans une espèce de soussol, éclairé par le jour, sont plusieurs salles où l'on voit des religieux exhumés, revêtus de l'habit monastique, le chapelet en main ou leur livre de prières ; à côté d'eux des multitudes d'ossements ingénieusement arrangés en colonnes, en lustres, en corniches, en arabesques, en fleurs, comme dans nos arsenaux les diverses pièces de l'armement. Venus en ce lieu avec les idées de notre pays, nous nous découvrions et parlions bas ; le Franciscain qui nous conduisait, destiné à figurer là un jour, ne nous comprenait pas, car on ne se découvre point et on ne parle point bas devant des objets d'art ; il nous les faisait admirer avec le dilettantisme d'un cicérone dans un musée, et riait avec mépris de visiteurs qui avaient pris la fuite. Nous sommes tous comme lui : une de nos facultés fortement touchée rend les autres sourdes et aveugles ; ainsi il importe de choisir cette faculté.
Appliquez cette règle de critique à nos écrivains du jour. Pour couvrir leurs libertés, ils se réclament de la science. Franchement, ceux qui se contenteront de ce qu'ils en donnent se contenteront de peu, et les anciens de la science rient de ces nouveaux, qui tombent en extase à la porte, puis, après un tour de promenade, s'imaginent qu'ils ont tout vu. Aussi bien nos auteurs sentent secrètement cela, et ils s'envolent
vite vers la poésie. Qu'il y ait parmi eux des poètes, on ne le conteste pas, il y en a de charmants ; mais ils sont poètes quand ils s'oublient, et leur prétention de médecine poétique est une prétention qui demande quelque examen. Nous ne savions pas encore que la science fût si nécessaire à la poésie, nous nous imaginions qu'il y avait des beautés simples dans la nature, et dans l'àme un sentiment simple aussi qui leur répondait ; il paraît que nous nous étions trompés : ces beaux palais de nuages, suspendus en l'air ou reflétés dans l'eau, dans lesquels on voudrait habiter, l'éclat et le parfum des fleurs, les masses des montagnes, les éruptions des volcans, la mer, les orages, miUe autres spectacles, faute de connaissances physiques, ne nous disaient rien ; on attendait la science pour les goûter comme il convient ; il fallait absolument qu'un savant vînt nous dire : « Ces nuages sont de la vapeur et de la pluie ; cet éclat et ce parfum des fleurs, des combinaisons d'atomes ; ces masses dq montagnes, ces laves de feu, des roches de l'échantillon que voici ; la mer, deux gaz liquéfiés ; les orages, l'électricité des laboratoires. » On sent comme toutes ces explications scientifiques élèvent l'imagination. Mais ce n'est rien encore ; voici quelque chose de plus, qu'on ne pourrait croire si on n'en avait été témoin. Il y a dans l'homme un sentiment d'une puissance singulière où
tout son être passe ; ce sentiment ne peut naître sans échauffer, sans illuminer, sans transformer, ne fût-ce qu'un instant, l'être qui le conçoit; chez les uns, c'est un effet durable, la révélation d'eux-mêmes, qui les fait tout ce qu'ils seront ; chez d'autres, un éclair rapide, mais enfin un éclair, la seule flamme qui pût jaillir de créatures fatalement communes; le coup part des profondeurs de la vie physique, mais il répond dans l'âme, il y éveille des voix endormies, le plus grand nombre pour mourir là, quelques-unes pour résonner au dehors et traverser les siècles ; ce sentiment, on l'a nommé : c'est une poésie vivante, c'est l'amour. Il semble qu'ici il n'y avait qu'à recueiDir la poésie toute faite, sans s'ingérer d'en inventer une autre; maison a voulu faire mieux que la nature : à la grande et libre vie de l'âme on a substitué le rhythn^e mécanique des fonctions du corps, de la circulation et de la digestion ; c'est la grande révélation du siècle, la poésie de l'avenir. Après cette découverte, il n'y a plus rien à découvrir et nos savants feront bien de se reposer. De bonne foi, c'est assez comme cela et on ne peut que féliciter ceux qui, après cette belle entreprise, croiraient encore à la médecine poétique ou à la poésie médicale, comme ils voudront. Nos auteurs ont mis dans leurs livres de la science, qu'ils ont prise où ils ont pu, et de la poésie, qu'ils ont prise ailleurs, aux sources
vives OÙ elle se prend ; ils ont mis un peu de la première, de la seconde beaucoup, assez de science pour gâter la poésie, assez de poésie pour gâter la science. On ne réussit pas toujours aussi bien .
Leur autre prétention est la chasteté parfaite de leurs livres, qui n'ont peur ni des détails ni des expressions anatomiques. Ils ne paraissent pas non plus avoir fait peur aux lecteurs ni aux lectrices. Dans une comédie de Molière, un galant invite une belle à venir voir, pour se divertir, la dissection d'une femme, sur quoi il doit raisonner ; Angélique refuse ; elle accepte maintenant. Nous ne nous permettrons pas de dire qu'elle a tort, mais du moins on a eu tort de l'inviter. Comme ceux qui raisonnent sur le sujet en question sont dans toute la naïveté de la science, ils sont très étonnés des réclamations soulevées, et le scandale qu'ils excitent les scandalise à leur tour ; ils s'indignent contre « ces pudibonds, plus chastes que la nature, plus purs apparemment que Dieu. » Mon Dieu ! non ; et c'est justement le contraire. On connaît le proverbe : « Aux saints tout est saint » ; nous ne prétendons pas l'être, et nous parlons timidement comme des pécheurs dans un monde corrompu ; nous sommes après, eux avant la chute. Ce n'est pas pour nous que nous sommes scandalisés, nous ne nous savions pas si tendres que cela ; mais nous souffrons de voir que l'on met dans chaque mai-
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son un livre qui humilie les mères devant leurs fils. La vie privée des écrivains est ce qu'elle peut être ; le Créateur qui a fait les hommes a pétri les uns de glace, les autres de feu ; mais on est toujours maître de ce qu'on écrit, et la société, qui n'a pas d'autre droit sur nous, a au moins le droit d'attendre de nous cette réserve.
Puisque nous parlons médecine entre nous, qu'ils permettent qu'on leur dise leur maladie : c'est tout simplement le naturalisme qui nous envahit. Il divinise les forces de la nature et les effets de ces forces. Souvent il se passe de morale, et, quand il la garde. Il l'applique à sa façon : il fait comme les nouvelles religions, qui volontiers enlèvent les dépouilles des anciens dieux et en couvrent les leurs. Ainsi, il y a un mot dont on a depuis quelque temps prodigieusement abusé et qui à la fin agace, c'est le mot « saint.» Connaissez-vous quelqu'un ou quelque chose qui n'ait pas été sanctifié ? Nos pères digéraient et s'égayaient, sans penser qu'en faisant cela ils fissent rien de si grand ; aujourd'hui la joie est sainte, la digestion est sainte. Qu'est-ce qui n'est pas saint? quelle union n'est pas une communion? quel abandon de soimême n'est pas un sacrifice sublime, ou mieux, un sentiment maternel ? Il est entendu que nos passions, nos besoins, nos organes, tout ce qui entré dans notri personne est saint. C'est très bien ; mais- il faut que
les mots aient un peu changé de sens, car celui-là signifiait jusqu'ici la domination sur ces mêmes organes, sur ces mêmes besoins, sur ces mêmes passions, l'effort contre soi-même, l'effort vainqueur ; et pour qu'on applique les mêmes mots à des choses si contraires, il faut absolument qu'il y ait eu une révolution dans les mots ou une révolution dans les choses. Or il me semble qu'il y a encore quelque différence entre celui qui dino bien et celui qui donne son dîner aux pauvres, entre celui qui jouit de tous les plaisirs et celui qui les sacrifie pour servir la vérité ou servir ses semblables; et je ne vois pas que dans ce pays, où il y a eu tant de changements, on ait encore changé cela.
Je ne fais pas de morale, mais je demande que ces auteurs n'en fassent pas. Il y a des détails de notre existence qui se passent derrière la scène ; je demande, par pure convenance, qu'ils les laissent là, qu'ils ne retournent pas cette arrière-scène de la vie et ne la donnent pas pour le spectacle. Il y a des séductions naturelles : qu'elles restent séductions ; il y a des entraînements terribles : que ces entraînements restent entraînements, et qu'on les regarde passer comme on regarde passer la tempête. Il y a dans la mollesse de notre printemps, dans la violence de nos orages d'été une poésie qui nous captive et nous empêche de songer à la vertu ou au vice ; mais,
de grâce, restons-en là ; que des moralistes maladroits ne viennent pas me dire : Cette Françoise de Rimini emportée par le tourbillon, cette ombre de Didon qui se réfugie dans l'épaisseur des bois, cette Phèdre égarée, c'est la vertu ; ils font tomber mon imagination, rompent le charme et réveillent la raison, qui les démentira ; surtout qu'ils ne prennent pas des créatures vulgaires, des liaisons vulgaires, et qu'ils n'y mettent pas la vertu et la poésie, qui n'ont rien à voir là ni partout où l'âme n'est pas.
Ces auteurs nous font, à nous autres critiques, une position désagréable, la situation de gendarmes dans un bal public. Nous représentons la police ; eux, ils représentent la liberté, la joie, la nature : ils n'ont pas mal choisi, mais nous n'acceptons pas le rôle qu'ils nous donnent. Nous sommes simplement de bonnes gens qui avons le goût d'une société polie, où on ne parle pas de tout et où on ne parle de rien que délicatement, où chacun dans son costume, dans son attitude, ses gestes, son langage, se présente honnêtement et où nul ne craint l'offense, une société qui ne gagnerait pas à échanger sa conversation contre les discours entre savants ou les propos entre garçons. La science est une bonne chose, mais l'art est une bonne chose aussi, et le choix que nous faisons tous dans nos pensées, nos sentiments, nos paroles, pour les apporter en commun, est un art re-
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levé, qui laisserait un grand vide s'il se perdait un jour. Cette société n'est pas dans un salon ; elle est partout où on lit et partout où on échange ses impressions sur ce qu'on a pu lire : histoire, philosophie, pièces de théâtre, romans, ouvrages de toute sorte qui courent de main en main. C'est le bon temps pour la société quand on peut, sans craindre de se compromettre, lire tout et parler de tout ; c'est un moment fâcheux quand la conversation suit les audaces du livre ou que personne n'ose parler de ce que out le monde a lu.
Voulez-vous bien connaître la nouvelle école ? demandez-lui quels sont ses secrets pour perfectionner l'humanité, pour guérir ses maladies intellectuelles et morales ; elle se découvre là avec une naïveté incomparable . Elle attend les plus heureux effets du croisement des races. Il est dommage qu'on ne la laisse pas faire : on ne s'unbait plus par un sentiment égoïste, mais pour le perfectionnement futur de la race humaine. Qui aurait le cœur de s'y refuser ? Faute d'avoir été de bonne heure nourri de ces idées, je ne saurais dire la répugnance que m'inspirent les considérations sur les croisements humains, ces préoccupations détaille, de force, de poids et de volume. Je ne méprise aucun de ces avantages et je reconnais volontiers toutes les supériorités ; il est bon que les gens de lettres s'habituent à, ne pas trop présumer d'eux-
mêmes parce qu'ils pensent ou qu'ils écrivent ; aussi bien ils sont très modestes là-dessus quand ils sont malades et donneraient beaucoup de ce mérite pour avoir un peu de l'autre ; mais enfin, si modeste qu'on soit, on a l'honneur d'être un homme, et il est dur de voir traiter l'homme comme les animaux qui figurent aux expositions. S'il y a eu (je suis content que ce ne fut pas en France) un concours d'enfants à la mamelle, cela était encore supportable : l'enfant, chez qui l'homme n'est pas encore né, n'a rien de mieux à faire que de croître ; toutefois j'ose espérer que les lauréats ne vivront pas sur ce succès et ambitionneront plus tard d'autres couronnes. Pour être juste envers les partisans des croisements humains, il faut ajouter qu'ils ne se préoccupent pas uniquement du perfectionnement physique et qu'ils songent aussi aux qualités de l'esprit et du cœur. La méthode est bonne à tout, il ne s'agit que de bien l'appliquer. ïin unissant avec habileté des gens intelligents, on pourrait à peu près, au bout de quelques générations, garantir un génie ; et si on trouvait une famille remarquable par la délicatesse des sentiments, en unissant constamment les personnes qui la composent entre plus proches et semblables, on finirait par obtenii* un individu prodigieusement délicat.
En attendant que l'espèce s'améliore ainsi, il faut subvenir aux maux particuliers. Que faire à la femme
quand elle a commis la faute la plus grave ? Comment la punir, la guérir et la réhabiliter? L'auteur d'un livre célèbre a inventé un châtiment hygiénique, « le châtiment de l'enfance (nullement nuisible, ordonné même comme stimulant dans les bains russes), pour lui faire croire qu'elle expie. » Avec ce remède, il n'y a plus rien d'irréparable ; pourtant il vaudrait peutêtre mieux encore prévenir que punir. On y a songé, vous le pensez bien. Le moyen préventif infaillible, ce sont les voyages. On dit aux maris : votre femme s'éprend-elle d'un homme blond, faites-la voyager dans le Nord, où elle verra beaucoup d'hommes blonds ; s'éprend-elle d'un homme brun, faites-la voyager dans le Midi, où elle verra beaucoup d'hommes bruns ; dès que l'objet aimé ne sera plus un objet unique, elle se désenchantera et se guérira. C'est, comme on le voit, la guérison par les semblables, l'homœopathie. Les lecteurs n'ont pas dû oublier ce chapitre curieux d'un livre où il y en a tant de curieux. Il nous semble maintenant que si les jeunes femmes ne visitent pas le Nord et le Midi, ce sera leur faute, et que s'il y a du mal de commis, les maris n'auront à s'en prendre qu'à eux-mêmes ; il est si facile de voyager ! Est-ce payer la sécurité conjugale que la payer du prix actuel d'un voyage et quelquefois du prix d'un train de plaisir ? Quoique je sois peu do mon temps, je l'admire beaucoup : il est
particulièrement ingénieux et résout d'emblée des difficultés qui avaient arrêté l'esprit plus lent de nos pères. Aurait-on deviné qu'il trouverait un moyen si simple de maintenir l'ordre dans les ménages ? On ne sait ici ce qui étonne le plus, de l'industrie qui a créé les chemins de fer ou de la morale qui les fait servir à cet usage. Je sais bien que quelques personnes réclament encore et disent que, si peu que coûtent les voyages, ils coûtent pourtant un peu et ne sont pas pour les pauvres qui sont la grande majorité du genre humain. Qu'y faire? Si les pauvres n'ont pas, pour éviter le mal, les facilités modernes, après tout il leur reste la vertu. Ils ont quelquefois de ces fortunes. Il y a, à Gênes, hors de la ville, un cimetière do grande mine : c'est, autour d'un préau, un vaste bâtiment carré, à plusieurs étages, avec des portiques et de larges escaliers. A chaque étage, sous les portiques, le long des escaliers, sont plusieurs rangs de compartiments de la largeur de six pieds, formés d'une plaque de marbre, avec des inscriptions à l'italienne, témoignant à profusion les vertus du mort et la douleur des vivants ; c'est en effet là, dans ces murs, que dort la classe aisée de Gênes. La piété qui va chercher les siens dans ces docks de la mort les reconnaît tantôt à hauteur d'appui, tantôt à vingt pieds de haut, étiquetés sous un numéro d'ordre; tandis que les anciens heureux du monde gèlent dans
leur mur de marbre, les pauvres, dans le préau, sous la petite croix de bois, ont la terre, Thorbe, les fleurs et le soleil.
L'introduction de la médecine dans la littérature date déjà de quelques années : on nous a montré depuis quelque temps plusieurs femmes maintenues dans le devoir par une maladie de cœur. La médecine a ainsi apporté au roman ce qu'il recherche toujours, des moyens nouveaux d'intérot ; et il est certain qu'à ce point de vue l'invention était bonne : la conscience, qu*on mettait en œuvre autrefois pour réfréner les passions, est ce vieux tyran de tragédie qui s'oppose au bonheur des jeunes gens aimables; elle a fait son temps ; l'anévrismc la remplace avec avantage. C'est un tyran comme l'autre, mais un tyran tout neuf et si intraitable qu'on se sent tout heureux de n'avoir afiaire qu'à la conscience. Du roman la médecine s'est étendue ailleurs ; à cette heure elle est maîtresse partout ; puisque sa venue contente les auteurs et les lecteurs, il est sans importance qu'elle déplaise à un ou deux critiques : on ne peut pas se priver des ressources qu'elle apporte de peur de blesser quelques esprits délicats. Après tout, je ne vois pour l'avenir aucun danger sérieux. Il est vrai que l'àme humaine n'est pas en faveur ; il y a par moments do ces courants troublés dans la littérature, mais ils passent ; tout au plus pourrait-an craindre pour l'amour, ([ui
est le sujet de si étranges expériences ; mais il est né robuste : il a résisté aux romances, il résistera bien à la médecine.
La médecine et la littérature, en s'associant, nous devaient une théorie de la femme ; elles nous l'ont donnée. Chacune a apporté sa définition : la médecine a dit : « la femme est une enfant et une malade ; » la littérature a dit : « la femme est une religion et une harmonie ; » et ces deux définitions sont chargées de vivre ensemble comme elles pourront. Vraiment, c'est la placer bien haut ou bien bas, et les femmes de nos jours doivent être fort embarrassées de savoir ce qu'elles sont ; mais il se peut qu'elles n'aient ni l'une ni l'autre opinion et se réservent, à l'occasion, les bénéfices des deux. Ce qu'elles pensent d'elles-mêmes. Dieu et elles le savent et nul autre après ; ce leur doit être une agréable récréation d*é coûter ce qu'on dit d'elles à l'étranger; à la lecture de certains li\Tes, sur lesquels nous dissertons gravement, je crois voir sourire le mystérieux visage que Léonard a fait impénétrable. Nous sommes, les femmes et nous, comme deux nations qui vivent ensemble, chacune ayant ses idées, ses sentiments, ses mœurs, ses lois et ses dieux. De ces deux nations, celle qui se livre davantage est naturellement celle qui possède la puissance extérieure et se croit sûre parce qu'elle est forte ; l'autre ne se livre pas. Et ce
n'est point un mot d'ordre, une conspiration, c'est le consentement de l'instinct qui murmure à toutes les oreilles le même langage. Aussi, sur la pensée secrète de cette société, les plus simples du dedans en savent plus que les plus fins du dehors ; la faiblesse, comme toujours, se dérobe : elle fait que la force, ne sachant pas au juste où elle frappe, se brise en portant à faux.
Comme l'idée que l'on se fait ici des femmes est composée de deux idées contradictoires bizarrement assorties, un enfant et une religion, le personnage que l'homme fait devant elles est composé de deux personnages, aussi bizarrement assortis, un dévot et un maître d'école. Je parlerai peu du dévot et de son encens : on dit que tout encens a bonne odeur pour le Dieu qui le reçoit ; mais j'admire comme ces adorateurs connaissent bien le cœur humain : ils professent que la femme est une religion et ils lui ôtent le mystère. Quant au maître d'école, il me déplaît singulièrement et je demande la permission de dire ce que j'en pense. Et d'abord je rapporterai l'invention à qui de droit. Balzac ne l'avait pas soupçonnée, lui qui a écrit cette page étincelante : « Qui peut gouverner une femme peut gouverner une nation. » Il existe en effet beaucoup d'analogie entre ces deux gouvernements. La politique des maris ne doit-elle pas être à peu près celle des rois? Ne les voyons-nous pas tà-
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chant d'amuser le peuple pour lui dérober la liberté; lui jetant des comestibles à la tête pendant une journée, pour lui fah^e oublier la misère d'un an ; lui prêchant de ne pas voler tandis qu'on le dépouille ; et lui disant : a II me semble que si j'étais peuple je serais vertueux ! » C'est, comme on voit, de la haute politique. Celle-ci, pas plus que l'autre, ne prévoit et n'empêche que les gouvernés ne se passent quelquelois la fantaisie d'une révolution ; mais au moins on traite de puissance à puissance, et c'est un grand jeu. Nos auteurs substituent à la politique la pédagogie ; au lieu d'un roi et d'un peuple, nous n'avons plus qu'un précepteur et une écolière.
Maintenant que le droit de l'inventeur est réservé, prenons la question de haut ; mettons en face les deux systèmes de l'éducation de la femme par l'homme et de l'éducation de l'homme par la femme, et osons nous prononcer. On conçoit que les écrivains, selon le parti auquel ils appartiennent, tâchent de faire dominer l'un ou l'autre système ; les premiers sont jjlus particulièrement les libres penseurs ; les seconds les écrivains religieux. Voici, par exemple, un directeur qui écrit, peut-être le surlendemain des noces, à une jeune femme dont le mari ne pratique pas : « Attaquez-le ; » au même moment, un directeur d'hommes, il y en a, avertit le mari d'observer ces premiers temps, pour se préserver de l'influence de
sa femme et essayer la sienne ; il lui écrit : « Subjuguez-la » On n'a pas réfléchi que, s'ils attaquent tous les deux à la fois, ils pourront bien éclater de rire, et que ce qui est préférable à ces surprises, c'est la séduction de l'exemple de toute la vie. De quelque façon que le combat s'engage, nous croyons qu'il y a infiniment plus de chances d'un côté que de l'autre, du côté où on désire et où on veut avec persévérance. L'homme n'a pas l'ambition de propagande : il croit à peu de chose et il y croit peu ; sans partager les idées de la femme, il a pour ces idées une certaine condescendance et trouve qu'elles lui vont bien ; il y voit aussi une garantie pour lui-même. Au contraire, la femme croit fermement et veut répandre sa foi ; puis, quand elle aime, elle désire ardemment s'unir avec celui qu'elle aime, s'unir avec lui par l'esprit comme par le cœur, par l'ùme tout entière et à jamais ; elle sent de plus que la foi chrétienne adoucit l'homme, l'apprivoise aux sentiments délicats et protège sa propre faiblesse.
Oserai-je tout dire et scandaliser quelques personnes ? Dans cette alternative du mari transformant la femme ou de la femme transformant le mari, c'est le premier parti qui m'est le plus insupportable. Créer sa femme, quelle idée ! car on veut la créer à sa ressemblance. J'admets qu'un mari en vienne à bout : si sa femme est une cire .molle, il en fera une poupée ;
si elle a de la force, il en fera un homme, et je ne vois pas ce qu'il aura gagné. Ici, comme en bien des choses, au lieu d'une unité artificielle, l'harmonie naturelle vaut mieux : elle prend des natures dissemblables, et, les laissant dissemblables, elle les tempère l'une par l'autre pour les concilier. L'homme et la femme s'attirent par des qualités différentes ; tant que chacun reste soi l'attrait subsiste : la femme reconnaît dans l'homme la raison plus forte, l'homme est séduit par l'imagination et le sentiment ; et les deux natures ne restent pas en présence à s'admirer, elles empruntent l'une à l'autre, il entre plus de raison dans l'imagination et de sentiment dans la raison, comme il faut que cela soit pour marcher ensemble. Mais les systématiques ne sauraient se contenter de si peu ; ils refont la création à neuf, et sont tout fiers d'avoir composé des êtres auxquels le bon Dieu n'avait pas songé. Ces habiles gens ne voient pas que dans leur système on se double, on ne s'unit pas ; et vraiment ils ont tort de se donner tant de peine : la nature fait toute seule et fait bien ce qu'avec tout leur art ils ne feront point ; il y a longtemps que les contraires existent dans le monde, et que par leur opposition ils en font la vie ; s'il avait été permis aux humains d'arranger les choses, il y a longtemps que le monde serait mort. Entre les deux théories opposées qui font créer l'homme par la
femme ou la femme par l'homme, je choisis donc la nature; et s'il fallait choisir entre les deux, je préférerais infiniment la première. Quel triste ouvrage entreprend ce pauvre homme qui se marie pour faire le maître d'école et joue gravement au précepteur, sôvre méthodiquement cette àme de tant de richesses de toutes sortes, en ôte l'inutile, le malheureux ! en ôte l'imprévu, l'imprudent qu'il est ! ôte à l'instinct son ignorance, sa spontanéité, et, s'il n'est pas un sot, se prépare une éternelle fatigue quand il aura à contempler éternellement sa propre image. Et je dis trop sa propre image ; ce qui va bien à l'homme va mal à la femme : une femme créée par un homme ne sera jamais qu'un homme contrefait. Si ces théoriciens devaient faire fortune, je demanderais pour les femmes des privilèges inusités : je demanderais qu'il leur fut permis d'être excessives dans leurs sentiments, incalculables dans leurs fantaisies, môme, je ne recule devant rien, un peu déraisonnables pour nous désennuyer de notre propre perfection .
Je n'imagine pas que, si l'influence était exercée par la femme, il n'y eût jamais rien à craindre ; mais une femme qui le sera véritablement, avertie par son instinct, bien loin d'amoindrir celui qu'elle aime, l'encouragera elle-môme aux œuvres viriles, l'enverra elle-même aux combats, combats de toutes sortes où il doit grandir. Telle a été autrefois la chevalerie, et
cette chevalerie, qui n'est plus une institution, n'est pas éteinte, elle existe, elle existe partout où il y a une âme qui, possédée du désir d'ennoblir l'objet de son amour, puise dans cet amour la force contre ellemême et pousse l'homme aux fortes actions qui veulent l'absence, la privation, le travail et le sang; elle est dans la compagne de l'homme d'études, qui préfère aux plaisirs du monde la renommée de son mari ; elle est dans la compagne de l'ouvrier, du commerçant, de l'industriel, celle qui ne lui demande pas la fortune, mais un nom sans tache pour ses enfants ; elle était hier dans nos femmes françaises, qui se séparaient bravement de leurs maris et de leurs fils et comprimaient leurs cœurs ; elle était dans les nobles femmes de Milan, qui envoyaient la jeunesse du pays à l'insurrection pour la patrie ; elle est en tout pays dans la femme qui, au lieu d'assouplir les siens au despotisme, embrasse avec eux la disgrâce et l'exil. Enfin, si les hommes venaient, par malheur, à oublier les grands intérêts qui ont été remis à leurs mains, s'ils ne savaient plus se sacrifier pour les défendre et rapportaient aux femmes des cœurs vides de généreuses passions, j'ose croire qu'elles refuseraient ce présent, qu'elles rapprendraient à ceux qui les auraient désappris, l'honneur, l'indépendance, la liberté et leurs mâles ouvrages.
Je n'ai pas le bonheur de trouver dans nos nou-
RWvalM
Teaux auteurs beaucoup d'idées qui me conviennent, et je reconnais de plus en plus que je n'étais pas né pour goûter la littérature médicale ; ils ont du reste contre eux quelque chose de plus fort que des dégoûts particuliers, j'entends la natui*e humaine, contre laquelle personne ne peut rien. Raisonnons un peu. Si devant eux on écorchait un corps et que l'on dît : « Voilà l'homme. — Je vous demande pardon, répondraient-ils sans doute avec tout le monde ; ce n'est pas l'homme cela, c'est un écorché.)^ Et en effet, lorsque l'ouvrier du corps humain eut fabriqué les os, les muscles, les tendons, les vaisseaux, les. nerfs et le sang, il étendit la peau dessus ; il cacha sa science, mais son art éclata dans ce voile léger et flexible qui, couvrant les brusques saillies des organes, les taisant sentir au lieu de les montrer à cru, en harmonise les lignes, et par les mille nuances qui s'y succèdent reflète tous les accidents de l'intérieur, tableau magique qui se défait et se refeit sans cesse au gré d'un souffle ; il n'y a pas de corps humain là où cela n'est pas, là où n'est pas en même temps la forme, la ligne, l'harmonie, la beauté, en un mot. Us commettent la même erreur, ceux qui, découvrant en nous un fonds de besoins physiques, l'étaient et disent : « Voilà l'homme. » Non, ce n'est pas l'homme, car on ne voit pas ici une certaine noblesse, le signe de la race, qui la met à part. Les besoins sont les racines solides que
la nature a jetées dans le sol ; l'homme est là, mais caché, en germe ; il taut qu'il en sorte, et c'est la nature encore qui l'en fera sortir. De la faim naît le repas, commerce d'esprit, de gaîté et d'amitié ; d'un instinct physique naît l'amour, et avec l'amour un monde de joies et de douleurs, de douceurs et d'amertumes, d'enchantements et de tourments , que la poésie s'efforce do dire et ne dira jamais ; avec l'amour naît la famille, source des grands dévouements. Ainsi nos pensées plongent dans le sang et dans la boue, mais elles fleurissent dans l'air. C'est la beauté essentielle de l'àme, sa forme pour ainsi dire, ce qu'elle ne peut perdre sans perdre le nom d'âme, du moins d'âme humaine, et sans retomber dans l'animal, dont il n'est pas question ici.
Ce mouvement de tout notre être, mouvement en haut vers la perfection, est tellement inné qu'il n'y a pas un seul de nous qui ne le sente, qui ne le suive, et qui ne se tourmente pour être, paraître, se croire plus qu'il n'est, pour s'élever en réalité ou en idée au-dessus de lui-même et échapper au sentiment de son infirmité naturelle. Mettez ensemble toutes les perfections humaines: perfections physiques, beauté, force, élégance, dignité ou grâce, perfections morales, génie, talent, savoir, esprit, vertu, courage, passion, bonté; perfections sociales, noblesse, pouvoir, savoirvivre, autorité, grandeur d'âme; mettez, dis-je.
toutes ces perfections ensemble, et vous aurez une idée approchante de ce que la plupart des gens croient posséder. Us ne se trompent qu'en ce qu'ils croient posséder ces choses ; du reste, ils ont raison de les regarder comme estimables, de penser qu'on est quelque chose de plus lorsqu'on les a que lorsqu'on ne les a pas ; ils montrent ainsi la nature de la raison, qui ne parvient pas à estimer ce qu'elle veut, est forcée d'approuver certaines qualités, de les donner ou de les refuser à quelqu'un pour lui donner ou lui refuser son éloge. Il s'agit donc d'avoir ces qualités, ou, ce qui est plus commode, de paraître les avoir. Aussi voyez comme les pauvres humains se travaillent pour arriver à cette apparence, qui les trompe eux-mêmes. Lisez les auteurs de Mémoires ; la plupart du temps quelle habileté à mettre leurs défauts dans l'ombre, leurs mérites en évidence, à mettre leurs succès à leur compte, leurs fautes au compte de la fortune ou des hommes I Dans les plus grandes affaires, ils ont toujours tout vu, tout prévu, tout conseillé, elles ont tourné à bien quand on les a écoutés, à mal quand on s'est obstiné à ne pas les entendre ; il ne tient qu'à nous de croire qu'ils sont le pivot sur lequel le monde roule. Dans les récits d'aventures privées, soit que les personnages portent leur nom ou des noms d'emprunt, avec quelle adresse l'auteur arrange la scène de son, drame I avec quel soin il
distribue les rôles et prend le meilleur ! comme il est bien son propre héros, et que vous serez insensible si vous n'êtes pas touché de tant de vertu, de tant d'amour si mal récompensés ! Observez les hommes dans la société : n'est-ce pas en général la même préoccupation de son personnage, le désir de se recommander par de certains dehors et de se faire valoir par les louanges que l'on fait de soi et les critiques que l'on fait des autres? Devant le public, dans les livres et dans la société, l'homme ne se montre donc pas ce qu'il est ; dans la vie privée, dès que le roman y entre, c'est pis encore. Lorsqu'un hasard, . une indiscrétion ou un procès met sous nos yeux des correspondances d'amour, celles surtout d'un monde où on n'est pas habitué à écrire, avez-vous remarqué comme les grands sentiments et le beau style s'y déploient, sur quel ton on est de ; irt et d'autre monté, et comme tout cela sent peu de simples mortels? Ce sont pourtant de simples mortels qui ont écrit, et d'ordinaire, quand on a la chance de les voir, il est assez amusant de mettre les lettres à côté de ceux qui les ont composées ; mais souvent ils s'épargnent la peine de composer, et ils prennent des sentiments et du style confectionnés, les uns dans quelque Parfait secrétaire, d'autres dans les romans et les pièces en vogue, j'entends les romans et les pièces où on parle le beau langage, endimanché d'éloquence et de poésie.
ÉTUDES ET PENSÉES. g
i30 DE LA. MÉDECINE EN LITTÉRATURE
Nos Français, qui tous affectionnent ce qui est « bien écrit, » sont admirables en ce genre : chaque amant copie sans rire de lui-même la page convenable à l'état de son cœur, et les deux amants découpent dans le même livre les pages qui se répondent, sans rire l'un do l'autre. Je soupçonne même que plus d'une fois l'amour, au lieu d'inspirer le style, est un prétexte honnête pour placer les phrases que l'on a rencontrées dans un livre ou que l'on sent remuer en soi; que plus d'un, le cœur encore libre, copie à tout hasard les bons endroits, ou se met en verve pour composer des morceaux pareils et cherche ensuite un objet aimé à qui il les débite, car on ne peut pas garder pour soi de si belles choses. Cet objet lui est un public, peu nombreux sans doute, mais un public à lui, devant qui il a le droit de révéler ce qu'il y a en lui de passion, de talent et d'esprit, de jouer le personnage imaginaire qu'il a conçu, et qu'il ira jouer ailleurs si l'intérêt languit. Les romanciers et les auteurs dramatiques rendent beaucoup de services : le moindre est de nous amuser, le plus grand, c'est de prêter leur éloquence à tant d'excellentes gens qui sans eux seraient réduits à s'aimer tout bonnement et à se le dire do même ; c'est de fournir un rôle et un costume à cette multitude de créatures qui n'attendaient qu'eux pour être des héros.
Mais laissons ces ambitions plaisantes et venons au
DE Ul médecine en LITTÉRATURE
sérieux. Chacun de nous porte en lui-même un homr me idéal qu'il s'efforce d'imiter. Comme les acteurs, quand ils jouent un personnage, se le représentent en idée, règlent sur cette vue leur voix, leurs gestes, leurs mouvements, entrent dans ses sentiments et pour ainsi dire dans son âme, ainsi nous tous, sur la scène du monde, quel que soit notre rôle, rois ou vulgaire, héros ou figurants, nous jouons un personnage, qui est l'homme, et nous ne le jouons pas sans l'avoir conçu intérieurement comme un modèle qu'il nous reste à copier. Le modèle est différent pour les différents individus : selon que l'on est plus ou moins bien né, on l'imagine plus ou moins beau ; on l'imagine aussi sous des traits divers, selon les temps, les pays, les emplois, et ce que l'on prend pour l'idéal n'est souvent que le type imparfait d'un peuple, ou d'une époque, ou d'une profession, l'exagération à la fois de ses qualités et de ses défauts ; mais quelques-uns, favorisés du ciel, ont l'heureux don de concevoir l'homme pur, l'homme vrai, qui n'a pas nos misères. Voilà la vision qui nous obsède. Elle se tient près du
savant, près de l'artiste, près de l'homme d'Etat dans leurs longues veilles ; le voyageur et le missionnaire la suivent à travers les terres, à travers les mers, et nous tous, obscurs ouvriers, elle nous tient debout à la tâche, nous menace ou nous encourage ; rayonnante dans une âme sereine, sombre dans une âme troublée.
elle est toujours là, et, dans les moments où la passion nous emporte, nous la couvrons, nous nous détournons, nous fermons les yeux pour ne pas la voir. Être un homme, nous le voulons, nous le pouvons, nous le sommes rarement ; mais, quand nous le sommes, il y a là un effort qui rachète bien des faiblesses, et un tel contentement que la vie avec ses tristesses infinies ne paraît pas trop chère à ce prix. Otez donc à l'humanité cette vision qui la soutient, ôtez ce grand fantôme, et elle s*abat. Ils font cela, qu'ils le sachent bien, ceux qui, sous prétexte de science, ramènent l'homme aux organes du corps, son existence à l'existence du corps et ne lui donnent une âme qu'autant qu'il en faut pour servir le corps. Qu'ils sachent bien, ces esprits positifs, si amis du réel, que cet homme où ils se complaisent n'existe pas, que cet homme est une pure chimère, que si l'homme réel mange, boit et dort, il rêve aussi, il rôve éveillé, et qu'il poursuit obstinément l'objet de ce rôve depuis l'heure où sa raison s'éveille jusqu'à la mort, à travers les apparences du monde ; que les sociétés révent comme les individus, parce qu'elles sont composées d'êtres qui portent partout leur instinct avec eux, et qu'enfin il est faux et souverainement injuste d'appeler du nom d'homme un dtre qui prend ce nom et peut se passer de grandeur.
Hésumons-nous. L'application de la médecine à la
littérature est une invention de grand succès, mais les moralistes d'une école qui a encore quelques représentants dans le monde ne s'en accommodent point. Ils estiment l'hygiène et la médecine quand elles sont chez elles, où elles sont bien ; ils veulent que l'homme pense, sente, agisse en homme, et que ceux qui le représentent le représentent sous des traits humaias, avec une règle dans la raison et de nobles aspirations au cœur, tombant quelquefois bas, mais tombant de haut quand il tombe.
J'ai parcouru presque entièrement à pied l'admirable Corniche des Alpes maritimes, qui tantôt s'élève au-dessus de la Méditerranée et tantôt s'abaisse jusqu'au bord. Les journées d'hiver où je voyageais étaient de tièdes journées de printemps ; le ciel était d'un bleu pur, que la mer reflétait avec des blancheurs par sillons ; la verdure descendait jusque dans l'eau, dont l'écume légère dessinait les découpures infinies du rivage. Le charme me pénétrait. C'est bien de cette mer que Vénus est née, c'est bien cette mer qui a inspiré l'art des Grecs ; la vie pleine, libre, harmonieuse, avec un mouvement doux, qui l'agite sans la troubler, respire ici, comme elle respire dans les chœurs de Sophocle et dans les corps d'une forme immortelle que la sculpture a créés. C'est ici qu'il faut être quand on est heureux.
L'Océan a le ôux et le reflux : deux fois en vingtquatre heures il monte et il descend; ce rhythme persiste inflexible depuis le commencement des temps ; avant que la vie et le mouvement eussent paru, il divisait les journées vides de la création, et, si la vie et le mouvement disparaissaient, il n'en sentirait rien, et continuerait avec sa précision fatale. Que nous voilà loin de cette heure qui fait notre durée, et que sont auprès de cela les battements de notre sang dans ces artères qui se roidissent et dans ce cœur qui se rompt? Qu'on est accablé par le spectacle de cette force qui ne se fatigue jamais ! Elle a des fureurs qui font trembler les plus fermes courages, et son calme est toujours douteux, parce que, touchant à toutes les extrémités du globe, elle s'ouvre à tous les vents et sent la tempête qui se déchaîne à des milliers de lieues. Cette eau inquiète convient mieux que l'autre aux âmes inquiètes aussi qui se combattent ellesmêmes : elle en a le trouble. Du reste. Océan ou Méditerranée, c'est toujours la mer, c'est-à-dire l'infini.
J'espérais que le livre que je viens de lire * me rendrait cette impression, j'ai été déçu; en relisant et réfléchissant, j'en ai compris la cause. L'œil de M. Michelet est un instrument grossissant, qui amplifie démesurément tout ce qu'il observe, et il observe
1 La Mer, par J. Michelet.
tour à tour toutes les productions de la mer, dont chacune devient à son tour une mer, un monde. Une méduse lui cache l'Océan. Comme il ne peut amplifier que les objets médiocres et ne peut rien pour les plus vastes, son effet est de créer une seule dimension uniforme pour toutes les choses et de détruire les proportions que la nature a mises entre elles ; tout est égal, et comme rien n'est petit, rien non plus n'est grand. On a beau faire, jamais le grossissement ne sera la grandeur. On s'étonne du grossissement sans oublier qu'il est artificiel ; tenant l'objet pour ce qu'il est, on calcule la puissance de l'instrument qui grossit ; mais la grandeur est naturelle, elle est dans les choses, et on sent que c'est elle quand l'âme s'élève en la regardant.
Si au moins chacun des objets qui s'exagèrent ainsi laissait de lui-même une* nette empreinte ! Mais c'est le contraire. A mesure que M. Michelet le contemple, l'objet prend figure, mouvement et sentiment : figure bizarre, mouvement étrange, sentiment maladif; l'objet lui parle et l'attire, et l'observateur tombe en extase ; il tombe en extase devant tout ce qu'il a décrit dans ce volume : devant les fleurs marines, devant les amphibies et les crustacés, et les mollusques, et les polypes, devant les perles, etc. ; ce volume de quatre cents pages est une extase notée, et cette phrase 'convulsive n'est plus une langue, c'est un
LA MER n7
spasme. On pourrait citer cent exemples ; prenons-en un, le récit d'une tempête : « La mer était laide, d'affreuse mine. Rien ne rappelait les vains tableaux des poètes. Seulement, par un contraste étrange, moins je me sentais bien vivant, plus elle, elle avait l'air de vivre. Toutes ces vagues électrisées par un si furieux mouvement avaient pris une animation et comme une âme fantastique. Dans la fureur générale, chacune avait sa fureur. Dans l'uniformité totale (chose vraie, quoique contradictoire), il y avait un diabolique fourmillement. Était-ce la fatigue de mes yeux et de mon cerveau fatigué ? ou bien en était-il ainsi ? Elles me faisaient l'effet d'un épouvantable mobj d'une horrible populace, non d'hommes, mais de chiens aboyants, un million, un milliard de dogues acharnés, ou plutôt fous.... Mais que dis-je? des chiens, des dogues ? ce n'était pas cela encore. C'étaient des apparitions exécrables et innommées, des bêtes sans yeux ni oreilles, n'ayant que des gueules écumantes. Monstres, que voulez-vous donc ? »
Dites si ce n'est pas là ce qu'on nomme hallucination. Cela fait mal. Permis à ceux qui voudront de l'appeler de la poésie ; oh 1 non, c'est la fantasmagorie du cerveau surexcité, du haschich et de l'opium ; il n'y a pas là un grain de la poésie de l'âme, qui est la vraie. Voilà un homme d'une forte imagination devant une tempête ; son imagination ne lui découvre pas la
beauté de la nature, elle la lui dérobe, elle interpose entre ce spectacle et lui une scène fantastique, un rêve de la flôvre; ces aboiements de dogues l'empêchent d'entendre la voix de l'Océan.
Et quel coure cette imagination se donne à propos des choses les plus simples ! Quels mystères il y entend I Par un effet de sa galanterie ordinaire, il met les femmes de moitié dans ses découvertes, ou plutôt il se borne, araure-t-il, à traduire leur pensée. Savezvous pourquoi la femme aime le corail ? Ce n'est pas à cause de oe que vous pourriez croire : elle a, par un sens supérieur, contre toutes les dénégations des hommes, senti que le corail est vivant, que c'est le fer qui fait le rouge du corail, comme il fait le rose do ses lèvres et de sa joue. Aussi la sympathie se déclare : « Dès que je l'ai dix minutes, dit une femme, c'est ma chair et c'est moi-même, et je ne m'en distingue plus. »
J'espère bien, pour l'honneur de notre pays, que c'est une femme française qui a dit cela. M. Michelet regarde, pour la perception de certains rapports délicats, les femmes du Nord et de l'Orient tîomme supérieures aux nôtres. Celles-là ne portent que des perles et ne les quittent ni jour ni nuit ; nos Françaises n'ont pas deviné que la perie « s'imprègne du plus intime et boit la vie ; » elles n'ont pas deviné non plus que < l'éclair du diamant fait tort à l'éclair
de l'amour; >- même, si on le leur dit, U n'est pas s(lr qu'eUes le comprennent, et je ne saurais tout à fait
les en blâmer.
Il y a, à la pago388, une énigme que je lis et reUs sans y rien entendre. Je comprends qu'il y a une femme, un enfant et un annélide (un ver à sang rouge qui vit dans la mer), je saisis même assez bien rannélide : d'une nuée de filets gris d'argent s'éohappentainq filets colorés de cerise, qui se nouent et se dénouent avec les filets gris d'argent; mais après je suis complètement perdu. Je cite : « Ce n'est rien pour nos sens grossiers; c'est beaucoup pour celle où la vie nerveuse, le fin génie maladif de la femme vibre à toute chose. A ces couleurs rougissantés, pâlissantes tour à tour, elle se sent et se reconnaît ; eUe sent la flamme de la vie qui flamboie, brille et s'éteint. Attendrissante vision 1 « Puis elle est rêveuse» oppressée, sur le point de pleurer ; l'enfant le voit et se tait.- « C'était l'aimable premier jour où, pour lui, elle commença à épeler avec son cœur la langue de la nature. Et cette langue, du premier coup, lui avait adressé des mots d'un mystère si émouvant, que le pauvre cœur fut atteint. » Hélas ! je ne suis qu'un homme, et je le reconnais, quoiqu'on eût pu me le dire moins rudement, n est dur d'être condamné par l'injustice de la nature à ne jamais comprendre teutes les belles choses qui doivent être
cachées là ; l'innocent animal qui est ici en scène ne serait pas plus ébahi que je le suis, si on lui racontait les ravages qu'il a faits dans l'âme de cette femme. Il doit y avoir dans cette affaire un de ces phénomènes de seconde vue inaccessibles aux esprits communs qui n'ont que la première.
Avec cette disposition d'esprit, on comprend que M. Michelet est, quand il écrit, par delà les règles ordinaires. Il serait injuste de juger par ces règles ses plaisanteries sur les atomes, et le crustacé qui rit, et la nature, qui, un matin, se frappe le front et dit : a J'ai fait un coup de tête. » On ne devra pas songer que tous ces jolis mots viennent à propos de l'Océan.
Tandis que le goût s'altère, la délicatesse même des sentiments devient problématique. J'ignore comment les femmes prendront le livre de M. Michelet. A force de les voir partout (je n'ose pas citer les preuves ; enfin partout), il les voit où elles ne choisiraient pas d'être vues, par exemple dans la femelle d'une espèce de phoque. En décrivant cet animal, il a si bien mêlé les deux formes, qu'on ne sait plus au juste où la femme commence et où le phoque finit.
Enfin il y a tels passages du nouveau livre où l'écrivain n'a pas réfléchi que des femmes un peu jalouses d'être respectées pourraient le rencontrer sous la main. Qu'il j prenne garde, il est en train de
changer de public. On n'est plus au premier moment de la nouveauté, on a vu ce qu'il y a au fond, sous le vernis sentimental qui avait trompé d'abord les lecteurs et peut-être l'avait trompé lui-même. Il va jusqu'à un public qu'il n'avait pas ambitionné. La passion d'un jour éprouve le besoin de se faire illusion à elle-même, de relever le désir* par quelque chose comme la poésie. Dans un certain monde de Paris, où tous les sentiments ont leur programme officiel, il y avait pour les amants poétiques un pèlerinage de rigueur à la tombe d'Abailard et d'Héloïse, qui méritaient mieux que cet hommago; ils déposaient sur cette tombe une couronne d'immortelles ; aujourd'hui ils achètent un volume de M. Michelet et le lisent ensemble. J'imagine que, comme dans le Cantique des Cantiques, à la fin de chaque chapitre la bergère s'évanouit.
Pour nous résumer, il n'y a dans ce livre qu'une seule image ; il n*y a aussi qu'une seule idée, idée fixe que vous savez ; ce sont, du commencement à la fin, des variations sur l'amour. Il n'y a encore que cinq volumes de ces variations ; il y en aura d'autres, soyez-en sûrs ; vous n'y échapperez point. Ah ! qui nous délivrera des variations et nous rendra le thème simple et charmant? Je l'ai entendu près de la Mare au Diable; c'était lui que murmuraient des enfants dans les pamplemousses et qui a éveillé le cœur de l'homme et
de la femme aux premiers jours du monde naissant. On éprouve une véritable peine à mesurer la chute de plus en plus profonde d'un écrivain qui avait tant de qualités aimables et qui périt par le seul excès de ces qualités. M. Michelet est né avec une imagination et un sentiment exquis, auxquels il doit les meilleures parties de son talent d'historien ; U leur a dû de voir revivre devant ses yeux, et de faire revivre devant les yeux des autres, des temps, des générations depuis longtemps disparus ; il a justifié le nom qu'il donne à l'histoire : « résurrection ; » on avait remarqué que, même dans ses moments les meilleurs, cette imagination tendait à tourner en hallucination, à substituer ses spectacles aux spectacles réels ; que ce sentiment tendait à tourner en somnambulisme plus ou moins lucide ; il y avait déjà en lui le voyant, qui tantôt pénètre la réalité cachée, tantôt donne dans les chimères. L'auteur a porté ces tendances, dans le genre d'études qu'il a abordées dans ces derniers temps ; mais, s'U les a d'abord contenues, il s'y est ensuite abandonné, et maintenant U n'en est plus le maître ; le livre de la Mer en porte un irrécusable témoignage. J'excepte, il le faut toujours avec M. Michelet, des détails heureux, comme dans la description de l'oursin et ailleurs, et des pages comme celle-ci sur les phares : « Pour le marin qui se dirige d'après les constellations, ce fut comme un ciel de plus que la civi-
if
lisation fit descendre. Elle créa à la fois planètes, étoiles fixes et satellites ; mit dans ces astres inventés les nuances et les caractères différents de ceux de làhaut. Elle varia la couleur, la durée, l'intensité de leur scintillation. Aux uns elle donna la lumière tranquille, qui suffit aux nuits sereines ; aux autres une lumière mobile, tournante, un regard de feu qui perce aux quatre coins de l'horizon. Ceux-ci, comme les mystérieux animaux qui illuminent les mers, ont la palpitation vivante d'une flamme qui flambloie et jaillit et qui se meurt. Dans les sombres nuits de tempêtes ils s'émeuvent, semblent prendre part aux convulsions de l'Océan, et, sans s'étonner, ils rendent feu pour feu aux éclairs du ciel. »
Comme on regrette que M. Michelet ne soit pas resté dans cette mesure ! Il n'aurait pas repoussé des lecteurs estimables qui venaient à lui, et ce journal n'aurait pas été forcé, à plusieurs reprises*, de lui adresser de sévères reproches.
Je voudrais avoir fini avec les critiques que son livre me suggère ; mais il faut absolument poursuivre. J'aborde la partie que l'auteur regarde comme la partie pratique. Notre auteur a une grande idée de la vertu des bains de mer : il prophétise la renaissance de la beauté, la renaissance du cœur et de la
» Voyez les articles de MM. Cuvillier-Fleury, John Lemoinne et Prevost-Paradol.
fraternité, et le renouvellement de la vie des nations; c'est fort beau : ici, comme toujours, le salut du genre humain viendra d'où on ne l'attendait guère. En général, les voyants donnent peu de preuves ; aussi, dans cette fin de volume, n'en trouve-t-on pas assez : il y en a pourtant. Pour ne parler que de la renaissance de la santé, qui est plus humble, pourquoi l'eau ne serait-elle pas notre salut? M. Michelet trouve cela tout naturel, puisque, selon Berzélius, notre corps n'est qu'eau (« aux quatre cinquièmes »). Pourquoi la femme particulièrement ne serait-elle pas relevée par les bains de mer, puisque, selon M. Michelet, « la mer est une femme » ? Et si on trouvait qu'il n*est pas bon que la mer soit une femme, il resterait, comme le dit maintes fois l'auteur, que l'Océan est un homme. Ainsi l'on se retrouverait toujours.
M. Michelet voudrait voir un hospice au bord de la mer pour les enfants malingres ; c'est le vœu d'un bon cœur, auquel nous nous associons volontiers. Encore est-il à propos de savoir par qui cet hospice sera créé. L'auteur a trouvé la fondatrice : ce sera une femme
qui aura retrouvé là la santé. C'est bien encore ; mais ce qu'il ajoute laisse des inquiétudes. Il a arrangé une petite scène. Une femme qui méprise les cachemires de rinde, sous prétexte qu'ils sont faits sur des dessins de Londres, et les diamants, sous prétexte que M. Berthelot en fera tout à l'heure tant qu'on voudra.
cette femme, qui est jeune et belle, veut tout simplement une maison pour cinquante enfants, meublée sans luxe ; elle ne demande pas ce présent, elle l'impose, car « la femme est une royauté ; » elle l'impose à un homme qui la prie, dans un de ces moments où l'on veut absolument donner. Tout cela n'est pas trèsrassurant. Qui donc cette dame peut-elle être ? Mais il n'y a rien de tel que de l'entendre elle-même : « Si la mer m'a embellie, comme vous me le dites du matin au soir, vous lui devez de donner un souvenir à son rivage. Et si vous m'aimez, je suppose que vous devez être heureux d'être encore ici de moitié, de créer ensemble une chose, de commencer avec moi ce petit nombre d'enlants près de la grande nourrice. Qu'elle garde un gage durable de tendresse et de pur amour ! Qu'elle témoigne, par une œuvre vive, que nous fûmes devant l'infini unis d'une sainte pensée. » C'est bien maintenant : à ce style à double fond de sentimentalité et de sensualité, je vois à qui j'ai affaire ; je crains seulement qu'une fois l'hospice bâti, quand viendra la dédicace, il ne soit assez difficile de trouver un saint. Quoi qu'il en soit, cela ne m'empêche pas de trouver que l'idée de cette maison est bonne ; et si celui qui a promis d'en faire les frais ne tenait pas sa promesse, ce qui arrive quelquefois, il resterait à recommander cette œuvre charitable aux dons modestes des simples mères de famille qui n'ont
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pas de cachemires et de diamants, ou qui n'en ont que le nécessaire, et qui, heureuses de la santé rendue à leurs enfants, désireraient en témoigner à Dieu leur reconnaissance.
Comme il convient que, dans la renaissance de la fraternité, tout le monde ait sa part, notre auteur réclame pour les poissons ; il demande une loi pour interdire la pêche à de certaines époques. Nous serions avec lui s'il réclamait cette loi, comme plusieurs personnes, pour prévenir la destruction du poisson, la dépopulation de nos cours d'eau et la ruine future des pécheurs eux-mêmes, qui gaspillent une fortune déjà très-diminuée ; dans le cas où il recommanderait aux pêcheurs de garder les gros poissons, parce qu'ils sont gros, et de jeter les petits à l'eau, parce qu'ils sont petits, il leur demanderait de faire ce qu'ils font souvent d'eux-mêmes. Mais ce n'est pas cela : il veut qu'on respecte dans toutes les créatures ce que j'appeUerai le droit à l'amour ; il s'écrie dans une invocation pathétique : « Qu'Us meurent après, à la bonne heure ! S'il faut les tuer, tuez-les 1 Mais que d'abord ils aient vécu » . Je ne demande pas mieux ; mais il faut être pratique. M. Michelet a-t-il bien songé à toutes les difficultés de cette loi? Si tous les poissons frayaient à la même époque, rien ne serait plus simple; mais les différentes espèces de poissons ne frayent pas dans la même saison, ni la même espèce ne fraye
dans la même saison quand les lieux, la température diffèrent. Que d'embarras ! Puis, par une fatalité déplorable, il se trouve que les poissons sont en chair excellente avant cette époque, et que beaucoup sont maigres et ne valent rien après. Que de peine on aura à persuader à ceux qui feront la loi, à ceux qui la feront appliquer et à ceux qui ne sont payés ni pour la faire ni pour la faire appliquer, qu'elle est salutaire I Trouverez- vous un homme, je dis même une femme, assez sensible pour se contenter de peau et d'arêtes, et se consoler d'une méchante alose par cette réflexion touchante : « Elle est maigre, mais elle a vécu ! »
Encore si M. Michelet, en nous réduisant sur les poissons, nous donnait licence sur le reste de la création ! Mais il n'écoute rien, il décrète d'un trait de plume la plus grande révolution qui se puisse accomplir dans la cuisine ; tandis que nous choisissons pour notre table volatiles et quadrupèdes au moment qu'ils sont tendres, avant l'âge des passions, il nous réduit tous les jours à la poule au pot, qu'un roi meilleur réservait pour le dimanche, et au coq rôti, avec le refrain mélancolique : « Il est dur, mais il a aimé. »
Par une contradiction frappante (quel homme n'a pas de contradictions?) l'écrivain passe sur la pisciculture et les couveuses artificielles sans en dire un mot On avait droit de s'attendre ici à un blâme énergique qu'on n'a pas trouvé. Un de mes amis, disciple fer-
lis MICHELET
vent do M. Michelet, et qui va publier le mois prochain un beau livre contre la pisciculture, me communique ce fragment où respire un sentiment trèsrespectable. Le style est encore un peu indécis, mais le trait final est pénétrant : « Siècle matérialiste ! industrie barbare ! On prend ces libres enfants des fleuves et de la mer, on ouvre leurs entrailles palpitantes, non de désir, mais de douleur, on en tire les germes de vie, que l'on mêle comme le chimiste môle des gaz ou des sels, et il sortira de ces laboratoires des créatures équivoques, qui ne connaîtront ni père ni mère, ni amour ni enfants ! Il y a plus. Un animal, la poule, nous charmait par le soin de couver ses œufs et par sa passion pour ses petits ; on en a fait une maèhine à pondre, on lui a enlevé ses œufs, on les a entassés dans des fours qu'on a osé appeler couveuses, qui seront pour les petits la famille et la patrie ; enfin la pauvre volatile épuisée, toujours trompée dans son instinct, est sacrifiée : elle a été poule et elle n'a pas été mère ! »
La chasse et la pêche ont des dangers, si l'on peut dire, plus graves : elles ont jeté les oiseaux dans le désordre et démoralisé les poissons. Lisez plutôt : « Ce que les animaux avaient de meilleur, et ce qu'on a presque détruit à force de persécutions, c'était le mariage. Isolés, fugitifs, ils n'ont maintenant que l'amour passager, ils sont tombés à l'état
d'un misérable célibat, qui de plus en plus est stérile. » M. Michelet a écrit cela sans rire. Lui, à la bonne heure ; mais le lecteur? Le lecteur ne rira pas, il ne rit plus, il est grave, il disserte ; nous aurons dans quelque Revue un article substantiel où l'auteur établira par la statistique qu'en dépit des persécutions des hommes, les animaux continuent à se marier comme par le passé; qu'on n'a plus comme autrefois à déplorer le scandale d'oiseaux vivant irrégulièrement et de poissons célibataires ; qu'il n'en est pas dans l'air et dans la mer comme à Paris, où les locataires se marient moins depuis que les propriétaires gagnent davantage, et qu'on n'a pas constaté plus de naissances d'oiseaux illégitimes ou de poissons naturels.
Pour nous, il nous semble que les unions telles quelles de ces animaux ne sont pas encore tout à fait stériles, que les quelques millions d'œufs du saumon, du hareng et de la morue sont une assez jolie famille, et qu'il est heureux que tous les enfants ne viennent pas à bien.
Finissons-en avec ce livre. M. Michelet, préoccupé du progrès social, blâme ceux qui oublient d'y travailler, et il croit qu'il y travaille. Non pas du moins par des publications comme celles qu'il nous donne depuis quelques années, et dont le succès n*est possible qu'en de certains temps créés exprès. Je ne
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yeux ni louer le succès en général ni en médire. J*avoue que je ne le crois pas aussi difficile qu'on l'imagine souvent. Un homme de quelque talent, pourvu qu'il soit bien déterminé, est à peu près sûr d'avoir son quart d'heure en France ; il n'y a de malaisé à obtenir que le quart d'heure qui suit. Cette réflexion ne regarde pas M. Michelet, avec qui notre pays ne compte plus ; toutefois, sur ce que son succès actuel a de légitime et de solide je ne puis m'empêcher d'avoir des doutes, et lui-môme doit en avoir. Il a pris la France dans un moment où, privée de l'action politique, elle retombait dans la vie privée et dans les tentations du loisir ; livrée à des romanciers complaisants, elle avait un peu de honte, un peu de dégoût et sentait le besoin de quelque chose qui honorât ses plaisirs ; M. Michelet lui a apporté la poésie de l'amour. Les oiseaux et les insectes nous ont invités à aimer : voici les poissons qui viennent ; on attend les quadrupèdes. Comment résister ? Et naturellement les animaux nous enseignent ce qu'ils savent, l'amour dont ils nous donnent des leçons est leur amour ou ce que l'on appelle ainsi ; ce ne peut être le nôtre, ce sentiment vaillant qui se nouiTit moins de joies que de sacrifices et nous prépare à lutter contre la mort et contre la vie. C'était pourtant là le sentiment qu'il fallait rapprendre à la France, si elle l'avait oublié ; il fallait l'associer à tout ce qu'il y a de fort dans nos
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cœurs, ressusciter par là les grandes ambitions, au lieu de plonger les Ames dans cette molle et équivoque sentimentalité où elles se détrempent.
M. Michelet est, j'ose le croire, dans l'illusion sur la valeur et la portée de son œuvre actuelle. Il y a entre la vérité et lui le respect dû à sa science, à son caractère, je n'ose plus dire à son âge, le souvenir d'un enseignement justement populaire et d'une histoire de France toute vivante de l'amour du pays, l'indulgence pour les poètes à qui on pardonne beaucoup, la croyance à une certaine naïveté, qui semble seule expliquer des audaces et des étrangetés inconcevables ; j'ajoute, en dernier lieu, le respect dû à sa situation. La disgrâce et l'exil (M. Michelet n'a heureusement que la première), la disgrâce et l'exil sont perfides : ils créent autour d'un homme une illusion qu'il a bien de la peine à percer, illusion formée de l'enthousiasme des amis restés fidèles et des ménagements que s'imposent les indifierents ou les ennemis. Oui, souvent, à tous les autres naaux la disgrâce et l'exil en ajoutent un tatal : ils vous enferment dans un monde artificiel, où vous vous sauvez du monde réel qui vous échappe ; ils vous ôtent la vue nette de ce qui est, la vraie mesure des choses et votre vraie mesure. Eh bien ! plus cette illusion est forte, plus il faut se roidir contre elle, résister de tout son courage et se conserver tel que le veut la cause à laquelle on
a'est donné. Sans doute on n'est pas libre de servir son pays où il plairait de le servir, mais on est toujours libre de fortifier en soi et autour de soi cette raison française, qui est aussi une patrie.
ET
Quand on se demande ce que Rousseau était dans son fond même, on estime qu'à le définir d'un mot, il était un homme de sentiment. La raison analyse l'homme, et, en l'analysant, méconnaît tel ou tel élément réel, en sorte qu'il n'y en a pas un seul qui, à ce procédé, n'ait péri, et l'homme tout entier ; le sentiment résiste, ni analyse ni sophisme ne l'entament ; il jaillit, il sort de tout l'être et du fond de l'être, comme le cri ; il est la nature, il est la vie. Le dix-huitième siècle avait singulièrement abusé de l'analyse ; idées, instincts éternels avaient été mécon-
* Extrait de l'introduction au livre posthume de M. Saint- Marc Girardin intitulé Jean^Jacques Bousteau, sa vie et ses ouvrages, 1875.
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nus, et rhomme, cette grande chose, était réduit à bien peu ; le sentiment le retrouva. L'honneur en revient à J.-J. Rousseau. Contre la corruption sensuelle et la galanterie, qui est l'esprit en amour, il relève la paââion, et contre la passion le devoir ; il apprend aux femmes à être mères ; il rétablit le principe de l'éducation, qui est de faire des hommes ; le principe de la politique, qui fonde la société sur le contrat ; il ranime le sentiment religieux et chrétien ; en dehors de ce monde des salons, subtil, artificiel et blasé, il rencontre le sentiment de la nature, les plaisirs simples, la solitude, la rêverie et la poésie. C'est un trouveur de sources.
Le sentiment est comme la foi. Il ne procède pas par tâtonnements, par à-peu-près, par progrès, ni par défiance, il saisit son objet d'un seul coup. Rousseau est un honmie de foi ; il affirme et n'admet pas que Ton doute de ce qu'il affirme ; lui, il n'est pas un philosophe et il no manque jamais de maltraiter les philosophes ; il croit à la nature comme on croit à l'Ecriture ; il la voit sûrement, il l'interprète infailliblement ; il reçoit directement la lumière, qu'il renvoie sur le genre humain ; il a ses dévots et ses dévotes qu'il traite de haut ; il est intolérant et chasse de la cité quiconque n'adhère pas à sa religion civile.
Dans sa conduite, c'est le sentiment qui le mène.
Aussi nulle suite, nulle tenue, des discordances criantes : il est très haut ou très bas ; l'entre-deux manque, c'est-à-dire la raison. Et ce qui achève de le caractériser, c'est qu'il croit et professe qu'aucun homme n'a été meilleur que lui, car les actes ne sont rien, les sentiments seuls existent, et c'est par là qu'il vaut : il était aimant et bon, il n'a jamais fait méchamment de mal à personne, et il a été enthousiaste de la vertu.
La vie de Rousseau lui a fait grand tort près de la postérité, et c'est justice. Pourtant, pour que la justice soit complète, il faut tenir compte de deux choses : de la disposition maladive qui troubla de bonne heure sa raison, pour la perdre entièrement à la fin, et de cette nature mystique pour qui il n'y a de réel que la vie intérieure. Il mérite d'être jugé à part, celui qui a été à part parmi ses contemporains, celui qui, dans le dix-huitième siècle énervé par l'abus de la société, a porté en lui et rallumé dans les âmes cette flamme de la vie intérieure ; U y a beaucoup à lui pardonner, mais il lui sera en efiet beaucoup pardonné.
Rousseau écrivain a eu grand nombre d'imitateurs, surtout de ses défauts ; on a surtout aperçu chez lui ce qui faisait saillie : la tension, l'effort ; il a donné le ton de la déclamation qui a infesté la fin du dixhuitième siècle. On a pris aussi au Contrat social
l'appareil géométrique, qui fait croire à une science exacte, la logique, et ce quelque chose de roide et d'inflexible, qui donne un air d'infaillibilité. On a reproduit son style travaillé, ou plutôt le travail de son style ; pour la véritable force et la véritable grâce, il était plus difficile de les lui prendre et on les lui a laissées ; c'est seulement dans un âge plus avancé, plus tard, après l'âge de la déclamation, qu'elles ont paru et inspiré des écrivains.
Nos idées, nos sentiments ont leur langue naturelle ; il y a des gens qui pensent dans cette langue et la parlent naïvement : ce sont les maîtres ; pour d'autres, la langue a sa beauté propre, indépendamment des choses exprimées : beauté de la ligne, de la couleur, du mouvement, du son : la pensée ne fait que fournir un prétexte à l'art. Il va sans dire qu'il y a deux sortes d'artistes : ceux qui cherchent et ceux qui trouvent. Rousseau a plus d'un style : il a la pure déclamation, par laquelle il a commencé ; il a le procédé savant, qui sent plus ou moins le procédé ; il a enfin l'art consommé des Confessions, des Lettres à M. de Malesherbes et des Rêveries. Au delà, par delà, est la pure simplicité, celle qui écrit comme la parfaite vertu agit, sans se voir elle-même. Rousseau l'a-t-il atteinte ? Il était trop compliqué pour l'atteindre d'ordinaire, et l'on se méfie justement de ce qui y ressemble ; mais qui sait s'il n'y avait pas aussi
d'heureux instants où, dans la solitude, dans la liberté de ses courses et de ses rêves, oubliant son rôle, et le monde et le bruit, il n'était pas rendu pour un moment à la simplicité de la nature ? Et alors le charme puissant de certaines pages ne ferait que nous communiquer son propre enchantement.
On peut aimer ou ne pas aimer Rousseau, mais il faut compter avec lui quand on écrit notre histoire ; ses idées et son style ont laissé une trace profonde : depuis lui, à travers cette eau claire et un peu froide de la littérature française, il circule un courant plus chaud.
M. Saint-Marc Girardin, on étudiant Rousseau avec la sympathie qu'il ne cache point, a montré jusqu'où pouvaient aller l'intelligence et l'équité de sa critique, car il semblait né pour ne pas entendre l'homme qu'il étudie. Tandis que Rousseau, tout entier au sentiment intérieur, compte les actes pour peu, et que, par amour de l'idéal, il bouleverse le monde, M. Saint-Marc Girardin songe uniquement à asseoir solidement la vie. Il veut la règle : pour la vie privée, la raison dominant le sentiment, cédant à son tour à la foi, qui est un appui moins chancelant ; la chasteté : l'amour associé au devoir dans le mariage et la famille ; pour la vie publique, le devoir encore, recommandé de préférence au droit, sauf le droit sans lequel l'homme même n'est plus : la liberté de l'individu, la
liberté de conscieDce ; comme régime politique, le gouvernement des classes moyennes, qui représentent la raison et la modération. Esprit tout pratique, il ne goûtait point la fantaisie, la poésie pure, la philosophie pure, la spéculation.
C'est sa force et sa faiblesse devant Rousseau. Il est fort sur le terrain de la réalité, de la pratique : ces deux volumes en sont un témoignage éclatant ; mais ce qui est fort dans Rousseaiu, ce que le bon sens ne peut point remplacer et qu'il ne peut pas détruire, c'est la poésie, cette fleur de l'esprit, comme les autres charmante et inutile ; ce sont aussi les hardies anticipations de l'avenir.
Rousseau a eu le don de rêver. Amoureux de la solitude, de l'indépendance, qui n'est que là, il a raconté comment il s'échappait dans la campagne et quelles jouissances il trouvait dans ces courses. Elles y attendent toujours ceux qui savent les y chercher. Le monde pèse sur nous avec ses lois, ses institutions, ses opinions convenues, ses mœurs, ses modes, ses obligations ; il ne nous laisse ni le temps d'être à soi, ni la liberté d'être soi. L'immense majorité des honames n'osent pas lever les yeux contre sa tyrannie ou mettent leur gloire à connmtre et pratiquer ses codes, et ne sour gentqu'à faire ûgure; contents de la société où ils sont, ils s'y adaptent, ils s'y moulent ; ils n'éprouvent pas le besoin de se tourmenter pour savoir ce qu'ils doivent
penser sur quoi que ce soit : ils s'en informent chaque matin ou chaque soir près des gens dont c'est l'affaire. Aussi la société s'en sert et les use si bien qu'il ne reste rien d'eux après leur mort. A l'autre extrémité sont quelques esprits sauvages, qui se refusent à se laisser apprivoiser, malgré les menaces et les caresses; ils prétendent s'appartenir et se dérobent ; ils se font une solitude où ils se retrouvent : tantôt la solitude enfermée, tantôt la solitude errante, celle de Rousseau. On part joyeux d'échapper aux tracas quotidiens. D'abord l'esprit, embarrassé des mille idées incohérentes que les détails de l'existence apportent, ne peut pas se remuer ; mais il rejette l'une puis l'autre le long du chemin, et parvient enfin à se dégager ; le mouvement de la marche le met en mouvement ; il va devant lui, au hasard des impressions que lui apportent les objets : le nuage qui court, l'oiseau qui s'envole d'une branche, la fourmi qui se hâte à travailler, le lézard qui fuit sous les ronces, la fleur qu'il devine à son parfum, le murmure de l'eau, le grondement des grandes vagues, le mugissement du vent, le tourment des arbres sous son effort, le grand silence des champs, le bruissement mystérieux qui sort de la création ; toutes ces impressions qui se succèdent, nous donnant chacune leur atteinte et nous pénétrant de la grande vie de la nature, font évanouir les images du monde que l'on quitte et son artifice ;
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l'ùme se simplifie et construit hardiment un monde où elle pourra subsister telle qu'elle est, libre et heureuse. Oui, elle a alors des ailes ; à ces courses en plein air, en plein ciel, la vie est plus légère, et ce qui naît dans ces moments de grâce a une force et un charme que le reste n'a pas.
Le nom que s'est fait M. Saint-Marc Girardin, il l'a fait par un art contraire : l'art d'observer la réalité et de la circonscrire avec une précision parfaite. Personne n'était moins rêveur : à Paris, qu'il habitait aussi peu que possible, le travail, les affaires, le monde ; à la campagne, de bon matin il était dans sa bibliothèque, préparant ses cours, écrivant ses livres ou ses articles ; il se reposait en parcourant sa propriété, le parc, le potager, l'étable, veillant à ce que tout fût en bon état, donnant ses instructions, jamais las d'être à l'air vif sur ses friches, où il y avait toujours à créer, faisant enlever des cailloux, plantant des arbres, les défendant contre la dent des animaux, observant les essences qui réussissaient le mieux, attentif à celles qui souffraient, renouvelant celles qui étaient mortes, connaissant tous les âges, toutes les histoires, enchanté de son ouvrage. Il aimait la chose rustique, la campagne active.
Il avait proprement l'horreur du vague. Je n'oserais pas dire qu'il ne l'a jamais affectée , quand il condamnait sous ce nom de grandes abstractions qui
n'en sont pas moins des choses vraies, telles que la nature, le peu])le, riiumanité. Je me permettrai de lui chercher querelle là-dessus, comme de son vivant, et c'était un de nos plaisirs.
Ainsi, lisez lapapre où il vante la campagne au détriment de la nature «. Comme il parle avec malveillance de la nature, de sa grandeur abstraite ! Comme il la confond, par un raisonnement douteux, avec la science, l'astronomie et la physique î Comme, au contraire, il parle avec bienveillance de la campagne, de son charme individuel, de ses gracieuses images, de la communication d'émotions touchantes et douces qui s'établit entre elle et nous ! Pour faire de la nature la campagne, il lui donne des (lualités morales, tempérées, des qualités de fiimille. Oui, elle est cela, mais elle est aussi autre chose : elle est l'incomparable artiste i[\n nous charme par sa magie. Elle parle aux sens et à l'âme ; la lumière, la couleur, le son, la forme, le mouvement, sont les mots de cette langue puissante et infiniment variée, qui exprime tous \e^ modes de la vie : la force, la violence, la douceur, la joie, la tristesse, l'effort, la libei-té, la gi\\ce, le désordre, l'harmonie ; tantôt elle admet le commerce familier dont parle M. Saint-Marc Girardin, tantôf elle est hautaine et impraticable, et ce n'est pas
> Tome II, pages 3i3-346.
alors qu'elle nous fait l'impression la moins profonde .
Je me rappelle en ce moment la dernière grande excursion (jue j'ai faite ; mais ce n'était pas la campagne, cela ; c'était bien la nature, certainement. De Ludion, j'étais attiré par la montagne de Vénasque : je me fis porter jusqu'à l'Hospice ; arrivé là, il ne pouvait me convenir de faire la partie de plaisir classique, de déjeuner largement, de monter en nombreuse compagnie, d'avoir de l'esprit ou de jouir de celui des autres ; je partis avec un petit pain, sûr de ne pas manquer d'eau en route. Le ciel se chargeait ; par intervalles le tonnerre grondait ; je me rappelais le début de cet admirable Guillaume Tell de Schiller: « Les hauteurs tonnent, le sentier tremble. » On monte des heures dans le chemin en lacet que les torrents coupent, sans rien apercevoir de tous les côtés que des aiguilles et des tours qui vous enferment dans une prison de pierre ; mais tout à coup une ))rèche s'ouvre, Te ciel s'ouvre aussi, et on voit, comme dans une vision, la Maladetta couverte de neige, qui domine de sa hauteur le troupeau des monts de Catalogne. On ne séjourne (ju'un instant sur ces cimes, et l'orage qui éclata bientôt terrible, m'avertissait de me hâter ; je n'y retournerai probablement jamais, il ne m'en reste que cette pierre d'un brun sombre de fer qui presse le papier où je viens d'é-
crire ; mais le spectacle est encore là et l'émotion toujours vive.
M. Saint-Marc Girardin traite l'humanité comme il a traité la nature : « Je ne crois pas à l'hu- » manité, je ne crois qu'aux hommes, et parmi les » hommes, je n'aime que ceux qui sont des person- » nés. )^ Il traite le peuple de même. Un des hommes les meilleurs de notre pays et de notre temps, M. Edouard Charton, charmé d'être distingué par lui, lui en exprimait un jour sa reconnaissance, et ajoutait comme reproche afl'ectueux : « Mais » combien je suis fâché que vous n'aimiez pas le » peuple ! » II répondit encore qu'il n'aimait pas le peui)Ie en général, pas plus que l'humanité en général, mais les individus, et quand ils sont des personnes. On reconnaît là sa crainte des abstractions, son goût pour les réalités morales, sa haine de la déclamation, à laquelle le peuple et l'humanité ont trop souvent fourni des thèmes. Ces négations étaient pour lui des défenses ; mais il ne songeait pas toujours à se défendre : alors il avait ses chers Grecs, ses chers Arméniens, ses chers Roumains, ses chères provinces et sa chère France, aimant partout la vie, l'intelligence, le sentiment, la liberté, la moralité, tout ce qui fait qu'on est quelqu'un, que l'homme est homme, que ce fût un individu, ou une personne, ou une nation ; et lorsqu'il parlait et écrivait en faveur
de la bourgeoisie, ce n'était pas un individu pour qui il parlait et écrivait, c'était bien une classe, par conséquent une abstraction. Ainsi, (luand il n'était pas sur ses gardes, il échappait heureusement de tous côtés à la règle étroite de n'aimer qu'une personne, avec un nom et un prénom. En ce qui est du peiiple, il était toujours sur ses gardes : la politique quotidienne prenait soin de l'avertir. La vérité est que, même avec le sentiment le plus humain, il n'est pas toujours facile d'être exactement équitable aveccet être multiple qu'on appelle le peuple. Il a de si grandes qualités et de si grands défauts, que, selon l'impression, on est attiré ou repoussé violemment. Mobile, changeant de passions, mais toujours extrême, il ne supporte rien ou il supporte tout ; il a des sommeils et des réveils également redoutables ; parfois il ne se connaît plus, il a des fureurs de désordre et de sang, il semble une force aveugle de la nature ei il fait désespérer de la raison. Malgré tout on s'intéresse à lui, on a pitié de tant d'ignorance et de souffrances, par sa faute ou par celle de sa destinée ; on songe à ce qu'il y a là d'admirables vertus, et d'abord de courage pour lutter contre la vie, pour gagner le pain de chaque jour et élever les nombreuses familles ; on songe que de là sont sorties les armées qui ont fait la France, son sol et son honneur ; que des hommes de génie sont aussi sortis de là, que
partout l'intelligence y éclate ; alors on conçoit un ardent désir que ces forces sauvages se civilisent, une bonne volonté pareille à y travailler, et, tout en plaignant ces terribles enfants, qui font tant de* mal aux autres et à eux-mêmes, on se prend à espérer qu'ils pourront être des hommes. C'est co qui s'appelle aimer le peuple, et comme il faut l'aimer. Qu'il se présente alors un individu qui soit un homme, nous l'accueillerons aussi parce (ju'il est du peuple, parce qu'il nous parle de tout un monde que nous voudrions semblable à lui.
La Révolution de 89 a été l'enfantement douloureux et sanglant de la démocratie. A partir de là, la vie politique n'est plus concentrée dans un homme ou dans quelques hommes, elle est partout ; d'une qu'elle était, elle devient diffuse. La démocratie est l'ensemble des énergies obscures, innombrables, infatigables, qui, avec le temps, relèvent le fond des sociétés ; elle est, dans l'ordre moral, ce que sont les infiniment petits dans la nature ; ces infiniment petits, en ([uantité infinie, vivant de peu, résistant à tout, au l)out de millions d'années exhaussent le fond des mers et forment des terres, où habiteront ces hommes qui les méprisent.
Il nous semble que la salutaire horreur du vague risque de tromper quelquefois, et qu'elle a quelquefois trompé M. Saint-Marc Girardin. La raison a tort
quand elle va au-delà ou quand elle reste en deçà de la vérité, et le sei^ commun a aussi ses paradoxes.
La critique que M. Saint-Marc Girardin a appliquée à Jean-Jacques Rousseau est celle que l'on connaît et qu'il a partout appliquée. En ne parlant pas de la critique exclamative, qui ne compte pas, il y en a, comme on sait, divers genres. La critique dogmatique établit des règles qu'elle impose à tous les ouvrages et par lesquelles eUe les mesure ; la critique historique s'efforce d'expliquer ces ouvrage^ : tantôt elle cherche le miheu où ils ont paru, tantôt l'homme qui les a produits, et elle prend, dans ce dernier cas, le nom de critique biographique ; quelquefois elle juge en même temps qu'elle explique, et elle admet des types variés de beauté selon les lieux et les temps ; quelquefois, contente de rechercher les causes, eUe s'interdit absolument de j^igei*. M. Saint- Marc Girardin était un critique moraliste. Observateur des mœurs, de l'homme qui change avec les époques et les pays, il ne prétendait pas que les sentiments humains ne dussent avoir qu'une seule et même expression : il a écrit le Cours de littérature dramatiquey d'une critique si souple ; mais il n'oublie pas que sous les hommes il y a Thomme éternel, avec sa nature et sa loi, et que rien n'est beau que 08 qui réussit à le rendre. Ainsi il ne s'emprisonnait
dans aucune école et prenait toutes ses libertés. 11 était d'esprit assez ouvert pour accepter les réformes justement introduites dans la critique ; il était aussi assez prudent pour ne pousser aucune chose à outrance ; il se fit donc à son usage, sans prétendre que le monde dût l'adopter, l'espèce de critique tempérée qui convenait si bien à son instinct.
Il est facile de reconnaître où nous en sommes aujourd'hui. Après avoir souffert des excès de la critique dogmatique, nous souffrons des excès de la critique historique. S'il y a eu pendant longtemps une critique qui prenait une œuvre sans se soucier de la vie de celui qui l'a faite, ni du temps ni du lieu où elle a paru, pour la comparer à un type unique de beauté et la juger par sa ressemblance ou sa différence avec ce type, cette critique est morte, bien morte, et ce n'est pas la peine de la ressusciter, A cette critique, abstraite et étroite, en a succédé une, vivante et large, qui, pour connaître une œuvre, veut connaître l'homme qui l'a produite, le milieu où elle est née, et croit qu'il y a, dans l'art comme dans la nature, des types différents de beauté, qui sont beaux par la même raison. La critique historique et biographique s'est bien gardée de se tenir dans cette juste limite. Dans son désir d^expliquer un ouvrage, au lieu de se borner à signaler des influences qui pressent un esprit sans le forcer et respectent sa spontanéité
If
oi'i<iiiielle, elle a découvert des causes nécessitantes ; au lieu d'étudier l'homme dans son rapport avec Touvra^e, elle l'a poursuivi dans le menu infini des détails des actions et des transactions ; puis il lui a fallu explicjuer l'homme à son tour, et non contente de retrouver en lui Ihéritage des parents et ancêtres prochains, elle a épuisé les généalogies ; il ne lui a pas suffi non plus de briser la régie rigide à laquelle on mesurait uniformément tous les ouvrages, elle a affirmé qu'il n'y a pas de règle, que, étant donnés un temps et un pays, la langue et la littérature de ce temps et de ce pays sont aus.^i données ; qu'il faut renoncer, en fiiit de langue et de littérature à l'idée de perfection et de maturité. La critique ne juge point, elle explique et comprend.
Kien de cette critique ne convenait à M. Saint-Marc Girardin. Il n'était pas homme à admettre qu'i n'y eût pas des degrés de perfection dans les langues et les littératures. Pour lui, une langue était un organe de l'esprit, et il pensait qu'un organe peut servir plus ou moins bien ; l'esprit lui-même ne lui paraissait pas se posséder aussi pleinement à tous les âges ; c'est ce qui lui faisait admettre que tous les âges littéraires ne sont pas égaux. Prétendre que toutes les formes littéraires sont égales, ou prétendre que dans la politique toutes les formes sont également bonnes dès qu'elles existent, et que dans l'histoire tous les faits accomplis
sont légitimes, c'était à ses yeux une seule et même école ; il l'attendait à la morale et qu'elle proclamât, un jour, que tous les actes sont bons.
L'application de la mécanique et de la physique aux choses de l'àme le blessait ; il se moquait de la biographie préhistorique ; il lui paraissait naturel, quand on racontait la vie d'une personne, de prendre sa vie entre sa naissance et sa mort, sans suivre trop loin la question des origines, qui forceraient de pousser jusqu'au paradis terrestre, où tout se confondrait ; enfin, dans la vie même, il ne croyait pas que tout fût significatif, ni pour la connaissance de la personne ni pour la connaissance des ouvrages. On trouvera peut-être «lu'il avait raison. On ne saurait assez admirer la naïveté de ceux qui s'imaginent faire de la critique littéraire quand ils collectionnent des inutilités biographiques, ni l'audace de ceux qui osent parler de r Iliade, de VOdyssée, et de je ne sais combien de monuments de l'antiquité, quoiqu'ils ne sachent rien ou à peu près rien de leurs auteurs, pas même s'ils ont existé. Nous ne méprisons aucune information, nous sommes reconnaissants à qui nous l'apporte, nous encouragerons sincèrement les hommes qui s'y livrent, pourvu qu'il soit permis de mettre ces informations à leur place : un inventaire n'est pas de la littérature. Nous assistons aux excès d'un esprit à qui on peut bien pardonner ces excès en faveur des im-
menses services qu'il nous a rendus. Depuis cinquante ans l'histoire s'est renouvelée en France et a tout renouvelé ; par malheur, elle a ses dévots superstitieux qui se perdent dans les petites pratiques et les authentiques minuties. Laissez les maîtres, on dira un jour de nous : ce siècle a commepcé en historien et finit en notaire.
. Ces deux volumes ' contiennent plus de douze cents lettres entièrement inédites. Ces lettres sont bien de Voltaire : ceux qui le connaissent le reconnaîtront. Un savant amateur d'autographes, M. l'intendant de Cayrol, ancien député, les a recueillies pendant vingt ans ; il a confié le soin de les publier à M. A. François, ancien conseiller d'Etat, « habile traducteur des comédies de Plaute, connu lui-même, dit M. Villemaiu, par difl'érents essais de fine et judicieuse critique sur la littérature et le théâtre de notre temps. » M. François a imprimé ces lettres avec le plus grand soin, a éclairé quelques passages par des notes exactes et sobres, a mis en tête un avertissement où il explique Torigine des manuscrits et marque le caractère des
* Lettres inédites de Voltaire, recueillies par M. de Cayrol et publiées par M. François.
lettres nouvelles et de l'homme qui les a écrites. Se défiant de son autorité, il a voulu mettre cette publication sous le patronage de l'Académie française, qui lui a exprimé, par l'organe de son secrétaire perpétuel, l'intérêt qu'elle y prenait, et il a demandé une préface à M. Saint-Marc Girardin. Voilà donc deux volumes qui viennent bien recommandés, et on no s'aventure pas beaucoup en les recommandant à son tour. L'auteur de l'avertissement et l'auteur de la préface ont le bon goût de ne pas nous annoncer que les lettres inédites de Voltaire sont plus précieuses que tontes les lettres connues et qu'elles révèlent un Voltaire tout nouveau ; ils les mettent simplement à côté des anciennes, pour les compléter, pour prendre place, à leur date, dans la Correspondance générale; et ils ont raison. Les lettres inédites ne sont rien de plus et rien de moins que les lettres publiées ; elles nous donnent le même Voltaire, celui dont on ne se lasse jamais.
Nous devons remercier M. de Cayrol et M. François de nous avoir procuré les lettres et la préface des lettres. On retrouve dans cette préface ce qui plaît dans le livre : la raison discrète, l'ironie insensible, le ton mesuré, la clarté parfaite, et ce style qu'on a si bien défini un style qui montré tout sans se faire voir. Mais ce n'est pas seulement une œuvre de littérature, c'est une défense de Voltaire et un signe du temps
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Nous sommes plusieurs qui sommes suspects quand nous louons les philosophes et surtout celui-là ; mais voici quelqu'un qui n'est ni athée ni révolutionnaire probablement, et qui loue tout haut un homme ailleure maudit ; il signale dans Voltaire « ce génie vif et souple, cette raison à la fois ardente et juste, cett« activité merveilleuse qui faisaient sa force. » « Son génie, dit-il, est applicable et appliqué à tout avec succès et avec grâce. Le don de réussir et de faire servir l'agrément de l'esprit aux plus sérieux desseins de la raison humaine, il l'a eu jusqu'à la fin de sa vie et Ta aussi dès le commencement. » Voltaire n'aime pas seulement les lettres, il les fait respecter en sa personne, prenant l'égaUté avec les grands, imposant aux commis par son titre de gentilhomme de la chambre, méprisant les titres qui ne peuvent pas lui servir, voyant dans la fortune ce qu'elle donne, l'indépendance et la puissance. Aussi M. Saint-Marc Girardin le félicite d'avoir fait fortune et le loue d'avoir employé cette fortune pour donner libre carrière à la hardiesse de sa pensée et pour faire le bien autour de lui ; il le trouve bienfaisant et généreux, « disposé, dès sa jeunesse, à servir ses amis, à soulager la misère des hommes de lettres, dfit-il même faire des ingrats, et il en a fait beaucoup. » Vpltaire, selon lui, avait vraiment du cœur, il était sensible aux infortunes privées, ce qu'il montre si vivement à la mort de son
amie, ce qu'il montre toute sa vie, prenant la défense (les opprimés, désirant ardemment le bonheur des hommes et louant avec effusion ceux qui y travaillent, Louis XVI et Turgot ; il avait même le sentiment de la nature, qu'on va moins chercher chez lui, et qu'il exprime avec vérité.
Je résume les éloges que la préface contient, mais je ne résiste pas au plaisir de citer en entier une page dont Voltaire aurait été charmé : « Il n'est pas toujours permis aux hommes de parti, et surtout aux chefs de parti, do se li^Ter à leurs bons sentiments : le soin des circonstances et des personnes les maîtrise ; ils font tous plus ou moins comme Agamemnon, qui, pour rester chef de la Grèce, sacrifia sa fille Iphigénie. Voltaire a bien fait aussi quelques sacrifices à son parti ; il a souvent loué des sots qui prenaient la cocarde de la philosophie, et cela devait coûter à son goût et à sa malice naturelle. Mais il n'a jamais sacrifié les bonnes et grandes opinions, môme à la faveur des salons et du public. Je ne parle pas ici de la défense de Calas et de Sirven. Il était alors avec l'opinion publique ; il la dirigeait, il n'y résistait pas. Mais quand vint le chanceUer Maupeou et la réforme de la vénalité des charges et de tant d'autres abus judiciaires,. Voltaire prit cette réforme au sérieirx et se déclara un des partisans de Maupeou con- . tre les parlements. Il est vrai qu'il n'aimait pas les
parlements et qu'il trouvait dans cette occasion le plaisir, auquel il est si difficile de résister, de soutenir les maximes qu'on aime contre les hommes qu'on n'aime pas. Cependant il savait bien que Paris criait contre la suppression du parlement. Paris avait raison de crier contre le chancelier Maupeou, qui n'avait réformé la justice que pour détruire le parlement, et (|ui essayait de faire le bien pour mieux réussir dans le mal. Dwn consulitur veritati^ corrumpitur lihertas, a dit Tacite de ces réformes qui détruisent les abus pour détruire du même coup les garanties, et qui donnent à la vérité et à la justice pour un moment ce qu'elles ôtent à la liberté pour toujours . . . . » On voit que M. Saint-Marc Girardin fait hardiment l'éloge de Voltaire ; voilà, grâce à Dieu, un modéré compromis. Nous le remercions de cette préface : en même temps qu'elle corrigera des erreurs répandues, elle fâchera un certain parti violent. C'est un petit plaisir, mais qui n'est pas à dédaigner pour ceux qui, par ce temps-ci, n'en ont pas beaucoup d'autres.
Il faut espérer que le vrai Voltaire l'emportera enfin sur le Voltaire apocryphe. On nous a donné dernièrement encore sur sa vie et sur sa mort des inventions fantastiques, qui seraient inexcusables si elles n'étaient faites pour l'édification. Le peu que j'en ai aperçu m'a persuadé que nous sommes en ce genre très supérieurs à nos pères et que nous avons
tout perfectionné. Lisez, par exemple, la Fi^;)0/t7iV/«r, littéraire et morale de Voltaire, parLepan, public < par la Société catholique des bons livres en 18*25, vous y trouverez le jugement qui suit : « Do tous lo> faits qui ont été rapportés on doit conclure qu'Arouct de Voltaire fut mauvais lils, mauvais citoyen, ami faux, envieux, flatteur, ingrat, calomniateur, intéressé, intrigant, peu délicat, vindicatif, ambitieux <U' places, d'honneurs et de dignités, hypocrite, avart*. intolérant, méchant, inhumain, despote, violent. Le lecteur ajoute :
Au demeurant, le meilleur fils du monde.
J'étais prévenu contre ce Lepan, qu'on m'avait représenté comme l'ancêtre de nos Nicolardot ; mais j'avais tort. Il est vrai que Lepan est un peu prompt dans de certaines accusations : ainsi il accuse Voltaire d'être mauvais citoyen, parce que Voltaire n'aimait pas à payer des impôts et s'était établi sur des terres libres. Il cumule aussi les crimes dans une ménie affaire : Voltaire est ingrat, vindicatif, intolérant, méchant, tout cela à la fois pour sa conduite à l'égard des jésuites. Enfin, tout ce qu'il donne comme preuve ne prouve pas, mais il a l'intention de donner dos preuves ; il a lu Voltaire, même il lui rend justice quelquefois, il lui reconnaît beaucoup d'esprit, et en
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somme il dit peu d'injures. Quand on le voit reprocher à Voltaire d'avoir été peu délicat, on ne peut semp,;cherde sourire de cette bénignité, et on son'-o a toutes les épithètes plus colorées dont ses continuateurs ont enrichi la langue de la polémique religieuse \oltaire s'est fait des ennemis qui ne lui pardonneront pas ; mais il s'y était résigné et ne comptait sur eux m dans cette vie ni dans l'autre ; aussi, après «voir fait restituer à quelques gentilshommes leur l.ien enlevé par des jésuites, il écrivait : « J'avoue que les jésuites me damneront, mais Dieu qui n'e.t ni jésuite, ni janséniste, ni calviniste, ni anabaptiste, m papiste, me sauvera. »
Personne n'est plus facile à saisir que Voltaire II na eu toute sa vie qu'une seule idée, faire triompher la rai.son, et il a tout subordonné à cette idée ; il a discipliné, pour les mener à la gueiTe, la philosophie la science, l'histoire, le roman, la comédie et la tragédie, la prose et les vers : il les a disciplinés à l'e.xcés car enfin il n'est pas permis de composer une tragédie pour la préface et les notes, pour appuyer la réforme judiciaire ou maltraiter le péché originel; tout ce qu'il écrit sentie combat. On l'accuse d'être lé.'er- Il faudrait peut-être l'accuser d'être trop sérieux li a beaucoup ri dans sa vie, il se couchait tous les soirs dans l'espérance de voir quelque sottise nouvelle le lendemain ; mais s'il riait des sottises des hommes
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il s'indignait de leurs injustices, et, quand il rendait ridicules les idées d'où ces injustices procèdent , ce n'était pas un jeu, c'était -la tactique réfléchie d'un e haine mortelle dans un pays où le ridicule tue. 11 trouve qu'il est bien difficile de débarbariser le monde ; mais enfin il ne se décourage pas. « J'espère, dit-il, qu'un jour je ferai aimer la vérité », et quelques années après, il écrit : « La révolution s'opère insensiblement dans les esprits, malgré les cris du fanatisme. La lumière vient par cent trous qu'il sera impossible de boucher. » Il se rendait, dix ans avant sa mort, ce témoignage : « Je mourrai avec les trois vertus théologales qui font ma consolation : la foi que j'ai à la raison humaine, laquelle commence à se développer dans le monde ; l'espérance que des ministres hardis et sages détruiront enfin des usages aussi ridicules que dangereux ; et la charité, qui me fait gémir sur mon prochain, plaindre ses chaînes et souhaiter sa délivTance. » Quand il la vit arriver, il ressentit des transports dont la forte expression nous touche maintenant encore : « Nous voilà dans le siècle d'or jusqu'au cou (3 avril m6). Il est temps de songer à vivre. »
M. Granier de Cassagnac, très ami des idées neuves, et qui, pour cela sans doute, change d'idées de temps en temps, a découvert un beau matin que Voltaire n'avait servi en rien à la révolution française. Il n'est
même pas impossible qu'il ait convaincu quelques personnes, tant un certain air de savoir impose à la foule qui ne sait pas. C'est avec cette même autorité qu'il a soutenu que l'esclavage est légitime et très profitable aux esclaves. On ne se doutait pas, avant ce temps-ci, combien de choses on peut faire avec la parole.
Entendons-nous bien. Voltaire n'est pas un démocrate : il n'avait ni les idées ni la langue qu'il faut pour cela. La foule a des ignorances qui le confondent, des entraînements qui Tefi'raient, des contradictions qui le déroutent ; le bien et le mal y sont pareillement violenta, s'y mêlent et s'y combattent comme les éléments dans la nature ; il croit que la vérité, surtout la vérité morale, est placée dans une espèce de milieu où les esprits modérés, maîtres d'eux-mêmes et d'un sens délicat, peuvent seuls la saisir. On conçoit les répugnances que sa raison éprouve pour le gouvernement de la foule. Il n'a pas non plus le style propre à la gouverner. Quand on parle au peuple, il faut le ton affirmatif, car il ne conçoit pas le doute ; il faut un grand appareil logique, car il ne voit qu'un principe à la fois ; il faut beaucoup de sentiment, car il a l'instinct honnête ; il faut de grandes images, car il est pil: par les sens ; avec lui, il s'agit moins de frapper juste que de frapper fort ; dans les objets qui doivent être exposés à une multitude, il faut de fortes proportions, des contours
saillants, un caractère simple et prononcé, point de délicatesses qui seraient perdues. On a inventé, à l'adresse du peuple, le style métaphysique, le style gigantesque et le style prophétique, qui ont réussi. Le peuple s'indigne plutôt qu'U ne rit : il prend volontiers tout mal au tragique et sait qu'il a assez de force matérielle pour le faire cesser. Pour rire des idées et des institutions absurdes, il faut distinguer les nuances du mal, contempler d'un œil plus calme le train du monde et la nature humaine qui amènent les choses les plus bizarres, avoir grande confiance dans l'esprit et croire qu'en définitive c'est la plus grande force (jui soit ici-bas.
On voit combien peu Voltaire était appelé à être un démocrate, et sur ce point il ressemble entièrement à Montesquieu, qui n'a pas non plus épargné les duretés à la multitude. Si tous les deux vivaient encore, il n'est pas sûr qu'ils fussent corrigés, mais ils se diraient peut-être dans un sentiment plus humain : « Après tout, les êtres qui composent cette foule ont une àme comme nous, une àme capable d'intelligence et de vertu, qui en donne souvent de bien grands signes ; ce sont des enfants ignorants, légers, souvent cruels, qu'il ne faut pas gâter en les flattant, mais qu'il faut aimer, même quand ils nous font du mal, pour en faire des hommes. »
Pi'enons donc Voltaire pour ce qu'il est ; ce n'est
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pas un démocrate, c'est un libéral : il croit à une Vérité, à un droit, à une liberté, à une dignité naturelle, auxquels le monde doit venir de plus en plus. En considérant comment les progrès passés s'étaient accomplis, il lui parut qu'à « la longue le petit nombre gouverne le grand, » et que même un seul homme, un roi ou un ministre philosophe, mène en un moment bien loin des nations entières. Dès lors son public était trouvé : il écrivit à l'adresse de la bourgeoisie, de l'aristocratie et des souverains.
Voilà donc Voltaire à l'œuvre pour captiver les grands. Il a toute espèce de séductions : Frédéric (quand ils sont bien ensemble) est Marc-Aurèle, le Salomon, l'Alexandre du Nord ; Catherine, la Sémiramis du Nord ; Richelieu, souverain sur les théâtres ou général d'armée, est Pollion ou Mon héros ; Fleury,
Le vieillard vénérable à qui les destinées Ont donné de Nestor les heureuses années;
Choiseul, Barmécide ; Turgot, Sully ; Maupeou, Minos ; madame de Saint- Julien, Papillon philosophe ; madame de Rochefort, madame Dix-huit ans, puis madame Dix-neuf ans, sans plus. On sent que, lorsqu'on veut avoir les rois, on ne doit pas compter trop rigoureusement avec de tels personnages. Voltaire dut donc plus d'une fois exagérer l'éloge, donner
beaucoup pour peu afin d'obtenir plus, ne pas tout voir, au besoin paraître dupe, servir et les rois et ceux qui les servent, flatter quelques faiblesses, ne pas regarder de trop près à de certaines personnes et à de certaines choses ; il se compromettait avec les puissants, mais il les compromettait. Bref, il vainquit, pour le profit de la raison et de l'humanité. Il ne s'agissait pas d'une révolution, mais de créer l'opinion, l'instrument de toutes les révolutions. Or, on se trouvait là enfermé dans un cercle : pour créer l'opinion, il fallait la liberté de parler; pour obtenir la liberté de parler, il fallait l'opinion. Voltaire conçut un plan hardi : il mit dans la conspiration les souverains de l'Europe, qui, naturellement, ne pouvaient être qu'à la tête ; il leur donna un public, et désormais, parlant et agissant, ils furent toujours en scène pour plaire à ce public qui les charmait et les subjuguait ; ce fut entre eux une émulation perpétuelle pour un applaudissement de l'opinion, pour un mot d'éloge de celui qui la conduisait. Il écrivait en 1765 (il avait alors soixante et onze ans) : « J'ai trois ou (juatre rois que je mitonne. Comme je suis fort jeune, il est bon d'avoir des amis solides pour le reste de sa vie. »
Il a bien fait de faire cela, et après lui on ferait mal de faire comme lui. D'abord, la philosophie est émancipée : elle perdrait plus en demandant qu'elle ne
gagnerait en obtenant : puis il s'agit moins de convertir les puissances que l'opinion elle-même, qui, après plusieurs expériences, est fort désorientée. Il n'y a nulle part de doute sur les grandes vérités politiques et sociales que prêchait Voltaire ; les vérités de détail sont moins évidentes : elles supposent beaucoup d'expérience, de réflexion et de mesure, elles veulent ce qui manquait aux esprits d'alors et qu'il sera toujours difficile de trouver dans des collections d'hommes, volontiers entraînées par de violents courants. Le public n'est plus ce que le dix-huitième siècle imaginait : la raison universelle, indéfectible, la sagesse impeccable, possédant tous les principes et tous les faits, et appliquant les principes aux faits, pour résoudre immédiatement toutes les questions par une intuition surnaturelle et un raisonnement sans erreur. Le public sait sûrement certaines choses, les choses premières, et ignore les autres ; il doute de la plupart ; il se trompe s'il décide trop tôt ; il est à chaque moment moins avancé que quelqu'un des hommes qui, ol)stiné sur un problème, par beaucoup de recherches, de méditations et de peines, l'a mûri ; et c'est cette science d'un individu qui, gagnant peu à peu du terrain, finit par pénétrer la majorité des esprits. Quoi qu'il en soit, quand l'opinion naquit, elle eut d'abord une force prodigieuse : n'ayant encore rien fait elle se regarda comme infaillible, elle se divinisa
olle-mérae, elle s'adora. A part l'habileté, ce fut un singulier bonheur pour Voltaire d'avoir eu en sa faveur un tel préjugé.
Un autre bonheur qu'il eut, fut de naître au milieu d'une nation créée exprès pour seconder des entreprises comme la sienne. Il y a mille choses fâcheuses il dire du Français : il n'a aucune forme qui lui soit l)ropre, il les traverse toutes successivement et n'en garde aucune ; ce qu'il déteste le plus, c'est la méthode dans la vie ; il est né pour ne pas être calviniste ni janséniste ; il n'a goûté de la Réforme que l'indépendance, n'entendant pas qu'elle nuisît aux plaisirs ; il a admiré la grandeur de Port-Royal comme une belle chose, sans être tenté de l'imiter ; l'idée la plus bizarre qui ait pu entrer dans la tête d'un parti politique, c'est de transformer les Français en Spartiates ou en Romains : ils emportent la liberté comme dans un assaut, ils ne se résignent pas à veiller pour la garder. Mais, quand on a bien maudit tous leurs défauts, il reste une nation qui a un admirable entrain et force les autres d'être sages ou de déraisonner avec elle. Voltaire comprit quelle puissance on a (|uand on a dans sa main une nation pareille ; comme Napoléon, il s'en servit pour conquérir le monde ; plus heureux que lui, il la garda jusriu'à sa mort.
Il est vrai que pendant tout ce temps il ne se reposa point et se fit toujours nouveau, pour plaire à cette
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nation changeante ; mais, à part son génie, il eut aussi de merveilleuses habiletés. Ainsi, il ne mettait son nom à aucun de ses ouvrages, ce qui lui permettait de les nier s'ils réussissaient mal ou risquaient de le compromettre. Ses dénégations sont une des choses les plus amusantes que ses lettres renferment : il faut voir comme il traite l'auteur de ces œuvres dangereuses. Le soupçonner, lui, d'avoir eu de telles pensées et d'avoir publié de pareils écrits ! « Je ne veux point choquer d'aussi grands seigneurs que les préjugés. » « Je n'ai point fait V Ingémi, écrit-il à d'Alembert ; je ne l'aurais jamais fait. J'ai l'innocence de la colombe et je veux avoir la prudence du serpent. Les honnêtes gens ne peuvent combattre qu'en se cachant derrière les haies. » Par cet art, il déroutait la police, couvrait sa personne, agaçait ses adversaires et piquait la curiosité du public, qui, charmé de deviner l'auteur, se taisait son complice. Quand il démentait ouvertement quelque ouvrage, il s'amusait un peu : a J'ai vu dans le WhitehalL Evening-Posty du 7 octobre 1769, n° 3668, une prétendue lettre de moi à Sa Majesté le roi de Prusse : cette lettre est bien sotte ; cependant je ne l'ai point écrite. »
Au milieu des entraînements contraires du public, il n'était dupe de rien, pas même de ses propres tragédies. Il appelait nos tragédies des conversations en vers ; il voulait qu'elles fussent des passions parlantes,
que toute scène fût un combat. Il écrivait à Gresset :
Je vois presque partout de ces infortunées, A des pleurs éternels par Tauteur condamnées. Avec leur confidente exhalant leurs douleurs, Et, cinq actes entiers, répétant leurs malheurs ; Des absurdes tyrans, brutaux dans leurs tendresses, Des courtisans polis cajolant leurs maîtresses. Un hymen proposé fait, défait et conclu. Cent lieux communs usés d'amour et de vertu : Le tout en vers pillés, en couplets ù la glace. Cousus sans harmonie et récités sans grâce.
Il eut le mérite d'introduire Shakspeare auprès dos Français. Ce ne fut pas sa faute s'ils s'enthousiasmèrent à leur façon, jusqu'à mépriser nos grands tragiques et le bon sens avec eux. Il fallut qu'il rappelât le public violemment, et il le fit dans sa lettre à l'Académie, qui est injuste, mais proportionnée à «les esprits mobiles. Nous trouvons dans les Lettres inédites une lettre adressée à Necker à cette occasion, qui marque bien dans quel sentiment il fit cette démarche :
« Grand homme vous-même, monsieur ; je ne consentirai jamais que Shakspeare en soit un si redoutable pour la France qu'on lui immole Corneille et Racine. Je suis assez comme ceux qu'on appelle les insurgents d'Amérique ; je ne veux point être l'esclave des Anglais. Je n'ai écrit à l'Académie cette lettre dont vous me faites l'honneur de me parler, que pour me justifier d'avoir été le premier pané-
gyriste en France de la littérature anglaise. Ce n'est pas ma faute si on a abusé des louanges que j'avais données aux bons auteurs de ce pays-là et si on a voulu me casser la tête avec l'encensoir même dont je m'étais servi pour les honorer. Ma lettre était d'un bon Français qui combattait pour sa patrie et qui ne voulait point que Paris fut subjugué par Londres. » * Veut-on de la raison exquise ? En voici, dans une lettre à un M. Daquin qui lui prêtait une opinion bizarre : « Vous citez M. de Chamberlan, auquel vous prétendez que j'ai écrit que tous les hommes sont nés avec une égale portion d'intelligence. Dieu me préserve d'avoir jamais écrit cette fausseté ! J'ai, dès Tàge de douze ans. senti et pensé tout le contraire. Je devinais dès lors le nombre prodigieux de choses pour lesquelles je n'avais aucun talent. J'ai connu que mes organes n'étaient pas disposés à aller bien loin dans les mathématiques. J'ai éprouvé que je n'avais nulle disposition pour la musique. Dieu a dit à chaque homme: tu pourras aller jusque-là, et tu n'iras pas plus loin. J'avais quelque ouverture pour apprendre les langues de l'Europe, aucune pour les orientales : non omnia possiimus omnes. Dieu a donné la voix aux rossignols et l'odorat aux chiens, encore y a-t-il des chiens qui n'en ont pas. Quelle extravagance d'imaginer que chaque homme aurait pu être un Newton I Ah ! monsieur ! vous avez été autrefois de mes
amis, ne m'attribuez pas la plus grande des impertinences. )>
Il a de vives expressions qui ne font tout leur effet qu'à la réflexion. « Je me cache quand je vois mourir la jeunesse ; je suis alors honteux d'être en vie. — On s'égare en vains désirs jusqu'au moment de sa mort. — Je combats depuis quatre-vingts ans la nature en l'admirant. » Et ceci : « Pigale a sculpté mon squelette, mais il ne m'a pas guéri ; il ne fait durer que du marbre ; mais un plus grand maître que lui se joue de nos corps et de nos âmes et vous pulvérise tout cela. » Dans cette correspondance inédite de Voltaire, comme dans la correspondance connue, comme dans les quatre-vingts volumes de ses œuvres, il n'y a ni un paradoxe ni une phrase.
Il y a dans les Lettres inédites des pages excellentes sur toutes sortes de sujets, sur les plus grands ; eh bien, une de celles que je recueille avec le plus do plaisir est celle-ci, qui est sur un sujet bien humble. Il écrit à M. Tronchin, à Lyon : « J'ai une grâce à vous demander ; c'est pour les Pichon. Ces Pichon sont une race de femmes de chambre et de domestiques transplantée à Paris par madame Denis et consorts. Madame Pichon vient de mourir à Paris et laisse des petits Pichon. J'ai dit qu'on m'envoyât un petit Pichon de dix ans pour l'élever : aussitôt un Pichon est parti pour Lyon. Ce pauvre petit arrive je
ne sais comment ; il est à la garde de Dieu. Je vous prie de le prendre sous la votre. Cet enfant est ou va être transporté de Paris à Lyon, par le coche ou par la charrette. Comment le savoir? Où le trouver? J'apprends par Madame Pichon des Délices que ce petit est au panier de la diligence. Pour Dieu, daignez vous en informer; envoyez-le moi de panier en panier, vous ferez une bonne œuvre. J'aime mieux élever un Pichon que de servir un roi, fût-ce le roi des Vandales. » Quelques mois après, l'enfant tombe malade. Voltaire écrit au docteur Tronchin une lettre pleine de renseignements sur la maladie et les effets du traitement commencé : « J'entre dans tous les détails ; je voudrais sauver ce petit garçon. Qu'ordonnez-vous ? »
On voit ce que fut Voltaire. Nous n'ignorons pas combien ce nom est mal ûimé. Pour beaucoup de dévots encore, il signifie un ennemi acharné des religions, quelqu'un qui veut « écraser l'infâme ; » pour les démocrates, un courtisan ; pour les hommes de pouvoir, un révolutionnaire; pour les littérateurs, l'auteur de la HenHadc ; pour les hommes moraux, l'auteur d'un roman et d'un poi'me dangereux ; pour toutes sortes de lecteurs, un personnage vaniteux, capricieux, ennemi sans pitié. Nous n'avons pas l'intention d'opposer à ce Voltaire peu flatté un Voltaire de fantaisie, de lui attribuer l'égalité d'humeur, la
retenue, la patience, l'indulgence, le respect de toutes les choses respectables, l'àme du stoïcien, enfin do faire de lui un modèle de toutes les vertus, sans compter la difficulté de présenter à la fois aux républicains un républicain et aux conservateurs un conservateur de toutes choses ; il est lui-môme, il est Voltaire : l'homme de France qui a eu le plus d'esprit ; un auteur et un poète, race irritable î un héritier de la veine gauloise, en tout temps fort libre, moins encore chez lui que chez d'autres à qui on \w, le reproche point ; l'ardent apôtre de la justice, qui a puni par des coups bien rudes les bien grands excès du catholicisme, la Saint-Bartliélemy et l'Inquisition ; un grand cœur plein de la passion de l'humanité ; dans ses relations privées, un bon homme sans faste de bonté, mais qui savait se défendre et pouvait dire de lui-môme, à la fin de sa vie : « Je n'ai jamais succombé sous mes ennemis, et je n'ai jamais manqué âmes amis. »
Voilà Voltaire; et qu'est-ce (ju'un voltairien ? jCe que serait Voltaire dans notre temps de tolérance générale. Un voltairien est un homme qui aime assez voir clair en toutes choses ; en rehgion et en philosophie, il ne croit volontiers que ce qu'il comprend, et il consent à ignorer ; il estime plus la pratique que la spéculation, simplifie la morale comme la doctrine, et la veut tourner aux vertus utiles ; il aime
une politique tempérée qui préserve la liberté natureUe, la liberté de la conscience, de la parole et de la personne, retranche le plus possible de mal, procure le plus possible de bien, et met au premier rang des biens la justice ; dans les arts, il goù^e pardessus tout la mesure et la vérité ; il déteste morteUement l'hypocrisie, le fanatisme et le mauvais goût ; il ne se borne pas à les détester, il les combat à outrance.
Je me propose de chercher ce que nous avons de Voltaire et ce qu'il pourrait nous donner encore. Commençons par l'avouer, si ce siècle se rattache a un philosophe, c'est à J.-J. Rousseau. Prenez toutes les grandes influences de ce siècle : Chateaubriand, Mme de Staël, Lamartine, Lamennais, George Sand, vous y trouvez l'inspiration de Rousseau, le spirituahsme, l'élan religieux, les grandes aspirations, le sérieux et môme la tristesse. Paul-Louis Courier, qui fut, populaire un moment, se rattachait à Voltaire; mais il n'était pas assez naïf, il avait dans sa manière trop d'érudition et d'artifice, et quelque chose de difficUe, qui est la seule chose que ses imitateurs aient attrapée de lui. Béranger riait franc et conservait la tradition voltairienne, si, parlant au peuple, qui en masse veut un culte, et sa muse devenant grave, il n'eût prêché le culte de Napoléon. On s'explique cette influence de Rousseau. Il a, il est vrai, de
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graves défauts et clans sa morale et dans sa politique. Comme la nature du sentiment est de prétendre se gouverner lui-même, s'épurer par sa propre vertu, remplacer le devoir par l'élan, il veut cela dans Rousseau, et prenant conseil de cet esprit paradoxal, il ne se refuse à aucune aventure. Pour la politique, non plus, Rousseau n'a vraiment rien proposé de praticable. Mais enfin, quel qu'il soit, il est, par plusieurs endroits, supérieur à Voltaire. S'il ne dirige pas bien l'àme, il s'occupe de la diriger, de l'élever : il lui propose une perfection invisible à atteindre, le travail, le sacrifice en vue de cette perfection ; il ne croit pas que ce soit assez pour l'homme de ne pas nuire aux hommes, même de les servir, il croit cu'après leur avoir rendu ce que nous leur devons, il y a quelque chose que nous devons à nous-mêmes, à notre dignité, à notre nature spirituelle et immortelle ; à la vie sociale il ajoute la vie intérieure, et passionne les iïmes pour elle; d'une sensibilité exquise, toujours inquiet, toujours agité par des désirs et des regrets, tourmenté par le rêve d'une perfection idéale, s'étudiant et se dévorant lui-même, il a peint cette vie de l'àme en traits de teu. En politique, moins sûr que Voltaire, il a une vue plus lointaine : il a découvert la force qui travaille les sociétés modernes, cette force de la démocratie que M. de Tocqueville a montrée à lœuvre aux Etats-Unis et dont M. de Montalembert ,
dans un récent livre', signalait sincèrement le progrès jusque dans cette Angleterre où elle paraissait limitée pour toujours. Voilà ce dont notre génération a été frappée, et ce qui l'a donnée à Rousseau. Eh bien ! malgré cela, malgré cette influence si forte, notre siècle appartient à Voltaire par quelque chose de plus fort. On a beau trouver des hommes qui soient, en de certains points, égaux ou supérieurs à Voltaire, «juand on a énuméré les qualités par lesquelles tous les autres l'égalent ou le surpassent, il lui reste la lumière. Les Grecs étaient épris de la lumière physique et lui faisaient en mourant de touchants adieux : nous qui n'avons pas leur éther limpide, nous sommes épris de la lumière intellectuelle : notre esprit s'y reconnaît, s'y meut librement et s'y réjouit ; il se débat, et souffre dans les ténèbres, il s'agite jusqu'à co qu'il arrive au jour; c'est là le fond éternel de l'esprit français, qui a paru une fois à nu dans un homme, celui dont nous parlons ici. En voyant l'aspect divers que présentent nos générations successives il ne faut donc pas se laisser tromper : c'est comme une mrdaille plusieurs fois refrappée à des types différents; elle a porté plusieurs empreintes et porte en ce moment celle de Rousseau; mais le métal reste le même, et ce métal c'est celui dont l'esprit de Voltaire fut formé.
» De l'avenir foîiti^m de VAnglctenc.
ÉTUDES ET PEKSÉns.
Laissez cet instinct de notre raison et prenez l'ensemble de nos croyances, nous paraissons assez loin de Voltaire, mais examinez. Entendons-nous mieux que lui ce que c'est que la création ; comment le corps * et l'âme sont unis ; comment la liberté reste entière sous les influences qui la pressent? Savons-nous mieux que lui si nous avons été et ce que nous avons été avant notre existence présente, et ce que sera notre existence future ? Voilà bien des choses que nous ignorons, et je compte qu'on enregistrera cet aveu comme un témoignage de plus de l'orgueil des philosophes. Maintenant recueillez ce qu'il y a de plus constant dans les innombrables écrits de notre auteur, la croyance à Dieu, à la Uberté, à la morale ; fortifiez la distinction de l'âme et du corps et la convicUon de l'immortaUté, vous avez la phUosophie de Voltaire, et avec eUe la philosophie de l'immense • majorité des Français de tous les temps et du nôtre. Dans ce pays on ne perd pas terre volontiers ; si quelqu'un s'aventure dans les espaces, on le regarde, mais on ne le suit pas ; on tient plus à voir clair dans sa fortune qu'à l'augmenter, même on consent qu'elle diminue pour le plaisir de rejeter les pièces lausses ; plusieurs, par de tels scrupules, l'ont réduite
à bien peu.
Notre philosophie étant ce qu'elle est, avons-nous fait ce que Voltaire n'a pas fait, avons-nous accordé
la raison et la foi ? Oui, si on définit la foi la croyance absolue aux vérités delà raison, ou la raison l'intelligence des vérités de la foi. Dans le premier cas, il est certain que toute idée réfléchie peut engendrer cette croyance entière ; dans le second cas, la raison comprend ou ne comprend pas les dogmes révélés, mais elle n'a pas de dogmes à elle, et par conséquent ne répugne à rien. De quelque manière aussi qu'on définisse la raison et la foi, il est certain qu'elles ont des vérités communes : Dieu, la distinction du bien et du mal, la liberté, l'autre vie ; mais quand on prend la raison et la foi dans leur nature propre et dans leur vigueur, l'une procédant par autorité d'en haut, l'autre par réflexion personnelle ; quand on consent aussi à comparer toutes leurs croyances, alors les difficultés s'élèvent. Les désirs de conciliation sont louables, il est honorable de vouloir la paix de l'esprit humain ; mais si on aime la paix sans tenir au rôle de pacificateur, si on veut être sincère avec soi-même et avec les autres, laisser de côté les phrases, les conventions, les sous-entendus et les malentendus, on en vient à dire de la raison et de la foi ce que Retz disait des droits des peuples et des rois : qu'ils ne s'accordent jamais si "bien que dans le silence. La raison et la foi répondent à des instincts difiiérents de l'humanité. D y a des esprits avides de lumière que l'autorité ne contente point ; il y a des âmes faites
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pour le sentiment et l'action, qui, trouvant une doctrine existante, s'y établissent et lui empruntent ce qu'elle a d'utile pour la vie ; si la philosophie régnait seule, elles ne recevraient la philosophie que comme autorité. Que chacune donc de ces puissances, fidèle à soi-même, travaille chez soi, en présence de l'autre, décidée à la respecter et à profiter par son exemple : la raison se rappelant que la pensée n'est pas le tout de l'homme, et que, même dans l'ordre de la pensée, il y a besoin de croire plus qu'on ne sait; la foi ^'e rappelant à son tour qu'elle n'a rien à gagner à soulever contre soi la vérité naturelle.
Pour le fond de Tesprit et l'ensemble des croyances, nous ne sommes donc pas si loin de Voltaire que nous semblons ; mais sur plusieurs points nous n'en sommes pas non plus si près que nous pensons, et il peut nous rendre quelques services.
Nos pères, instruits par lui, avaient vécu sur un certain nombre d'idées simples comme celles-ci : il n'y a qu'une raison et qu'une morale ; la fin ne justifie pas les moyens ; il n'est pas permis de violenter la conscience ; l'homme est naturellement libre : si à un moment il l'est, il doit le rester ; s'il ne l'est plus, il doit le redevenir ; les sociétés et les gouvernements n'existent que pour lui, pour le rendre meilleur et plus heureux ; l'Etat n'est pas dans l'Eglise; l'Eglise ne peut rien sur les dissidents que les persuader ; le
moyen âge, qui a méconnu ces principes, est mauvais ; ce qui est resté du moyen âge dans les temps modernes est mauvais ; s'il a existé autrefois, il faut le condamner ; s'il subsiste encore, il faut le corriger. Par ces quelques idées, nos pères jugeaient tout promptement : c'était en eux comme un instinct. Il y a des choses qu'ils n'ont jamais comprises, comme les mérites de l'Inquisition. Pour nous, nous comprenons tout, nous avons tout expliqué et justifié. J'ose croire que nous ne ferons pas mal den revenir à un jugement plus grossier, à une appréciation plus })rutale, si nous voulons qu'il y ait encore une distinction entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal. On sait comme tout le monde que, pour instruire un procès, il faut tenir compte des temps, des lieux, des idées, des mœurs, etc.; qu'un auto-da-fé en cette année serait autrement monstrueux qu'un auto-da-fé au treizième siècle ; mais, après qu'on a fait la part des circonstances, il faut que la loi ait son tour, qu'on l'entende et qu'elle parle fermement pour maintenir son autorité entière. Il est sans doute regrettable de s'être montré trop sévère pour un fidèle de la Ligue, pour un fanatique de 1572 ou un ministre de Louis XIV en 1685 : il est toujours fâcheux de faire tort à un homme ; mais il est bien plus fâcheux de faire tort à la justice, et c'est ce que nous faisons. Un autre caractère de ce temps, c'est qu'on disserte
beaucoup. Voltaire ne dissertait pas ; il parlait à son public comme on parle entre gens qui sont d'accord, comme parlerait l'évidence. Le sens commun se montre et se moque de ceux qui ne le reconnaissent pas ; or, la raison de Voltaire n'était que la raison naturelle réduite au plus clair, sans affectation d'étendue et de profondeur, jugeant toutes choses par quelques principes manifestes. Disserter en certains cas, c'est laisser croire qu'on a besoin de faire ses preuves ; Voltaire s'en garda bien. Nous ne prétendons pas qu'après lui on pût sur tous les points continuer comme lui. Dans la philosophie, dans la politique, dans l'art, partout, les quelques principes universels qu'il avait pris en main avaient prévalu ; on voulut sortir des éléments, on fit des questions, et la science commença, et la dissertation avec la science. Nous en sommes encore là, et personne de sensé ne s'en plaint : lorsque les problèmes sérieux se pressent, on ne verrait pas avec plaisir dans des matières si graves une légèreté inconvenante ; mais il me semble que nous ne distinguons pas assez le clair de l'obscur, et que nous dissertons trop souvent où nous devrions juger. Depuis qu'il a plu à M. de Maistre, pour combattre le voltairianisme, de prendre le ton de Voltaire, et qu'on le lui a laissé prendre, le combat a changé de face : le paradoxe a attaqué et le bon sens s'est défendu ; on a vu nier la certitude naturelle, la phi-
losophie et la liberté de conscience, célébrer les institutions du moyen âge, le gouvernement absolu, soutenir l'esclavage, la théocratie, l'Inquisition, l'observation obligatoire du dimanche et la primauté du mariage religieux sur le mariage civil ; les plus honnêtes gens du monde et d'un grand mérite ont eu la bonté de discuter des assertions qu'il fallait siffler. Nous avons fait la raison trop humble. Je ne dis pas qu'on puisse, quand on veut, railler à la façon de Voltaire, mais on peut toujours mépriser.
Avec la raison de Voltaire, on fera bien aussi de prendre sa langue. Quand on a ôté l'harmonie de Fénelon, la couleur de Rousseau, la flamme de Pascal, il reste la clarté, il reste le style de Voltaire. Les autres qualités frappent, avertissent le lecteur et se font reconnaître ; la clarté est insensible, comme l'air où nous vivons plongés. Les autres qualités sont individuelles, appartiennent à un esprit, point à l'autre; la clarté est l'intelligence, elle est la qualité de l'esprit humain. On se réjouit lorsque après un brouillard qui confond tout, les objets se distinguent, prennent leur véritable forme et leur être propre ; on se réjouit aussi lorsqu'une idée qui était en nous s'éclaircit, lorsque, après des obscurités, le jour se fait dans notre pensée, que la \Taie nature et les vraies raisons des choses nous apparaissent dans leur ordre naturel. L'esprit français a le besoin de s'entendre avec lui-
même et avec les autres, de se rendre compte; il consent à ne pas aller loin, pourvu qu'il sache à chaque moment au juste où il en est. Travaillé de ce besoin, il s'est fait une langue claire, limpide, régulière, où les mots se succèdent dans l'ordre logique des idées, en sorte que le lecteur n'a rien à deviner, rien à attendre, et, quelque part qu'il s'arrête, comprend toujours exactement ce qui a été dit; une langue de bonne foi, qui ne trompe point. Or, il y a une autre langue que celle de Voltaire, mais la langue française éternelle, c'est celle-là. Ce n'est pas assurément celles de certains artistes qui fleurissent de nos jours. Voletant où les maîtres ont volé, ils s'ébattent dans le style : à chaque page, toutes les couleurs s'y mêlent comme dans un kaléidoscope ; toutes les harmonies, comme dans une symphonie fantastique; toutes les phrases sont travaillées comme un échiquier chinois. Ils ont inventé le chatoiement, les dissonances ; ils ont, comme ils disent, fouillé la langue ; ils s'appellent des ciseleurs. Vous concevez quel air a, près de ce français nouveau, l'ancien français tout simple et naïf, qui ne voulait que bien faire voir la pensée, ne prétendant ni plus ni moins que cette pensée même, la suivant dans tous ses mouvements, s' élevant et descendant avec elle, égal aux plus grandes, les respectant assez pour ne pas les couvrir de son propre éclat et se respectant assez lui-même
pour ne pas surfaire la valeur d'une pensée médiocre et pour ne pas parler à vide. J'imagine que Voltaire aurait traité ces artistes comme il convient : il aurait fait passer son Pauvre Diable chez ces convulsionnaires de la langue, au sortir des convulsionnaires de Saint-Médard. C'est, je crois, à propos de leurs ancêtres qu'il écrivait : « Pardonnez-leur de danser toujours, parce qu'ils ne peuvent pas
marcher droit. »
Dirai-je un autre service que Voltaire peut nous rendre? Il allège la vie. Il est permis, ce semble, de le recommander par là à notre génération attristée. Des choses que nous n'avons plus soutenaient nos pères du dix-huitième siècle : ils avaient une passion, des espérances et des goûts. La passion était la passion du bien-être public ; l'espérance, l'espérance de le voir prochainement réalisé, de leur vivant; les goûts, le goût de l'esprit et celui de la galanterie. Ils étaient frappés, ils étaient abattus, mais ils se relevaient ; après le premier moment de désespoir, ils se remettaient vite à vivre, comme les oiseaux mouillés par l'orage sèchent leurs ailes au soleil, puis volent et chantent; où d'autres auraient été submergés sûrement, ils surnageaient par leur légèreté. Ils ont traversé ainsi les temps les plus terribles, dépouillés et dispersés par toute la terre ou enfermés dans les prisons, jouant jusqu'au pied de l'échafaud. Pour nous,
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qu'avons-nous retenu de leur caractère ? Nous n'avons plus leur passion du bien-être public ni leur espérance ; ceux qui, après les mécomptes de ces soixantedix années, espèrent encore, n'espèrent pas pour eux, persuadés que le progrès est infiniment lent, interrompu de temps à autre par des cataclysmes comme il y en a eu dans la création physique, et que d'ailleurs la parfaite sagesse et le parfait bonheur ne sont point de ce monde. Les goûts de nos pères ont aussi disparu : nous n'avons certainement pas l'amour qu'ils avaient pour les lettres ; on ne fait plus de tragédies, même au collège, et il n'y a que les vieillards qui fassent de petits vers. La galanterie, ce jeu délicat de l'esprit, est remplacée par le plaisir facile, la passion, le grave mariage, ou la conversation entre hommes à moins de frais. Nous sommes sérieux, il faut le dire ; détachés de bien des affections qui nous ont trompés, nous avons conçu pour la famille un amour ardent, âpre, admirablement pur et fort, source de joies profondes mais inquiètes, et de profondes douleurs, après lesquelles on ne fait plus que languir et s'anéantir.
En recommandant la lecture de Voltaire, je distingue et avoue mes préférences. S'il fallait sacrifier quelque chose de lui, je donnerais les tragédies et les comédies pour garder les petits vers ; s'il fallait sacrifier encore quelque chose, je donnerais plutôt les
histoires, toutes charmantes qu'elles sont, que les romans ; si on ne me permettait de ne garder qu'un seul ouwage, je me ferais beaucoup prier, j'aurais des scrupules et des regrets infinis ; mais enfin il y a une chose que je ne me déciderais jamais à livrer, c'est la correspondance. Pour ceux qui cherchent un intérêt dramatique, voici une guerre de soixante ans, conduite avec un courage et une tactique merveilleuse, par un général admirable, demeuré vainqueur. Si, outre la tactique, ils s'intéressent à l'objet de la guerre, l'objet est assez grand : c'est la guerre de la tolérance et de l'humanité. Pour ceux qui recherchent l'histoire, voici un homme qui a vécu près d'un siècle, a assista à tous les événements importants, les a notés et caractérisés au passage. Pour ceux qui recherchent l'art, il est ici prodigieux. Il me semble que nos Français n'ont de supérieurs en aucun genre ; mais où ils sont uniques, c'est dans l'art difficile des riens élégants. Dans les autres compositions, il y a un fond qui soutient, une matière qui fournit ; ici la main est tout, par conséquent l'homme est tout; du même talent dont ils façonnent un bijou, ils façonnent une de ces compositions légères de substance, mais d'un travail exquis, comme les buUes de savon qui se tiennent en l'air et où se meuvent toutes les couleurs de la lumière ; c'est quelque chose d'impalpable et d'impondérable, un souffle emprisonné dans
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une vapeur. Voltaire est maître dans cet art. Un homme de talent pouvait composer ses pièces de théâtre et ses épîtres ; quelques vérités de bon sens développées admirablement font tous les frais de sa philosophie ; dans l'histoire, il a des qualités qui peuvent se trouver chez d'autres : l'inteUigence, la clarté, la rapidité, l'intérêt ; ses petits vers, ses pamphlets et sa correspondance sont lui-même, ne sont qu'à lui. Quel génie se joue dans ces poésies, et ces plaisanteries et ces lettres immortelles ! Or, tout ce qu'on admire dans les deux premières se retrouve dans les lettres avec une inépuisable abondance : vers faciles, railleries charmantes à propos de tous les personnages et de tous les événements qui ont passé, dans ce siècle agité, devant cet esprit curieux. Faites plus, retranchez de la correspondance de Voltaire ces agréments, elle sera encore la correspondance qu'on lit sans pouvoir la quitter, qu'on n'a pas égalée et qu'on n'égalera pas ; l'art qu'elle renferme sera entier. Ce qu'il peut se succéder, pendant plus de soixante ans, d'amours, de haines, de plaisirs, de douleurs, de colères, dans une âme singulièrement impressionnable et mobile, est exprimé là au vif, comme sur la figure d'un enfant, chaque sentiment entier occupant toute l'âme comme s'il devait durer éternellement, puis effacé tout à coup par un autre, qui fera le môme effet et durera autant ; variété inépuisable des sujets
qui passent sous cette plume légère ; séduction d'un esprit enchanteur qui veut plaire et invente pour plaire les tours les plus délicats, toujours aimable, toujours nouveau. Tout cela forme un des spectacles les plus attrayants qu'on puisse avoir en ce monde. Et la grâce plus sévère est aussi là : elle est dans le bon sens perpétuel de cette ferme raison et dans le dévouement du noble cœur qui, au lieu de se rassassier de sa propre gloire, se tourmentait pour toutes les injustices de cet univers et trouvait, pour exprimer son tourment, une éloquence meilleure encore que l'esprit.
Nous ne nous faisons pas illusion : il y a quelque chose qui empêchera toujours Voltaire d'être populaire, nous ne disons pas seulement dans le peuple, mais dans la foule des lecteurs : il se contente d'être parfait sans vous avertir ; il ne s'annonce pas. Mettant à part les hommes vraiment éloquents qui, à de certains moments, se laissent emporter par le sujet et emportent les auditeurs avec eux, mettant, dis-je, ceux-là à part, il y a par ce monde tout un art de prendre le lecteur, qui n'a rien de commun avec l'art même. Voulez- vous le voir à nu, un peu plus ou un peu moins grossier : il est dans les livres, une disposition matérielle, l'usage des italiques et des points, la distribution des alinéas et des chapitres ; dans le débit, un silence qui annonce qu'on se prépare à
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quelque chose de plus fort, un crescendo de la voix, des gestes, un mouvement de toute la personne, qui parlent à ceux même qui n'entendent pas et leur font présumer des choses admii*ables ; dans la peinture, la sculpture et la danse, ce qu'on nomme des poses ; enfin, quelque part que ce soit, un appel à l'applaudissement, qui, en général, ne manque guère. Si vous ajoutez à ces procédés extérieurs certains secrets de la composition même, le paradoxe, la tirade, l'air de bravoure, les pointes subtiles, les antithèses piquantes, les images qui donnent dans les yeux, le succès sera infaillible. Ce qui est le plus connu de Racine, c'est le récit de Thèramène ; de J.-J. Rousseau, l'évocation de l'ombre de Fabricius ; dans les auteurs qui sont au-dessus du procédé, les pièces d'apparat encore, en un mot, tout ce qui orne les recueils de littérature. Mais la beauté simple, la beauté discrète qui ne se montre pas, celle-là passe presque ignorée et n'est connue que par quelques âmes vraies comme elle. Voltaire est assurément en ce sens l'un des auteurs les moins connus, et pourtant on fera bien de le lire, si on veut se dégoûter de reflet.
En lisant ces lettres de Voltaire, et relisant les lettres précédentes, il vient à l'esprit une réflexion. Qu'on veuille bien examiner ce qui de nos grands écrivains est mis aux mains de notre jeunesse. Près-
que tout est du dix-septième siècle, un peu du dixhuitième, rien du seizième ni d'au delà. En général, je le reconnais, c'est un choix dans l'excellent : il y à là des choses bien faites pour former le goût, nourrir l'esprit et élever l'âme, ce qui est le propre objet de l'éducation ; mais, excepté les Fables de la Fontaine, le Lutrin et quelques parties de Boileau etï Histoire de Charles XII, le reste est bien raisonnable et demande quelque effort ; ce sont, on l'avouera, des ouvrages très sérieux que les Oraisons fimèhres et V Histoire universelle de Bossuet, le Petit Carême de Massillon, les Dialogues sur V éloquence de Fénelon, la Grandeur et la Décadence desHomaim de Montesquieu, les tragédies de Corneille et de Racine, et le Misanthrope de Molière. Qu'y a-t-il alors pour la récréation et la passion ? Rien de Rabelais, de Montaigne, des auteurs de contes et de nouvelles, rien de Rousseau que les passages les plus déclamatoires, rien de Voltaire, rien de Diderot, rien des auteurs plus modernes ; pour tout excès, le Télémaque. Mais j'oublie les mille honnêtes histoires approuvées par les autorités compétentes, pauvretés morales d'un factice qui fait mal au cœur. On comprend qu'après ces austérités et ces fadeurs, il vienne un goût merveilleux pour les excitants d'une certaine littérature. Ainsi les trésors de la fantaisie de Rabelais, et le bon sens exquis avec lequel il critiquait
Féducation, les nouveautés littéraires, la religion, la politique de son temps, tout un monde en plus d'un point semblable au nôtre, la verve ingénieuse de Montaigne, le haut comique et les mouvements passionnés des Provinciales, l'art charmant des conteurs, les scènes riantes des Confessions^ les langueurs des Rêveries, l'esprit infini et l'éloquence da Voltaire et sa grâce et sa raison, puis tout ce quo notre siècle a produit, j'entends dans le parfait, de plus vivant et de plus attrayant, tout cela pour notre jeunesse n'existe pas *. Il y a du sérieux dans l'esprit français, mais il y a aussi une grande part de gaieté, comme on le sait, et notre raison rit volontiers. Or, on conduit notre jeunesse à la plus noble école qui soit ; mais cette école est bien sévère pour ces esprits légers. Ne sont-ils donc pas des maîtres aussi ceux qui n'ont pas le ton de maîtres et qui enseignent en jouant, qui enseignent la vie à ceux qui vont vivre ! Ils ont été les précepteurs du genre humain et ils ne sont pas les nôtres î Et on croit qu'il est indifférent qu'à l'âge où notre Ame, encore inconsistante, mais pleine de rêves, cherche une forme, on la laisse chercher toute seule, au hasard des rencontres bonnes ou mauvaises, on croit qu'il importe peu que lui pro-
* Nous croyons devoir rappeler aue ces vœux de M. Bersol ont été entendus, et que la plupart des auteurs dont il regrettait l'absence dans les programmes de l'Université, y figurent aujourd'hui. (Ed. S.)
posant toujours des œuvres à admirer, on ne réponde pas à son instinct, on ne la captive pas !
J'ai dit de Voltaire ce qui me semble vrai, sans mo préoccuper ni des enthousiasmes ni des colères que son nom suscite toujours ; c'est la seule attitude (lui soit digne de la philosophie. Elle travaille pour mieux que le succès d'un jour. Ce jour-ci appartient à la réaction religieuse, dont on voit les excès. On a accusé les philosophes actuels d'avoir aidé à cette réaction en glorifiant le spiritualisme et le christianisme. Si c'est une faute, ils l'ont commise, car il est certain qu'ils ont vigoureusement combattu la philosophie matérialiste, combattue et détruite. Il est certain aussi qu'ils ont dignement parlé du christianisme, qu'ils ont mis en honneur le sentiment religieux, o\ ont vu dans les religions des croyances respectables, des solutions naïves des plus grands problèmes, dos efforts pour atteindre à la vérité et à la perfection, autre chose enfin que le produit du mensonge et do l'imbécillité. Les travaux de MM. Royer-CoUard , Cousin et Jouflroy, et après eux les enseignements d'un grand nombre d'hommes formés à leur école pendani une quarantaine d'années ont contribué à répand r.' im nouvel esprit ; le catholicisme en a profité, et de> écrivains catholiques (les violents parlent plus haut ([ue les sages) ont choisi ce moment pour s'aviser quo la philosophie n'est bonne à rien et qu'elle est tro>
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nuisible. Tout cela est naturel et n'a rien de fàch«ux : il n'y a jamais de mal à avoir été juste. C'est le mauvais parti pour ceux qui ont envie de jouir vite ; mais quand on n'est pas pressé, quand on met tout à sou rang, les principes au-dessus des hommes, la vérité au-dessus de la vanité, c'est le bon parti. Comme tout va en ce monde par réaction, on ne craint point les réactions. Pendant quelque temps la philosophie , cherchant sincèrement pour son compte au lieu d'affirmer hardiment, a laissé flotter les esprits ; des habiles en ont profité pour s'emparer de ces esprits sans maître ; il n'y a là rien d'étonnant, et la seule tactique à suivre, à la fois honorable et profitable, c'est de travailler de telle sorte qu'aune heure donné»' ils soient seuls de leur avis. On en revient toujour> à l'alternative que proposait notre spirituel économiste Bastiat : corriger Tartuffe ou déniaiser Orgon ; pour lui, il choisissait de déniaiser Orgon, trouvant trop difficile de corriger Tartuff*e, et je crois qu'il avait raison.
On saisit aisément la pensée des autres écrivains du seizième siècle, mais la pensée de Montaigne n'est pas si simple. Ce qui paraît clair, c'est qu'il ne songe qu'à l'existence présente, c'est que, selon lui, la vie est à elle-même sa fin, qu'il ne faut pas s'en faire des idées imaginaires, mais l'observer pour voir ce qu'elle est, quel est son train habituel, et que la morale n'est pas une science comme la géométrie, mais un art : l'art de vivre.
QueUes sont les diff'érentes règles, déjà proposées, que Montaigne trouvait devant lui? D'abord, de suivre l'instinct. On se rappelle l'épitaphe que Re^ gnier avait faite pour lui-même :
» Extrait d'un rapport sur un concours ouvert par l'Académie des sciences morales et politiques. (1868.)
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J'ai vécu sans nul pcnsement, Me laissant aller doucement A la bonne loy naturelle ; Et si m'estonne fort pourquoi- La mort osa songer à moy, Qui ne songeay jamais en elle.
Elle est bonne, en effet, cette loi, car elle consiste à ne jamais se faire de peine, à s'abstenir de tout effort ; celui qui la suit suit l'instinct, qui le conduit comme il veut. La Fontaine, qui était aussi un disciple de cette bonne loi, ne se contraint pas et laisse paraître tous les mouvements qui sont en lui : ses mœurs abandonnées, ses solides amitiés, même sa fidélité à Fouquet en disgrâce. Cette morale de l'instinct est vraiment aimable ; elle n'a que le tort de ne pas en être une : avec elle on va au hasard ; elle nous mène tantôt à bien, tantôt à mal, et on ne s'aperçoit qu'elle nous mène à mal que lorsqu'on y est tombé. D'ailleurs, quand même elle mènerait à bien, ce n'est qu'au plaisir, et il y a en nous quelque chose que le plaisir ne contente pas, qui aspire plus haut que cela.
Deux nouveaux principes surviennent ici pour corriger ces défauts : la prudence apprend à so modérer dans la jouissance, en vue du bonheur durable ; la vertu nous attache au devoir ; toutes les deux exigent un effort de nous, surtout la vertu, qui grandit l'homme. Il y a des circonstances où il
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faut faire un choix entre ces trois principes d'action : la prudence néglige le plaisir, la vertu méprise l'un et l'autre ; mais hors de cette nécessité, le plaisir, la prudence et la vertu se partagent lil»rement la vie. La morale qui maintient à la fois cette liberté et cette nécessité, c'est la morale natulellc. Il se peut qu'elle ne soit exprimée entièrement nulle part, mais elle agit au dedans de nous : elle maintient le devoir si on l'oublie et elle arrête ceux qui l'outre-passent. Elle réfute les stoïciens « qui font cesser de vivre avant que l'on soit mort » ; elle ramène les mystiques sur terre ; elle avertit tous ceux qui dépassent la mesure et prêchent une morale pour les anges. Ou bien elle empêche les doctrines excessives de s'établir dans la société, ou bien, si ces doctrines s'y établissent, elle les laisse trôner et, cachée au fond de chaque conscience, elle se fiiit sa part. Il est fâcheux pour toute morale de se taire <|uand elle parle et de parler quand elle se tait, car elle nous est toujours présente et c'est elle qui a le dernier mot.
Montaigne a fondu ces trois principes avec une habileté merveilleuse. Il vante la vertu et la vertu <Iésintéressée : il remplit son livre des beaux exemples des Romains et des Grecs ; il loue beaucoup la prudence, qui ménage le plaisir et prévient la douleur; il aime le plaisir avec la vivacité de la nature.
Chez lui, ces principes ne sont pas aux prises : ils ont chacun leur tour, mais celui du devoir revient plus rarement : hors des jours extraordinaires pour lesquels il réserve le sacrifice, il ne recommande guère que le plaisir et la prudence. Il nous charme et il nous trompe : il ne nous dit pas que le plaisir passe, que la prudence est incertaine, que le devoir est de tous les instants, qu'il n'est pas l'ornement mais le fond de la vie ; qu'il est aisé d'éviter les grands chagrins quand on tient peu à sa famille, quand on oublie le compte de ses enfants, quand la patrie et l'humanité nous sont comme étrangères ; mais que plus on aime plus on peut souffrir, et que, fussions-nous comblés de félicités présentes, il resterait encore pour nous tourmenter l'inconnu
et l'infini.
Tout eu admettant la morale d'exception, Montaigne a ramené la morale d'usage à la mesure de l'homme et même à la mesure de l'individu ; en vue de l'usage encore, il recommande une morale toute nouvelle au sortir du moyen-âge, la morale mondaine. Il ne l'a pas rédigée : nous ne la rédigerons pas non plus; il suffit d'en avoir l'idée, ce qui est aisé. Le monde, qui Ta faite, l'a faite à sa convenance. Il est peu exigeant pour la vertu individuelle, la vertu sociale le préoccupe davantage : il ne travaille que pour lui-même, à mettre dans les relations
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l'agrément et la sécurité. A un liomme jeune ou libre il permet volontiers le plaisir, les entraînements, les égarements ; il voit là de la vie et un feu qui lui plaisent ; il croit qu'on sort de là avec de nouvelles facultés ; il ne se montre guère difficile que sur le choix des plaisirs, entre lesquels il distingue ceux qui forment et ceux qui déforment.
Les vertus sociales qu'il nous impose se réduisent à peu près à une seule, dont il ne peut se passer : respecter sa parole. Il n'interdit pas le jeu et le grand jeu, par lequel on se ruine ou on ruine sa famille, et même il goûte assez cette façon supérieure de traiter l'argent, devant lequel le vulgaire est ébahi ; mais il déclare que les dettes de jeu sont sacrées. A ses yeux encore, le mensonge est bas : mentir, c'est ne pas oser, devant un autre, dire ce qu'on pense. Les gens ordinaires haïssent le mensonge par un simple principe de religion ou de philosophie, lorsque, oubliant le public qui les observe, ils ne voient que la sainteté de la vérité ; le monde ne regarde pas si haut, il reste à la hauteur d'homme : le respect de la vérité n'est que le courage de la dire, courage que chacun doit avoir, et quand on nous accuse d'avoir failli à l'un, on nous accuse d'avoir manqué de l'autre; ce qui tache n'est pas le mensonge, c'est le démenti. Le courage, en général, est tellement compté dans la morale mondaine, qu'il tient lieu au besoin du reste ;
Tîl'
que si, par exemple, on expose gratuitement sa \ic fians un duel, on est censé être incapable d'aucune vilaine action.
Ah! si le monde voulait bien protéger l'honneur, le véritable honneur, il rendrait un grand service aux hommes, en arrêtant par la crainte du blâme public ceux que la conscience n'est pas assez forte pour arrêter ; mais il s'infatue : il se met à la place de la conscience elle-même : il a ses règles, du haut desquelles il dédaigne les petites règles des petites ^'ens ; il permet à une condition sociale ce qu'il interdit à d'autres; il repousse ceux qui paraissent gênés dans le vice et il considère presque ceux qui portent le vice fièrement. Il est vrai qu'arrivé là il perd quelque chose de son crédit ; la morale vulgaire prend sa revanche.
La morale du devoir, philosophique ou religieuse, a des saints et des héros, qu'elle revendique comme siens et qu'elle propose à l'imitation ; la morale moudaine a aussi son idéal. L'homme parfait, c'est l'artiste accompli, qui se possède, qu'aucune difficulté n'étonne, qui mène haut la main les hommes et la fortune, celui qui, léger de conscience, va gaiement dans les aventures terribles, celui qui est susceptible de prendre et de quitter toutes les formes, capable de tous les plaisirs et de toutes les privations, celui qui méprise ses semblables, les dompte, les sert
et s'en sert, l'être supérieur, fort, souple, aisé et gracieux, qui joue en maître avec la vie.
Quand on n'a pas songé aux caractères de cette morale mondaine, on ne comprend pas tout Montaij,'ne, car il a des maximes qui échappent aux règles connues ; mais dès qu'on la conçoit on conçoit aussi cette première place que Montaigne a donnée au respect de la foi jurée, la recommandation qu'il fait constamment de la vertu facile, et sa vive admiration pour Alcibiade. Seulement, dans sa hardiesse, il n'avait pas prévu jusqu'où irait cette morale quand la sociabilité de notre nation se serait développée entièrement, et l'air provincial qu'aurait plus tard son petit Grec Alcibiade.
D'ici on embrasse la morale de Montaigne. Admirer les héros et les saints sans prétendre les imiter ; se tenir dans la commune mesure de l'humanité ; user des plaisirs sans en abuser; donner le moins de prise possible sur nous à la fortune et aux hommes, tout ramener à soi-même, se prendre comme on est, vivre doucement avec le monde et avec soi ; telle est bien sa pensée : la seule règle universelle est d'être maitre de soi pour se gouverner prudemment; le reste varie suivant les personnes, les pays et les temps. A côté de la morale, Montaigne a mis les mœurs, l'élément flexible qui proportionne la loi à tous ceux à qui elle s'applique. Comme cette nouvelle
morale change de contrée à contrée, il n'y a qu'à la suivre ; le philosophe qui prétend conduire les hommes par une règle immuable ressemble au voyageur qui, faisant le tour de la terre, prétendrait gouverner ses journées, les repas, le sommeil, etc., sur une seule et môme heure invariable; il choquerait tous ceux avec qui il serait, et la vie lui serait impossible ; la sagesse est de faire comme tout le monde, de régler sa montre sur l'heure du pays.
On voit quel renversement s'est opéré. Ce n'est plus l'homme qui est fait pour la morale, c'est la morale qui est faite pour l'homme, non pas pour l'homme en général, mais pour chaque homme particulier; et voilà pourquoi, avec les traits qui appartiennent à la famille humaine universelle, il n'a pas craint de retracer les traits qui ne sont qu'à Montaigne et aux gens de sa famille. Avec lui, la morale perd les grandes ambitions : les moralistes de son école ne viseront qu'à former l'honnête homme, comme on disait alors, le galant homme, comme on dit d'autres fois, celui qui se respecte et qui est praticable, l'homme du monde, poli, bien élevé, pourvu de la sagesse moyenne, qui est bonne aux autres et à soi. Charron épure et épaissit la morale de Montaigne. Ce n'est plus Montaigne, puisque le charme n'y est plus; mais cette sagesse didactique est mieux préparée pour un bon nombre d'esprits, et le livre
nui la contient a nn immense succès. Voilà les nouveaux maîtres des nouvelles générations, en ajoutant Pibrac, l'auteur de qmtraim maintenant oubliés, mais que, pendant un siècle, chacun a sus par
coBur
L'auteur du mémoire envoyé à l'Académie • pense que le xvi» siècle, puisqu'il détache la morale de la religion, a eu t.rt de ne pas la rattacher au sp.ntualisme ; nous sommes entièrement de son avis Dans rusage ordinaire, la morale et la doctrine spéculative ,ont peu mêlées. C'est la perpétuelle conversation du monde que le jugement du bien et du mal, la discussion sur l'un et sur l'autre ; mais c'est aussi une perpétuelle habitude de n'invoquer à l'appui de nos jugements que notre raison, notre bon sens, notre conscience, notre sentiment, notre instinct. 11 semblerait que nous saisissons le bien et le mal par un sens, comme par des yeux, et que la spéculation n'y arien àfeire. Quelques auteurs prennent cette morale et l'exposent en maximes détachées ou la relient à quelque principe général de philosophie pratique, les uns et les autres sans s'occuper de doctrines spéculatives, en sorte que la morale paraît reposer sur eUe-même et subsister par elle-même. Observant cela, plusieurs disent : « Vous voyez bien que la morale est indépendante de la spe-
• M. Albert Desjardins.
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culatioli ; » et ils se confirment dans leur opinion lorsque, examinant les religions et les philosophies si diverses, ils trouvent dans toutes ces philosophies et dans toutes ces religions une morale souvent la même.
Nous aussi, nous voyons ce qu'on observe ici ; mais nous n'en tirons pas la même conclusion. Les hommes parlent beaucoup de morale'et peu de questions spéculatives, parce que les applications morales sont extrêmement intéressantes, et qu'en outre de leur importance souveraine dans la vie, notre amour-propre y est en jeu, que nous y trouvons l'occasion de critiquer les autres et de nous louer nous-mêmes. Ce n'est pas une preuve que les doctrines spéculatives nous soient indifférentes : tout ce qu'il y a à dire, c'est qu'elles ne font pas question ; elles sont supposées dans nos entretiens ; nous croyons, sans avoir besoin d'en faire profession, que nous sommes capables de reconnaître la vérité, qu'il y a des vérités absolues et que notre volonté est libre. Cela est convenu entre gens qui causent, comme il est convenu que j'existe et que celui avec qui je parle existe, sans qu'il soit nécessaire à aucun de nous de l'établir au préalable. La certitude, l'existence de principes absolus et du libre arbitre sont la philosophie sous-entendue de la morale ; c'est celle qui se retrouve uniformément dans les philosophies et les religions qui imposent le devoir.
Lorsque des écrivains qui proposent une morale respectable proposent, d'un autre coté, le scepticisme et le fatalisme, ils se permettent tout simplement la contradiction la plus criante, ils disent à la fois oui et non. Quand on prend la morale comme science abstraite au lieu de la rattacher au reste des sciences, on peut se taire sur certaines vérités dogmatiques ; mais quand on la remet dans l'ensemble des connaissances humaines, elle ne s'accommode pas de toutes les affirmations et de toutes les négations ; la logique n'est point complaisante.
Suffit-il pour la morale qu'on rejette le scepticisme et le fatalisme ? Quand on consentirait à accorder que cela suffit pour la morale scientifique, la morale pratique ne s'en contente pas. La science morale n*est (qu'une abstraction ; la réalité, c'est la vie. Or, est-il possible de soutenir que l'homme a la même foi dans le bien et la même force pour l'accomplir, s'il croit qu'il est matière, un composé qui ne dure que quelques jours, ou un esprit immortel ; s'il croit à un Dieu juste ou au Destin ? L'homme est un : il agit avec tout son être ; le scinder, c'est le mutiler.
Le programme de l'Académie demandait qu'on exposât les rapports des moralistes du xvi^ sièclo hvec les moralistes qui les ont suivis. Il est certain qu'avec le xvn« siècle, l'aspect change ; on s'en aperçoit aux éditions de Montaigne, qui ne se succèdent
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plus avec la même rapidité. La fermentation du XVI* siècle est apaisée; les éléments divers ou ennemis qui s'étaient rencontrés alors n'en sont plus à. leur premier contact : ils se sont conciliés et Tordre règne. Descartes, il est vrai, continue et assure la révolution commencée par le siècle précédent, il en finit avec l'autorité en matière de philosophie ; mais il est spirkualiste ; la philosophie et l'Eglise se réunissent dans cette doctrine et donnent la forme au siècle nouveau. Si Pascal, qui a de la joie à « voir la superhe raison si invinciblement froissée par ses propres armes »,est charmé du scepticisme de Montaigne, si ce secours que Montaigne lui prête l'empêche de voir que Montaigne, avec son amour du 7noU du divertissement et toute sa douce philosophie, est le plus dangereux ennemi de la sévérité chrétienne, les autres écrivains de Port-Royal ne s'y trompent pas, et on ne s'y trompe pas dans le reste de l'EgUse, témoins Bossuet et Malebranche. Pourtant la tradition de Montaigne n'est pas interrompue : eUe se poursuit dans La Mothe le Vayer, Saint-Évremond, La Fontaine et Molière, qui empruntent au philosophe son esprit douteur ou sa morale facile. Bayle, le grand adversaire de l'intolérance, reprend, étend et fortifie avec une admirable vigueur la pensée des Essais, l'incertitude des connaissances humaines,et la livre au xvni« siècle. Celui-ci, préoccupé de détruire l'autorité, maintient
le doute, mais le restreint à la métaphysique, où se trouvent enfermés les dogmes religieux ; il maintient de grandes vérités de morale, où il convie tous les honomes à s'unir, comme autrefois Erasme et L'Hôpital avaient convié les chrétiens catholiques et protestants à s'unir dans la morale évangélique ; en même temps (ju'il ruine l'autorité dans son principe, il oppose au catholicisme la justice et l'humanité violées par les persécutions, et il va prendre au fond de chacun de nous les instincts rebelles à la loi religieuse, pour les soulever contre elle : contre la grâce il appelle la nature.
Montaigne disparaît pendant la Révolution : les maîtres du moment n'étaient pas des sceptiques délicats, ils n'étaient pas non plus tolérants ; ils étaient constamment montés au ton des héros romains, que Montaigne admirait sans s'astreindre ni astreindre personne à les imiter ; et d'ailleurs Montaigne n'était pas bien pénétré de l'amour de la patrie et du genre humain. Au début du xix® siècle, la renaissance du sentiment religieux , la publication du Génie du christianisme y Je concordat, marquent un de ces entraînements de restauration des croyances où il n'y a pas de place pour le doute discret. Aussi convient-il de remarquer l'heureuse idée qu'eut, en 1811, l'Académie française, de mettre au concours *éloge de Montaigne, et la fortune qu'eut Mon-
taigne d'être loué comme on sait par M. Villemain. Pour venir à nos jours, nous no voyons pas que Montaigne ait jamais eu plus de lecteurs qui eussent pour lui un goût plus vif, car nous nous sommes pris de passion pour tous les génies originaux, et celui-ci . est, s'il en fut, un génie original. L'écrivain nous ravit; quant au moraliste, il ne nous lasse jamais, parce qu'il nous entretient de l'homme, de ses formes variées, que nous sommes insatiables de connaître ; puis nous sommes encore les Français pour qui il a écrit : chez nous se retrouvent ensemble tous les principes de morale qui sont chez lui, sans qu'aucun ait pu étouffer les autres, ce tempérament qui nous fait de commerce si commode. On y retrouverait même un peu de scepticisme, ce qu'il en faut pour empêcher l'infatuation de la science et le fanatisme. Les Essais sont le livre favori des esprits libres et modérés, dont il y a encore quelques-uns, même dans ce temps qui ne leur paraît guère favorable. Ils no crient pas, ils ne s'agitent pas ; cela n'empêche pas que l'on compte avec eux, et que l'on ne tient rien tant qu'on ne les a pas avec soi. Ils ont une force, la force de la vérité, qui fait plus que le nombre et le bruit. L'illustre confrère que cette Académie regrette, M. Dupin aine, disait à un de nos amis : « Quand je » crois avoir raison, je ne crains personne ; mais si » je sens que j'ai tort, un stagiaire me battrait. »
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Oui, il ne s'agit que d'avoir raison, la raison est le centre des choses, et ceux qui restent dans la mesure sont toujours plus près d'elle que ceux qui vont à toutes les extrémités ; on est là avec Montaigne : aussi, malgré les défauts de sa morale, il nous paraît que nous avons quelque chose à gagner avec lui.
ÉTUDES BT PENSÉES.
Toutes les fois qu'un Parisien vous demande quelle ville vous habitez et que vous répondez : Versailles, il vous regarde avec une sympathie qui vous alarme. « Mais, s'écrie-t-il, c'est une ville morte ! » Sur quoi vous vous tàtez pour savoir si vous êtes encore en vie. M. Cousin se recueille et dit : « Versailles, admirable sépulture ! » Il n'y a plus de doute : vous étiez mort, vous voilà enterré. Mon Dieu ! certainement, il y a du vrai là-dedans, mais on exagère, et on nous permettra d'en rabattre ; car enfin, quand il s'agit d'être mort ou non, le plus ou le moins fait quelque chose, et, quand il s'agit de vous, vous êtes pardonnable de tenir à ces nuances. Eh bien donc, que les Parisiens nous accordent d'abord que nous existons, on verra à leur accorder que c'est d'une existence d'une autre sorte. On a parlé de la Belle au l)Ois dormant ; certaines rues feraient songer aux Mille et une Nuits,
à la ville de marbre sans habitants : toutes ces comparaisons sont forcées ; pourtant il vous revient toujours des images d'un monde intermédiaire. Il y a dans cet admirable Orphée de Gluck une scène des Champs-Elysées ; là passent et repassent des ombres heureuses ; on les distingue dans une demi-lumière ; l'orchestre joue un air d'une harmonie voilée, qui se répète, et, comme une sorte de charme, peu à peu vous pénètre et vous apaise, jusqu'à ce qu'il vous plonge dans le vague sentiment d'une demi-existence, où on choisirait de rester toujours. De même, lorsqu'on se promène dans la ville ou dans le parc, sans rien apercevoir qu'au loin, dans les allées et les avenues silencieuses, quelques formes incertaines qui traversent et disparaissent, on se prend à se demander ce qu'elles sont, ce que l'on est soi-même, et si on ne serait pas, les uns et les autres, des ombres heureuses dans les Champs-Elysées.
Quand on vient s'établir ici, il faut s'y acchmater, il faut que le corps et l'âme se fassent, le corps à cet air un peu vif, l'âme à cette existence un peu monotone. Une fois l'épreuve achevée, le séjour est bon. D'abord l'air est sain, puis, disons ce qui est vrai, on vit longtemps à Versailles, peut-être parce qu'on n'y vit pas beaucoup à la fois. On ne se dépense point en plaisirs sur plaisirs, on ne s'use point en émotions factices ; on y va comme des gens qui ont un siècle
à fournir. Si jamais les Versaillais se laissent prendre aux amusements extraordinaires, soyez certain que la vie moyenne diminuera ; aussi ils résistent, et ehaque fois que, par intérêt pour eux, on essaie de les lancer dans des fêtes, ils regardent un peu, puis ils reviennent à leur paix habituelle. Pourtant, ne vous y fiez pas. Du fond de ce silence où on est entré, on entend le grondement de la grand' ville qui vous attire comme l'abîme ; et tel qui se croit la tête bien forte tinit par s'y replonger.
Plusieurs, ce sont les habiles, combinent les deux existences, et Versailles se prête merveilleusement à cette combinaison. J'ai toujours remarqué que lorsqu'on arrive quelque part, ville, village ou campagne, après le plaisir d'être arrivé, la seconde pensée qui vous occupe sont les moyens d'en sortir. Versailles est à souhait pour cela : deux chemins de fer de la compagnie de l'Ouest, un chemin de fer américain, des voitures particulières, vous portent à Paris dès que vous en formez le désir ; on ne s'y sent point prisonnier. Ensuite, on use si on veut de sa liberté, et si on n'en usait pas on aurait du moins le plaisir de savoir qu'on la possède, ce qui souvent suffit.
A peine a-t-on mis le pied à Versailles qu'on le connaît. Il y a ici, comme à peu près partout, deux sociétés ; elles s'ignorent, et, quand elles se rencontrent, elles ne mêlent pas leurs eaux.
Presque point de vie locale : la presse du lieu se compose de trois journaux qui paraissent deux fois la semaine ; la littérature y dispute la place aux nouvelles du département, aux annonces judiciaires et aux logogriphes. Pourquoi donc y rencontre-t-on des articles où Louis XIV est appelé le grand monarque et Versailles la cité veuve de Louis XIV ? On dit ordinairement Louis XIV et Versailles.
La ville a deux populations : l'une d'hiver, l'autre d'été ; celle-ci, pop-Jation volage et qui n'est fidèle qu'aux beaux jours. Elle nous vient au printemps, excédée de Paris, rêvant calme, grand air, jardin à soi ; elle peuple les quartiers déserts ; elle se répand dans les vallées, sur les coteaux des environs : Jouy, La Celle, les Bruyères, et si vous êtes en goût de causeries aimables, vous voisinez à travers les bois.
Sous un autre aspect, très visible depuis dix ans, on dirait Cythère, Paphos ou Amathonte. Calculez en effet ce que peut faire naître de sentiments tendres dans une population de simples filles, nouvelles ve- -aes des champs, une garnison de dix mille Français décidés à plaire. C'est là que la guerre est détestée ! Aussi, lorsqu'elle éclate, lorsqu'il faut partir pour la Crimée ou l'Italie, quel cortège et que de larmes î comme on déplore les rigueurs de l'absence !
Non pas pour vous, cruel !
« Ne pleurez pas, mesdemoiselles, disait un militaire » plein de philosophie, nous reviendrons; si nous ne •. » revenons pas, il en reviendra d'autres, et je vous » assure que c'est tout la même chose. »
Les Versaillais ont à leur disposition, à leur libre jouissance, deux choses qui ne sont pas partout : le palais et les bois. Voici l'énorme château ; tout Versailles en est comme une dépendance ; malgré cela, il y a des habitants de cette ville à qui il manque un monument : naturellement un curé choisirait une église ; la municipalité rêve une mairie. Ceux qui se coiitentent de ce qu'ils ont se félicitent que le roi Louis- Philippe ait restauré ce château avant que les ruines? fussent irréparables ; maintenant il est sauvé. Le Musée n'est pas une galerie d'art, ce n'est pas le palais Pitti ; mais c'est notre histoire nationale illustrée, illustrée, pour des parties anciennes, par les artistes du temps," pour nos campagnes d'Afrique, par le pinceau tout français d'Horace Vernet. Le Musée eût été ce qu'il est, placé ailleurs ; mais ce qui ne saurait être vu qu'ici, ce sont les grands appartements de Louis XIV. Ceux qui connaissent un peu le dix-septième siècle visitent avec une extrême curiosité les lieux où habita pendant cinquante ans la cour la plus spirituelle et la plus polie ; et le premier venu qui entre dans ces appartements apprend d'eux quelque chose : les vastes proportions sur lesquelles ils ont
été taillés lui donnent une idée de la royauté qui pouvait les remplir. Avec Louis XV, la royauté se restreint dans un moindre espace ; mais quelle ravissante élégance dans les lignes, dans les guirlandes qui encadrent les glaces, dans les moulures des panneaux et des plafonds ! Une achnirable école pour nos ouvriers !
Quand on descend des appartements de Louis XIV dans le parc, on n'a pas changé : c'est toujours la grandeur qui se découvre tout d'un coup. Assurément je ne médirai pas du jardin anglais ; il a d'ailleurs dans le petit Trianon un modèle achevé ; mais que l'on ne parle pas légèrement du parc français quand il est dans cette mesure. La liberté y manque, il est vrai ; mais quelle ordonnance ! quelle harmonie ! Ce plan simple qui se développe clairement, ces longues lignes toutes droites, ces perspectives lointaines, ces magnificences qui vous attendent, tout rappelle les belles compositions du siècle où écrivaient Descartes, Racine et Bossuet. Vous pouvez aimer autre chose, mais il *y a là un principe, une pensée, des lois, une organisation ; cela est un monde, et il ne s'en voit pas tous les jours : il faut des siècles pour les faire et d'autres siècles pour les défaire ; ils subsistent par l'ensemble, ils se défendent par l'ensemble, qui couvre des misères de détail ; on ne vous demande pas de vous extasier devant les ifs en pyramides et en
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boules, pas plus que devant les confidents do traj:»'dies ; il y a l'artifice et il y a Fart.
L'art qui a tracé le parc a aussi disposé les jets d'eau qui lui donnent de la vie. Lorsque par un jour d'été charmilles et arbres sont tout en feuilles, et que le soleil rit dans la verdure, ces jets puissants (jui jaillissent en poussière, ces nappes transparentes qui retombent, ces arcs-en-ciel qui les illuminent, toute cette fête de la lumière et des eaux est un éblouissement.
Versailles a une ceinture de forêts. Ceux qui no tiennent pas au silence de la nature ont le plateau de 8atory, le champ de manœu\Tes, les charges do cavalerie, les commandements à voix déployée, les exercices des clairons, des tambours et des canons ; ils ignoreront toujours qu'il y a, loin du bruit, de petites allées, d'où l'œil aperçoit d'autres forêts et do superbes échancrures, et où on ne rencontre que des chevreuils, qui s'arrêtent un moment, regardent ot s'enfuient. Quand on est là rêvant seul, quel plaisir il y a à se dire : Ce bois est à moi, cette vue est à moi, ce soleil ou cette ombre est à moi I Mais si quelque autre promeneur survient, il est inconcevable quels sentiments de haine s'élèvent en vous contre cet étranger qui s'établit chez vous, contre ce partageux qui y »us prend une moitié de votre bois, de votre vue, de votre ombre et de votre soleil. Que faire? Continuer
sa promenade et sa méditation ? Cela n'est plus possible ; adieu les rêves ! on n'a plus que de noires pensées. Fuir? On abandonne le terrain. Rester peut-être, avec le ferme dessein de tourmenter celui qui vous trouble, de passer sans fin autour de lui, comme l'hirondelle qui veut éloigner un chat de son nid, de lui rendre la vie dure et de le chasser de là ? Que vaut-il mieux enfin, la fierté ou la ruse? Cependant le promeneur a disparu et le calme rentre dans votre cœur.
Comme le lecteur s'attend que celui qui parle de Versailles parlera de Paris et comparera l'un à l'autre, il faut bravement y venir. On ne le fera d'ailleurs que sur quelques points, en accordant préalablement à Paris sa prééminence naturelle, car, bien qu'on se souvienne d'avoir autrefois possédé la cour, on n'aspire point à devenir la capitale de la France. Après cet hommage voici nos réserves.
Paris est si grand et l'existence qu'on y mène est si occupée, qu'on y a le temps d'être malade et de mourir avant que vos amis le sachent ; non point ici, et il y a quelque chose de singulièrement bon dans cette idée; on ne se sent point perdu dans le vide. Cette ville n'a pas seulement une inépuisable charité pour les pauvres, elle est charitable aux malades, aux vieillards, aux cœurs blessés ; on la dédaigne quand on part pour la vie, mais quand on en revient on se repose là volontiers.
Paris ne peut pas nous disputer nos printemps embaumés, ni les ombrages de nos étés, ni les couleurs changeantes de nos automnes, il ne peut pas non plus nous disputer nos hivers. Il connaît le froid, il ne connaît pas la neige, car, foulée par tant de pieds, elle se délaie tout de suite en boue ; ici la neige tient, eUe s'étale, elle s'empare des vides, elle isole les objets, elle étouffe le son des roues des voitures et des pieds des chevaux ; le jour, on est oppressé par cette lumière crue, par cet isolement des objets, par cette vue étrange du mouvement sans bruit ; mais la nuit vient, qui arrête le mouvement et fond toutes les choses dans sa vague clarté ; alors on ne distingue plus qu'une nappe blanche qui couvre les vastes espaces de la place et des avenues ; la masse du château s'en détache, et si, à ce moment, au fond de la longue avenue qui le regarde, la lune parait parmi les arbres dans la brume neigeuse, c'est un spectacle plein de grandeur.
Les fêtes du monde parisien ne durent guère que trois mois de l'année, après quoi la société se cache ou se disperse ; il y a ici aussi un moment d'extraordinaire, mais l'ordinaire ne cesse pas. Un coup de cloche suffit pour convoquer ses amis, et chaque jour toute la société de loisir se distribue dans une multitude de petites soirées, défrayées par le jeu, la musique, la conversation, par la danse qui vient partout
avec la jeunesse ; elles finissent, à peu près à l'heure où celles de Paris commencent, en se disant : Au revoir. Le whist y est en honneur, et je n'ai jamais bien deviné dans quelle intention on peut venir à Versailles quand on ne sait pas le whist. Après cela, il n'est pas nécessaire de le savoir pourvu qu'on le joue, et c'est le parti qu'ont pris un certain nombre de personnes, les plus honnêtes du monde, incapables de compter sciemment des points qu'elles n'ont pas ou de regarder dans le jeu de leurs adversaires.
En fait de musique, il y a en première ligne, ici comme partout, la musique des familles, celle que les enfants exécutent et qui charme toujours les parents ; puis il en vient de toute sorte, depuis l'a musique de soirée, composée de morceaux assortis, jusqu'à la musique des maîtres qui ne se comprend ni ne se joue sans un sentiment profond.
Quant à la conversation, elle ne risque pas de manquer, car nous recevons les bons mots de Paris un peu après la cote de la Bourse ; mais, même sans cela, pourvu que l'on se donne la peine de chercher, et il en vaut la peine, on trouve de quoi se contenter parfaitement. Je note seulement une diffiérence : tandis que l'air de Paris donne de l'esprit à tout le monde, ici chacun reste ce qu'il est : celui qui a de l'esprit en a, et celui qui n'en a pas n'en a pas. J'ai rencontré les deux, je vous assure.
Et ne dites pas esprit de province, je vous prie. L'esprit de province consiste en ce que l'on s'occupe des autres dans les moindres détails de leur vie, pour les critiquer et se préférer à eux ; partout où cela est, là est la province. Elle est donc aussi à Paris, ou plutôt il j a à Paris cinquante mille provinces, cinquante mille sociétés particulières dont les membres se surveillent et se jugent àprement; Il va sans dire r;:m Versailles a ses provinces moins que Paris, parcu qu'il est moins grand ; s'il n'en avait pas, ce serait une ville à mettre sous verre, comme la plus rare curiosité ; mais ici, du moins, par le commerce perpétuel avec la capitale, par l'arrivée des revues, des journaux et des nouvelles, l'esprit reçoit un aliment meilleur que les commérages. Versailles n'a pas la prétention d'être, comme Paris, l'Océan : ce n'est qu'un filet d'eau qui va s'y perdre, mais la marée remonte jusqu'ici. Au surplus, il devient difficile de dire avec précision à quelle latitude la province commence et à quelle latitude elle finit, quand il n'y a plus qu'une vingtaine d'heures du centre aux plus lointaines extrémités. Paris est partout où, au lieu de s'acharner sur la vie intime de ses voisins, on s'intéresse aux choses de l'esprit et de l'âme, à la vie générale, j'entends la science, l'art, la morale et la politique, où on en parle sans prétention et où on en dispute avec politesse.
Je lis volontiers tous les éloges que Ton fait de Paris, car je l'aime : il plaît aux jeux par sa suprême élégance, il anime l'intelligence par cette active circulation d'idées qui s'y croisent en tous sens. Si la vie est le mouvement, aucun esprit n'est plus vivant que celui-ci.
L'âme est un feu qu'il faul nourrir,
a dit Voltaire. Il n'y a pas, à Paris, de danger qu'il s'éteigne, avec ce renouveUement perpétuel des spectacles, cette rapidité des impressions et cette impatience de les communiquer. Qui oserait mépriser cela? Et pourtant, si on veut s'appartenir, Versailles est bon après Paris. L'opinion parisienne va par violents courants. C'est un amusant spectacle de les regarder passer, de voir avec queUe grâce une vive population s'y précipite et s'y joue, et c'est merveUle si on résiste à l'entrainement universel. Attendez un peu, il se déclarera un courant contraire où on se jettera avec la même ardeur. Bésisterez-vous encore ? Ce monde est bien fou, et sa folie est si charmante qu'elle dégoûte de la raison des autres. Malgré tout, c'est une bonne chose que la raison. A mesure qu'on s'éloigne, elle revient ; une fois rentré dans la solitude, l'esprit reprend la possession de lui-même, on éprouve le besoin de se reconnaître, de se rendre compte, on résout d'étudier sincèrement les questions
pour séparer le \Tai du faux ; la brillante fantaisie des causeurs parisiens n'est plus là pour vous séduire, et on échappe à son prestige quand on marche seul sous les ombrages ou sous le givre des boit*.
Si on faisait sagement, on ne prendrait de Paris que l'excitation qu'il donne ; encore, si on écrit, serait-il bon d'en user avec discrétion, pour ne pas fatiguer l'intelligence en la forçant de produire. Pour quelques esprits d'une fécondité inépuisable, qui se renouvellent en produisant, il y en a une infinité incapables de suffire à ce travail et qui s'y dépensent et s'y ruinent. Au cas où l'on serait de ceux-ci et non de ceux-là, il pourrait être prudent de se ménager davantage. Il faut laisser quelquefois agir la nature : l'esprit, comme la terre, se refait au soleil, à l'air, à la pluie, par la libre action des forces qui travaillent incessamment.
Je finis sur Versailles. On dira de lui tout ce qu'on voudra, il donne un bien inestimable : la solitude sans l'isolement ; on y a l'indépendance, et en même temps, à portée de la main, les douces intimités. J'en parle pour le savoir depuis longues années, et ce n'est pas moi qui dirai jamais, comme cet ancien philosophe : « 0 mes amis, il n'y a plus d'amis. »
Je suis tout disposé à croire à l'efficacité des bains de mer et de toutes les eaux qui sont courues dans tout l'univers ; surtout, je ne contesterai aucune des maladies qu'on y prétend guérir, maladies qui tourmentent l'espèce humaine et principalement les femmes, dès qu'arrivent les beaux jours ; je supposerai que nul ne va aux bains par genre, pour faire dire qu'il y est, et, plus tard, qu'il y a été, ou par un certain besoin de quitter ses amis, pour voir un monde nouveau lorsque le sien est un peu épuisé par les rencontres de l'hiver et poui* figurer devant un autre public ; je constate seulement que l'émigration d'été pour les eaux, émigration jadis assez restreinte, a pris des proportions énormes. Autrefois, la noblesse et les propriétaires de châteaux allaient, au beau temps, dans leurs terres, les malades allaient aux eaux, le reste demeurait à la ville ; maintenant, à un moment
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donné, tout le monde part, et, pour qui sait vivre, il serait souverainement inconvenant de rester chez soi. Un des amusements les meilleurs et les plus honnêtes serait de connaître, un peu avant cette époque, l'intérieur des maisons, d'observer les petites pièces qui s'y jouent, les indispositions qui se préparent de longue main, les maladies soudaines qui éclatent, les redoublements de soins, de prévenances, d'amour, «le celui qui demande le congé désiré et l'importance d«' celui qui l'accorde. On verrait cela dans sa maison si on y voyait ; on l'entrevoit dans la maison des autre< avec un singulier plaisir.
Les Parisiens portent Paris partout avec eux. A Biarritz, on tient salon, le jour, dans la couche du Port-Vieux ; le soir, sur l'Atalaye. Un des lieux oii la mode domine le moins est Arcachon assurément : il y a là un reste de vie sauvage qui résiste obstinément à la civilisation. La ville s'étend sur une lieue de longueur, chaque famille habite une maison, se baigne devant cette maison, visite quelque autre famille, se réunit avec elle pour une partie de promenade dans la forêt, une partie de cheval ou de bateau, ou pour passer les soirées ; nul endroit où le beau monde se rassemble, pas de casino, pas de bal ; on ne fait que passer sur la route, et, soit dans les broussailles des dunes, soit sur le sable humide et le varech de la plage, il n'y a pas de toilette possible.
Le bassin a une vingtaine de lieues de tour, et du nord au midi, dans la plus grande largeur, environ trois lieues ; le fond est vers l'embouchure de la Leyre ; une pointe va au sud, l'autre à l'ouest ; la première, avant de tourner, s'étend en face du nord (c'est là que la ville est bâtie) ; la seconde longe les marais salants de Certes et les réservoirs de poissons où se font des essais de pisciculture, la belle garenne d'Ares, et se termine au cap Ferret, éclairé par un grand phare. Sur l'extrémité de cette langue les dunes sont nues, librement travaillées par le vent ; on respire l'àpre odeur des immortelles de mer, et on n'aperçoit plus que des cabanes de pêcheurs, qui passent là les hivers. Au milieu du bassin est une île dite l'Ile des Oiseaux, peut-être parce que, au commencement de l'hiver, les canards sauvages, fatigués de la traversée, s'abattent là et s'y prennent, par bandes énormes, dans les filets préparés. Des deux côtés du bassin, surtout vers le sud, la mer ronge les dunes : elle en mine le pied, et la dune descend ; les pins qui la couronnent descendent avec elle ou se renversent les uns sur les autres, dressant en Tair leurs longues racines.
Arcachon est à quatorze lieues de Bordeaux ; on y arrive à travers les landes. Autrefois, c'était le voyage d'une journée ; la voiture s'enfonçait dans le sable, les voyageurs descendaient et la poussaient à leur tour; à mi-chemin, aux Argentiéres, on faisait station
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dans l'hôtel du lieu, une cabane de paille ; on ne trouvait jamais que des œufs, et il n'était pas mal de se mettre soi-même à la cuisine si on voulait manger ; plus tard vint le chemin de fer de la Teste, qui, longtemps languissant mais jamais fermé, est maintenant la tête de la ligne d'Espagne. Arcachon est resté des • années sans autres bâtiments que la chapelle et le presbytère. On venait en pèlerinage à cette chapelle, consacrée à une Vierge miraculeuse, patronne def pécheurs ; au plafond et au mur pendent des œufs d'autruche, des navires, des barils, des peintures d'un caractère primitif. Plus tard fut construit l'hôtel Legallais ; quelques maisons isolées s'élevèrent. Il y a une dizaine d'années, on commença à se douter qu'il y avait là une ville naissante, on acheta, on b&tit un peu, puis ce fut une fureur ; les terrains qui avaient valu dix centimes le mètre carré montèrent à dix francs : il y avait de l'or dans ce sable. Tout est changé : l'antique cabane de pécheur, en forme de barque renversée, construite avec des pieux couverts de paille, le foyer au milieu, les deux portes opposées dans la largeur pour laisser passage à la fumée, les lits autour, dans des espèces de huches, tout a disparu ; les maisons élégantes sont venues, puis les maisons considérables; on a bâti sur la plage, on a bâti dans la forêt, qui peu à peu recule ; U y a à cette heure cinq cents maisons et un beau château. Pauvres ré-
veurs qui avaient élu domicile là pour être en lieu désert ! Il n'y a plus de solitude nulle part; il n'y en a plus que pour les millionnaires, qui achètent tout autour d'eux. Les constructions sont presque toutes en forme de chalet ; il y a des reproductions et des imitations de chalets suisses, mais le chalet d'Arcachon se compose d'une maison d'un étage, avec trois ou quatre ouvertures de face, et une galerie sur colonnes qui en fait le tour; devant sont des plates -bandes où viennent avec beaucoup de soins quelques fleurs disputées au hâle de la mer. Je ne connais rien de plus pittoresque que ces maisons légères perchées sur les dunes, bâties comme des nids dans les pins.
La forêt est celle qui s'étend à travers cinquante lieues jusqu'à Bayonne. Le pin porte ses touffes d'aiguilles déliées et sème une ombre rare ; parmi les pins jeunes, forts et droits, quelques-uns s'élèvent vieillis, découronnés, le tronc nu, ouvert par les blessures que les résiniers lui ont faites ; le feuillage change de couleur à toutes les heures du jour, prend successivement toutes les teintes du vert, à mesure que le soleil monte, et finit dans les tons rougeâtres de l'astre couchant. Ici le sol, couvert de brunes aiguilles, s'étend uniforme à travers les ondulations des dunes, là les bruyères sont chez elles : perçant à travers les mousses, elles font de ce pays aride quel-
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que chose de charmant. Il n'y a pas do \ilaines fleurs ; une des plus aimables est la bruyère, simple, délicate et sauvage. Les divers soleils la colorent diversement : le premier, le soleil d'été, ardent, la teint d'un rose foncé, solide ; quand il s'affaiblit, paraît la bruyère au rose pâle ; enfin les bruyères blanches naissent sous le soleil d'hiver. Là poussent aussi les chênes, qui se dépouillent et revivent ; les arbousiers toujours verts, qui se couvrent en même temps de fleurs et de fruits, de fleurs blanches semblables au muguet, de fruits rouges semblables à des fraises ; le tamaris pousse presque dans la mer ses" grappes violettes et son feuiUage découpé, le houx piquant ses baies de pourpre lisse, le genêt et l'ajonc leurs papillons dorés. L'air qui passe par-dessus cette forêt arrive embaumé de résine et d'odeurs pénétrantes, et, quand le vent s'engouffre dans les pins, il produit un bruit pareil à celui de la mer ; on s'arrête et on écoute indécis.
Le bassin n'est pas deux jours, presque pas deux heures le même : tantôt il est calme et bleu comme le ciel qu'il reflète, les barques y font une image aussi nette qu'elles-mêmes : tantôt sur cette surface polie court une risée qui la ride légèrement ; tantôt tout se trouble, l'eau noircit en des endroits, en d'autres se teint d'un vert glauque sinistre, et les vagues, contrariées par le vent, forment les moutons qui courent
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sur le bassin. Il faut avoir vu, par un beau temps, l'eau transparente prendre tous les tons des nuages qui passent au-dessus d'elle, l'azur, le feu, la feuille de pêcher, deux mers l'une au-dessus de l'autre, sans pouvoir quelquefois marquer sûrement la ligne qui les sépare. Là le soleil se couche \Taiment dans l'Océan, et la lune qui en sort y jette une longue trace de lumière, tandis que le sable du rivage, sous ses pâles rayons, s'étend en un champ de neige.
On a un regret : ce bassin n'est pas la grande mer. Quand vient un gros temps et que l'abîme gronde, on écoute le bruit lointain qui vous attire. Mais les tempêtes sont rares, les jours calmes abondent dans la beUe saison, et c'est un charme de voir cette mer animée, traversée par une multitude d'embarcations, par toutes sortes de voiles, en nageoire de poisson, en aile d'oiseau ; on suit involontairement de l'œil ces embarcations ; si plusieurs naviguent ensemble, on s'intéresse à l'une d'elles, on prend, je ne sais pourquoi, parti. Quand le vent est modéré, toutes les voiles sont dehors dans toute leur étendue ; quand le vent fraîchit, les unes sont pliées, les autres diminuées, et quelquefois la toile rase la barque qui fuit ; par le vent contraire, des barques volent sur les avirons, •qu'on voit plonger dans l'eau et se relever ensemble avec un rythme secret.
Il y a, ce me semble, une harmonie entre la mer et
la forêt. Quelle que soit la mer, le cadre qui la borde n'est pas indifférent. Des rochers sont majestueux, des dunes sont sévères, des dunes semées de pins donnent à la mer un aspect à la fois sauvage et charmant : le vert des arbres ceint le bleu des eaux. Où il y a des rochers, la vague accourt, bouillonne, monte, se brise ; parfois elle se précipite dans quelque caverne avec le bruit du canon, et en sort élancée en pluie où se joue l' arc-en-ciel ; sur les plages de sable où quelque banc se rencontre, la vague se dresse contre le banc, formée en longue muraille verte, puis cette muraille blanchit et s'abat, et derrière aussitôt une autre se reforme; l'oreille approchée du sable entend un mugissement confus de toutes les vagues brisées où le bruit des plus fortes se distingue encore.
Je ne médirai pas de la Méditerranée : elle a des beautés qui ont enchanté les Grecs et leur ont inspiré leur adorable poésie; mais l'Océan, « le père des fleuves », a les grandes tempêtes ; puis on pense que cette eau qui baigne vos pieds baigne aussi les côtes de FAmérique et de la Chine, entoure les îles de TOcéanie et se glace aux deux pôles ; enfin le flux et le reflux sont comme la respiration d'un être immense. Assis sur le rivage, on suit du regard cette eau qui monte ou qui baisse, le sable qu'elle emporte en fuyant, et on songe à la vie, à son mouvement qui
emporte chaque jour quelque chose de nous-mêmes que le flot ne rapportera pas.
L'entrée du bassin est dangereuse, défendue par des bancs nombreux; il faut y pénétrer par un passage étroit entre deux écueils; si on donne à droite ou à gauche, le navire entre dans le sable, et les vagues, qui de tous côtés l'attaquent, l'ont vite dépecé. U n'y a guère d'années sans quelque naufrage; une entre autres, l'année 1836, fut funeste : une tempête engloutit soixante-dix pécheurs, faisant bien des veuves, et des orphelins, et des mères sans enfants. Des travaux gigantesques vont transformer ce port dangereux en un port de refuge.
Arcachon a pour les malades ce que tous les lieux de bains n'ont pas : la mer au pied de la maison, à la fois l'air vif du bassin et l'air doux des pins où MM. Pereire vont abriter une ville d'hiver. Pour les malades et pour les bien portants il a ses plaisirs. On se promène dans la forêt, de dune en dune, rencontrant parfois quelque crête d'où se découvrent ensemble la mer et une grande étendue de forêt, où les dunes qui s'élèvent et s'abaissent semblent les vagues d'un autre océan ; de la forêt on descend sur la grève, et les chevaux appuient le pied sur la plage plus solide que la vague vient de tremper. Ces chevaux sont de petite taille, sobres et courageux, galopant des
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jours entiers sur le sable mouvant. Il y a aussi la pèche, et diverses r-éches. Tous les jours quatre-vingts barques légères vont à la pèche d'une petite sardine appelée royan; elles partent du fond du bassin avec le descendant, jettent l'ancre sur un banc à l'entrée de la passe, souvent restent là la moitié de la nuit, pour être au descendant prochain ; et, sur le signal d'un patron qui juge du temps, s'élancent ensemWe. Arrivé au large, on tend le filet qui est tout droit, on jette au royan une pâture mêlée de sable pour la rendre visible; il la sont et l'aperçoit au travers du filet, et, en voulant Tatteindre, entre dans les mailles qui le retiennent par les ouïes. On les emporte par milliers. De plus grandes barques, des chaloupes, font la grande pèche : elles passent d'ordinaire une nuit dehors, au besoin plusieurs, quand la rentrée serait dangereuse. On pêche aussi dans l'intérieur du bassin avec le filet ordinaire, et c'est un coup d'œil charmant de voir l'équipage de la barque, aux chemises blanches, aux vareuses bleues et rouges, tirant le filet, dans l'eau jusqu'à' mi-corps, poursuivant le poisson qui s'échappe. Une pêche curieuse est la pêche au flambeau. Le soir, une tiUole glisse silencieusement le long du rivage, les rames entrent et sortent sans bruit; sur un gril à l'arrière, une torche de pin brûle avec un éclat rougeàtre ; un homme armé d'une longue fourchette, les jeux fixés sur le fond du sable
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éclairé par le feu, surveille le poisson qui dort, et le pique. Lorsque la nuit est noire et que la mer est phosphorescente, que chaque coup de rame fait, en plongeant dans Peau, une trouée de feu, et, en se relevant, laisse tomber une pluie d'étincelles, il y a dans ce silence, dans cette obscurité, dans cette lumière résineuse, dans ce feu inconnu de la mer, dans cette attitude et dans ce geste du marin qui tient la fourche, quelque chose de fantastique qui frappe vivement l'imagination. On a les promenades en bateau, le long des chalets, qu'il est intéressant de voir avec leurs formes diverses, et le long de la grande côte qui semble un pays perdu au bout du monde. A mesure que la barque avance sur cette eau transparente, on voit passer les grandes méduses aux bras de cristal, les anémones élégantes, les crabes qui se meuvent avec violence et se livrent des combats féroces, les seiches avec leur tète armée de bras, jetant leur encre pour troubler l'eau et se cacher à leurs ennemis. Dans les mauvais temps, les marsouins arrivent par compagnies, pour se reposer dans' des parages plus tranquilles : ils s'élèvent au-dessus de l'eau en souffiant bruyamment et plongent pour reparaître à des distances prodigieuses; des plongeons, des canards, des oies sauvages nagent paisiblement ; sur le rivage, les mouettes s'avancent et se retirent avec chaque vagme pour saisir la proie qu'elle apporte;
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au-dessus de la barque passent les courlis, aux ailes arquées, et les goélands qui va^i >sent, s'abattant en troupes sur les vagues qui les bercent, ou sur la plus haute partie de quelque banc de sable parmi les brisants. Il y a les embarcations communes, longues, assez étroites, sans quille, portatives, faites pour le lieu, et les embarcations, boots ou canots de plaisance, qui sont bien une quinzaine. Elles ont des noms significatifs : les unes prétendent à la rapidité : Alcyon^ Sylphe, Papillon, qui porte léger équipage ; d'autres ont des noms coquets : Blanche, Fée aux Roses; une autre, fièrement montée, a pris le nom indigène de Marsouin.
Voilà naïvement Arcachon, un lieu de repos et de
plaisir ; pour le bonheur il faut, là comme partout, l'y apporter.
(Septembre 1856.)
Arrêtons-nous d'abord dans les Landes un moment, et ne regrettons pas ce moment, car les Landes s'en vont. Les revoyant chaque année, et, chaque année, retrouvant quelque partie du désert transformée en forêts et en campagnes, je me doutais bien de ce qui devait arriver ; mais il arrive plus tôt qu'on ne pouvait le prévoir, et maintenant que la métamorphose est faite, il paraît intéressant d'en rappeler les progrès. Justement il m'est tombé sous la main un livre qui marque on ne peut mieux les origines : ce sont les Etudes administratives sur les Landes, par le baron d'Haussez. Le baron d'Haussez, nommé préfet des Landes aux premiers jours de la Restauration, et pris dès lors d'une vive passion d'améliorer ce sol misérable, nommé plus tard dans le département de la Gironde, où il retrouva dans de certaines parties un sol pareil, réunit en 1826 les travaux qu'il avait
publiés sur ce sujet avec une persévérance de dix années. On est heureux de rencontrer ce préfet d'un autre âge. Quel amour sincère du -bien ! quel soin apporté aux intérêts de ses administrés ! on sent qu'il est en famille ; on éprouve un grand charme et un véritable repos à contempler une existence administrative que les révolutions survenues depuis ont rendue désormais impossible. La vie électorale était alors concentrée dans une infiniment petite partie de la nation ; elle n'avait pas envahi le corps entier ; un préfet n'était pas responsable du résultat d'élections sur lesquelles il n'avait pas de pouvoir ; le gouvernement seul faisait les élections, par sa politique générale, par sa sagesse et ses fautes. C'était le bon temps pour les préfets, qui pouvaient dormir en paix ou courir, comme le baron d'IIaussez, dans des pays perdus, pour détruire l'ignorance. « J'avais, dit-il, à persuader aux habitants )) que la terre qui les porte vaut mieux qu'ils ne le » pensent ; que ses produits seront abondants dès M qu'ils seront demandés avec opportunité, et que si » elle ne rend pas davantage, c'est à des méthodes » vicieuses invariablement employées, c'est à une • routine irréfléchie constamment consultée, c'est » enfin aux hommes et non aux choses qu'il faut s'en » prendre. » Il pressait ses concitoyens de s'intéresser à un sol qui n'attend pour produire que des mains qui sachent semer. Il rencontrait devant lui
l'obstacle qui venait du sol et celui qui venait des hommes.
D'abord l'obstacle du sol. Les Landes sont primitivement de vastes étendues couvertes de bruyères, de fougères et d'ajoncs. On divise celles de Gascogne en grandes et petites, sans délimitation bien précise. On désigne généralement sous le nom de grandes landes celles qui sont situées le long du littoral de l'Océan, entre l'embouchure de la Gironde et celle de l'Adour, et qui s'étendent vers l'est dans une longueui' (le 15 à 20 kilomètres. Les petites landes sont placées à l'est de celles-là, jusqu'à la limite des sables. L'ensemble des landes couvre environ 600,000 hectares. Qu'on se représente un terrain maigre et sablonneux, d'une épaisseur moyenne de 60 à 80 centimètres, portant sur un sous-sol imperméable. L'eau qui tombe ne pénètre pas; elle ne s'écoule pas non plus aisément, à cause de la médiocrité des pentes; ainsi le sol est desséché pendant six mois et pendant six mois inondé. A ces terres alternativement inondées et desséchées, ajoutez de véritables marais et des étangs, au pied des dunes du littoral de l'Océan. On voit que le sol ne se l)rête pas aisément aux améliorations ; mais les habitants ne s'y prêtent pas non plus. Le baron d'Haussez nous les représente avec leurs procédés traditionnels.
Sans aucune idée qu'il fût J)ossible d'utiliser le sol
entier par un travail intelligent, ils se bornaient à cultiver les parties les plus hautes qui étaient plus vite à sec, et qui, par malheur, étaient aussi les moins bonnes, parce que les détritus des plantes séjournaient dans les parties les plus basses. Ils se contentaient de quelques maigres récoltes, et perches sur leurs longues échasses, nécessaires dans ceS terrains noyés, couverts de plantes enchevêtrées, ils voyaient de loin et poussaient leurs troupeaux. Pleins de respect pour la coutume, ils maintenaient opiniâtrement des usages barbares dans l'établissement et l'exploitation de la propriété : je veux dire l'existence des biens communaux et le système du métayage. Diviser les biens communaux entre les particuliers leur eût paru ruiner la pâture.
Les moutons, ne trouvant en chaque endroit qu'une nourriture médiocre, allaient naturellement devant eux pour en chercher davantage. A les voir cheminer ainsi, au lieu de reconnaître la véritable cause, on en avait inventé une autre, imaginaire: on leur avait supposé le besoin d'errer. Ainsi les hommes, pour ne rien changer à leurs habitudes, avaient calomnié les moutons et en avaient fait des animaux de passage. Le baron d'Haussez protestait : il assurait que, si on avait de bons pâturages, on pourrait parquer les moutons, qui resteraient volontiers là où ils auraient à manger : mais il ne persuadait personne, et sous ce
communisme tout dépérissait : « On abuse, de pe^ur qu un autre n'use », écrivait M. d'Haussez énergiquement. La propriété particulière, livrée au métaver rendait le moins possible. Le métayer choisissai; di préférence les cultures dont le propriétaire recevait une plus faible part. Le froment, dont le propriétaire prélevait les deux tiers, était délaissé pour
e md et, presque sans valeur, mais attribué presque
ZT " "'*^^^^' ''^' ^'^^J^t de toutes les
préférences. « Le colon souffre, de peur que le pro-
priét..uejouisse,auraitp^
sez. On vivait donc misérablement; mais les pères
^ans 1 abattre le courageux préfet, qui allait par de. pays sans chemins combattre la routine sur place épuisant son éloquence pour convaincre ses admi: mstrés que leurs vaches avaient du lait, et qu'au 1- de répéter perpétuellement l'ancien p Jer
que «aucune culture ne réussit dans les Landes. ' f ""' '' ^^^^^ b^^-ement à l'ouvrage, prépare
des'^^f dTdT '^'^ "^' "^^'^ ^-^- ^- ^-
; l " '" ^^^^^' --« ^es échecs s'oublièrent, et i J eut des succès qui enhardirent ; aujourd'hui, l'ému-
lation est partout : on assainit, on sème, on cultive ; particuliers et sociétés s'y mettent à Tenvi. Pourquoi, au milieu de ces efforts de l'industrie pressée de jouir, ne rappellerait-on pas l'ambition plus patiente des pères de famille, qui, avant la vogue des Landes, lorsqu'il leur naissait un enfant, défrichaient des portions de ces terrains et y semaient des pins, pins et enfants destinés à croître ensemble :
Crescent illœ, crescetis amores.
Toutefois, il restait à attaquer à tond les possessions communales, et ce travail se fait en ce moment m^me. Une loi de 1857 ordonne que tous les terrains communaux soient assainis et ensemencés dans un délai de douze ans, c'est-à-dire en 1869. L'administration du département des Landes seconde activement la loi. Les hommes qui s'intéressent à la fortune publique, s'ils veulent bien considérer ce qui s'est accompli dans les Landes depuis un certain nombre d'années, reconnaîtront sans doute que c'est là, dans ce coin de terre déshérité, que la richesse de la France s'est le plu>: merveilleusement accrue. Le principal artisan de cette richesse est le pin, c'est cet arbre rustique qui ne demande rien et qui donne sans cesse. Informez-vous aux gens du pays, et ils vous diront ce qu'il y a en lui de ressources inépuisables ; aussi ils ont fait le proverbe : « Qui a pin a pain ». On comprend ce qui
a été ajouté à la richesse des propriétaires par la création des chemins de fer ou des routes qui transportent aisément les arbres et leurs produits, par le progrés de l'industrie appliqué à la résine, enfin par la guerre civile des Etats-Unis, qui a augmenté le prix de cette substance de trois ou quatre fois sa première valeur. Quand on songe qu'un hectare de landes se vendait jadis une centaine de francs, que, desséché pour le quart de cette somme, le fonds vaut actuellement 2,000 fr., et que les 200 arbres qui le couvrent valent autant que le fonds, quand on songe, disons-nous, à cela, on ne peut assez déplorer ce long sommeil de la terre, tant de richesses perdues, ni assez admirer l'activité humaine bien conduite, ce qu'elle peut pour transformer la nature.
Bientôt donc il n'y aura plus de landes ; je le répète, ceux qui voudront en voir encore feront bien de se hâter. Avant longtemps il ne restera, pour témoigner de leur existence, que le Maître Pierre de M. About, un joli livre vraiment. J'y trouverais peut-être un peu trop d'agronomie pour un roman, un genre littéraire où je goûte à peine la théologie ; mais, à cela près, c'est un charmant ouvrage, plein d'esprit et de verve, avec une veine de sentiment délicat.
Je demande pardon moi-même d'avoir dit quelques mots d'agriculture ; mais la tentation était forte, et
d'ailleurs il est convenu qu'en vacances chacun est un peu hors de chez soi.
Pendant que l'industrie s'empare des landes, la fantaisie s'empare en maîtresse des dunes du littoral . Vers la pointe du Médoc, on essaie de créer un lieu de bains de mer, à Soulac, où on a exhumé une église jadis ensevelie par les sables. Quant aux dunes du bassin d'Arcachon, on sait que je ne suis pas impartial, mais je vous assure qu'il devient difficile de suivre la métamorphose qu'elles subissent tous les jours et de prédire où elle s'arrêtera. C'est une sorte d'enchantement. De tous côtés les arbres tombent, les chalets s'élèvent ; tandis que les petites fortunes déploient leur imagination sur des espaces de quelques pieds carrés, une riche Compagnie fonde une ville d'hiver de toutes formes et de toutes couleurs, qui vont à ce pays étrange. MM. Pereire se créent un parc de pins, de chênes, d'arbousiers, de bruyères, qui court le long de la mer, monte sur les hauteurs, descend dans les vallées des dunes, et qui a été, il y a bien des jours, dessiné par le caprice du
vent.
Les Landes nous mettent à Bayonne. Que de courses charmantes à faire en rayonnant de là ! Il faut du moins visiter Biarritz avant qu'on ne l'ait trop embelli, et je ne vous permets pas de partir avant d'être allé au Pas-de-Roland. Un peu après avoir quitté Cambo
et sa magnifique terrasse, vous trouvez la gorge de Roland, une beauté des grandes Pyrénées, jetée là. C'est, comme on le sait, Roland qui a tout fait dans ce pays. S'il y a une brèche, c'est lui qui l'a taillée d'un coup de son épée ; s'il y a par terre une empreinte comme de quelque pied de géant, c'est l'empreinte de son pied ; ici un sentier en corniche était fermé par une roche, il a ouvert la roche où l'on passe. Le lieu méritait cela, il est d'une beauté singulière : la gorge, d'abord insensible, se creuse, le torrent blanchit et mugit en escaladant les blocs tombés sur sa route, ou bien son eau verte s'endort dans un lit plus profond ; des masses énormes sont suspendues au-dessus de votre tête ; vous les contemplez en pressant le pas. Il fait beau, le soleil se joue dans les mille cascades du torrent, la montagne nous prête son ombre; asseyons-nous ici;' la course et l'air vif ont aiguisé la faim, étalons nos provisions, et que chacun, à son tour, aiUe chercher leau glacée du Gave ; les montagnards, à l'honnête physionomie et aux costumes d'éclatantes couleurs, défilent sur la corniche et vous saluent du bonjour basque, agur, que vous leur répétez dans leur langue. Ce repas a été probablement long, mais il finit, et, une fois le corps satisfait, l'esprit est disposé à la philosophie ; on philosophe donc et puis on dort un peu aussi, et on emporte chez soi le souvenir d'une bonne journée de plaisir et
d'amitié, pour nous sourire dans les jours tristes qui
viendront.
Le département des Basses-Pyrénées confine à deux grandes beautés entre lesquelles on hésite, les haute^J montagnes et la mer.
Dieu me préserve de dire du mal du séjour des montagnes ; je craindrais trop de mériter qu'il me fût interdit ; mais parlons sincèrement. Autre chose est la montagne, autre chose est le lieu, ville ou village, qui l'avoisine et que vous habitez. Ce lieu est accessible, il est civilisé, quelquefois même d'une taçon odieuse ; tout ce qu'on appelle les plaisirs, tout ce qui est mouvement et bruit s'y donne rendez-vous et s'exhale pendant les quelques jours de la saison : voitures, chevaux, claquements de fouet, fanfares, musiques de toutes les nations, depuis la harpe antique jusqu'à l'orgue de Barbarie, qui vous escortent dans les rues, se posent devant vous dès que vous vous asseyez, à la promenade, au café, au repas, vous endorment le soir et vous réveillent le matin ; mendiants aussi de toutes les nations, acharnés comme les mouches ; entassement de gens qui se disputent la place et parfument l'air de tous les parfums des boulevards de Paris ; voilà le régime.
Pourquoi ne pas l'avouer? Les montagnes môme entre lesquelles vous êtes enfermé produisent à la longue une impression pénible. Ces grandes masses
dressées sont admirables, mais elles vous prennent une part de l'horizon, du ciel et du soleil ; elles finissent par vous causer une sorte de malaise ; il semble parfois qu'elles vous écrasent et vous étouffent. Quand on les quitte, on est sans doute attristé de quitter de si belles choses ; mais à mesure qu'on les laisse derrière soi, l'espace s'ouvre, on respire, on retrouve le vaste horizon, la voûte immense du ciel ; on revoit avec un plaisir infini le soleil qui se lève et qui se couche.
Le charme de ces montagnes habitées, c'est le voisinage des montagnes inhabitables où l'on va en excursion. L'ascension est peut-être fatigante, mais si le temps est beau, on est largement payé de sa peine, il y a des spectacles qui vous transportent. J'en parle le cœur encore troublé ; je les revois en fermant les yeux, et cette image intérieure ranime la vive émotion que j'ai autrefois sentie. Hélas ! dès qu'on est arrivé là, dès que l'on s'est dit qu'on voudrait y rester toujours, il faut repartir, il faut rentrer dans la ville, dans l'hôtel, dans l'existence rangée qui n'a pas prévu de pareilles fantaisies. Il y a de plus grands chagrins, il y en a aussi de moindres, et l'on se heurte
là bien rudement contre la contradiction éternelle qui fait la vie réelle intolérable et la vie imaginaire impossible.
Les montagnes ont un autre tourment : on ne peut
apercevoir les plus hautes cimes sans avoir envie d'y monter ; malheureusement il est rare qu*on le puisse, car la force manque ou le temps. Puis, toutes ces montagnes vous trompent ; ne vous fiez pas à celles qui paraissent plus abordables : du premier élan vous croyez atteindre le faîte ; mais de montée en montée il se découvre de nouveaux sommets ; on calcule l'effort que l'on a fait, celui qui restera peut-être à faire ; épuisé, on va encore, on va d'un désir haletant, de ce désir qui oppresse l'àme humaine quand elle poursuit un objet qui fuit devant elle, la vérité ou le bonheur.
La mer est plus praticable que les montagnes : assis sur le rivage on se repaît de contemplation. On ne l'approche pas sans terreur ; tout annonce ici un être extraordinaire : cette poitrine profonde, qui met six heures à se soulever et six heures à s'abaisser, le mugissement éternel, les changements de couleur qui masquent ses passions, les colères terribles que personne n'a vues sans pâlir. S'il n'était pas dans la nature des impressions humaines de s'affaiblir par l'habitude, je doute qu'il y eût beaucoup d'hommes qui pussent supporter longtemps celle-là : elle est trop forte pour ceux qui ont souffert et qui sont rejetés au fond d'eux-mêmes par cette contemplation mélancolique.
Nous sommes tout près de l'Espagne ; il faut au
moins y mettre le pied. La route qui y conduit est admirable : elle rappelle la Corniche, sauf que là-bas ce sont les Alpes et la Méditerranée, ici les Pyrénées et l'Océan. Comme notre France finit bien par ce Saint-Jean-de-Luz et ces villages, si jolis et si propres, de Bidart et de Guetarie, qui parsèment les rochers ! On peut aller voir, si l'on y tient, la fameuse île des Faisans, qui a été réparée à neuf et surchargée d'un monument commémoratif. J'aimerais mieux passer ce temps à Fontarabie, cette ruine intacte d'une vieille ville espagnole, avec ses déchirures où les folles herbes se sont établies. On regardera Renteria dans sa fraîche vallée, le port de Pasages, où toutes les maisons se reflètent dans l'eau, et on entrera à Saint- Sébastien. Le mont du Castillo s'avance dans la mer, son pied rejoint la terre par un isthme assez large, où Saint-Sébastien est assis ; en haut est la citadeUe ; à droite, l'Uruméa, repoussé par le flot qui bouUlonne entre les cailloux, à gauche, un port circulaire à l'entrée duquel se dresse une aiguille abrupte ; on dirait une bague étincelante, montée par un maître ouvrier. Mais de ces divers côtés on aperçoit la ville, et ses bruits vous arrivent mêlés au bruit de la mer. Avancez un peu, vous êtes seul, perdu au bout de l'univers. Regardez à vos pieds ; la montagne plonge à pic dans l'eau ; le schiste, redressé en larges feuilles noires, est assailli par la vague qui court en écumant sur ses
crêtes et se perd dans ses déchirures ; d'énormes blocs amoncelés pendent sur l'abîme. Maintenant regardez autour de vous : le rocher a été creusé par places et dans ces creux sont scellés depuis un demi-siècle les corps des officiers anglais qui furent tués dans la guerre ; ils se reposent là de leurs travaux et des agitations de la vie, et rien ne les réveillera de leur •profond sommeil, pas même la tempête qui ébranle et fend le rocher. Ici se rencontrent l'éternel tourment et l'éternel repos, ici se rencontrent tous les infinis : rOcéan, le ciel, les montagnes et la mort. Toutes les fois (jue, fatigué do la vie ordinaire, de ses soins médiocres et de ses petits ennuis, je tente d'y échapper, c'est ici que ma pensée me porte ; si j'avais de plus grands chagrins, je crois que j'aurais ici plus de force qu'ailleurs pour les soutenir ; enfin, quoique tous les lieux dussent être indifilérents à ceux qui ne sont plus, j'aimerais à être enterré dans ce lieu : il me semble que j'y dormirais bien, si on n'y rêve pas de la patrie*.
Une fois sur la route, comment faire pour ne pas pousser plus loin, au moins jusqu'à Madrid et à Tolède,
* Non, non, ce n'est plus vrai ; le corps du génie s'est emparé de cette montagne : il Ta déchiquetée ; du haut en bas de la grande muraille, il a appliqué des chemins macadamisés, avec des parapets blancs, qui conduisent par des pentes douces jusqu'à un corps de garde blanc. Je n'y retournerai plus. Mais pourquoi se plaindre ? Ils ont bien voulu nous laisser l'Océan .
jusqu'au musée de Madrid et jusqu'à l'incomparable Tolède ? J'ai dû ce plaisir à la Compagnie du Nord de TEspagne, et je tiens à l'en remercier. On traverse les Pyrénées par une série de travaux gigantesques, de sorte qu'en ce lieu la nature et l'art sont égaux. Puis viennent Burgos et la Castille. Les plaines s'étendent immenses ; la terre est blanche ; pas d'arbres, pas d'eau, des chemins en poudre, de temps en temps une pauvre maisonnette ; des aspects tristes, rien de vulgaire : toujours de quelque côté il y a des hauteurs qui ter* minent l'horizon ; elles naissent brusquement du sol et se découpent bizarrement sur le ciel ; lorsque le soleil levant ou la clarté de la lune frappe ces masses nues, elles semblent transparentes et on dirait des cristallisations fantastiques . Et quel air ont les ruines de Médina del Campo et ces créneaux qui descendent les pentes d'Avila ! Un soleil terrible cuit une brique rougeàtre et verse partout la soif. Si loin que la vue porte, elle n'aperçoit pas un abri contre l'ardeur dévorante : tout respire un désir implacable, quelque chose de grand, de violent et d'insensé ; l'Inquisition était ici chez elle, et sainte Thérèse est née ici. Enfin toute cette Espagne du Nord a un caractère de mâle énergie qui fortifie l'âme ; cet âpre sol est fertile en hommes qui ont maintenu, à travers les plus rudes épreuves, leur indépendance et leur liberté. Et maintenant hâtez-vous de voir l'Espagne ; bientôt
on ne la verra plus, elle ne sera plus qu'un des innombrables exemplaires d'un pays civilisé, qui est comme il faut être et se présente convenablement devant les étrangers. Ces rues étroites, aux maisons dont les étages surplombent et se touchent presque par en haut, pour garder la fraîcheur, ces rues s'élargiront, ces maisons se redresseront et se regarderont de loin, insoucieuses de l'ancienne intimité de voisinage ; les femmes quitteront leur costume pittoresque, elles échangeront la mantille contre les chapeaux français ; il y aura des imitations heureuses et des imitations malheureuses ; quelques-unes seront à la mode, le reste sera « à l'instar » de Paris.
Puisque les chemins de fer emportent la vieille Espagne, je les prie d'emporter certains objets qui feraient mal dans l'Espagne nouvelle : telle est la religion d'État, la persécution contre les protestants, l'interdiction de lire ou de faire lire la Bible, et, pour tout dire d'un mot, l'intolérance. On ne se doute pas là de l'impression que produisent au dehors les lois comme celle qui défend de publier aucun écrit sur la religion sans l'approbation des diocésains ; ce petit article a paru d'une naïveté effrayante et nous espérons que, malgré de touchantes invitations, on ne nous donnera pas la liberté religieuse comme en Espagne. Quant aux autres articles qui autorisent le gouvernement à prohiber l'importation des livres étrangers
et chargent le ministre de l'intérieur « d'adopter les » mesures qu'il jugera convenables concernant l'an- » nonce, la vente et la distribution des imprimés, » ce sont de ces mesures désespérées qu'on ne manque jamais de prendre au moment où elles sont sans effet, car il n'y a pas de pouvoir assez fort pour empêcher les idées de circuler avec les hommes ; les chemins de fer porteront en Espagne les deux ensemble : ils créeront le libre commerce des esprits , l'échange invisible qui se raille des gouvernements et des ministres de l'intérieur. Mais pourquoi craindre ? et que ne peut-on pas attendre quand on réfléchit un peu sur ce qu'on voit ? Ceux qui ont percé les Pyrénées et conduit l'Europe jusqu'au cœur de l'Espagne sont les petits-enfants de ceux qui ont été chassés de cette Espagne par le fanatisme. C'est une grande manière d'y rentrer, et je suis certain qu'ils ont été touchés en faisant un retour sur cette singulière destinée.
Sans blesser notre orgueil national, il est probable que, si les Espagnols nous empruntent quelque chose, nous aurons aussi quelque chose à leur emprunter. Ce ne sera pas toujours, il faut l'espérer, la licence de la presse espagnole. Imaginez-vous qu'il paraît en ce moment à Madrid quatre-vingt-neuf journaux politiques, dont la plupart paraissent deux fois et quelques-uns quatre fois par jour. Aucun ne coûte plus de dix centimes ; le timbre ne coûte qu'un centime ;
la Correspondance se vend un sou, comme noivc Petit Journal et se tire à plus de soixante-dix raille. 11 y a des journaux de toutes les opinions ; mais on ne voit pas que cela soit nécessaire : la Correspo)idancc les a toutes, pourvu qu'on lui donne du temps ; souvent môme elle n'en exige pas beaucoup : elle est simplement ministérielle, elle loue les ministres présents et attaque les ministres passés, sauf à les louer encore s'ils redeviennent présents, ce qui dépend d'eux et non pas d'elle. J'ai été heureux d'apprendre ce détail et j'ai reconnu avec fierté qu'en fait de presse notre pays n'a rien à envier à l'Espagne.
En fait de mœurs locales, j'ai entendu reprocher
vivement aux Espagnols leurs combats de taureaux ;
mais malgré les injures que j'ai reçues à ce sujet de
mes amis, je garde mon opinion. Je commence par
déclarer que je n'ai nulle envie que les combats de
taureaux soient établis en France : la vue du sang est
mauvaise. Après cela, me permettra-t-on d'en parler
franchement ? Il y a deux choses dans ces combats :
le sang qui coule, les entrailles qui sont déchirées, des
détails affreux, dont l'idée révolte et dont l'aspect
soulève le cœur ; la poésie y est aussi, assez forte pour
étoufier le reste : elle est dans la beauté, la passion
et l'art combattants, du taureau et de l'homme ; elle
est dans le mépris de la vie, elle est dans la présence
de la mort, qui est là, invisible, sans qu'on sache qui
elle touchera. Le départ du taureau est magnifique. Elevé dans les solitudes, ne connaissant de figure humaine que la figure de son gardien, amené la nuit, par des chemins déserts, puis emprisonné dans sa cellule ; lorsqu'il en sort piqué par des aiguillons, et qu'il aperçoit cet amphithéâtre irritant de couleurs, de gestes et de cris, et à sa portée des adversaires qui le défient, son regard est terrible, son attitude et ses mouvements incomparables ; on n'a rien vu quand on ne l'a pas vu parcourir d'un seul élan toute l'arène, renversant ou élevant sur ses cornes les chevaux avec les cavaliers, et s'arrétant enfin pour contempler sa vengeance. Les hommes sont dignes de cet ennemi, et dans ce duel la bravoure est égale ; mais si l'homme a la force de moins, il a le sang-froid, l'étude et l'adresse : il joue avec le formidable animal comme un chat avec une souris ; il le regarde dans les yeux et le fascine ; enfin, il lui présente l'épée et s'offre à lui avec une assurance qui vous fait tressaillir à la fois de terreur et de fierté. Voilà, dans sa vérité, ce spectacle sauvage, mâle et grand. On lui reproche d'exposer la vie humaine ; mais dans combien de plaisirs publics, nous, les civilisés, ne l'exposons-nous pas? et dans celui-ci, elle n'est pas si souvent exposée qu'on se l'imagine. On lui reproche les chevaux éventrés et les scènes horribles qui s'ensuivent ; on a raison, c*est le côté hideux de ces combats et le seul
SSBL-
qu'on voie d'abord ; mais aussi bientôt on ne le voit plus : l'art qui est dans la tragédie vous saisit, vous absorbe ;| le reste recule de plus en plus dans l'ombre et s'évanouit. L'Espagne s'enivre de cette poésie, et l'on prend son ivresse, au risque de s'en étonner ensuite un peu, surtout d'étonner ses compatriotes qui vous avaient connu plus sage que cela.
Mais qui sait si les chemins de fer n'emporteront pas aussi les combats de taureaux ? Le pittoresque se meurt, l'industrie l'a tué. Pendant que la locomotive suit sa route inflexible, plus d'un voyageur regrettera les mules et leurs grelots, et le zagal courant autour d'elles, grimpant agilement sur leur dos et leur adressant les discours les plus pathétiques; plus d'un regrettera les mille petits incidents du voyage, les rencon» très des auberges, les scènes infiniment variées de la comédie humaine qui se joue sur les chemins; enfin, l'imprévu qui réveille et remet en appétit de vivre. Il faut qu'on en prenne son parti, tout cela est fini, bien fini; tout cela est allé rejoindre les blanches voiles gonflées des navires et les grandes ailes tournantes des moulins. Un nouveau monde commence, qui sait précisément ce qu'il veut et ce qu'il fait, un monde sensé, puissant et un peu brutal, qui va devant lui et ne s'arrêtera pas pour attendre quelques rêveurs attardés. Ce n'est pas seulement la condition des voyages qui est changée; regardez-y bien, notre
existence domestique est entièrement renouvelée : cette bonne civilisation, qui prend tant de soin de nous, distribue dans toute votre maison une chaleur invisible, et elle place sur votre bureau une plume infatigable, au bec d'acier ou de diamant.
Je proteste que je ne veux point ofienser la civilisation; mais sera-ce l'offenser que de s'amuser un moment par d'innocents souvenirs ? Oui, je l'avoue, dans l'ancien temps, au temps de ma jeunesse, le feu ne chauffait pas toujours, mais il éclairait. Le foyer n'était d'abord qu'un point imperceptible, puis il s'étendait de proche en proclie et tout s'embrasait, et la vue était réjouie ; insensiblement cette grande ardeur s'abattait, et alors ce petit espace appartenait à la fantaisie. Combien d'heures j'ai passées à le regarder, dans les sombres jours ou dans les longues soirées d'hiver l La scène se défaisait et se refaisait sans cesse ; elle s'illuminait tout à coup et tout à coup rentrait dans l'ombre ; quelquefois une légère flamme bleuâtre, un sylphe aux pieds invisibles, dansait sur le bois ; d'autres fois elle jaiUissait avec force pendant plusieurs secondes, en chantant ; ou bien c'était une explosion de vives étincelles ; les charbons, travaillés par le feu, prenaient des formes d'êtres vivants ou de monstres, puis ces formes s'altéraient, d'autres naissaient, par une fantasmagorie qui enchaînait les yeux. Souvent, captivé par ce spectacle.
j'oubliais d'aUumer ma lampe qui l'aurait fait évanouir, mon imagination flottait dans un monde fantastique, de mon lit je suivais encore vaguement ces jeux, et mes dernières pensées s'éteignaient avec les dernières lueurs du foyer.
En ce temps-là aussi ma plume, au panache blanc ou gris, n'écrivait pas toujours bien, quelquefois elle n'écrivait pas du tout; elle faisait des lettres sans corps ou des corps absurdes ; il lui prenait des caprices, elle se fendait, elle éclaboussait, elle avait son humeur comme moi la mienne ; nous faisions tantôt bon, tantôt mauvais ménage ; mais, en somme, avec elle je n'étais pas seul. Quand je ne trouvais pas une idée, je m'en prenais à elle ; je la taUlais de mille manières, jusqu'à ce que l'idée vînt ; elle me donnait le temps de réfléchir et m'a évité plus d'une sottise. Que ne l'ai-je taillée plus souvent ! Dis, ma vieille amie, n'était-ce pas ainsi? Aujourd'hui, on te méprise, on me fait honte de toi; un serviteur à la nouvelle mode, ponctuel, irréprochable et glacé, est là qui attend ta place. Eh bien 1 il attendra.
S'il reste quelque part quelque chose de ce monde ancien qui disparaît, c'est encore dans le Midi qu'il en reste davantage, aussi on s'y attarde plus volontiers. Dans le Nord on sait à point le prix du temps ; on veut en tout les moyens les plus rapides, on veut partir vite, arriver vite, faire vite. Dans le Midi, le
prix du temps est encore inconnu. Quel besoin de tant se presser ? Qu'a-t-on de mieux à faire dans la vie que de vivre ? et quand on s'y prête, on vit partout. Les prétendus sages du Nord nous disent : « Ménagez le temps, c'est l'étofle dont la vie est « faite ; » les vrais sages du Midi nous disent : « Usez le temps, c'est l'étoffe dont la vie est faite » , et ils l'usent à merveille. Vous vous irritez des retards dans les voyages, contre une voiture ou un train qui ne part pas ou qui s'arrête ; nos gens ne s'en émeuvent point : ils causent, ils jasent, ils rient, le temps passe sans qu'ils s'en soient aperçus. Quelle nécessité d'arriver sitôt *? et, une fois arrivé, que pourra-t-on faire de mieux que ce qu'on peut faire dès maintenant avec de bons compagnons ? Le but, pour eux, c'est le chemin ; ils se seraient entendus avec La Fontaine. Je leur dois un grand service. Dans mes années de prompte impatience, ils m'ont appris la résignation : après les premières fureurs, je me suis calmé, j'ai perdu la prétention et presque la notion des heures précises et des heures réglementaires, tout ce pédantisme des gens affairés ; avec quelque pratique, il m'a paru naturel qu'on ne se mît pas aux choses avec acharnement, que les voitures prissent leur temps pour conduire leur monde à destination, et que les chemins de fer fissent un peu l'école buissonnière. Peuple de philosophes, que
n'estril possible de vous prendre votre science ? Tandis que nous nous battons avec la vie, vous jouez avec elle, elle vous offre les biens qu'elle refuse à ceux qui tentent de les lui arracher.
Mais qui sait si le combat même n'est pas bon, si l'effort ne crée pas la force, si la vie dit tout à ceux qui jouent avec eUe, et s'il n'y a pas de certains secrets qu'il faut payer de son sang? Si cela est vrai, la parfaite sagesse n'est ni si légère ni si sérieuse qu'on la fait ; elle est selon les choses : elle glisse où il faut glisser, elle appuie où il faut appuyer, elle tient une multitude d'accidents comme indifférents ou de peu d'importance, et ne met son cœur, mais elle le met entièrement, que dans quelques affections qui le valent. La vie a, comme l'Océan, son fond et sa surface, sa surface mobile, qu'un souffle agite, et son fond consistant. Abandonnons la surface aux vents, pourvu que le fond tienne ; jetons l'ancre, et laissons flotter.
(Octobre 1864.)
Tu te souviens, ma chère enfant, de nos grandes études en botanique ; nous avions bien distingué une dizaine de familles, une cinquantaine de genres, compté quelques centaines d'espèces, que nous connaissons, parce que tout le monde les connaît, et nous avions demandé bravement à un savant de nos amis les noms de celles que nous ignorions. Irons-nous jamais plus loin? Je ne sais; mais il m'est venu sur tout cela des réflexions que je veux te dire.
Je dois d'abord rendre justice à notre Adèle compagnon , le Manuel de i:' Amateur des jardins. MM. Decaisne et Naudin ont fait là un ouvrage de bon sens, dont je leur sais un gré inflni. On y trouve quelques notions précises sur les organes et la vie des végétaux, le nécessaire en fait de classification, tout le reste appliqué à la pratique : les cinq régions de la France distinctes par leurs climats, et qui reçoivent
leur nom des Vosges, de la Seine, de la Gironde, du Rhône, de la Méditerranée; les plantes de collection et de fantaisie servant à la décoration des parterres, les plantes grimpantes, les plantes ornementales, les plantes aquatiques, les plantes de fenêtres et d'appartements, les soins que chacune d'elles demande et les moyens de les reproduire; quelles plantes fleurissent au printemps, quelles en été, en automne et en hiver ; leur couleur et leurs changements de couleur ; avec cela, des figures que la maison Didot a prodiguées, et qui sont du plus grand secours; car tous, plus ou moins, nous sommes comme cet enfant qui ne savait lire que dans les images. En somme, c'est un admirable traité d'ornementation vivante.
J'ai pourtant à chercher une petite querelle aux auteurs du Manuel. Ils pensent que les formes des gouvernements impriment leur cachet sur le style des jardins ; ils comparent à nos jardins modernes les jardins réguliers du xvi« et du xvii° siècle, et trouvent entre ceux-ci et ceux-là la différence qu'il y a entre des temps d'émancipation politique et de pouvoir absolu. Je ne suis pas convaincu que ce rapport des jardins aux gouvernements soit aussi rigoureux qu'ils le disent, car le petit Trianon a été créé par Louis XV; le style anglais a peut-être prévalu simplement parce qu'on était fatigué du style français, et parce qu'on a compris que, sans viser à la stricte imitation, il
n'était pas mal d'imiter de plus prés la liberté de la nature. Je ne fais ces remarques que par égard pour la vérité, car il ne me déplairait pas que nos écrivains eussent raison : les changements de leurs jardins montreraient aux Français leurs propres changements sous une forme sensible, qui ne leur serait pas toujours agréable. Par ces temps où l'administration fleurit et où la politique s'égare un peu dans ses conceptions, je ne serais pas fâché de voir reparaître les parterres rectilignes, les rangées d'ifs géométriquement tondus, et pourquoi pas les labyrinthes ?
La botanique est une des sciences les plus trompeuses. Comme les fleurs sont charmantes, on s'imagine qu'elle est charmante aussi, et on est vite désabusé. Pourquoi donc ? Ah I pourquoi ? C'est que les savants ont songé à eux et pas à nous. Ils ont voulu une science qui en fût une, et ils ont mis chaque chose à sa place, sans s'occuper de savoir s'il serait facile à tout le monde de l'y trouver. Combien de fois j'ai essayé de devenir botaniste, et à chaque fois j'ai été vaincu. J'avais pensé, que, pour reconnaître une fleur, il suffisait de reconnaître quelques gros caractères, bien visibles, bien tranchés et toujours réunis; mais il paraît qu'il ne faut pas se fier aux apparences, que deux plantes au fond très éloignées peuvent avoir ces apparences-là, qui peuvent manquer chez deux plantes au fond très rapprochées. Force a été aux sa-
Tants de s'adresser à des caractères cachés et délicats, en sorte qu'on ne peut rien sans le scalpel et le microscope et sans avoir en même temps la fleur et le fruit, sans avoir suivi à peu près toute l'histoire de la plante. On se rebuterait à moins.
Les botanistes pourtant ont eu pitié de nous : ils ont inventé ce qu'Us appellent des clefs pour arriver jusqu'au nom des plantes; ils prétendent vous y conduire par la main. Us dressent une liste de caractères; une première question porte sur un premier caractère : est-il présent ou absent? Il n'y a qu'à répondre par oui ou par non, cette première réponse renvoie à une seconde question, et ainsi de suite jusqu'à ce que, par une dernière réponse on soit amené à la fleur môme dont on cherche le nom. C'est comme s'il s'agissait de trouver un lieu au bout d'un chemin qui se bifurque souvent : à chaque bifurcation, on se demande s'il faut prendre à droite ou à gauche ; si à chaque fois on a bien choisi, on arrive. Les botanistes appellent cela une clef, clef, en effet, mais qui n'ouvre, je le crains, qu'à ceux qui sont de la maison ; aux autres, il est souvent difficile de dire si tel caractère existe ou n'existe pas, et la moindre erreur jette si loin l Pour moi, je l'avoue à ma honte, quand on m'a dii à l'avance qui était une fleur, je l'ai toujours reconnue, et ne l'ai jamais reconnue quand on ne m'a pas dit à l'avance qui eUe était ; dans les expériences
que j'ai tentées, j'ai eu les plus singulières surprises, et au lieu d'une fleur des champs que je tenais dans la main, il m'est arrivé de tomber sur un arbre; mais je demande la permission de ne pas raconter tous mes égarements.
Une autre chose qui m'a brouillé avec les botanistes, ce sont les noms qu'ils donnent aux plantes. On a voulu que ces noms eussent cours dans le monde entier ; la plupart sont tirés du latin et du grec, du grec surtout; or, ils peuvent signifier les plus jolies choses, mais ces jolies choses sont perdues, car peu de gens savent le latin et presque personne ne sait le grec. On a aussi donné aux plantes les noms des hommes qui les ont découvertes, ou on a gardé le nom qu'elles ont dans leur pays et qui est peut-être significatif, mais ne l'est guère dans le nôtre. Mettez ensemble tous ces mots latins, grecs, et de toutes les parties du monde, avec leur physionomie souvent étrange, vous aurez une langue hétérocUte et barbare, à faire peur au plus courageux. Ces noms appliqués aux plantes ne nous disent rien de ce qu'elles sont ; au contraire, un nom pittoresque tiré d'un caractère frappant ou d'une heureuse analogie, ce nom parle et grave la plante dans notre esprit et dans nos yeux. On a donc voulu une nomenclature universelle, et on l'a : quelque chose qui ne parle ni aux sens, ni au sentiment, ni à l'imagination , à rien, comme sera la
langue universelle quand on aura ôté de chaque langue particulière ce qu'elle a à elle, où se peint son esprit, où son àme respire, et que de toutes ces abstractions on aura composé une sorte d'algèbre. Laissons-la aux savants; pour nou5, rendons à la fleur son nom populaire, familier et expressif. Peut-être, quand nous serons à l'étranger, ne saurons-nous pas comment on l'y appelle ; mais nous saurons bien comment on l'appelle dans notre pays, et leurs doux noms se presseront sur nos lèvres.
Enfin comme la botanique par elle-même n'est pas aimable, un bon nombre de gens malavisés ont cherché à lui donner de faux agréments. Les fleurs ont du malheur : elles servent de prétexte à une fausse poésie, bien insupportable à ceux qui aiment les fleurs et qui aiment la poésie. Un orateur, dans une distribution de prix d'une société d'horticulture, croirait manquer à tous ses devoirs si, la bouche en cœur et le bras arrondi, il ne comparaît les dames aux fleurs ; les auteurs des traités de botanique à l'usage des demoiselles, dès qu'ils arrivent à la fécondation des plantes, se noient dans la sentimentalité : ils ne parlent plus que d'amours et d'hyménées ; une foule de femmes poètes, avides de trouver des âmes qui répondent à leur àme, parcourent toute la création, à la recherche d'une famille : elles appellent les fleurs leurs feœurs et aussi les étoiles. Nous n'en voulons pas aux fleurs ; mais
il faut les aimer beaucoup pour leur pardonner les pauvretés qu'elles inspirent, cette grâce fade qui est à la vraie grâce ce que la parfumerie est à la nature.
Quand on a éprouvé ces inconvénients, on ne renonce pas à la botanique, mais on rabat un peu de ses prétentions. Veux-tu me croire, nous les bornerons à ceci. C'est un vif plaisir d'embrasser toute la création végétale rangée en trois classes et en quelques grandes familles naturelles, bien tranchées : la raison, qui cherche partout la simplicité, est satisfaite ; mettons-nous donc bien nettement ces traits de famille dans les yeux, puis retenons les principaux genres, ceux où entrent les espèces que nous rencontrons le plus souvent. S'en ofl're-t-il à nous une nouvelle ? si nous n'avons pas un botaniste sous la main, qui nous la nomme, recourons naïvement aux livres qui nous
la représentent. Oui, ils sont précieux aux ignorants, ces livres avec figures : s'il n'y a qu'un dessin, c'est bien ; si la couleur y est, c'est encore mieux. Que de peines ils nous évitent! On nous imposerait de trouver, dans des salons nombreux, une personne inconnue, sur un signalement minutieux, quelle difficulté de la reconnaître ! et combien de chances nous aurions de tomber sur une autre ! Au contraire, on nous la présente, ou son portrait, et d'un coup-d'œil, sans analyse de détail, il se forme en nous une image d'en-
semble par laquelle nous la reconnaîtrons toujours. De quoi s'agit-il en définitive? De savoir ; car d'être savant est pour la plupart de nous une prétention trop liaute ; donc rendons grâce aux images.
Au lieu des faux agréments qu'on répand sur la botanique, je voudrais qu'on lui donnât un agrément vrai. Je voudrais qu'en présentant une plante, on racontât ce qu'elle est dans la mythologie, dans la religion, dans l'histoire, dans l'art, dans la superstition, la tradition et l'usage populaire, en sorte qu'elle se présentât avec sa légende. Comme soudain cette botanique s'animerait en se mêlant à toute la vie humaine ! Et comme nous verrions autrement toutes ces plantes, quand nous y verrions ce qu'y ont Vu les plus grands esprits, ou ces âmes de philosophes et de poètes inconnus que les foules renferment ! Pour l'antique religion de l'Inde, le symbole sacré de la naissance du monde, c'est le lotus, le grand nénufar, la fleur pure, puissante et mystérieuse, la vie qui naît du sein des eaux. C'est du tronc des chênes superbes et des vastes châtaigniers creux que sortaient les oracles des dieux. Observez le narcisse au bord d'un ruisseau, 'cette tête légèrement penchée, cette fraîcheur et cet éclat, cette tige droite, souple et grêle, toute cette grâce adolescente, observez ensuite ce qui reste de cela quand il a passé fleur et se dessèche, et dites s'il n'y a pas dans la fable grecque une peinture d'une merveilleuse
vérité. Les plantes sont riantes ou tristes, et ce sont presque partout les mêmes qui sont associées aux fêtes ou aux funérailles : mais avez-vous remarqué comme elles ont, indépendamment de ce caractère général, un visage particulier, comme elbs ont un air franc ou faux, bon ou méchant? En ajoutant aux plantes suspectes les vénéneuses et les narcotiques, vous aurez les mixtures des sortilèges. Vous n'oublierez pas les bonnes plantes, celles dont la vertu, maintenant un peu aff'aiblie, guérissait les terribles blessures des anciens héros. Si vous respectez l'acanthe, qui ornait les chapiteaux des colonnes corinthiennes, ne méprisez pas la fougère, le houx, le plantain, la mauve, le cresson, car les grand» architectes français n'ont pas méprisé ces humbles plantes et ils en ont couvert leurs admirables églises. Si quelque fleur a été aimée d'un grand écrivain, joignez leurs deux noms, en souvenir de cet amour, joignez au nom de J.-J. Rousseau celui de la pervenche. Enfin, si vous trouvez une poésie pénétrée de la passion des fleurs comme les Gla7ies de mon amie Mlle Louise Bertin, si vous trouvez une page d'un vrai artiste qui comprenne le langage de la fleur, qui entende ce que lui dit cette petite âme captive, une page de George Sand, la rencontre d'HaydE et de Consuelo dans le jardin du chanoine, recueiUez-les. Ahl quel charmant Uvre de botanique U y aurait à faire, et qui enchanteraii bien
des jours I Faut-il donc se borner à en tracer le plan I Mai^ assez de science, même la moins savante ; il vaut mieux être jardinier. Un jardinier n'est pas le premier venu; c'est vm artiste, son jardin est un tableau peint avec les couleurs de la nature et qui change avec les saisons. Que de calcul, que d'inspiration il peut y avoir là ! Aussi il y a plaisir à le voir contemplant son travail et, comme le Créateur, quand il eut achevé son ouvrage, se disant à lui-même que tout est bien.
Si j'étais jardinier j'aimerais toutes les fleurs, car je me sens cette faiblesse ; mais, pour le bonheur de la vie, rien ne vaut comme d'en aimer une seule espèce. Voyez le collectionneur à l'œuvre. Il recueille des graines, il les classe, il les compte, et si quelqu'une lui manque, il écrit aux quatre coins de l'univers pour se la procurer ; au printemps, il les met en terre, non sans avoir longuement médité sur la nature et l'exposition du terrain ; puis il va les voir lever et observe chaque jour les progrès accomplis; puis enfin elles s'épanouissent et il s'épanouit avec elles, en orgueil et en ravissement. Ainsi ses années se succèdent sans trouble : les événements extérieurs l'atteignent peu ; il laisse couler le monde ; il ne se consume pas, comme nous, dans les vaines agitations de la politique. Heureux mortel! Il ne cherchait qu'une collection, et il a trouvé la sagesse.
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Puisque je fais l'éloge des jardiniers, me permettront-ils de leur présenter une requête? Ils travaillent et réussissent à doubler les fleurs ; n'y a-t-il pas à distinguer, dans cet art, celui qui mérite d'être encouragé et celui qui ne le mérite pas? Qu'on double, si l'on veut, le dahlia primitif et qu'il disparaisse; qu'on double la rose, la marguerite, je n'y vois pas de mal ; au lieu d'une seule fleur on en a deux, car la seconde ne détruit pas la première : la rose à cent feuilles est une fleur, Téglantine en est une autre ; il y a la riche marguerite, avec le tulle vaporeux de ses fleurons, et il y a la marguerite vulgaire, avec ses jeunes étamines et ses rayons blancs. On ajustement donné un prix à celui qui a multiplié les pétales de l'anémone ; mais si un jour il n'existait plus que l'anémone double, quel prix je donnerais à celui qui retrouvera Tanémone simple, au cœur noir! Et puisque nous parlons ici de récompenses, pourquoi ne prononceraiton pas des peines contre ceux qui défigurent les plus charmantes fleurs ? Où la manie du perfectionnement ne peut-elle pas pousser les hommes ? J'ai vu d'honnêtes gens tout fiers d'avoir doublé la campanule et d'avoir doublé le liseron, grand Dieu!
Tout le monde n'a pas son jardin ; la plupart des gens ne sont que des jardiniers d'appartement et de fenêtre. Un philosophe, car où ne trouve-t-il à philosopher! remarque entre eux une grande difi'érence.
Il y a deux manières d'aimer les fleurs. On peut les aimer uniquement pour leur beauté, pendant le temps qu'elles sont belles, sans se soucier du pied où elles fleurissent. Une maîtresse de maison, qui veut son salon orné, achète des plantes épanouies, qui ont leur temps et disparaissent après, ou encore elle les loue, elle traite avec un jardinier qui les apporte et les remporte, et dans quelques-uns de ces salons, plantes et gens font pareille figure : ils y passent. On peut aussi aimer les fleurs pour elles-mêmes. Celui qui les aime ainsi jouit de leur beauté ; mais, quand elle est passée, il les garde dans la maison, il les entretient et les attend à une autre saison. Celui qui agit ainsi avec elles en est récompensé. S'il est vrai que les plantes sortant des mains du jardinier sont d'ordinaire plus magnifiques, grâce à la science et quelquefois à l'artifice, rien n'est plus beau que la fleur que j'ai fait venir, et avant la fleur il y a eu le bourgeon gonflé et le bouton plein d'espérance ; je sais quel jour la fleur s'est ouverte ; il y a quelque chose entre nous : j'ai songé à elle, peut-être a-t-elle souffert et je l'ai soignée, et pour un peu d'eau et de soleil, elle me prodigue ses parfums et son éclat. Je compte combien de fois elle a fleuri, combien d'années nous avons vécu ensemble. Non, rien ne remplace le passé : il se forme mille liens délicats entre nous et les muets témoins de nos années écoulées ; elle a vu nos plaisirs rapides, nos longs cha-
grins et ce perpétuel tourment du cœur humain qui se dévore.
Le paisible royaume des fleurs a ses révolutions ; la mode détrône les unes et les remplace par d'autres, qui seront détrônées à leur tour. Il n'y a pas de mal à cela ; on fait de nouvelles connaissances, on a de nouveaux plaisirs, et le goût se forme. Le proverbe dit : a Je crains l'homme d'un seul livre ; » pourquoi n'ajouterait-on pas : « Je crains l'homme d'une seule fleur? » La fidélité est une chose des plus honorables; mais grâce à nos infidélités, combien de plantes nous ont charmés que nous n'eussions jamais connues, et quelle surprise nous cause cette infinie variété des formes de la nature I Puis, de tant de plantes qui nous plaisent un moment, quelques-unes restent, celles qui ont la vraie beauté ; si même elles sont capables de vivre de la vie naturelle, si elles sont robustes et braves, elles peuvent devenir populaires, comme cette aimable primevère de Chine, aux élégantes feuilles veloutées et découpées, donnant infatigable ses jolies fleurs blanches ou roses, assez forte pour souff'rir beaucoup sans 'mourir, assez tendre pour perdre et reprendre en un moment ses fraîches couleurs comme une jeuhe fille qui court au soleil et au grand air.
Nous avons, dans nos appartements, adopté les plantes vertes et nous avons bien fait : elles composent un noble ornement ; elles ont, en général, un port
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distingué et dabeUes larges feuiUes, pleines ou admirablement découpées ; grâce à elles, nous sommes parmi les bananiers et lès palmiers dont nous rêvions autrefois quand nous lisions Paul et Virginie; do plus, elles ne demandent rien, elles se maintiennent fièrement, sans s'apercevoir qu'on les néglige ou qu'on les oublie ; elles ont un mérite et un défaut : elles ne changent pas, tandis que nous changeons, tandis que, ponù^^sentir notre existence, il nous faut un mouvement incessant, l'attente, le plaisir, le regret; auprès de ces plantes éternelles, la plus simple fleur reprend tout son avantage : elle vit.
11 est heureux qu'il y ait des fleurs sans parfum pour qu'on puisse habiter avec elles, et pourtant, il faut l'avouer, une fleur sans parfum n'est que la moitié d'une fleur. Il y a dans l'odeur quelque chose qui charme et qui trouble ; nous l'éprouvons quand nous respirons Vair embaumé par les lilas, les orangers, les aubépines, les chèvrefeuilles; encore n'en avons-nous qu'une faible idée quand nous n'avons pas respiré l'air du midi, chargé d'odeurs excitées par le soleil ou l'orage. Ces douces fleurs sont violentes jusqu'à donner la mort. Si elles n'avaient que la couleur, elles se borneraient à plaire aux yeux : par le parfum elles entrent dans l'ordre des puissances nerveuses qui
enivrent.
Tout s'atténue, parfums et couleurs, dans les fleurs
d*automne, mais c'est un autre charme et pénétrant. Les fleurs dété naissent et meurent vite : elles semblent créées par un rayon de feu, qui les consume ; les fleurs d'automne naissent lentement et meurent lentement : filles des pâles soleils, elles en ont la grâce languissante ; on dirait qu'elles s'attardent en nous quittant; c'est comme le long regard d'un dernier adieu.
Jardins, brillantes fleurs d'été, tristes fleurs d'automne, vous ne faites pas oublier les fleurs qui naissent au printemps dans les forêts sauvages. Les pins versent sur le sol une pluie de soufre ; au-dessous d'eux se mêlent les petits chênes aux feuilles nouvelles et l'arbousier toujours jeune ; à leurs pieds s'étale la végétation du printemps ! Voici le lychnis, la marguerite, les tapis d'arenaria, l'épi solitaire de Torchis aux fleurs pareilles à des gouttes de lait, le ciste qui boit le soleil ; voici le bouton d'or, l'ajonc, le genêt, la clochette du lin bleu sur sa tige grêle, le myosotis, les yeux d'azur de la petite véronique ; voici la bruyère rose, les buissons de la fumeterre, les touffes rougeâtres de la petite patience, l'imperceptible mouron rouge, le sobre géranium qui vit d'un peu de terre sur un caillou. Et je parlerai de vous, je finirai par vous, humbles herbes des champs, que je ne me lasse pas de regarder. Ici il n'y a plus ni corolle ni calice brillant ; mais quelle place elles tiennent dans la naturel Parentes pauvres
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des grandes graminées, le blé, l'orge, le seigle, le maïs, le riz, l'avoine, etc. ; qui depuis le commencement du monde, nourrissent les hommes et les animaux, elles n*ont pas besoin de l'industrie humaine pour se multiplier ; dès qu'il y a quelque part un atome de terre, l'herbe s'en empare ; il ne faut ni la semer ni la cultiver ; elle vient toute seule partout ; on l'écrase, elle se redresse ; on l'arrache, elle repousse ; les soleils d'été la brûlent, elle se rafraîchit à la rosée de la nuit; tandis que les récoltes et les feuilles des grands arbres des forêts sont dévastées par des nuages d'insectes, elle continue de verdir, car il n'y a pas assez d'ennemis pour la détruire , elle est la force tenace et vivace dont rien ne vient à bout; elle est le nombre elle est la puissance des petits, elle est à la surface du sol ce que sont les infusoires au fond des eaux, et dans nos sociétés le peuple.
Elle a aussi la beauté, qu'on ne prend pas la peine d'apercevoir. On admire les moissons dorées, courbées par le vent, on décore les jardins avec les panaches des grands roseaux et du ginérium argenté ; on ne remarque pas à ses pieds des herbes qui sont des merveilles d'élégance et de grâce. Du milieu d'une touffe de feuilles s'élève une hampe mince d'où partent des rameaux, d'où naissent d'autres rameaux, et toqjours s'amincissant, jusqu'aux derniers ûls où sont suspendues des graines imperceptibles ; cela remue au moindre soufde,
c'est fréle et charmant; chaque soleil, en le mûrissant, en change la couleur, qui passe du vert tendre au brun,' au violet, au gris, au jaune-blond, et les pieds pressés les uns contre les autres forment à l'œil comme un léger brouillard. N'arrachons pas la fétuque molle, le pâturin des prés, car ses branches se replient bientôt ; mais attendons que la fétuque ovine soit bien mûrej que sa tige soit rougeâtre et sa tête dorée ; emportons-la alors et faisons-en de libres gerbes ; elle durera ainsi et nous gardera dans nos hivers, avec le souvenir d'autres jours, un rayon du soleil sous lequel elle a été cueillie.
(Mars 1868.