SUR
r « Antiphonale Missarum »
Le programme des travaux qui font l'objet delà P^/^^grapbie musicale devait amener nécessairement l'examen des questions relatives aux origines de l'Antiphonaire grégorien. Mais la nature des études actuellement engagées dans cette publication ne permet pas encore d'aborder ces questions avec tous les développements nécessaires. D'un autre côté ce sujet excite en ce moment le plus vif intérêt, & peut-être est-il à propos de poser dès à présent quelques bases & de circonscrire certains points pour fixer l'opinion.
Afin de satisfaire la curiosité ainsi mise en éveil, nous détachons de l'ensemble des considérations assez étendues que nous avons préparées sur cette matière, quelques pages adaptées aux exigences d'une publication provisoire. Nous espérons que notre recueil sera bientôt en mesure de présenter l'intégrité de la dissertation dans son ordonnance normale & toutes ses parties musicales & liturgiques.
Abbaye de Solesmes, 25 juin 1890, fête de saint Prosper.
L'attention se porte depuis quelque temps à divers points de vue sur Y Antipbonaire romain, C*est un progrès de bon augure. Généralement les savants des deux derniers siècles ont peut-être attaché trop peu d'importance à ce monument, &, dès lors, on peut les suspefter de n'y avoir pas toujours regardé d'assez près.
Ellies du Pin, au VI^ Siècle de sa Bibliothèque ecclésiastique (t. XIII, p. 338, édit. de 1703), parlant de l'Antiphonaire, finissait par conclure : « Quoi qu'il en. soit, cet ouvrage n'est pas de grande importance. »
Aussi D. Denys de Sainte-Marthe, dans sa préface au Liber Responsalis de Compiègne (Opéra S. Gregorii, t. III, p. 730, édit. de .1705) en prenait-il bravement son parti : Cum a paucis prœvideamus legendam colleâtionem banc (i).
(i) Dans son Histoire générale de la musique (Paris, 1874, t. IV, p. 149 & suiv.), Fétis déplore la perte du manuscrit de Compiègne employé & en partie publié par Sainte-Marthe. Il ajoute même en note : « Les manuscrits de Compiègne ont été transportés à la Bibliothèque Nationale de Paris, mais le précieux Antipbonaire n'est pas du nombre. » C'est une erreur. Le codex en question est à la Bibliothèque Nationale, où il porte le no 17 436. Pour en avoir le cœur net, nous l'avons intégralement collationné avec l'édition de 1705, & toutes les particularités signalées dans celle-ci s'y retrouvent. L'identification, si elle n'a déjà été faite, est indiscutable. Il faudra renoncer par exemple à ranger cet Antipbonaire parmi les manuscrits notés. Ici la nptation n'est qu'un accident postérieur \occurrunt, disait en effet Sainte-Marthe). Et encore s'applique-t-elle à des pièces ajoutées. Il n'y a dans tout l'Antiphonaire primitif que le seul introït Mémento, du troisième dimanche de l'Avent, qui ait reçu, postérieurement aussi, des neumes.
A son tour Zaccaria n*était ipas moins expéditif dans son Onomasticon rttîmle (Faventiee, 1787, t. II, p. 201) : Hitamen libri (Responsorlalia, Antiphonaria, Gradualia) minus necessaria sunt, nisi quis antiquum cantum 5r minutiora quœque ad liturgiam Romanam speâlantia pernoscere velit.
Quant au B. Tomasi, il en jugeait tout autrement, & la lumière qu'il répandit sur ce sujet prouva l'intérêt scientifique que peut y trouver un observateur sagace. Mais il est regrettable que ce grand homme n'ait eu dans certains cas sous la main que des moyens d'information trop restreints, & qu'il n'ait pas étéosecondé par ses correspondants avec toute la précision, la sûreté & le soin qu'il apportait luimême dans tous ses travaux. Pour n'en citer qu'un exemple, la confrontation de l'Antiphonaire de Saint-Gall, tel qu'il l'a publié en 1691, avec le manuscrit même d'Hartker, n° 390- 391 , dont le P. Schenk lui avait envoyé une copie très insuffisante, a permis de relever récemment entre l'original & l'édition des variantes ou plutôt des inexactitudes très fréquentes, & plusieurs même très graves, telles que l'insertion dans le corps de l'ouvrage d'additions marginales écrites par une main postérieure, très manifestement, à l'écriture primitive. En lisant la correspondance du bienheureux avec le bibliothécaire de labbaye de Saint-Gall, on comprend bientôt qu'il ne pouvait en être autrement, étant donné l'éloignement où se trouvait l'éditeur des documents qu'il n'avait pu voir lui-même, & les vices de la méthode employée par son correspondant.
Cette constatation n'est aucunement préjudiciable, du reste, à la valeur des autres travaux dont le saint auteur peut revendiquer hautement la responsabilité ; il fallait la faire néanmoins pour prouver qu'en définitive le dernier mot n'est pas encore dit sur toutes les questions liturgiques, & à plus forte raison musicales, soulevées par les antiphonaires. Le
cardinal Tomasi s'en rendait compte tout le premier quand, deux ans à peine après l'édition qu'il venait de donner de Tun & de Tautre, il formait le projet, attesté par sa correspondance, mais auquel il ne put donner suite, d'en publier une autre plus parfaite & plus conforme aux manuscrits les plus anciens.
Au reste, le point de vue où Ton* se plaçait alors ne saurait plus nous satisfaire aujourd'hui. L'Antiphonaire attend donc encore une édition définitive. Pour peu qu'on ait parcouru les bibliothèques, on comprend que les travailleurs aient reculé jusqu'à présent devant une pareille entreprise.
Sans parler du nombre & de la dispersion des exemplaires anciens de ce recueil qu'il faudrait collationner, la critique rencontre ici des difficultés spéciales tenant à la nature même du document à établir : c'est-à-dire à l'ordonnance de ses parties, à la mobilité de son contenu, aux circonstances à la fois liturgiques & musicales sur lesquelles doit porter l'examen , bref, à tout un ensemble de modifications historiques & locales dont il faut tenir compte pour discerner la valeur & découvrir les sources ou les affluents des différents exemplaires.
Il est vrai, d'autre part, que la multiplicité même des points caraftéristiques qu'offrent à l'observateur les divers monuments de l'Antiphonaire constitue un secours spécial pour déterminer les courants de la tradition, les familles & les groupes. Mais combien de temps, d'attention, de patience ne réclament pas aussi l'analyse, la confrontation, l'appréciation de tant de détails concernant les divers textes & notations !
Pour être satisfaisant, ce travail, tel que nous le concevons, devrait d'abord présenter l'inventaire raisonné des manuscrits qui nous ont conservé la tradition grégorienne, puis signaler leurs rapports d'affinités ou de dissemblances, & fina-
lement poser les bases d'une édition scientifique qui les embrassât tous & Recueillît les données grâce auxquelles TAntiphonaire romain serait reconstitué dans les états successifs où nous le verrions dès lors apparaître aux diverses ^ périodes de son histoire.
En faisant cette revue préalable, il y aurait à rechercher les sources & Tauteur (ou les auteurs) de ces colleélions liturgiques, en s'eflforçant d'arriver à une attribution aussi approximative que possible de la part qui reviendrait, sinon à chacun, du moins à chaque époque, ou à chaque région.
Un examen attentif de la disposition usuelle aussi bien que de l'ordonnance caraéléristique propres aux différents manuscrits devrait à la fois conclure & éclairer toute cette première partie, limitée , comme on le voit, aux seuls côtés extérieurs & généraux de la question.
La seconde partie, d'une nature plus intime, exigerait aussi l'emploi d'une critique plus spéciale.
Les investigations devraient porter premièrement sur l'origine & l'économie des formes rituelles auxquelles appartiennent les pièces, en apparence si variées^ des répertoires choraux.
Entrant plus avant dans leur analyse intrinsèque, nous aurions ensuite à nous rendre compte de la physionomie propre à chacun des groupes entre lesquels elles se partagent, soit spécifiquement, en raison des circonstances du service divin, soit génériquement , en raison des rites de l'exécution.
Ce n'est pas tout. L'étude de la strufture littéraire & de la faélure mélodique de ces pièces achèverait d'éclairer les points parcourus précédemment, &, cela fait, nous aurions en mains tous les renseignements désirables, sans négliger les sources auxiliaires d'informations, pour esquisser à grands traits l'histoire des origines, des développements & des mo-
difications subies jusqu'aux temps modernes soit par les colleftions, soit par les pièces elles-mêmes du répertoire.
Jusque-là les recherches partielles manqueront toujours d'une base suffisamment large & solide, & Ton sera rarement assuré de la pleine certitude des conclusions hâtives auxquelles pourra conduire une étude où Ton n'aura pas eu l'ensemble des documents sous les yeux.
Un exemple, pris seulement à la surface de la question, montrera combien de résultats on peut attendre d'une reconnaissance portant non plus seulement sur les frontières & à l'extérieur, mais à l'intérieur même du sujet.
Nous voulons parler d'une discussion préalable d'authenticité, déjà vieille, mais dont les termes ont été récemment renouvelés.
On se demande s'il y a jamais eu un Antiphonaire de saint Grégoire le Grand, ou plutôt on affirme que si jamais l'Antiphonaire a mérité de porter le nom de grégorien, c'est tout au plus de saint Grégoire II qu'il s'agit, ou même de Grégoire III.
Reprenons aussi brièvement que possible l'exposé historique de la discussion.
Le premier qui paraît avoir élevé quelque doute sur l'authenticité de r Antiphonaire de saint Grégoire, fut Pierre Goussainville, en 1685. Voici comrnent il s'exprime au début de sa préface à l'Antiphonaire de Pamélius, qu'il plaçait dans son édition des œuvres de saint Grégoire : Jobannes Diaconiis trecentis fere post sanâlum Gregorium annis scribens
(lib. II de Vita ejusdem, cap. VI) bunc quem edimus Antipho . narium sanHo Gregorio tribuit, cujus codicem, an autographum, an apographum ? Romce in Lateranensi patriarchio reperiri testatur. SU pênes eum ejusque sequaces fides, non aiisim ego reclamare, quamvis ista assertio nonnullis posse videatur nubeculis obscurari, Aliud porro est antiphonas facere ; aliud ordinare, distinguere, recensere, qutbusdam de novo additis.
Quelles étaient aux yeux de Goussainville ces nubecuke qui lui semblaient obscurcir la vérité de l'assertion de Jean Diacre? Il ne| le dit pas & se borne à émettre timidement la réserve qu'on vient de lire.
Ellies du Pin , dans l'endroit cité plus haut de sa Bibliothèque, ne fait guère que dire les mêmes choses en d'autres termes.
Oudin lui-même ( Comtnentarius de Script, Eccles. t. 1, p. 1535, édit. 1722) ne se place pas sur un autre terrain que celui de l'Antiphonaire tel qu'il est dans l'édition de Pamélius. La présence de fêtes incontestablement instituées après saint Grégoire, & notamment celle de saint Denis, lui. fournit l'occasion de prendre Guillaume Cave à partie & de conclure de la façon la plus leste en attribuant l'ouvrage à un imposteur dionysieh, ou à un moine de Saint-Denis du XI® ou du XII* siècle. Mais du moins laisse-t-il intafte, avec Goussainville & du Pin, la question de l'existence possible ou antérieure d'un Antiphonaire vraiment grégorien. (Cf. aussi Basnage, De perpetuiiate fidei Eccl. reformatée, Rotterdam, 1690, in-8°, part. 1, cap. III, p. 50 & seqq.)
Sept ans plus tard, J. Georges d'Eckhart {Comment, de Rébus Francice Orientalis, Wurzbourg, 1729, p. 717 & seqq.) fait un pas de plus, &, le premier, propose d'entendre de saint Grégoire 11 ce que la tradition rapporte à saint Grégoire I". En résumé, ses arguments sont au nombre de quatre.