I. En premier lieu, il rejette franchement le témoignage
de Jean Diacre comme étant éloigné de trois cents ans des faits qu'il avance.
3. Suivant lui, l'attribution à saint Grégoire de la réforme du chant ne repose que sur la lettre xliv (lib. IV), ce qui, dit-il, est tout à fait insuffisant, puisqu'il n'y est question que d'exclure les diacres des fondions de chantre.
3. 11 allègue ensuite l'étonnement prétendu de Charlemagne en entendant le chant romain tamquam rem novam, à la fête de Pâques célébrée à Rome en 787.
4. 11 relève surtout dans le récit du moine d'Angoulême où il a cru voir le fait précédent, cette autre circonstance que les chantres Théodore & Benoît, envoyés en France par Hadrien, s'étaient targués, au cours de leur dispute avec les chantres français, d'être les disciples de saint Grégoire, se doUos esse a sanâlo Gregorio.
Enfin , prévoyant l'objeftion qu'on pourrait tirer des vers
Gregorius prsesul meritis & nomine dignus Unde genus ducit, &c.,
qui se lisent en tête d'un certain nombre d'Antiphonaires, il n'y voit rien qui désigne l'un plutôt que l'autre Grégoire, puisque tous deux étaient Romains.
Par une étrange distraftion, Georges d'Eckhart ne s'apercevait pas que, pour infirmer le témoignage de Jean Diacre, il recourait à celui d'un auteur écrivant à son tour environ 160 ans après lui (Adhémar est mort en 1029 & Jean Diacre écrivait vers 873 ), & qu'au surplus — c'est là le plus piquant — en voulant sur la foi d' Adhémar, ou plutôt par une fausse interprétation de son texte, faire passer les chantres Théodore & Benoît pour disciples de saint Grégoire 11 (715- 731), il en était réduit à ne trouver dans la scbola de 787 que des octogénaires en état de recevoir la mission assurément plaisante de transmettre aux Français, dans toute leur
délicatesse & leur pureté, les gracieuses vocalises romaines. Qyel que fût le désir de Charlemagne de ramener le chant à sa source : Rêver timini vos ad fontem sanâH Gregorti, quia manifestissime corrupistis cantilenam ecclesiasticam , on doit croire qu'il n'eût pas manqué de trouver ces vieillards par trop archaïques & peu en mesure d'enseigner par leur exemple à rendre les tremulas vel tinnulas, sive coUisibiles vel secabiles voces, qui offraient tant de difficultés, paraît-il, à la voix rude (?) de nos pères : excepta quod tremulas vel tintmlas, sive coUisibiles vel secabiles voces in cantu non poterant perfeâte exprimere Franci, naturali voce barbarica , frangentes ' in gutture voces potius quam exprimentes.
Si donc on veut ajouter foi au récit d'Adhémar, il faudrait, au lieu de le prendre à la lettre, entendre autrement que Georges d'Eckhart la doëtrinam sanSli Gregorii, le sicut doâli fuerant a sanëto Gregorio papa, c'est-à-dire dans le sens non d'un enseignement direft, mais d'une tradition vivante & fidèlement transmise par les maîtres de la schola grégorienne. On peut être, & de fait, on est encore disciple de Platon sans avoir écouté les leçons de l'Académie.
On voit comme cette argumentation était peu sérieuse. Pour ne pas interrompre l'exposé historique de la discussion, nous laissons de côté les autres raisonnements qui ne se rapportent pas à saint Grégoire 11.
Le savant Dominique Georgi, au tome 11 de sa Liturgia Romani Pontifias publiée à Rome en 1743 (Dissertatio II, cap. IV, p. CLXXXV & seqq.), crut devoir consacrer quelques pages à la réfutation d'Eckhart. 11 répondait -assez bien à la difficulté tirée du moine d'Angoulême, & même paraissait atteindre, sur un autre point, le fond du débat, par un texte d'Egbert, s'il avait pris soin de le mettre en relief. Mais il le rejeta négligemment, sous forme de renvoi, à la fin de sa thèse, & le noya si bien dans un autre argument caduc &
dans la discussion secondaire dont il faisait sa préoccupation principale, que ce qu'il pouvait y avoir de péremptoire dans sa dissertation passa inaperçu.
En effet, quelques années plus tard, en 1749, Vezzozi entreprenait de soutenir à son tour les droits de saint Grégoire le Grand ( au tome IV de son édition des Œuvres du cardinal Tomasi , préf. p. xxv & suiv. ). 11 reprochait à bon droit à Georgi d'avoir indiqué comme tout à fait concluant le manuscrit de Monza, qu'il croyait être l'Antiphonaire même de saint Grégoire (i). 11 est bien vrai , observe l'éditeur de Tomasi (Œuvres, t. V, p. 257, note), que ce précieux codex figure « INTER dona quibus Theodolinda regina basilicam Modcetiensem donavit, non vero asservari in ea basilica ceu illius regince donum ». Mais •la preuve qu'il en donne au tome IV, préface, n° xviii, n'est pas sans réplique. La date assignée au trait Eripe me de la Feria VI in Parasceve par Le faux Alcuin(il y est dit nuperrime compilatum) forcerait en effet à rapprocher le graduel de Monza, qui contient ce trait, jusqu'au temps du véritable auteur du DeDivinis Officiis, reconnu maintenant sans conteste pour appartenir au commencement du xii^ siècle. Or c'est à quoi s'opposent absolument les données paléographiques du manuscrit en question, entièrement écrit en onciales. 11 eût été beaucoup plus simple de constater qu'on y trouve les fériés V de Carême, établies seulement, comme on le sait, par saint Grégoire 11, & que dès lors la cause ne pouvait être dirimée par ce moyen.
En même temps du reste, Vezzozi faisait imprudemment à Eckhart plusieurs concessions importantes auxquelles s'opposait précisément l'argument dont il n'avait pas remarqué l'indication sommaire dans Georgi.
Aussi Galliccioli, n'apercevant pas davantage cette allusion,
(1) Quod non improhamus, dira encore Gori écrivant pourtant après Vezzozi* (Cf. Thésaurus' y eUr. Diptych. Florence, 1759, in-fo, t. II, p. 218.)
s'empara-t-il à son tour des concessions de Vezzozi, & même, élargissant le débat, dans Ylsagoge liturgica dont il fit précéder la partie liturgique de son édition des Œuvres de saint Grégoire en 1772 (Venise, t. IX, cap. V, p. 175 & seqq.), ce n'était plus seulement de TAntiphonaire, c*était de Tœuvre liturgique tout entière du saint pape qu'il s'agissait pour lui dans cette discussion. 11 insistait particulièrement sur l'absence de témoignages antérieurs à celui de Jean Diacre & sur le caraftère tardif & partant suspeft de celui-ci. Il reprenait également & développait les difficultés d'Eckhart sur la nature des réformes liturgiques de saint Grégoire & sur les, circonstances du récit d'Adhémar. Enfin il cherchait à entourer de vraisemblance l'opinion favorable à saint Grégoire II, en rapportant le jugement porté par Baronius sur l'importance du rôle de ce pape, & en éloignant de nouveau les objeftions qu'on pouvait trouver dans les versions du Gregorius prcesul que n'avait point connues Georges d'Eckhart.
Malgré tout cependant, la force de la tradition & les grands noms de ceux qui la soutenaient l'empêchaient encore de se prononcer définitivement, & il préférait laisser la solution en suspens. Voici ses paroles : Hœc sunt quœ me certo affirmare non sinant Magno Gregorio tribuendam esse liturgiœ Romance coordinationem, Verumtamen neque ita tamen negandum quod postjoannem Diaconum tôt doëtissimorum virorum tenet communis sententta. PRiCSTABiT portasse rem in medio RELiNQUERE donec muturiof dies offusas veritatis tenebras discutiat. Quare 6r in sua probabilitate maneant quœ diximus in Prcefatione generali.
On le voit, la question était mal engagée. Gerbert ne la fit pas avancer quand elle se présenta incidemment devant lui en 1774 {De Cantu et Musica sacra, t. II, p. 247). 11 restait du reste fidèle à l'opinion traditionnelle, mais sans prendre la peine de l'appuyer vigoureusement, & dans les
Disquisitiones de libris ad Liturgiam speâlantîbîis de sa yetus Liturgia AHemannica (1776), il ne parle même pas de la controverse.
11 faut croire que la position prise par la partie adverse n'inquiétait pas sérieusement les savants du xviii* siècle dans leurs conviftions sur ce point, puisqu'ils se mettaient si peu en peine pour les soutenir. C'est au moins ce qu'on peut dire de plus modéré pour expliquer la mollesse & l'insuffisance d'une réfutation qui devenait pourtant de plus en plus •nécessaire, si elle était possible.
Cette œuvre de critique fut celle de Zaccaria. Au tome III de sa Bibliotbeca ritualis (Romae, 1781, Appendix, p. ccxi & seqq. ), on trouve consacrée à ee sujet toute une dissertation dans laquelle, reprenant les divers arguments apportés jusquelà de part & d'autre, le savant jésuite entreprend de faire enfin sérieusement la preuve des assertions de Jean Diacre relativement à l'Antiphonaire & incidemment à l'œuvre liturgique tout entière de saint Grégpire le Grand.
Depuis lors cette démonstration n'avait plus été attaquée. Et de fait, dans aucun des travaux de toute nature entrepris depuis cinquante ans sur l'Antiphonaire grégorien, à l'occasion du retour à la liturgie romaine, il ne paraît pas qu'on ait songé un seul instant à révoquer les solides conclusions de Zaccaria. Au contraire, on a pu quelquefois excéder dans un sens contraire, & plusieurs ont peut-être été trop prompts, dans la joie d'une première découverte, à se persuader qu'ils avaient mis la main, qui sur l'Antiphonaire authentique de saint Grégoire, qui sur celui de Romanus, &c.
En nous ramenant plus de cent cinquante ans en arrière, la controverse récemment soulevée se replace encore sur le terrain d'une discussion négative.
A la rigueur on pourrait se contenter de maintenir les démonstrations de Zaccaria, Vezzozi, Georgi & d'autres en face des raisonnements opposés.
Cependant, quelque péremptoires que puissent paraître les témoignages externes au moyen desquels on s'est efforcé de documenter l'Antiphonaire, depuis Jean Diacre jusqu'au vu** siècle, nous nous abstiendrons de les invoquer ici.
11 faut couper court, & il y a pour cela, croyons- nous, mieux à faire.
Sans pénétrer bien avant dans la critique interne, il est un argument beaucoup plus direél, auquel il était tout naturel d'avoir recours. Même dans l'hypothèse où rien n'attesterait iiu dehors l'existence d'un antiphonaire avant saint Grégoire 11, cet argument poserait la question préalable : c'est l'argument tiré de l'Antiphonaire lui-même. Comment n'at-on pas encore songé à interroger sérieusement ce monument, objet du débat ? De fait, une étude attentive de sa disposition trahit, à n'en pas douter, la main d'un ordonnateur incontestablement antérieur à saint Grégoire 11. Si cela est, & nous allons le prouver, cet argument ne dispense-t-il pas de tous les autres ?
Mais d'abord il doit être bien entendu que ce que nous examinons ici, ce ne sont pas les titres de saint Grégoire le Grand, mais ceux des saints Grégoire II & 111 à la paternité de TAntiphonaire. Simplement, devant la persistance qu'on met à présenter Tun ou l'autre de ces deux papes comme étant le premier organisateur de YAntiphonale missarum, nous voulons prouver que TAntiphonaire lui-même s'y oppose. Une fois établi qu'il est antérieur à saint Grégoire 11, les attestations subsidiaires prennent une nouvelle vigueur, & nous pouvons attendre qu'on explique, autrement qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour, le droit, pour le monument en litige, de porter le nom de grégorien.
Arrivons maintenant à la preuve annoncée.
En fixant son attention sur les formules assignées dans ce recueil liturgique à chaque jour de l'année & à chaque circonstance rituelle, une remarque se présente tout d'abord : c'est qu'en très grande majorité ces formules sont empruntées au livre des Psaumes. La chose n'est pas nouvelle ; mais cette* observation rapprochée de plusieurs autres donne naissance à diverses considérations intéressantes, qui seront produites ultérieurement. Pour le moment , sans être tout à fait une digression, ce sujet nous entraînerait trop loin.
Partant de là, si l'on prend soin de noter pour chaque pièce le numéro du psaume auquel elle est empruntée, on obtient un premier résultat qui ne laisse pas que d'être significatif. D'une manière générale, il apparaît bientôt que le choix de ces passages a été fait en suivant l'ordre numérique du Psautier. Mais nulle part cette disposition n'est plus curieuse qu'en ce qui concerne les communions de carême.
Pour plus de clarté & de commodité, nous donnons dans un tableau synoptique la série desdites communions telle qu'on la trouve dans les plus anciens, nous devrions même dire dans tous les manuscrits.
Série
Texte initial
Source
des
des
des
jours de Carême
Commimions
Communions