Des lacunes : il manque les psaumes
C'est précisément sur cette double circonstance que nous voulons nous arrêter pour en tirer nos conclusions.
Notre tableau fait ressortir les interpositions en les disposant à l'écart, les lacunes en les indiquant par des points. Qu'on veuille bien accepter provisoirement cette distribution. On va voir qu'elle n'a rien d'arbitraire.
1, Occupons-nous d'abord des intercalations. Celles-ci sont au nombre de douze, mais en réalité la régularité de leur retour permet de les ramener toutes, sauf une, à deux groupes. Ainsi nous observons que les jours par-dessus lesquels il faut passer pour que les anneaux de notre chaîne de 26 psaumes consécutifs soient engagés l'un dans l'autre, sont les suivants :
1° les 5 dimanches;
2° les 6 jeudis ;
3° le samedi après le Caput jejunii.
1° L'exclusion des dimanches ne saurait suggérer d'autre réflexion sinon qu'il s'agit dans l'espèce d'une ordonnance fériale, en dehors de laquelle on a précisément laissé les dimanches pour leur appliquer des antiennes spéciales , comme on leur avait assigné pour stations les grandes basiliques.
2° Mais les jeudis ? D'où vient qu'eux aussi restent systématiquement en dehors de la série numérique? Puisqu'il s'agit d'une ordonnance fériale, pourquoi ne les avoir pas fait entrer, au même titre que les autres fériés, dans une économie si manifestement intentionnelle? L'explication est fort simple : les jeudis ne figuraient pas encore dans la liturgie du carême à l'époque où les 26 psaumes qui nous occupent furent ainsi répartis sur les autres jours de la semaine. En effet, nous savons positivement que ces jeudis n'ont été pourvus de messes que par saint Grégoire II (i); nous savons qu'avant lui les seules fériés II, 111, IV, VI & VU ( ou samedi ) étaient dotées de stations & de pièces liturgiques spéciales; nous savons, en d'autres termes, que le système liturgique du carême, avant saint Grégoire II, ne s'étendait pas encore aux fériés V. Or, ce sont précisément les antiennes afîeftées par ce pape aux fériés V qui viennent déranger l'ordre que présenteraient sans cela les autres fériés. Quoi de plus clair? Voici que noUs saisissons la donnée chronologique cachée, oubliée dans l'Antiphonaire lui-même. C'est donc que saint Grégoire II, à plus forte raison saint Grégoire III, n'est pas le premier auteur de la compilation connue sous le nom d'Antiphonaire & qui lui serait redevable pour cela du nom de grégorien ; c'est donc qu'il existait véritablement avant lui un recueil semblable. La préexistence en est trahie par l'intercalation de ces fériés V, qui trouble la continuité d'une disposition harmonieuse à laquelle il n'aura pas pris garde, ou plutôt qu'il aura voulu respefter comme une œuvre désormais irréformable , comme un dépôt déjà traditionnel & sacré qu'il s'interdisait de bouleverser.
On peut être embarrassé de spécifier tout ce que pouvait contenir cette première édition de l'Antiphonaire : on ne peut
(i) Lib. Pontif. edit. Duchesne, p. 402. Cf. Introduâ. chap. VI ,hist. du texte, § I, p. ccxxii ; § II» p. ccxxxiii.
plus nier qu'elle ne contînt au moins cette disposition, qui s'accuse formellement, par elle-même, comme étant antérieure à saint Grégoire 11 & à saint Grégoire 111 ; on ne peut plus nier que TAntiphonaire dit grégorien, dont nous nous servons encore, mais dégagé naturellement des adjonctions postérieures, existât avant saint Grégoire 11.
3° Ce n'est pas tout. Nous avons expliqué l'interruption produite dans notre série de communions par l'interposition des dimanches & des jeudis. Voyons maintenant si l'interposition du samedi après les Cendres ne va pas nous faire faire un pas de plus.
11 est vrai qu'on ne peut guère assigner à l'introduftion de ce samedi dans la liturgie de carême le nom d'un pape, comme l'histoire nous en fournit.pour les jeudis. Nous savons cependant qu'il n'y avait pas de station ce jour-là au commencement du VII* siècle. Aussi la plupart des manuscrits lui ont-ils conservé le nom de Sabbato vacat. Et même un certain nombre ne le mentionnent pas du tout. Mais examinons la chose de plus près.
Le Sacratmentaire gélasien de Tomasi, qu'on peut dater, si l'on veut, de la fin du vu* siècle, & qui, du reste, ne contient pas encore les messes des jeudis de carême, en est déjà pourvu pour la Feria yil in Quinquagesima, c'est-à-dire le samedi vacat de notre Antiphonaire. Pour n'être pas plus exactement déterminée, cette donnée chronologique n'en est pas moins à retenir, & peut-être permettrait-elle de serrer de plus près le point extrême en deçà duquel il est impossible de placer la première édition de l'Antiphonaire grégorien. L'induftion serait celle-ci. Notre système des vingt-six communions fériales de carême ne s'occupe pas encore du samedi en question. Le Sacramentaire gélasien, tout en négligeant, comme lui, les jeudis, est cependant déjà doté de ce samedi. Il faudrait donc, d'après cela, remonter au delà dudit Sacra-
mentaire tel que nous l'avons, pour trouver le premier auteur de ce système.
Nous ne devons pas dissimuler toutefois que cette induftion, pour être concluante, réclamerait réclaircissement préalable d'une difficulté. Pourquoi ne rencontre-t-on qu'assez tard le samedi vacat dans les autres sacramentaires & dans les antiphonaires manuscrits, quand il apparaît relativement de si bonne heure dans le gélasien ? Nous posons la question sans la résoudre. Nous voyons bien ce qu'il y aurait à dire, mais peut-être tomberions-nous dans recueil contre lequel nous avons voulu mettre en garde en écrivant ces lignes, si nous précipitions à notre tour des jugements & des explications qui exigent des recherches encore plus approfondies.
Essayons, en attendant, d'avancer encore, ou du moins d'affermir les positions conquises.
2. Il nous reste à parler des lacunes causées par l'absence des psaumes 12, 1 6, 17, 20 & 21.
Remarquons d'abord, en nous reportant au tableau, qu'ainsi dégagée, comme nous venons de le faire, des cinq dimanches, des six jeudis & du samedi qui la rendaient moins apparente, la série régulière des psaumes se trouve maintenant en pleine lumière. On Ta vu du reste : il n'y a rien eu d'arbitraire dans notre opération. Qu'en résulte-t-il ? Le nombre des jours qui nous restent est réduit à 26. Or ce chiffre correspond exaftement au numéro d'ordre du dernier des psaumes employés. Au fait, la simple inspeftion du tableau rend manifeste l'adaptation parallèle de chacun de ces 26 psaumes à l'ordre successif des 26 fériés. De i à 1 1 inclusivement, de 13 à 15, de 18 à 19, & de 22 à 26, la coïncidence est parfaite.
On voit du même coup sur quels points la chaîne est
rompue. Mais ces lacunes ne sauraient affaiblir la portée des observations précédentes. Tout au contraire : elles rendent ' encore plus saillante l'antiquité, la priorité du dessein.
En d^autres termes, rtous nous trouvons en face d'une substruftion primitive dont le plan s'étendait indubitablement à toutes les fériés de carême pourvues de messes à Tépoque où on l'établissait.
Les cinq antiennes évangéliques qui accusent l'absence des psaumes dont elles occupent la place appartiennent à un autre système. 11 est clair qu'un réformateur est passé par là, & son intention n'est pas moins évidente : il a voulu mettre, ces jours-là, le chant de la communion en apport avec le chant de l'évangile. En effet, voici la concordance qui résulte de la comparaison des évangéliaires & des antiphonaires sur ce point :