‹ Un mot sur l'"antiphonale missarum"Chapitre 5 sur 5 · IV. Quadrag · texte numérisé non relu

IV. Quadrag

Evangile de la

Videns Doiflinus fientes so-

Résurreél. de Lazare.

rores Lazari ad monumentum lacrimatus est coram Judaeis ; & clamavit : Lazare veni foras : & prodiit ligatis mani-

bus & pedibus, qui fuerat quatriduanus mortuus.

Qui voudrait soutenir que ce nouveau système est contemporain du premier? Si l'ordonnateur du système psalmique avait été lui-même Tauteur de l'attribution de textes évangéliques aux jours où nous la constatons, il n'eût certainement pas manqué, étant donné son but principal & premier, de reprendre, au jour suivant, la série numérique des psaumes où il l'aurait laissée pour faire en passant cette accommodation exceptionnelle. Alors la férié II après le troisième dimanche recevait le psaume 12, & ainsi de suite jusqu'à 21.

Mais ce n'est pas cela du tout que nous avons sous les yeux. Ce sont les 26 & non les 21 premiers psaumes qui se succèdent en regard de chacyne des 26 fériés, & Thiatus n'apparaît précisément qu'aux endroits où Tantienne est prise de l'Évangile.

Les vides causés par la présence de textes empruntés à un autre système liturgique attestent donc l'existence antérieure & la disparition de pièces sacrifiées par un réformateur subséquent.

Toutefois, en portant la main sur la structure primitive

pour en détacher quelques pierres, ce réformateur a eu grand soin de laisser en place chacune des autres.

Il est même à remarquer qUe cette disparition n'a pas été tellement complète qu'elle n*ait laissé dans quelques manuscrits des traces du premier système. Nous citerons le Codex Blandinensis (Saint-Pierre de Gand) , employé par Pamélius {Liturgicon Ecclesiœ Latince, Coloniae, 1571, t. 11, p. loi); le ms. 776 de la Bibliothèque Nationale, fonds latin, &c. Dans ces manuscrits, à la férié VI de la quatrième semaine de carême, la rubrique, après Tantienne yidens Dominus flentes sorores La^^ari, renvoie le chantre au psaume 21 (i). Or il est facile de constater sur notre tableau que, dans la série de nos 26 psaumes, c'est justement le 21*^ qui devait appartenir autrefois à cette férié VI.

Il serait intéressant, cela posé, de rechercher à quelle époque se sont produites les substitutions dont il s'agit. Mais s'il fallait avancer plus loin & tirer du résultat que nous venons d'obtenir toutes les conclusions qu'il suggère, nous sortirions trop des limites de ce travail provisoire & nous dépasserions le but que nous nous sommes proposé.

En résumé, devant la prétention de ceux qui ont voulu retarder la première édition, la première compilation de l'Àntiphonaire jusqu'à saint Grégoire III & ne pensent pas qu'on puisse justifier autrement le titre de grégorien qu'il porte, nous avons démontré que ce livre fournit en lui-même des données chronologiques qui témoignent de son existence & de son ordonnance sous la forme actuelle, non seulement avant saint Grégoire 111, niais avant saint Grégoire II. Nous aurions pu ajouter qu'on rencontre dans les dimanches après

(i) On sait que jadis le chant de la communion était une psalmodie, de tout point semblable à celle de Tintroït, &. l'antienne s'y intercalait entre les versets du psaume, tant que durait la distribution de la sainte eucharistie aux fidèles.

la Pentecôte des traces analogues, en ce qui concerne non seulement les communions, mais les introïts, les offertoires, & remarquer encore que l'emprunt fait par saint Grégoire II à ces dimanches pour doter de messes les jeudis de carême accusait là encore la priorité de cette disposition, & par conséquent Tantériorité à saint Grégoire II de TAntiphonaire qui la contenait.

Il nous suffit d'avoir établi cette conclusion en principe. Nous n'avons pas voulu dire autre chose pour le moment.

Si nous nous étions proposé d'examiner les titres de saint Grégoire le Grand, on pourrait nous demander de prouver que cette organisation remonte jusqu'à lui. Mais d'abord, tel n'a pas été notre but. Il nous suffit d'être rentrés en possession, & nous croyons qu'ici, à si faible distance du premier occupant, possession vaut titre. Ensuite nous n'avons pas rigoureusement besoin de rechercher ni de discuter la conclusion particulière qu'on solliciterait sur ce point spécial.

Néanmoins il faut prévoir qu'on ne manquerait pas de contester celle-ci par notre argument lui-même considéré cette fois dans un sens inverse.

Voyons donc si la difficulté qu'on pourrait opposer dans le cas présent serait aussi fondée qu'on se l'imagine.

Voici Tobjeftion. Le point de départ de notre série de 26 psaumes se trouvant au mercredi des Cendres, on ne peut faire saint Grégoire auteur de cette disposition sans admettre conséquemment que l'adjonftion au carême des quatre jours complémentaires pris sur la semaine de Quinquagésime était

un fait accompli de son temps. Or, dirait-on, c'est précisément ce que n'admettent guère les liturgistes.

Soit. Exceptons cependant Tomasi, Azevedo, Vezzozî. A la vérité, si Ton maintient Topinion courante, il faudrait renoncer à trouver, dans le curieux dessein que nous avons reconstitué, Turte des assises primitives de Tœuvre grégorienne. Mais c'est tout. Au delà nous tomberions dans l'hypothèse.

Mais, encore une fois, est-il si péremptoirement acquis que saint Grégoire n'ait connu que les 36 jours de jeûne effeétif entre le premier dimanche de carême & celui de Pâques ?

Azevedo l'avait enseigné d'abord en 1750 (i). Mais quatre ans plus tard, ayant pris connaissance d'une note inédite dans laquelle Tomasi développe les motifs du sentiment contraire,^ il en fut si frappé qu'il l'inséra tout entière dans son foetus Missale Romanum (2) & s'en fit une arme à son tour contre Merati.

Presque aussitôt après, Vezzozi , qui achevait cette année même son édition des Œuvres du cardinal^ s'empressa d'y faire entrer la note publiée par Azevedo (3).

Malheureusement, perdue dans des livres peu consultés & rares à l'étranger, la note tomba bientôt en oubli , si même elle fut remarquée, & Ton continue toujours de s'en tenir à l'ancienne assertion (4).

La question vaut la peine d'être reprise en peu de mots.

(i) Exercitationês liturgicce in singulos dies distributae juxta methodum Scholae Sacrornm Rituum absolvendae, anno 1750. Venise, in-folio, p. 200.

(2) Vêtus Missale Romanum monasticum Lateranense, cum praefatione, notis & nonnullis opusculis, quae omnia nunc primum in lucem proferuntur a P, Emmanuel de Azevedo, S. J.; Romae, 1754, in-4; Appendix H, Parère del V. Gard. Tomasi circa Tistituzione délia Feria IV Principio del digiuno detta il mercoledi délie Ceneri, p. 341.

(3) Thomasii Opéra omnia, Romas, 1754, t. VII, p. 187.

(4) Zaccaria adopta cependant le sentiment de Tomasi. (Cf. Onomasticon rituale, aux mots Caput jejunii 6c Quadragesima, )

Son intérêt dépasse les limites du sujet qui nous y amène.

Voici d'abord sur quel texte est basée l'opinion courante; il n'y en a pas d'autre.

Saint Grégoire, dans son homélie XVI in Evangelia, n° 5 (0pp. t. V, edit. Galliccioli, Venise, 1769, p. 205), s'exprime ainsi : A prœsenti etenim die usque ad Pascbalis solemnitatis gaudia sex hebdomadœ veniunt : qmrum videlicet dies quadra- GiNTA DUO fiunt. Ex quibus dùm sex dies Dominici ab abstinentia subtrahuntur , non plus in abstinentia quant triginta et sex dies rémanent, Dum vero per trecentos Sr sexaginta quin^ que dies annus dmitur, nos autem per triginta Sr sex dies affligimur, quasi anni nostri décimas Deo damus.

Eh bien! cet unique témoignage, accepté généralement comme formel, nous paraît tout à fait insuffisant, pour plusieurs raisons tirées de son contexte (i), à tout le moins du

(i) Sed quia his diebus ledio congruit : nam quadragînta dîerum abstinentiam nostri Redemptoris audivimus, qui Quadragesimae tempus incoamus ; discutiendum nobis est, cur haec ipsa abstinentia per quadraginta dierum numerum custoditur. Moyses enim ut Legem acciperet, secundo diebus quadraginta jejunavit. Elias in deserto quadraginta diebus abstinuit. Ipse audor hominum ad homines veniens, in quadraginta diebus nullum omnino cibum sumpsit. Nos quoque, in quantum pôssumus, annuo Quadragesimae tempore carnem nostram per abstinentiam affligere conemur. Cur ergo in abstinentia quadragenarius numerus custoditur, nisi quia virtus Decalogi per libros quatuor sanéti Evangelii impletur? Denarius etenim quater duétus, in quadragenarium surgit : quià tune Decalogi mandata perficimus, cum profedo quatuor libros sandi Evangelii custodimus. Ex qua re sentiri 8c aliud potest. In hoc enim mortali corpore ex quatuor elementis subsistimus, & per voluptates ejusdem corporis, praeceptis dominicis contraimus. Prsecepta autem dominica per Decalogum sunt accepta. Quia ergo per carnis desideria Decalogi mandata contemsimus, dignum est ut eamdem carnem quaterdecies affligamus.

Quamvis de hoc Quadragesimae tempore est adhuc aliud quod possit intelligi. A praesenti etenim die usque ad Paschalis solemnitatis gaudia sex hebdomadae veniunt : quarum videlicet dies quadraginta duo fiunt. Ex quibus dum sex dies Dominici ab abstinentia subtrahuntur, non plus in abstinentia quam triginta & sex dies rémanent. Dum vero per trecentos & sexaginta quinque dies annus ducitur, nos autem per triginta & sex dies affligimur, quasi anni nostri décimas Deo damus : ut qui nobismetipsis per

sens équivoque qui en résulte, du caraftère même des jours passés sous silence, & enfin d'un ensemble d'observations qui en ébranlent singulièrement la portée décisive & la solidité. A parler net, il ne nous paraît guère possible, après cela, d'y trouver encore les éléments indiscutables d'une certitude historique.

Procédons par ordre. D'abord, on pourrait dire, en se reportant au contexte de Thomélie précitée, que saint Grégoire ne vise le Tetnpus Quadragesimce proprement dit qu'après avoir expliqué le symbolisme fondé sur l'observance intégrale de 40 jours de jeûne eflfeftif. Voici comment il débute: Discutiendum nobis est eut hœc abstinentia per quadraginta dierum numerum custoditur. . . l^irtus Decalogi per libros quatiior sanâli Evangelii impletur. Denarius etenim qmter duâlus in quadragenarium surgit,,. Prœcepta autem Dominicaper Decalogum sunt accepta. Quia ergo per carnis desideria Decalogi mandata contetnsimus, dignum est ut eamdemcarnem quater- DECiES AFFLiGAMus. ( Loc. cit. ) En sorte que l'interprétation symbolique, dans ce premier passage, porterait sur le nombre précis de quarante jours de jeûne effectif qui se comptent exactement du mercredi des cendres à Pâques, carnem quaterdecies affligamus, & non sur celui de quarante-deux jours, intermédiaires entre Pâques & le I" dimanche de carême, mais réduits à 36 jeûnes eflfeftifs par l'intervention des dimanches. C'est seulement ensuite que cette dernière période serait prise à son tour pour base d'une nouvelle explication accommodatice. Le saint auteur la présente en effet sous cette forme facultative. Quamvis de hoc Quadragesimce tempore est adhuc

acceptum annum viximus , auâori nostro nos in ejus decimis per abstinentiani mortificemus. Unde, fratres carissimi , sicut offerre in Lege jubemini décimas rerum, ita ei offerre contendite & décimas dierum, &c. ( Homilia XXI in Evangel. habita ad populum in basilica sandi Johannis, quae dicitur Constantiniana, Dominica prima jn Quadragesima. Opp, 5. Qregorii, edit. Galliccioli, Venise, 1769, t. V, p. 205.)

ALiuD quod potest intelligi, A PRi^SENTi etenim die usqtie ad Pascbalis solemnitatis gaudia, &c. (Ibid).

A prœsenti etenim die soulignerait en quelque sorte le point de départ d'une période distincte de la précédente : carnem ç^ATEKDECiEs.affligamus, d'une part; per triginta et SEX dies affligimur, d'autre part. L'évolution de la pensée serait en même temps marquée par la transition : Quamvis est adbuc aliud.

Ainsi le recours au contexte détruirait à lui seul la conséquence tirée du passage qu'on en isole. Il n'est pas besoin pour cela de torturer les paroles du saint doéteur : il suffit de se demander sérieusement ce qu'elles signifient au juste, & l'on avouera qu'elles prêtent elles-mêmes à l'équivoque. On peut contester le sens que nous y relevons, on ne peut contester du moins qu'un témoignage oratoire si peu explicite & si peu concluant, pour ne pas dire si élastique, ne saurait être décisif non plus pour constituer scientifiquement une donnée chronologique & en autoriser la fixation.

Mais admettons, si Ton veut, que l'ensemble des citations précédentes ne présente que deux aspefts symboliques d'un même terme, d'une même période, de part & d'autre. La conclusion qu'on en tire généralement ne s'impose pas davantage. Elle passe, comme on dit dans l'école, de génère ad genus. Aujourd'hui encore, remarquons- le bien, l'anticipation du jeûne aux quatre derniers jours de la Quinquagésime ne fait entrer ceux-ci qu'additionnellement & imparfaitement dans l'économie liturgique quadragésimale. Le Temptis Quadragesimœ, dans nos livres liturgiques usuels, n'apparaît, ne commence qu'au premier dimanche de carême. Jusque-là l'ofifice divin s'accomplit comme dans le cours ordinaire de l'année. A ce point de vue rituel, la loi du jeûne elle-même, si Ton, y prend bien garde, ne semblerait pas peser encore dans toute sa rigueur sur ces quatre jours exceptionnels &

privilégiés. Sans entrer dans le détail des différences qui caractérisent la liturgie quadragésimale qiiand on la compare à la liturgie per annum, tout le monde sait en effet que c'est seulement aux premières vêpres du premier dimanche de carême qu*on cesse d'employer les formules du Tempus per annum pour prendre celles du Tempus Quadragesimce , & qu*a lieu Tanticipation des vêpres avant la cœna, maintenue les jours précédents à* Theure de none.

En ce sens, & c'est le seul vrai, notre Tempus Quadragesimce n*est pas différent de celui de saint Grégoire, & l'orateur n'avait à s'occuper que de celui-là. L'observance additionnelle pouvait être déjà pratiquée de son temps, mais il devait la négliger comme accessoire, pour s'en tenir au nombre essentiel & fondamental du symbolisme qu'il voulait établir. Elle échappait par son caractère même, par sa fonftion supplémentaire, à la nécessité de la faire entrer en ligne de compte dans l'interprétation de la Quadragésime, Or c'est de la Quadragésime seulement qu'il s'agit dans la dîme des 36 jours de l'année, &, encore une fois, les quatre jours en question n'ont jamais appartenu, n'appartiennent pas encore à la Quadragésime. Telle est bien toujours leur physionomie. De nos jours mêmes un prédicateur serait autorisé à répéter mot à mot l'homélie du saint pape, & les critiques à venir n'auraient pas plus le droit d'en induire, à défaut d'autres

preuves, comme on fait pour le vu® siècle, que l'observance additionnelle n'était pas connue au xix*.

Au fait, sans aller si loin, ne voyons-nous pas Théodulphe, évêque d'Orléans, parler de la Quadragésime en termes identiques? Ipsa autem Quadragesima cum summa observatione custodiri débet, ut jejunium in ea, prceter dies Dominicos, qui abstinentice subtraâli suni, nullatenus resolvatur, quia ipsi dies DEcm/E suNT ANNi NOSTRi. (Capitula ad presbyteros parochiae suae, n° 38, apud Migne, Patrol. Lat. t. CV, col. 203.) Saint

Nicolas 1", dans sa réponse aux Bulgares, disait de même : Quanto poiius isto (tempore Quadragesimce majoris) quo Deo etiam garnis NOSTR>t décimas damus, quo ipsum in abstinentia Dominum itnitamur. (Migne, Patrol. Lat. t. CXIX, col. 984.) Aussi Thomassin (i), Grancolas, dqm de Tlsle & plusieurs autres en prenaient-ils occasion de reculer jusqu'à Ratramne & la controverse des Grecs, l'addition des jours supplémentaires. Leur raisonnement portait à faux, nous le savons maintenant d'une manière positive, puisque l'anticipation apparaît dès avant saint Grégoire II. Mais si le fondement de leur induftion n'était pas plus solide à l'époque où ils l'appliquaient, pourquoi le serait-il davantage quand il s'agit d'un texte comme celui de l'homélie de saint Grégoire, où les données sont exactement les mêmes?

En voyant dans la Quadragésime la dîme de l'annéç, saint Grégoire (2), Théodulphe, saint Nicolas I", & bien d'autres après eux, s'en tenaient, d'ailleurs, à l'enseignement symbolique déjà traditionnel au vir siècle, en Orient comme en Occident. Cassien l'avait reçu de l'abbé Théonas (Collatio XXI, n° 25, p. 600, édit. Petschenig, Vindobonae, 1886), & l'abbé Dorothée la reproduit à son tour dans ses Expositiones Gr Doélrince diversœ (Doftrina XV, Migne, Patrol. Graeca, t. LXXXVIII, col. 1788).

Saint Isidore se fait l'écho de la même tradition au livre I De Ecclesiasticis officiis (cap. XX.XVI, n° 4) : In supputatione Quadragesimce sutnma legalium decimarum expie tur. Totum enim anni tempus triginta sex dierum numéro décima-

(1) Traité des jeûnes de V Église, Paris, 1693, in-8, Ile partie, chap. il, p. 243.

(2) Cf. le canon 9 du Ville concile de Tolède, tenu en 653 : Eienim cum Quadragesima dies anni totius decinue deputentur, qwB in ôhlatione jejunii Domino consecrantur, ( D'Aguirre, CoJUâi. maxima concil. Hispan, Romse, 1694, t. II, p. 545.)

tur : subtraMis enim a Quadragesma diebus Dominids, quibus jejunia resolvuntur. Us diebus , quasi pro totius anni decimis ad EccJesiam concurrimus , aâluumque nostrorum operatiomm Deo in hostiatn jubilationis offerimus. (S. Isidori Hispalensis 0pp. omn. edit. Arevalo, Romae, 1802, t. VI, p. 406.)

Il y avait une double tradition symbolique à sauvegarder, celle de la dîme de Tannée & celle de la sainte quarantaine. On y rattachait interprétativement telle ou telle observance. Il résulte de là qu'on ne saurait être trop circonspect dès qu'il s'agit d'apprécier historiquement des formules maintenues dans l'enseignement, nous ne disons pas arbitrairement, ni avec subtilité, mais d'une manière approximative, alors même que les usages auxquels ces formules correspondaient d'abord pouvaient fort bien, comme au ix^ siècle, avoir été modifiés depuis longtemps.

Il y a plus. Saint Grégoire pouvait même d'autant mieux s'exprimer comme il le faisait, que de son temps l'accession des jeûnas complémentaires était plus récente & se différenciait davantage de la quarantaine au point de vue de la discipline pénitentielle & liturgique.

Cela est si vrai, qu'ils étaient traités plutôt comme analogues aux Quatre-Temps que comme quadragésimaux. Dès lors, nous le répétons, saint Grégoire n'avait pas à s'en occuper à propos de la Quadragésime, pas plus que des autres jeûnes de l'année, dont la dîme quadragésimale était totalement distincte.

Dans cet ordre d'idées, Tomasi appelle l'attention sur plusieurs anciens manuscrits, notamment le Gélasien, le Grégorien d'Hugues Ménard, &c., qui désignent ainsi les jours additionnels : Feria... in Quinquagesima,

Un fait non moins frappant, c'est l'opposition des titres : In jejunio prima statio Feria IV, Caput jejunii, pour le mercredi des cendres ; Dominica in Quadragesima incboantis ini-

Hum, Initium Qmdragesimce , pour le premier dimanche de carême.

A ces indications qui nous sont fournies par les manu-

scrits liturgiques des Sacramentaires gélasien & grégorien, aussi bien que de TAntiphonaire, on peut joindre les dénominations usitées dans le langage ecclésiastique. Ainsi le concile de Soissons tenu en 853 place formellement les jours supplémentaires en dehors de la Qyadragésime : A Feria quarta 'ante initium QuADRAGEsiMit (i) mallum vel placitum publicum... tenere présumant.

D'autre part, à la Feria IV Caput jejunii, c'esit du jeûne seulement qu'il était question (Prcesidia militice cbristiance sanâlis inchoare jejunus), tandis que Tabstinence proprement quadragésimale ne devenait continue qu'à partir de V Initium ^ Qmdragesimœ. Chose remarquable, il était en effet permis dans certaines régions d'user encore d'aliments gras le premier dimanche de carême. Cet usage s'est même maintenu dans l'Eglise de Milan jusqu'à saint Charles Borromée (2).

Nous pouvons ajouter que notre liste de communions trahit, elle aussi, la différence des régimes sous lesquels étaient placées, d'un côté, les fériés supplémentaires, & d'autre part, les semaines quadragésimales. Le vacat du samedi après les Cendres dont nous nous sommes occupés ci-dessus ne s'explique par aucune des circonstances qui se rencontrent dans les autres vacances, telles que celles du dimanche après les Quatre-Temps & du samedi ante Palmas, quando Papa eleemosynam dat. Il ne nous reste donc pour cette semaine préparatoire que la férié IV & la férié VI, tandis que toutes les autres, les semaines vraiment quadragésimales, ont leurs fériés II, III, IV, VI & Sabbatum sous le régime du carême.

(1) Sirmond, Co««7îa Gallice, t. III, p. 89, can. 8. (a) Aâla Ecclesice Mediolanensis, Lugduni, 1683, 1. 1 ; p. 306, Décret. III ; p. 358, Edidum & Decretum de Dominica prima Quadragesimse.

N'est-ce pas à dire que la semaine préalable à laquelle appartenait notre Sabbatum vacat inexpliqué, demeurait encore partiellement dans la condition de la WXuxgxtper annum, où le service public n'embrassait très anciennement, indépendamment du dimanche, que la férié IV & la férié VI ?

Quant à la 'question de savoir si, de fait, la coutume de cette anticipation préparatoire pouvait être établie dès la fin du vi« siècle à Rome, nous pourrions l'induire du témoignage suivant emprunté à saint Maxime de Turin. Cela ne nous fait pas sortir de l'Italie & nous reporte plus d'un siècle avant saint Grégoire.

Quia nonnullorum est consuetudo, carissimi, advenientes quadragesimce dies devotiorejejunio pr>evenire, necessarie pressens Evangelii decursa est leStio : Cutn jejunatis, non eritis sicut bypocritce, tristes.

(Homilia XXXVI, Migne, Patrol. Lat. t. LVIl, col. 301.)

L'éditeur chargé par Pie VI en 1 784 de préparer & d'offrir au roi de Sardaigne la colleftion des Œuvres de saint Maxime a soin de nous avertir que l'unanimité des manuscrits & des critiques ne laisse aucun doute sur l'authenticité de cette pièce. L'homélie suivante se rapporte à la tentation de Notre-Seigneur dans le désert. Ceci est à noter. Les leftures de l'Évangile indiquées ici respeftivement pour ces deux jours sont les leftures romaines, les péricopes traditionnelles encore assignées dans le Missel de saint Pie V à ces mêmes dates.

Peut-être même y aurait-il quelques renseignements à recueillir de l'examen des stations fériales. On est d'accord pour faire remonter l'ordonnance générale de celles-ci jusqu'à saint Grégoire le Grand. Or Tomasi fait observer ici deux choses. D'abord comment se fait-il que le Liber pontificalis, si attentif à noter l'addition par saint Grégoire II des églises stationnales aux fériés V, ne mentionne aucun des

papes qui en auraient assigné aux fériés IV & VI de la Quînquagésime ? Cette addition n'était-elle pas plus importante à signaler, si elle s'était réellement produite après saint Grégoire? Il remarque en second lieu la marche suivie dans le règlement des stations quadragésimales (i). Il semble en effet, à première vue, que leur succession révèle quelque pensée systématique, l'intention de représenter la ville de Rome tout entière, en désignant tour à tour le lieu de l'assemblée dans chacune des sept régions ecclésiastiques (2).

(i) Giovanni diacono diceche a suo tempo si osservavano le stazioni disegnate da S. Gregorio : ora da queste si cava che S. Gregorio avesse istituita la stazione anche per la Feria IV ; poichè pare che abbia questo santo Pontefice osservato l'ordine délie regioni ecclesiastiche : poichè la prima stazione è a S. Sabina, ch' è nella prima regione ; la secunda stazione délia Feria VI è à SS. Giovanni e Paulo nella seconda regione ; il sabbato ne' Sacramentarii manoscritti antichi non ha ne messa propria, ne stazione. Laterza stazione del digiuno è nella Feria seconda a S. Pietro in Vincola, ch' è nella terza regione. Sicchè appare, che quel santo Pontefice ebbe riguardo nel stabilire fisse le stazioni alla commodità délia Città, girando per i rioni : siccome egli non istitui le stazioni quaeresimali, ed altre de témpore, se non nelle chiese patriarchali, e ne' titoli, che erano le pubbliche chiese parocchiali. (^Scrittura nella quale si prova, &c. in 0pp. Thomasii, edit. Vezzozi, t. VII, p. 187.)

(2) Ce ne serait pas un fait isolé. La même pensée se dégage avec évidence de la description que Grégoire de Tours, contemporain du saint pape, nous a laissée de la litanie septiforme à laquelle avait assisté son diacre. « Proinde fratres charissimi, contrito corde & correélis operibus, ab ipso feriae IV primo diluculo, septiformem letaniam juxta distributionem inferhis designatam , devota ad lacrymas mente veniamus... &c.

« Clerus igitur egrediatur ab ecclesia sandorum martyrum Cosmae & Damiani cum presbyteris regionis sextce.

« Omnes vero abbates cum monachis suis ab ecclesia sandorum Gervasii & Protasii cum presbyteris regionis quartœ,

« Omnes abbatissas cum congregationibus suis egrediantur ab ecclesia sandtorum martyrum Marcellini & Pétri cum presbyteris regionis primœ,

« Omnes infantes, ab ecclesia sandorum martyrum Joannis & Pauli cum presbyteris regionis secundœ.

« Omnes vero laici , ab ecclesia sandli protomartyris Stephani , cum presbyteris regionis septimce.

« Omnes mulieres viduse ab ecclesia sanftae Eufemias cum presbyteris regionis quintœ,

« Omnes autem mulieres conjugatse egrediantur ab ecclesia sanâi mar-

La station de la férié IV in capïte jejunii est dsins la première région ; celle de la férié suivante ( VI ) à Saint-Jean-&-Saint- Paul, dans la deuxième ; celle de la suivante (férié II après le premier dimanche de carême) à Saint-Pierre-aux-Liens, dans la troisième. Si les apparences ne sont pas trompeuses, on aurait même ici une succession numérique analogue. & parallèle, au moins dans son point d'attache, au dessin de nos communions de carême :

Feria /K i* région i^"* psaume,

Feria FI 2* région 2® psaume,

Feria II y région y psaume.

Mais le développement & la vérification du plan dont les linéaments se laissent peut-être apercevoir ici dépendent de la solution de plusieurs questions archéologiques aftuellement soulevées, notamment en ce qui concerne la circonscription & la description exactes des anciennes régions ecclésiastiques de Rome, & l'histoire des stations.

Quoi qu'il en soit, nous croyons qu'une chose résulte de tout cela, c'est qu'il est impossible d'affirmer avec certitude que les jours additionnels du carême n'entraient pas déjà, à titre préparatoire, dans l'ordonnance liturgique grégorienne.

D'autre part, les résultats acquis ci-dessus demeurent dans toute leur force. C'est insuffisant, dira-t-on, pour dater positivement de saint Grégoire le Grand l'Antiphonaire qui porte son nom. C'est plus qu'il n'en faut pour établir en faveur de la tradition l'état de possession contre lequel on ne peut

tyris Clementis cum presbyteris regionis tertice. Ut de singulis ecclesiis exeuntes cum precibus ac lacrimis, ad beatse Mariae semper virginis genitricis Domini nostri Jesu Christi basilicam congregemur, ut ibi diutius cum fletu ac gemitu Domino supplicantes , peccatorum nostrorum veniam promereri valeamus. » (Hist. Francorum, lib. X, Oratio Gregorii ad phhem. Migne, P. L. col. «;2Q.)

décidément plus invoquer le nom de saint Grégoire II. Nous nous sommes même assez éloignés de ce pape pour que, de ce fait, étant rapprochés d'autant de saint Grégoire 1*% la position de celui-ci soit plus forte que jamais. 11 faudra désormais pour la lui enlever d'autres moyens que ceux qu'on a essayés jusqu'à présent.

L'hypothèse favorable à saint Grégoire II perd son terrain d'affirmation. L'argumentation négative est obligée de reculer ses difficultés & de se resserrer dans . un espace de temps assez restreint pour que toutes les vraisemblances soient contre elle.

^^6 — Solesmes (Sarthe). Imp. Saint-Pierre. Et. Babitt.

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