Un musicien en vacances: études et souvenirs
Ecrit mr ce petit livre, votre nom, illustré par tant de beaux travaux, doit lui porter bonheur.
Ainsi, dans cette Grèce que vous avez si bien vue, et où vous avez retrouvé et ramené au soleil de VAttique les degrés A sacrés qu'a touchés le pied de Phidias, on aperçoit y au faîte d'une humble cabane, quelque marbre précieux qui met le modeste édifice sous la protection d'un noble sou-
r^ venir
Eugène Gautier.
TÉTAIS à Beuzeval depuis troisjours;.rheure bénie des {vacances avait enfin sonné! Comme tant d'autres, je i m'étais persuadé que le devoir seul me retenait, et que fatigué de Paris et de son bruit éternel, j'avais un réel besoin du calme de la campagne et de cette douc;^ tranquillité que donnent si bien la solitude et l'aspect du grand horizon de la merî Aussi, à peine les concours du Conservatoire terminés, entassant au plus vite mon mince bagage sur une petite voiture, je m'étais fait conduire au chemin de fer de l'Ouest.
Tout va bien au moment du départ ; on vous a tant dit que vous ne partiriez pas, que Ton est fier de partir. Et, tout imprégné de cette majesté que donnent les grandes résolutions accomplies, c'est avec l'accent d'une ferme décision que Ton fait enregistrer sa malle ; c'est d'une voix brève que l'on jette au guichet des billets le nom du pays ters lequel on se dirige, et l'on monte en chantonnant, l'escalier qui mène aux salles d'attente, — afin peut-être de ne pas entendre le murmure que font en vous-même les douces petites voix des
habitudes rompues et des amitiés délaissées! Puis vient le dernier coup de sifflet brisant bien décidément les mille fils invisibles qui vous liaient encoi^e. La locomotive tressaille comme un monstre qui va se réveiller, les chaînes s'agitent, les tampons se heurtent ; puis tout à coup, des deux côtés du wagon, les paysages se mettent à fuir éperdus.
Je vis passer tour à tour encadrées dans la vitre des portières, comme sous les glaces d'un passe-partout, d'abord les vieilles tours de l'église de Poissy, qui regardent depuis si longtemps la campagne, que leurs antiques fenêtres aux pleins cintres romans paraissent éraillées et fatiguées comme des yeux de vieillard. Puis la silhouette d'Évreux avec sa cathédrale en filigrane.
La journée s'avance, le soleil incline doucement vers le couchant.
Voici Couches et son vieux château ruiné ; puis en approchant de Lisieux, ces délicieuses vallées aux chaumines couvertes de roses, aux mille petites rivières qui serpentent dans les prairies en faisant des sinuosités prétentieuses, fie cachant sous les roseaux, écumant avec des colères de marquises dans des chutes de trois pieds de haut, murmurant en passant à travers Tai'che conique d'un vieux pont moussu sur lequel vont venir tout à l'heure Mathurin avec son âne, puis Lucas et Lu cette se tenant par la main ; tandis que l'orchestre fredonnera tout bas un refrain de Dezède ou de Philidor.
Paysages poncifs et charmants, placés là tout exprès pour attester la vérité de cette nature riante dont Boucher a été le peintre réaliste et dont Trianon n'est qu'un pastiche plus ou moin réussi.
Arrivé à TrouviUe, le chemin de fer qui s'arrête là vous confie pour achever la route à de grandes voitures desservant les localités environnantes.
Ces omnibus sont sous la conduite et la puissance absolues d'une espèce de maître Jacques, à la fois conuiiissiojiiHiire,
receveur et cocher; celui qui dirigeait le nôtre n'était pas dans son assiette ordinaire, -^ sa casquette de loutre couvrait un front chagrin, — des murmures mal contenus s'échappaient de ses lèvres ; il prenait les <îolis avec une fureur concentrée et les jetait sur l'impériale atec rage; les valises tremblaient à son aspect, les sacs de nuit semblaient vouloir ie dérober à ses regards furieux ; U allait toujours, entassant Pelion sur Ossa ; parfois la pjramide mal assi^ettie tremblait sur sa base, et les bagages s'écroulant au hasard venaient frapper les reins des voyageurs innocents assis comme moi sur la banquette ; alors un sourire amer se dessinait sur ses lèvres, et, avec un jurement à faire fendre le ciel, il se remettait à l'œuvre. Près de la croupe des chevaux, une vieille jeune femme coiffée- d'un chapeau en godiveau , examinait avec une douleur silencieuse les ravages que causaient dans ses cartons les fureurs de cet iconoclaste. Un vieux monsieur, le pied sur une des palettes de fer de la voiture, lui tendait — sans mot dire et depuis quelques instants — un faisceau de cannes et de parapluies, qui le faisait ressembler au vieil Horace de David. Notre homme, sous le coup d'une émotion violente, ne voyait rien, n'entendait rien i Enfin s'assejant sur Bon siège il enveloppa tout le monde d'un regard farouche : « Que malheur i murmura-t-il, savoyards de bourgeois l si j'avais toiyours jdes afiaires com'ça, J'aurais bientôt envoyé la voiture à la balançoire I » Puis d'une voix terrible : « En voiture I » cria-t-il. La vieille demoiselle monta en soupirant; le vieux monsieur rassembla ses paraploies sur son cœur ; notre conducteur enveloppa ses chevaux d'un coup de fouet plein de rancune, et la voiture partiL
Ce n'est certes pas chose indifférente, en voyage, que la bonne ou mauvaise humeur d'un cocher, surtout lorsqu'on est assis près de lui I Aussi, et suivant l'exemple de Dumas, qui plutôt que de supporter la bouderie de son domestique, était près, dit-il, de se jeter à ses pieds pour lui demander pardos, j'osai lui offrir un cigare ; il refusa en secouant mélancoliquement la tête.
Évidemment, comme Rachel, cet homme ne voulait pas être consolé.
Nous traversâmes Trouville, puis Beauville. Beauville avec sa plage au sable d'or semé de diamants, où toutes nos belles patriciennes viennent poser leurs pieds nus. Petite ville née d'hier, et où se réunissent à tous les plaisirs chers au grand monde, toutes les libertés et tous les charmes d'une bourgade de pêcheurs. Bals, concerts, courses, régates, horizons splendides, promenades solitaires, collines herbues, du sommet desquelles le dos tourné à la mer on a devant les yeux la campagne immense et « tout le gai damier de glèbe et de verdure. »
Nous commencions à gravir la côte qui conduit à Villers, lorsque la voiture fut attaquée par six -petits normands et normandes ; profitant de l'allure paisible des chevaux, ils s'accrochèrent aux portières et nous accompagnèrent d'une psalmodie suppliante et nasillarde.
Je regardais d'un air pitoyable les pieds nus, souillés de poussière, les robes déchiquetées comme des lambrequins de blason, les pantalons qui, comme la caisse de Bilboquet, manquaient absolument de fonds, et ma main se dirigeait doucement vers la poche de mon gilet, lorsqu'au détour de la route, auprès d'une petite fontaine, j'aperçus un spectacle singulier. Auprès de six bonnets de coton assez propres et d'un nombre pareil de culottes et de jupons plies avec soin, gisaient fraternellement dans l'herbe six paires d'assez bons souliers.
Mes petits mendiants étaient des acteurs, et ce petit coin était le vestiaire où ils échangeaient leurs habits ordinaires contre ce que monsieur Prudhomme appelle « la livrée de l'indigence. »
Je n'en jetai pas moins quelque monnaie à ces dignes petits compatriotes de Guillaume le Conquérant, et la voiture entra dans Villers.
A Villers, étant descendu pour ouvrir en grommelant à ceux qui s'arrêtaient là, notre conducteur s' attrappa, je ne sais pou
quelle cause, avec un grand normand évidemment pris de cidre, et qu'une Antigone ornée d'up casque à mèche ramenait péniblement du côté des maisons. La colère bouillonnait dans rame du cocher ; le cidre fermentait dans Testomac de l'ivrogne; il fit un mouvement formidable pour se jeter sur son adversaire, qui jugea prudent de remonter rapidement, mais sans dignité, sur son siège ; de là, comme Ajax, fils de Télamon — était-il bien fils de Télamon ? — il fit pleuvoir sur son ennemi mille épithètes injurieuses. Fainéant ! propre à rien I bon à tuer I soûlard I
L'ivrogne ramassant des pierres, notre homme jugea prudent de mettre sa voiture au galop. Mais cette dernière défaite avait brisé sa fierté. Il en était arrivé à ce moment où un confident devient absolument indispensable ; aussi, attendri par toutes les avances que j'avais la lâcheté de lui faire, afin de ramener la sérénité dans son âme, son secret s'échappa enfin de son cœur brisé. Il venait de recevoir un formidable savon de son administration, et, de plus, un voyageur arrivé la veille à Houlgate lui avait retenu avec acharnement sur le port de ses bagages la somme de trente et un sous 1
Ce déni de justice l'exaspérait ; il confondait, dans ses malédictions et ses projets de vengeance, son chef et le client récalcitrant ; il fonderait une concurrence ; il traînerait le voyageur devant le juge. Je le plaignais doucement.
Pendant ce temps, 'nous traversions des paysages adorables; de grandes brises tout imprégnées d'une fraîcheur salée roulaient sur la campagne. La route tourne, voici la mer ! Houl- . gâte, où nous laissons bon nombre de voyageurs ; puis enfin Beuzeval, et l'hôtel de la Me?' où je descends. Je glisse dans la main du conduc;fceur un pourboire satisfaisant, ce qui amène sur ses lèvres un pâle sourire. Il descend mon bagage avec quelque empressement, et sa casquette de loutre, que j'avais cru jusqu'alors scellée sur son crâne, se ^ulève doucement en signe d'adieu.
Allons, allons, cet homme est susceptible ; mais il possède un cœur reconnaissant.
J'était donc à Beuzeval, étaWi an beau milieu de mon rêve ; devant mes fenêtres, la mer ; derrière la maison, des campagnes délicieuses ; l'hôtel est excellent et tenu par Imbert, que sa ressemblance avec Gueymard rendrait célèbre si sa cuisine n'y suffisait pas. Eh bien, il faut l'avouer, nous autre» Parisiens nous faisons de médiocres solitaires ; au bout de deux jours je ne sentais plus mon bonheur, et, sans oser me l'avouer à moi-même, je m'ennuyais comme une montre arrêtée. Je m'étais même blasé sur le plaisir le plus vif que l'on puisse goûter à mer basse sur ces plages de sable, lorsque, comme moi, on n'éprouve qu'un goût médiocre pour l'eau salée, et que d'ailleurs on est éloigné de cette distraction de dix minutes appelée le bain, par la crainte salutaire d'affliger les yeux de ses concitoyennes en exhibant une silhouette et des forme» auxquelles Phidias aurait peut-être trouvé quelque chose à reprendre.
Ce plaisir, que j'indique ici dans un but essentiellement philanthropique, consiste à retourner sur le dos avec un bâton les crabes paresseux ou enguignonnés qui ont manqué la marée et restent pour leur malheur exposés à l'attention d'un Parisien désœuvré.
Une fois renversé, le crabe a mille peines à reprendre sa position naturelle ; comme un chevalier désarçonné, son armure Tempêche de se retourner; il agite ses bras dans le vide, et lorsqu' enfin il a réussi à s^appuyer sur un de ses quinze ou vingt coudes, et à se remettre sur le ventre, c'est avec une maussaderie tout à fait réjouissante qu*il reprend en courant sa marche oblique ; si alors on lui barre le passage avec le bâton, il entre en fureur, et comme il est brave, il attaque l'obstacle de firent. Son petit] casque fait, en heurtant le boi», Bn bruit sec, il agite et ferme ses pinces, comme s'il voulait vous déchirer, puis lorsque vous Favez bienveillamment poussé dans un des flaques d'eau salées qui lui servent de reftraite en
attendant le retour de la mer, il s'enfonce dans le sable humide avec des airs fâchés à mourir de rire, disant évidemment en lui-même : « la peste de Timportun et de Timbécile I ce grand niais ne peut-il donc s'amuser à autre chose qu'à tourmenter d'honnêtes crabes, dont la montre retarde, ou qui sont demeu*rés trop longtemps à se prélasser au soleil. » U faut joindre à ce plaisir celui non moins vif de s'asseoir sur le sable, en guettant à l'horizon si l'on n'aperçoit pas la voile d'un bâtiment, qui n'a pas à s'occuper de vous, et duquel vous n'avez rien à attendre.
Après trois jours de cette existence de naufragé, on arrive â se demander sérieusement si pendant l'année et daus le courant de ses occupations on ne fait pas assez de courses inutiles, sans venir ainsi à propos de rien, très-vite et très-loin, dans un pays où l'on n'a que faire.
C'était dimanche, il tombait une de ces bonnes
pluies tenaces, pour lesquelles la Normandie a une certaine réputation. Sur le ciel d'un blanc de perle de grands nuages couleur d'étain s'amassaient lourdement et se confondaient à l'horizon avec le vert noir de la mer. Il n'y avait vraiment plus moyen d'y tenir.
J'appelai mon hôte ! Imbert, lui dis-je, que peut-on faire dans ce pays quand on s'ennuie et qu'il pleut ? — Monsieur, me répondit-U avec un sourire gracieux, nous avons d'abord la promenade, puis.... et son œil se leva sur moi avec timidité ; il craignait évidemment de trop s'avancer et d'avoir l'air de me donner un conseU. C'est l'heure de la grand'messe, on sonne â Div^s I — Pardieu, m'écriai-je, malgré la pluie, je prendrai les deux plaisirs à la fois. Cinq minutes après, abrité sous un vaste parapluie, je franchissais la petite distance qui sépare de Dives les dernières maisons de Beuzeval. J'arrivai bientôt devant l'église du pied de laquelle partirent, pour conquérir l'Angleterre, Guillaume et ses compagnons. Il ne convient pas à \m musicien en vacances de faire ici de l'archéologie, mais évidem-
ment le monument n'est pas contemporain de Tévénement.
On doit avoir appliqué à la cathédrale de Dives le procédé employé pour réparer le couteau de Janot. On aura sans doute refait d'abord une tour à l'église, puis une église à la tour, car presque tout l'édifice nous a paru dater au plus du quatorzième siècle, et encore !... J'arrivai devant le portail. Une petite porte de bois taillée dans la grand'porte, qui ne s'ouvre jamais, donne accès dans l'église.
Je posai le doigt sur la petite palette de fer et j'entrai.
Les monuments finissent par se conformer aux allures et aux habitudes de ceux qui les fréquentent.
L'église de Dives, entièrement blanchie à la chaux, a l'air d'une grande ferme proprement et sévèrement tenue. On y sent, plus que dans nos églises-boudoirs^ la présence de ce maître équitable « qui ne paye pas ses ouvriers tous les soirs, mais qui finit toujours par payer. »
La nef dans toute sa longueur est occupée par deux rangées de bancs en bois de chêne, séparés par un étroit passage. Ces bancs étant déjà remplis et fermés, je m'assis au bas de l'église ; autour de moi l'auditoire était composé entièrement de paysans et de paysannes. Mon entrée, l'entrée d'un Parisien en costume de voyage, et le bruit de la porte que le vent m'avait arrachée de la main, ne produisirent aucun effet sur cette foule attentive. A ma droite, un vieux paysan, grand et maigre, véritable figure de puritain catholique, qui faisait songer au vieux David Deans de Walter Scott, ne rouvrit seulement pas ses yeux fermés par la prière. Seule, une grande et belle fille, de dix-huit à vingt ans, tourna un instant vers moi son visage encadré de cheveux blonds un peu ternis par la pjuie et le soleil, et son regard bleu chastement hardi. Son corps souple et sans embonpoint avait cependant les grâces d'une jeunesse un peu virile ; il y avait en elle de la pastoure et du jeune soldat.* La cuirasse aurait pu, sans l'écraser, Couvrir ce buste médiocrement bombé. Ses mains longues et un peu fortes pouvaient aussi bien agiter l'étendard que dévider la quenouille. Elle me regarda sans
curiosité ; puis, s'agenouillant près de sa mère, elle reporta toute son attention vers le maître-autel.
Telle devait être, dans la pauvre église de Domrémy, Théroïque bergère assistant à Tofflce divin près de sa mère, Isabelle Romée.
A ma gauche, à genoux sur la dalle nue, priait un jeune marin de TÉtat, aux boucles d'oreilles d'or, à la chevelure Touillée par l'eau de mer. Le grand col de sa chemise bleue, soutachée de fQ blanc, s'évasait largement sur sa veste d'uniforme. Véritable croyant, celui-là; parfaitement capable de répondre à un blasphème par un coup de sabre, et auquel la* Vierge était sans doute réellement apparue dans un coin de ciel bleu, pendant l'orage, alors que la science et le courage deviennent impuissants, et que la froide divinité* des mathématiques ne peut plus rien pour ses adorateurs.
Devant moi, derrière moi, à mes côtés, partout une nuée de Normandes en costume du dimanche, aux pieds chaussés , non pas de l'agaçante bottine, mais de bons souliers plats et lacés, souliers sans sexe pour ainsi dire, que peuvent se prêter le mari et la femme ; honnêtes chaussures, faites pour défeijdre le pied, et non pour le faire regarder. Et les bons jupons de futaine noire ou grise tombaient sur les talons droits comme des fils à plomb. Et les petits fichus blancs à dessins violâtres s'étalaient sur les omoplates et venaient engager la pointe frangée de leur maigre triangle dans le cordon du tablier tendu sur l'abdomen. Et quels bonnets ! Non pas de ces bonnets parisiens, papillons toujours prêts à s'envoler ; mais ces chastes bonnets normands qui, sans laisser voir un seul cheveu, enserrent le crâne comme un morion; bonnets collants, tenus seulement un peu plus larges sur l'extrême sommet de la tête [le huvet, comme on dit en Normandie) et qui se terminent sur le front par un rang de grands tuyaux, roides d'empois, figurant assez bien un buffet d'orgue en miniature. Bonnets que le devoir attache ; frères endimanchés et pas fiers des bonnets de coton de la semaine et sur lesquels soufflerait en vain, sans en détacher une épin-
gle, le vent qui fait tourner tous les moulins de France !
Attaché au mur et dominant toute l'assemblée, était placé un grand crucifix de bois, débité à coup de hache par quelque bûcheron très-pressé, et peinturluré de rouge et de bleu commQ une idole caraïbe.
La grand'messe était commencée, un vieux prêtre accablé d'années officiait lentement ; pour toute musique, l'antique plain-chant romain, exécuté sans accompagnement par trois choristes. L'un pourvu d'une assez bonne voix de barjton, remplissant les fonctions de récitant, chantait les soli, avec tous ces agréments, ces ports de voix, ces tremblements que le bon goût a chassés avec indignation des antiques chants de F église catholique, et qui, d'après des découvertes récentes, étaient bien plus près de la véritable exécution antique, que cette belle simplicité dont on a fait si gratuitement l'honneur à nos vieux chants sacrés.
Parfois, les trois voix reprenaient ensemble et avaient bien de la peine à se tenir à l'unisson.
Nos trois voyageurs musicaux parcouraient péniblement les grandes pages du livre pleines d'inégalités et d'accidents de terrain, ils s'entendaient pour monter lourdement, appuyés les uns sur les autres, les fragments de gammes ascendantes. Lorsque ces fragments descendaient, au contraire, entraînés par la déclivité de la pente, le second et le troisième dévalaient de compagnie, tandis que le premier, au grand dommage de l'ensemble, arrivait à conserver à peu près son aplomb.
Parfois l'un, arrivé le premier au bord d'un de ces fossés musicaux que l'on appelle une quarte ou une quinte, attendait en tenant le son que les deux autres l'eussent rejoint, puis prenant tous trois leur élan, ils atteignaient, au moins deux, la note supérieure de l'intervaUe, pendant que le troisième, sauteur malheureux, n'arrivait qu'au revers d'intérieur du fossé, et retombait lourdement au beau milieu.
Pourtant, et malgré ses imperfections, ce noble chant romain conservait encore un peu de ce caractère singulier et saisissant
que Fabsence .des notes sensibles donne à ses inflexibles cadences.
Parfois aussi, le chant s'interrompait, le prêtre psalmodiait alors quelques paroles auxquelles répondait un petit chuchotement à voix basse, qui semblait venir de loin, comme si les voix des morts couchés dans le riant cimetière, autour de la vieille église, venaient mêler leurs prières à celles de leurs anciens amis. Un silence se fit, la porte de la chaire s'ouvrit, un jeune ecclésiastique en monta les. degrés, son profil d'un ferme dessin, son teint pâle glacé de ton gris, et son aube de toile blanche, s'enlevèrent sur le blanc mat de la muraille, dans la tonalité sobre et froide de certains tableaux de Lesueur.
Il venait solliciter la charité publique pour je ne sais quel séminaire de prêtres anglais catholiques établi au milieu de l'Angleterre protestante; sans prononcer une seule fois les mots de schisme et d'hérésie, il se borna à raconter les services rendus en 1793 par la ville de Londres, à. nos prêtres exilés, et les touchantes histoires de marchands anglais refusant de recevoir de l'argent des pauvres proscrits, et remettant, à leur insu, cet argent au milieu des fruits ou des denrées qu'ils venaient d'acheter. Il rappela aussi cette édition du bréviaire romain imprimée tout exprès pour eux, par la soi-disant intolérante université d'Oxford.
Ce simple et évangélique sermon fut enfin, non pas un de ces sermons que le précieux M. André Pairservice, appelle dans Rob-Roy, des os de perdrix froide, mais, et touJQurs suivant ses expressions, un discours véritablement savoureux.
Après le Credo et le Sanctits^ et au moment de l'élévation, un grand drôle de sacristain, couvert d'une demi-blouse bleue roide et neuve aux reflets métalliques, et ornée au collet (ce qui est la suprême élégance en Normandie) de deux mains en argent tenant une chaîne de même métal, s'empara de deux cordes qui tombaient de la voûte à l'entrée du chœur et les balança mollement à la vue de tout Israël ; on entendit alors les grosses
cloches s'éveiller doucement dans la vieille tour, elles sonnaient lentement pendant que la petite clochette de Tautel faisait entendre un grelottement argentin pressé et continu.
Le vieux curé éleva au dessus de sa tête un modeste ciboire. C'est une antique et touchante coutume que celle d'annoncer ainsi, au pauvre malade retenu chez lui, au laboureur qui n'a pu quitter son sillon, au berger qui ne peut abandonner son troupeau sur la prairie, le moment précis où Dieu vient de descendre sur l'autel. Que de fois n'avons-nous pas vu dans la campagne bretonne ou normande, au son de cette cloche, le pasteur sur la bruyère, soulever lentement son bonnet en se signant, pendant que le bœuf et l'âne, ces deux vieux compagnons de l'étable de Bethléem, jetaient au loin leur regard sans rayon, comme si un souvenir imparfait traversait leur intelligence obscure. L'office touchait à sa fin; Vite missa est fut prononcé, la porte s'ouvrit, et l'église de Dives restitua au village sa population tout entière qu'elle avait avalée. La pluie avait cessé, on entendait sur les marches de l'église divers dialogues :
— Ohé ! Jean, vé^ tu bé un ver ed'cidre ?
— Non, j'men vas quiller (jouer aux quilles) avé l'gros Thomas.
— Dé donc, Piarre, el' vieux Briot, va ti bétot f ni d'fieffer (louer) sa maison à ces gas de Paris?
Pendant ce temps, les jeunes gens et les jeunes filles de Dives descendaient en se tenant par la main la grande rue du village; ils s'étaient mis à chanter en alternant une vieille chanson normande :
Quand j'étais de chez mon père, Fillette de quatorze . ans, On m'envoyait à Therbette, Mes moutons j'allais gardant.
Brunette allons gai, Brunette allons gaiement!
J*étais encore trop jeuoe^te.
Je m^assis en passant temps.
Branette allons gai, Brunette allons gaiement!
Par le bout de ma pâture Passa deux gentils galants.
Brunette allons gai, Brunette allons gaiement 1
Dieu vous gard' la belle fille ;
Combien gagnez-vous par an?
Brunette allons gai,
Brunette allons gaiement!
Par ma fj, mon gentilhomme, Je ne gagne que six blancs!
Que six blancs. Vierge Marie ! Vous deussiez (sic) gagner six francs.
Brunette allons gai, Brunette allons gaiement!
Aussitôt qu'ils avaient fini,. sans hésitation et sans fatigue, ils recommençaient! Je les suivis pendant quelque temps sur la route de Cabourg, puis, lorsque j'eus retenu Tair singulier et les paroles extranaïves de leur chanson, je repris le chemin de Beuzeval et de Thôtel de la Mer.
La chanson s'éloignait constatant encore une fois l'appréciation monnayée que la vue des grâces et des attraits d'une antique Normande avait arrachée jadis à deux gentilshommes, certainement plus galants que magnifiques. Ainsi se termina la meilleure et la mieux remplie de mes matinées, pendant les huit jours que j'ai passés en Normandie.
m CÀBDiT D'AMES
isoNS-LE tout d'abord, celui qui écrit ces lignes n'est j ni un archéologue, ni un antiquaire, ni, non plus, un de , ces riches amateurs apparaissant d'ordinaire sur le champ de bataille des enchères, comme Desaix àMarengo, pour arracher la victoire des mains qui croyaient déjà la tenir ; l'auteur de ces lignes est tout simplement un artiste. Mais à force de vivre dans les œuvres des poètes et des historiens avec les hommes d'autrefois, il s'est fait du passé comme une jeunesse lointaine, et considère certaines reliques qui nous en restent avec le pieux attendrissement que l'on éprouve à l'aspect d'objets ayant appartenu à des ancêtres vénérés, ou à des amis depuis longtemps endormis du sommeil étemel. Cette sensation indéfinissable où les rêves semblent prendre la forme des souvenirs, nous l'avons éprouvée dans toute sa force, l'autre jour, au musée rétrospectif du palais de l'Industrie, en entrant dans la salle où sont exposées des collections d'armes. Avant de s'arrêter sur les merveilleux assemblages de casques, de , boucliers, d'épées, d'armes d'Hast, qui composent ces magnifiques collections, le regard est attiré tout d'abord par le
spectacle singulier et joartial que présentent trente-deux armures complètes, rangées sur deux lignes, dans toute la longueur de la salle. Ces pièces incomparables, chefis-d'œu* vre des plus célèbres armuriers italiens et allemands, dont quelques-unes portent la signature incontestée, semblent trente-deux chevaliers armés de pied en cap. Appuyés sur de magnifiques épées, serrant dans les doigts articulés des gantelets, la hallebarde ou le fauchard de guerre, ils sont là immobiles, la visière baissée sur le casque silencieux; ils semblent accomplir une dernière et étemelle faction ! sentinelles à jamais immobiles, devant Thorloge arrêtée du temps, tandis que d'un vol égal passent sur eux les siècles et les minutes. Où sont les corps, où sont les âmes qui habitaient jadis ces moules d'acier ?
C'est en vain qu'Henri Smith, de Perth, et Lorenzo Ouiano, de Milan, ont fortiûé la pansière, doublé le plastron, dissimulé les articulations du gorgerin et des épaulières. La mort a ton* jours trouvé un joint mal fermé, une fissure invisible. La vieille porte-faux a renversé le fier homme d'armes, et le ûot des ans eu s' écoulant a laissé parmi nous ces armures, comme ces coquillages vides que la mer en se retirant dépose sur le sable et qui conservent encore la trace etles allures de leurs habitants évanouis*
Voici d'abord, inscrit sous le numéro 1 du catalogue, une armure complète du quinzième siècle, remarquable par un détail singulier. Le premier propriétaire de cette armure n'admettant sans doute pas dans sa confiance hautaine la possibilité d'être désarçonné, a fait orner ses souliers de fer, autrement dit les solerets, d'une poulalne démesurée qui, se reco«rbant vers la terre, rend la marche à pied complètement impossible. Les numéros 2, 3, 4^ et 5, pièces de la plus grande rareté et de la plus belle fabrication, sont des armures de joute allemandes du même temps. Moins armures qu'enclumes, elles écrasent et font gémir les b}ocs de chêne qui les soutiennent, et avec leurs larges targes de courues de cerf, et leur attirail de rondelles et de faneras^ elles
donnent l'idée de je ne sais quelle race de géants disparus^ espèces de taureaux humains qui, dans leurs terribles jeux, au lourd galop de leurs chevaux colosses, se heurtaient le front et la poitrine avec de grands arbres déracinés.
Triangulaires, afin de ne présenter à la lance ennemie qu'une arête glissante d'acier poli, les heaumes de ces armures, blocs de fer creusés dans lesquels un enfant tiendrait à Taise, sont, à Texception d'une fente transversale large d'un demi traver§ de doigt pratiquée tout en haut du frontail, complètement clos et fermés. Une fois la tête prise dans cette boîte inhumaine — ô mon Dieu ! la migraine n'était donc pas encore inventée — il fallait respirer, souffler, renifler, dans l'épais capiton dont elle était garnie ; le gigantesque cavalier, droit sur sa selle et attendant le moment du choc, ne voyait plus rien ni devant, ni autour de lui, seulement par le toit de son casque, le ciel, le haut des grands chênes, et peut-être, le front dans les nuages, les dernières tours du Burg, où l'attendaient après la fête les tables gigantesques, les monceaux de chair grillée, les verres grands comme des tonneaux et les tonneaux grands coijame des caves !
Parmi les six élégantes armures cannelées dites maximiliennes inscrites au catalogue sous les numéros suivants , il faut remarquer l'armure numéro 8 ; par sa fière tournure et l'heureuse harmonie de ses proportions elle semble avoir appartenu àun élégant cavalier ; un ceinturon de velours rouge entoure sa taille fine presque autant que celle d'une fille. Cette armure peut avoir été celle d'un de ces dangereux vainqueurs qui, après le jugement de Dieu, venaient devant quelque belle éplorée lever leur visière et plier la genouillère de fer suf le sable de l'arène encore tout imprégné du sang d'un félon discourtois.
Le chevalier sans reproche a peut-être porté ce harnais n* 12, si positivement de l'époque de François P*"; peut-être eslHïe àlui qu'il songeait en Italie, pendant cette nuit où, tenu éveillé par l'instinct de l'homme de guerre qui pressent le danger, il rencontra la tête de l'arméô espagnole en marche pour
surprendre le camp français'; fermant alors derrière lui la barrière du pont étroit sur lequetl ell^ venait de s'engager, il entreprit d'arrêter cette armée, seul, comme un héros d'Homère î Le bon chevalier n'avait gardé que son colletin d'acier, son buffle et son épée, dont il firaippa de si rudes coups que le» premiers soldats, interdits, s'arrêtèrent I
Il se disait sans doute en combattant : a Voilà là-bas le camp qui s'éveille ; ils viennent enfin,
« Si seulement le loyal serviteur pensait à m'apporter mon armure pendue sous ma tente au chevet de mon lit, ma bonne armure qui va si bien à ma taille, avec son arête médiane qui donne tant de force au plastron, avec ses cubitières et ses tassettes, si solides et si joliment gravées, comme je prendrais l'offensive, et comme je chargerais tous ces dons qui commencent à regarder derrière eux ï »
Un pett plus loin on s'arrête, ému et étonné, devant une énigme de fer. Une belle armure allemande du seizième sièclCf aux bandes ciselées, au plastron relevé en pointe, porte au côté droit de la poitrine une inscription douloureuse et désespérée :
Dieu ne conserve plus amour, âme^ bien et honneur.
Quelle infidélité, quel parjure, quelle injustice avait donc . soufferts ce grand chevalier qui prenait aussi pour emblème, gravé au milieu de cette triste légende, Daniel entouré de bêtes féroces ?
Bans quelle mêlée trouva-t-il cette mort, qu'il cherchait sans doute? Sur quel champ de bataille ce harnais fut-il ramassé sanglant? et dans quelle hécatombe humaine cette riche armure a-t-elle perdu son casque, qui roula sous les pieds des chevaux avec la tête du* chevalier maudit et déshérité?
Voici l'armure du bon gouverneur de Nuremberg, Christophe Furer, avec sa dague, ses éperons, son épée, et le livre dans [Lequel, 'devançant de trois siècles Alexandre Dumas, il
18 LB OABINBT D'ARMES
oonsigna sea impreesioiuB de voyage pendant mi pieux pèl^sage qu'il ât k Jérasniem. ^Cependant le temps des grands TOjages d'outre-^ner était un pen passé : I^tfaer venait de rompre avec Rome ; eette terrible convulsion avait déchiré en deux parties le voile du temple et troublait profondément les consciences.
Par pressentiment des guerres de religion, les maîtres armuriers commençaient à délaisser la £a.bricatîon de Tarmure étincelante et de la lance chevaleresque pour Farquebuse traîtresse et le poignard félon.
Placé au beau milieu des disputes théologiques, qui commençaient à devenir des luttes à main armée, il est possible que le pieux allemand ait senti le doute entamer sa foi, jusqu'alors pure et entière comme su cuirasse, et qu'il ait voulu aller s'agenouiller près du berceau et de la tombe de ee dieu, près de lui échapper.
Après le n* 21, splendide armure italienne couverte de gravures et de dorures adoucies par la patine harmonieuse du temps, on trouve sous les n** 22 et 23 deux armures de joute françaises du temps de Henri IL A la place des heaumes massifs allemands, l'armure de tête offre cette mode nouvelle et imprudente que l'on appelait la haute pièce. Ce fut à travers un de ces casques mal fermés que passa ce tronçon de lance dirigé par le hasard ou la vengeance contre le front de l'époux de Catherine de Médicis.
L'armure n° 25, à bandes alternativement blanches et dorées, nous paraît avoir été destinée à contenir un de ces torses pantagruéliques, comme Metzu en prête quelquefois à ses gros gentilshommes flamands qui, au milieu d*un riche intérieur, auprès d'une jolie dame blonde, sourient d'un large sourire en tenant un verre à la main. '
Quand cette armure entrait dans le gros guerrier qu'elle était soi-disant destinée à contenir, ce devait être à la façon dont entre dans la pâte molle le moule à pâtisserie ; c'est-àdire en en laissant beaucoup en dehors ; aussi il ne fallait pas
lui parler du casque fsmé^ ni même de 1& visière grillagée ;
* il aTait déjà bien de la peine, en soufflant d'ahan, à contenir les cascades de ses jo^oes vermeilles dans les deux côtés d'une bonr^ignote dont le nasal mobile préservait seulement d'une bala&e transversale son nez précieux, sur lequel sans doute, eomme sur renseigne souvent repeinte à neuf d'un cabaret, le violet disputait la place au vermillon et à l'azur î
A droite, contre le mur, nous avons considéré avec étonnement deux petites armures de joute, du quinzième^ siècle, elles paraissent avoir contenu deux en&nts de huit à dix ans.
Les précautions sérieuses prises contre le keurt des lances, le faucre, la braconnière articulée, tout annonce qu'elles ont véritablement servi, portées par déjeunes apprentis héros. Il j avait donc autrefois des tournois d'enfants, comme il j a aujourd'hui des bals d'enfants. Alors il faut admettre, la proportion de l'âge gardée, que la reine de beauté et des amours devait quitter le sein de sa nourrice pour poser la couronne du vainqueur sur ces hqaumes qui ont un faux air de bourre-
^lets. Lorsque ces mômes valeureux combattaient sous les jeux des auteurs de leurs jours, nous comprenons jusqu'à un certain point le plaisir que devaient éprouver les pères à voir leurs petits se donner de précoces torgnoUes, et dans l'âge du cerceau et de la toupie apprendre à se défoncer la poitrine et à s'écraser le museau suivant les régies de la chevalerie, mais e^est les mamans qm ne deiment pas être contentes. Près de ces deux pièces singulières sont montés deux autres harnais de cérémonie appartenant au milieu du dix-^septième siècle. Us ont été portés par deux jeunes gens de 16 à 17 ans et promenés sans doute dans les carrousels inoffensifs et dans les réceptions of^cielles des cours de Louis XIII et de Louis XIY. . Malgré la beauté du travail et la conservation parfaite de ces armures, nous sommes passé froidement devant elles, le souvenir de ces deux gandins cuirassés nous ayant laissé parfaitement indifférente Au milieu de la salle, comme un général devant le front de ses troupes, est une magnifique armure
équestre ; elle a appartenu, selon toute probabilité, au roi Louis XIII lui-même. Voilà donc la coquille de fer qui renfer-» mait ce roi chétif et mal venu. Comme dans Tarmure authentique du musée des souyerains, la cuirasse modelée sur le buste accuse une taille courte et une poitrine trop étroite pour contenir un cœur de roi. Du reste, cette difformité (estrce une flatterie à Tendroit du maître?) se retrouTe dans beaucoup d'armures de ce temps. Le harnais tout entier, quoique portant au cimier la fleur de lis de France, a- conservé un certain air timide et décontenancé comme s'il sentait encore peser sur lui le regard de ce terrible maître à la robe écarlate qui ne permettait pas tous les jours au fils de Henri IV de revêtir son armure de guerre et de faire son métier de roi I
Que d'admirables choses il nous resterait à signaler dans cette collection formée avec la fleur de tant de collections célèbres ! Recommandons cependant à tous ceux qui la visiteront de ne pas s'éloigner sans admirer la cuirasse et le casque n** 43, véritable orfèvrerie d'acier, que Benvenuto Cellini a dû signer, ainsi que le petit bouclier chef-d'œuvre, placé tout auprès sous le n®,182. Si à ces trois pièces on joignait la selle d'armes n® 68 et Fépée n* 234, on composerait alors une armure comme le bon Dieu n'en pourrait pas souhaiter de plus belle, s'il lui prenait fantaisie de réarmer à neuf le général de sa cavalerie, l'archange Michel.
Et maintenant que notre visite est finie pour aujourd'hui, en sortant des salles qui contiennent cette intéressante et magnifique collection, retournons-nous une dernière fois vers ces armes, et songeons que, malgré leur marque de fabrique étrangère, beaucoup ont été portées par nos ancêtres, que ces vaillants ont beaucoup souffert pour nous, qu'ils ont supporté la poussière embrasée et la pluie glacée filtrant sous la cuirasse, qu'ils oçt beaucoup grelotté, beaucoup sué et beaucoup saigné dans ces armures avant de nous faire la patrie I les yeux tournés vers la frontière, car l'Anglais menaçait le Nord, l'Espagnol, le Midi, sans compter Bourgogne et Normandie qui tra-
hissaient, il fallait vieillir sous Farmet, toujours le pied à rétrier. Ces grandes épées et ces grandes lances ont été les ontils avec lesquels ils ont construit une partie du magnifique édifice *qui nous abrite aujourd'hui.
Qu'ils reposent donc en paix, couchés, soit dans la terre grasse des champs de bataille, soit sous les arceaux humides des chapelles funéraires : ils ont rudement et utilement travaillé ; et lorsque Dieu, leur Dieu à eux, dont rien n'avait encore ébranlé la croyance dans leur âme fidèle, leur a, làhaut, payé le prix de la journée finie, c'jBst avec une conscience traiiquille qu'ils ont dû le recevoir. En mourant pour la palissade et le fossé, pour le suzerain et la terre, gardiens du corps sacré de la patrie, ils ont fait leur part de la tâche ; ceux qui devaient à ce corps donner une âme, répandre cette âme sur le monde entier, et soldats, alertes et marcheurs, mourir la poitrine nue, sous le drapeau tricolbre pour les causes plus larges de l'humanité et de la justice, ceux-là dormaient encore cachés dans les ombres de l'avenir.