‹ Un musicien en vacances: études et souvenirsChapitre 2 sur 14 · FANTAISIE · texte numérisé non relu

FANTAISIE

ANS ses curieux et intéressants Mémoires, î^exandre Dumas, arrivé à cette époque de sa jeunesse où il entra comme quatrième clerc chez M® Mennesson, à Villers- Coterets, raconte les belles soirées qu'il passait le dimanche sous es grands chênes de la forêt, alors qu'aux douces senteurs de la verdure, aux tintements d'une cloche lointaine, à l'aspect de ces molles pelouses que tour à tour le soleil couchant faisait de cuivre rouge .et la lune d'argent étincelant, il éprouvait ces émotions indéfinissables, ces premiers et profonds attendrissepaents, signes presque toujours certains d'une mission poétique à accomplir, et qu'il les constatait avec la joie bénie qu'éprouve une jeune épouse aux premiers tressaillements de l'enfant qu'elle porte dans son sein. Il vit I dit-elle. Loué soit Dieu I je serai mère I

Puis, se rappelant avec quelle peine il reprenait le lundi matin la fastidieuse besogne de l'étude, et ses rages enfan-

tiiies à ras^ôct des exploits de M*' Mennesson, Dunifts s^écriet Non ! il n'est pas de plus grand malheur que celui de se se&fo né pour une besogne et d'être condamné à en faire mne autre !

Cette exclamation de Fauteur de Caligula nouîi reyenait en mémoire, Tautre jour, en relisant dans Suétonne la vie de Néron, racontée avec cette abondance de faits, avec cette minutie de détails qui rendent aujourd'hui si curieuse l'œuvre dn Dangeau romain^

Avoir reçu des dieux des aptitudes spéciales pour réussir «dans un état et être obligé d'en adopter un, autre (le premier de tous, il est vrai), tel fut le malheur de Néron. Elevé pour les jeux du théâtre et du cirque, vivant en chantant et pour chanter, mourant en regrettant plus son talent que sa vie, Néron fut un ténor déclassé ! U eut, il est vrai, ces mauvaises fortunes, d'abord d'être souvent dérangé au milieu de ces préoccupations artistiques par de vieux politiques moroses^ ne parlant que de gouvernement et de guerre, sujets qui, à ce qu'il paraît, ne l'intéressaient que médiocrement ; ensuite, de pouvoir employer sa toute-puissance à servir ses colères de poëte et d'artiste, c'est-à-dire à persécuter et à détruire ses rivaux.

Et nous avouons ici tout bas, qu'aujourd'hui, malgré les progrès incontestables faits par l'humanité, nous ne voudrions pas voir répée et la balance dans la main d'un ténor ou d'un auteur dramatique, le lendemain d'un couac authentique ou d'une pièce tombée.

En lisant donc, comme la biographie d'un acteur célèbre, la <;urieuse vie de Néron écrite par Tauteur auquel ses contemporains dorent plus tard l'histoire,, avgourd'hai perdue, des spectacles et des habillements, on a ce plaisir singulier de voir revivre et presque d'entendre ehauter un comédien antique ; puis, en groupant autour de cette âgore étrange mille détails intimes et techniques dédaignés par lee historiens modernes, d'être initié axix travaux, anx précautions hygiéniques, enfin.

aux intrigues de coulisses d*un chanteur en Tan 60 après Jésus-Christ. ,

Car nous maintenons qu'il était inutile de forcer à se frapper d'un coup de poignard Néron, ce pauvre chanteur qu'un coup de sifflet aurait tué.

Quoique appartenant à l'illustre famille Domitia/ le descendant de Domitius Barbe de Cuivre^ le fils de ce Domitius qui, discutant contre un chevalier romain, ne trouva pas de meilleur argument, pour le convaincre, que de lui arracher un œil, Néron, demeuré orphelin à trois ans, réduit à l'indigence par la mauvaise foi de Caïus, fut élevé par charité dans la maison de sa tante Lepida. Lepida s'occupa fort peu, à ce qu'il paraît du pauvre fils d'Agrippine alors exilée. Aussi, se sentant un étranger dans ce cœur froid et dans cette maison froide, le petit Néron passait les longs jours que fait dans ce climat le soleil d'Italie, à errer, seul et abandonné, du péristyle au jardin, de la salle à manger au cellier. Aucun des nombreux domestiques ne faisait attention au pauvre abandonné. Deux des plus humbles commensaux de Lepida le prirent en amitié et s'occupèrent de son éducation : un barbier et un danseur, tels furent les premiers maîtres du futur élève de Sénèque !

Ce fut surtout au danseur que s'attacha le petit Néron. Le pauvre baladin lui racontait de si belles histoires sur l'histrion Mnester et le danseur Appelle! C'est alors qu'il entendit louer Caligula, de cette modestie qui le poussait à envoyer réveiller dans la nuit trois personnages consulaires, afin d'avoir leur avis sur un pas nouveau, qu'il dansa devant eux, de toute sa force en habit de comédien.

hasard I si, au lieu du pauvre histrion, \q fils d*Agrippine eût rencontré parmi les clients <ie la noble patricienne quelque vieux vétéran d'Auguste chauffant ses blessures au soleil en attendant la sportule, il eût entendu, à cet âge où le cœur se forme et où les impressions deviennent ineffaçables, raconter les glorieuse campagnes contre les Cantabres ou les

Allemands, et les actions mémorables des deux premiers Césars, vainqueurs du monde î

Il n'en fut pas ainsi. Élevé par le pauvre danseur, le petit patricien, ruiné et dédaigné, tourna ses regards vers les modèles qu'on lui proposait, et fit tous ses efforts pour les imiter. Aussi, bien avant Tâge de onze ans, il s'était fait applaudir des Romains dans les jeux floraux I De quels encouragements, de quelles louanges le petit Néron ne devait-il pas être couvert par ses deux amis, le danseur et le barbier, lorsqu'il revenait près d'eux après ses premiers succès dans le cirque ! C'est ainsi qu'il apprit à préférer les applaudissements stériles du peuple à sa reconnaissance et à son admiration, et que la gloire du joueur de harpe Terpnus finit par effacer entièrement à ses yeux celle même du premier César, dont le tondeur et l'histrion ne lui parlèrent peut-être jamais.

En suivant le but que nous nous sommes proposé, en tâchant de ressusciter sous les yeux du lecteur le chanteur et le joueur de lyre Néron, en essayant de faire comprendre quels devaient être sa voix, son talent et enfin la musique qu'il exécuta sur les théâtres grecs et romains, nous laisserons ^de côté, autant que nous le pourrons, le récit de ses crimes.

11 avait fallu bien des causes pour préparer les temps impurs où ces crimes furent commis ! D'abord, Rome commençait à s'infecter profondément de l'or et des vices de tant de peuples vaincus. Disons aussi que dans les derniers temps du paganisme, et malgré quelques nobles exceptions que le contraste avec leur temps fait paraître encore plus magnifiques, le culte des faux dieux, presque entièrement basé sur la satisfaction des mauvais appétits de l'homme, avait tellement abaissé le niveau du caractère huinain, que d'horribles personnalités comme Néron n'étaient pas alors des phénomènes absolument isolés. — Claude ne valait pas beaucoup mieux ; plus tard, Héliogabale, sous certains rapports, le dépassa peut-être. Or donc, et malgré les merveilles des arts dont ils étaient entourés, il ne faut pas

beaucoup plus s'étonner des foiiea, des meurtres et des impudicités de ces malheureux, que de tiouYer aujourd'haî

chez les sauvages idolâtres (ces pauvres et derniers attardés de rhumanité) une morale relâchée et des instincts grossiers et sanguinaires.

La chasteté et la charité, ces eaux vives qui devaient laver et régénérer le monde, avaient à peine conuneiicé à couler des plaies du sublime crucifié.

Laissant passer quelque temps, nous reprendrons Néron à l'âge de dix-sept ans, et à Theure où, adopté depuis six années par l'imbécile Claude, qu'un plat de champignons bien apprêtés venaient de rendre immortel, il parut sur les degrés du palais, n était environ midi et demi, une pluie battante lavait à grands flots, depuis le matin, les rues et les palais de Rome. Profitant d'une éclaircie, Néron se rendit en litière au camp, parla rapideuoent aux soldats rassemblés à la hâte, puis revint ivu plus vite s'enfermer dans son palais, maudissant sans doute cette première journée et les soins qui le forçaient de sortir par un temps pareil, au risque de s'enrhumer et peut-être de perdre sa vpix. Puis, dès le lendem,ain, ne voyant d'abord dans sa toute -puissance que le moyen de se livrer sans obstacles à son goût favori, il fit venir Terpnus, s'enferma avec le célèbre artiste, et, après s'être rassasié pendant plusieurs jours et plusieurs nuits du plaisir de l'entendre chanter, il se mit sous . son entière direction musicale, et commença à travailler sérieusement ces deux arts inséparables alors, la déclamation et la musique, ou plutôt cet art unique, la déclamation chantée.

Et d'abord nous allons, aussi brièvement et aosei simple* ment que possible,^ tâcher de dire avec quelque certitude ce que devait être cette musique grecque ou romaine dont les historiens et les poètes ont si souvent parlé, et sur laquelle nous savons aigourd'huL si peu de chose. Alexandre sautait sur seis armes en entendant les chants guerriers de son poète favori; des femmes grecques accouchèrent de terreur pendant

l-exécation d'un chœur de faries dans une tragédie d^Eschjle ; Janéval et Martial sont remplis d'allusions à des virtuoses célèbres. Si nous n'avions pour expliquer ces prodiges et ces éloges que les travaux recommandables, autrefois publiés dans tEncifciopétUe^ les £ssa£s de Laborde^ et même les recherches de Burette, nous trouverions beaucoup de choses arides et obscures sur les tétraoordes^ les quarts de ton et les 1620 lettres qui servaient â écrire la musique grecque, mais de cette musique elle-même, de son caractère^de son expression^pas un mot.

Nous allons dire id le peu que nous savons sur cette partie intéretisante de la question: nous allons essayer de faire revivre un art qui fut peut-être aussi avancé, aussi complet que La peinture et la sculpture, et dans lequel, paraît-il, Néron excella !

Maigre les séditions, les invasions de barbares^, les révolutions arrivées dans les idées politiques et religieuses, il j eut toujours une espèce d'arche dans laquelle Tart se réfugia pendant les orages et les inondations, toiyours prêt à sortir portait le rameau d*olivier, lorsque au-dessus des eaux apaisées recommençait à apparaître le sommet des montagnes. Cette arche sainte, ce refuge assuré et relativement paisible, ce fut le temple, païen d'abord, puis chrétien.

Or, si ridée chrétienne enfin triomphante traça, sous le rapport moral, une séparation radicale et profonde entre les religions antiques et la religion nouvelle, il n'en fut certes pas ainsi pour les formes matérielles des cultes ni pour les arts qui servaient à donner à ces cultes l'éclat et la splendeur. Comme ces belles païennes qui, à la voix de Sylvestre ou de Marc, descendaient de leurs riches basternes aux mulets harnachés d'or, pour venir tendre leur front à l'eau sainte du baptême, la peinture, la sculpture, l'architecture et la musique se convertirent et passèrent du temple dans l'église, de la maison des dieux dans la maison du Dieu unique. Il y a là une époque singulière, où la religion nouvelle utilise pour ses édifices et ses cérémonies des chefs-d'œuvre empruntés au magnifique ba-

gage des dieux qui s'en vont, et emploie des artistes récemment convertis et conservant tranquillement, à Fombre de la croix, les traditions affaiblies des grands maîtres de Rome et d'Athènes. Les chrétiens opulents sont ensevelis dans des sarcophages du temps de la république , les trésors des églises renferment des patères d'or- ciselées par Lysippe, dans lesquelles on boit le sang divin ; on soutient les voûtes chrétiennes avec des colonnes de jaspe et de porphyre, arrachées au temple de Jupiter ; la reliure des évangéliaires est ornée de camées et d'améthystes gravées, sur lesquels se dessine tout à coup le profil sévère de Titus ou de Marc-Aurèle ; presque au même moment, dans le sanctuaire, on chante l'hymne de saint Jean sur l'air d'une ode d'Horace, et il existe encore aujourd'hui une vague tradition que le chant de la préface n'est autre chose qu'une mélodie tirée d'une tragédie antique. Des coutumes évidemment empruntées aux représentations et aux cérémonies païennes, ont subsisté longtemps dans les offices chrétiens ; encore aujourd'hui, le pauvre desservant qui, en disant sa messe, passe et repasse d'un côté à l'autre de l'autel, ne se doute guère que certains prêtres païens faisaient les mêmes évolutions en suivant le cour des astres ; et le bourgeois de Gand ou de Bruges, offrant à sa Notre-Dame une robe d'or ou d'argent, ne sait pas que cette habitude d'habiller les statues existait au temps de Caligula, dont l'image en or massif, exposée dans le temple de Jupiter-Latin, était chaque jour revêtue d'un costume semblable à celui que portait l'insensé qui voulut traverser à cheval le détroit de Bai^s.

Or donc, et pour en revenir à notre sujet, de même que s| Ton avait à retrouver les sources de la peinture, de Tarchitecture et de la sculpture, il faudrait remonter de Téglise à la basilique et de la basilique au temple ; en faisant cette même opération pour la musique, on acquiert cette conviction que, s'il est possible de retrouver quelque part la trace de ce que fut la musique antique, c'est à nos vieux plains-chants romains qu'il faut la demander.

Lorsque Charlemagne s'occupa de restaurer les chants chrétiens déjà altérés, il demanda, comme on sait, au pape Adrien, les moyens d'accomplir cette restauration. Or, un beau jour, on vit arriver de Rome, chez le grand empereur, un moine monté sur une mule, et portant un gros livre sous le bras. Ce moirée, c'était Romanus, le poète envoyé par le saint-père ; c'était le paisible chevalier errant, chargé de rédresser les torts graves et nombreux que les copistes infidèles et les rudes gosiers des chantres français et germains avaient fait subir à la lettre et à l'esprit des mélodies sacrées.

Le livre, c'était tout simplement une copie authentique du volume précieux que saint Grégoire a^vait fait faire, il renfermait le texte, aussi pur que possible, des chants chrétiens. Or, saint Grégoire, vivant au sixième siècle, n'avait fait que terminer l'œuvre de saint Ambroise, qui, au quatrième, c'est-à-dire trois cents ans après Néron, commença à recueillir et à faire écrire les mélodies, déjà antiques, en usage de son temps parmi les chrétiens. En nous rendant compte de ce qu'étaient ces mélodies, aujourd'hui mutilées et défigurées par le temps, mais qui bien certainement étaient, quand elles furent créées, de la famille de la musique d'alors, nous serons, il faut l'avouer, bien près de connaître cette déclamation

chantée, usitée du temps de Néron, en Grèce et en Italie.

Romanus visita, par ordre de Tempereur Charles, les principales écoles de chant du royaume ; puis, sa tournée finie et sa tâche accomplie, il se retira dans le monastère de Saini- Gall, en Suisse, où sans donte il mom'ut, car si la trace du ' pauvre moine endormi dans le Seigneur disparaît ici complètement, on volt encore aujourd'hui dans le mona&tèare ée Saint-Gall son livre, compagnon fidèle qu'il ne dut quitter qu'avec la vie.

Or, ce livre était resté jusqu'ici indéchif&ahle,. attendu qu'il est écrit en neumes, signes hiéroglyphiques, dont la tradition était à peu près complètement perdue.

Après des travaux considérables^ des savants modernes, parmi lesquels il faut citer l'abbé Raillard, sont arrivés à donner de ces signes singuliers une explication satisfaisante et logique, de laquelle il ressort que, grâce à ce système de notation, qui n'est autre chose que la figuration matérielle des différents mouvements de la voix, on pouvait écrire ces longues et traînantes mélopées comme en chantent encore ai^ourd'hui les Grecs à leurs autels bizantins, les juifs dans leur» synagogues, les muezzîms au haut de leurs minarets ; cette musique particulière, qui n'est, à proprement parler, que de la déclamation exagérée et dont l'effet principal est de faire porter la Toix et de prolonger le mot afin de le faire entendre dans de vastes espaces, avait aussi, à ce qu'il parait, le moyen de noter,, en les exagérant, certaines inflexions de voix, provoquées par les émotions de l'âme, comme la douleur, la colère, etc.

L'abbé Raillard cite, dans son excellent ouvrage intitulé : Explication des If eûmes y un certain office des morts, traduit d'après un antique manuscrit, et où les gémissements sont notés, grâce aux neumes, avec une vérité qui fait frémir : on croit entendre les pleureuses antiques. Or cet office, nous l'exécutons encore aujourd'hui dans nos cérémonies funèbreâ;

mais, à Tépoque déjà très-ancienne où on Ta écrit avec les notesf carrées du plain-chant, fl est arrivé pour cette mélodie la même chose que pour celle» qui ont subi la même opération, et dont il ne nous reste plus, pour ainsi dire, que le squelette: foutes les- finesses d*exécutions indiquées par les neumes ont disparu, et il y a entre le morceau d'aujourd'hui et celui d'autrefois presque la même différence que celle qui existerait entre une muraille antique recouverte d'un badigeon mdderae et cette même muraille alors qu'elle était ornée de fresques élégantes où dansaient le corjbante ou la saltatrix !

Pour résumer, nous partageons cette opinion, qui n'a pas le mérite d'une extrême nouveauté : les tragédies antiques étaient des espèces d'opéras , dont certaines parties , les chœurs peut-être, étaieAt récitées comme nos psaumes, et dont les solis étaient chantés, mais d'une manière beaucoup plus ornée, comme la Préface ou les passions de la semaine sainte.

Or, s'il en était ainsi, «t nous prenons à dessin cette forme dubitative, pour que les prétentions modestes de cette fantaisie soient bien accusées, le talent d'un artiste d'alors, comme celui d'un chanteur de nos jours, consistait à exécuter avec netteté, avec justesse, ces ornements, ces groupes de notes rapidement vocalisées (rendus plus difficiles encore par les quarts de ton), .ces battements rapides qui cherchaient quelquefois à imiter le chant des oiseaux (les premiers maîtres de musique qu'aient entendus les hommes).

Néron avait une voix de ténor, cela se prouvera de soi-même tout à l'heure, feiible et légèrement sombrée; or, tous les musiciens savent combien ces voix, plus faciles, à manier que ce qu'on appelle des voix blanches, sont propres aux vocalises et aux ornements du chant. Nul doute qu'il ne réussît à merveille ces difficultés; aussi prenait-il toutes les précautions connues de son temps pour conserver et améliorer son organe vocal, son diamant^ comme disent aujourd'hui nos chanteurs I

n portait la nuit, pour régler les mouvements de sa respira-

tion pendant le sommeil , une mince feuille de plomb qui lui enserrait Testomac. Chaque matin, ayant de commencer ses exercices, il prenait des rafraîchissements de toutes sortes et sô lubréfiait le larynx avec de légers vomitifs. Il eût fait jetter aux murènes ou mettre en croix le cuisinier inattentif qui, à son repas, lui eût présenté des salades ou de^s noix; se privait de salaisons si chères aux buveurs, et repoussait en soupirant, pendant les grandes chaleurs de Tété, ces exquises boissons froides, si nécessaires en Italie.

Après tant de travaux et de sacrifices, il se décida à se faire entendre ; mais n'osant pas affronter d'abord le public de Rome, il voulut débuter sur le théâtre de Naples, et, répétant encore ce proverbe grec qu'il avait sans cesse à la bouche : La musique n'est rien, à moins qu'on ne l'entende en public, il parut sur le Pulpitum et commença un de ses morceaux favoris : Canacé dam V enfantement, ou Oreste parricide. (Nous pensons qu'après la mort d'Agrippine il dut retirer ce morceau de son répertoire.)

Le Vésuve, sans respect pour le chanteur, mêlait depuis quelques instants sa basse profonde au ténor de Néron, lorsque tout à coup une violente secousse de tremblement de terre se fit sentir < les colonnes chancelèrent sur leur base, les gradins de marbre se disjoignirent. Le peuple épouvanté se leva.. Néron filait un son, une main sur la lyre et l'œil perdu dans les profondeurs du ciel ; il entendit un léger murmure et abaissa sur le public un regard menaçant ; tout le monde se rassit. Néron acheva son air et fut applaudi à tout rompre !

Googfë

A la suite de son heureux début, Néron donna représentation plusieurs jours de suite, ne s'arrêtant que pour prendre le bain, mangeant dans Torchestre, organisant un train de plaisir entre Alexandrie et Naples, afin de permettre aux habitants de la première des deux villes de venir rejoindre leurs compatriotes qui, attirés à Naples pour le commerce des vivres, Tavaient fort admiré.

Enfin, ce fut aussi à Naples qu'il fonda une inititution dont il ne prévoyait pas sans doute le long avenir : il rassembla de jeunes praticiens et de robustes plébéiens chargés de l'aplaudir, et sans doute aussi de ramener à leur avis les opposants avec des moyens semblables à ceux qu'employait son père en discutant avec le chevalier romain.

Il indiqua à ces fidèles, trois nuances d'applaudissements : le bourdonnement pour les petits effets, la tuile pour les effets ordinaires, et les pots de terre pour les grands succès.

S' étant ainsi assuré des soutiens et possédé du désir de se faire entendre à Rome, il avança l'époque où se célébraient les jeux Néronéiens. Après avoir d'abord mollement résisté aux instances d'une députation composée de soldats et de citoyens romains , le suppliant de faire entendre sa voix céleste , il se décida à se faire inscrire au nombre des chanteurs, devant disputer les prix; comme cela se fait encore aujourd'hui au concours du Conservatoire, il tira d'une urne le numéro qui indiquait son tour de chanter, et parut sur le théâtre ; devant lui, sa harpe était portée par le commandant des prétoriens I Cluvius Rufus, citoyen consulaire, servait de régisseur parlant au public, et annonça, à voix haute, que Néron allait chanter Niobé.

Il chanta, en effet, pendant près de quatre hiBures, pensant sans doute, camme le dit Scribe un peu plus tard, que cela empêchait les autres, et, après avoir enfin fini son morceau, il se tint dans la coulisse, épiant les fautes de ses adversaires et les faisant remarquer. Puis, après le concours, il se promena s^jr la place du théâtre, entouré de ses amis. Et là, pâle, nerveux, décriant ses concurrents, il se prit de querelle avec Tun d'eux ; la dispute s'échauffait , lorsqu'il aperçut plusieurs Juges dn concours ; à moitié abrutis et tournant à l'apoplexie , ils sortaient un instant pour respirer l'air pur l Néron courut à eux, leur parla avec le plus grand respect de ses inquiétudes, disant qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait faire, et qu'il se recommandait humblement à eux.

Tant de peines, tant d*émotions, eurent enfin leur récompense : Néron fut couronné, et depuis ce jour il ne cessa de se faire entendre même dans les spectacles particuliers que donnaient les magistrats.

Rendons du moins à la mémoire de Néron cette justice : il paraît qu'il avait véritablement du taJent, à en juger, du moins, par ce critérium absolu pour les chanteurs, les appoint tements ; car un préteur lui offirit cent mille sesterces (25,000 francs) pour chanter une seule fois dans une fête qu'il donnait au peuple romain.

A partir de ce moment, le chanteur Néron se consacra tovt entier à l'art qu'il adorait.

Nous rappellerons ici les brillantes représentations données par lui en Grèce, et son retour triomphal à Rome, où il entra Qouronné de lauriers, pprté sur le char d*Auguste, couvert d'un manteau de pourpre semé d'étoiles d^or, et tenant dans ses mains les prix qu'il avait remportés.

Nous avons dit que nous parlerions le moins possible des crimes de Néron; cependant il nous faut convenir ici qu'il avait, comme un véritable artiste qu'il était, de brusques sympathies, et qu'il était sujet à ces colères subites, si communes parmi les gens de théâtre, dont les nerfs sont presque conti-

nuellement tendus et agacés. Mais il était au fond bon camarade ; jamais dans les foyers il ne se fâ^ha d'une bonne plaisanterie ou d'un mot spirituel, attendu qu'il était en fonds pour répondre. S'il faisait couper la tête à l'histrion Paris, il enrichissait Tiridate, le musicien Ménécrate et le gladiateur Spicillius, auxquels il donna de grands biens, que cet âne bâté de Gralba malheureusement leur fit rendre jusqu'à la dernière obole. S'il chassait de sa présence ce pourceau de Yespasien, ^ui s'était endormi pendant qu'il chantait, il chériss$iit Vitellius, car ce dernier remplissait près de lui la mission délicate de le forcer â se faire entendre quand il lui plaisait de faire des façons.

S'il fit tuer sa mère Agrippine, quelque temps auparavant, il lui avait rendu hommage en donnant i ses soldats ce mot d'ordre : la meilleure des mères» Si sa femme mourut d'un mauvais coup qu'il lui donna dans le ventre, alors qu'elle était enceinte, il faut convenir aussi qu'il est agaçant pour un g,rtiste bien fatigué, de se voir accueilli, à son retour au logis — et ce fut là le crime de Poppée — par des injures et des reproches, sous prétexte que le spectacle a fini trop tard.

Enfin, s'il fit brûler Rome et s'il assista, du haut de la tour de Mécène, et revêtu d'un costume de théâtre, à l'incendie qui dévora non seulement les principaux monuments de la ville, mais aussi les demeures des anciens généraux et les enseignes ennemies dont elles étaient ornées, qui sait si le peuple romain ne s'était pas un peu refroidi pour son artiste aimé? qui sait s'il n'avait pas fait four dans le même rôle dont il portait l'habit, et s'il n'employa pas ce moyen infaillible de réchauffer son public, à la suite d'une de ces représentations malheureuses où, nous l'avons déjà dit, un comédien déçu ne peut s'empêcher de désirer un peu la ruine de l'univers. Il reste bien encore, entre autres choses, sa conduite peu délicate envers Britannicus^ naais Tacite n'en a pas connu la véritable raison.

Lorsque Néron,, en train de se réjouir avec ses amis aux

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fêtes de Saturne, imposa au jeune Britannicus, âgé de quatorze ans, l'obligation de chanter, espérant sans doute que Tenfant se troublerait et serait ridicule, et que le petit Britannicus, saisissant sa lyre, entonna d'une voix assurée, au milieu des anciens soldats de Claude et des jeunes courtisans de Néron, ces vieux vers d'Ennius : maison de Priam, aujourd'hui renversée ! si Néron lui fit verser cette eau si fraîche, qui eut pour effet de l'endormir pour jamais, et le fit ensevelir si vite le lendemain, par une pluie battante et par un orage affreux, ce n'était ni la politique, ni la crainte qui lui dictèrent ce meurtre. Suétone en a donné le véritable motif: Britannicus, dit-il à ce propos, avait la voix plus belle et plus agile que celle de Néron.

Pour lae pas dépasser les bornes de l'espace qui nous est confié, nous arriverons rapidement à la dernière représenta- •tion dans laquelle parut Néron, et que l'on peut véritablement appeler sa représentation de retraite. Déjà depuis longtemps, et quoique Néron fût accablé par les répétitions et les études des rôles qu'il devait jouer, il avait bien fallu lui parler, au risque d'être fort mal reçu, d'un nommé Vindex, qui venait de soulever les Gaules. Alors il se décida à s'occuper un peu de ses soldats ; il en passa la revue et voulut même en faire l'appel; mais ce fut par la voix d'un de ses officiers, tandis que, pour prévenir un enrouement, il tenait constamment un linge devant sa bouche. Son maître Terpnus, l'avertissait de temps en temps de ne pas se laisser aller à haranguer, et de ménager ses poumons. Pendant ces ennuyeuses occupations, il fit dire à un jeune chanteur, que le public commençait à trop applaudir, qu'il était bien heureux pour lui que Néron n'eût pas le temps de le vaincre.

Or donc, pour distraire le peuple, que la disette commençait à tourmenter, aussi bien que par reconnaissance de ses succès en Àchaïe, Néron avait fait placer depuis plusieurs jours, dans les quartiers les plus fréquentés de Rome, des avis annonçant

qu'il allait paraître sur le théâtre, et qu'il dirait des fragments de VŒdtpe de Sophocle.

Ces avis portaient aussi que des machines et des tuyaux préparés à cet effet répandraient ^sur le peuple des pluies d'eau de senteur, et que cinq cents marins, empruntés à la f otte et habiles à manœuvrer les cordages, tendraient des voiles de soie et d'or au-dessus de la tête des spectateurs. Les dames romaines n'auraient donc nul besoin de se charger .du parasol, et les jeunes patriciens n'auraient point à craindre pour leur teint délicat les rudes baisers du soleil italien I

Depuis le matin, le peuple s'entassait sur les gradins; l'heure de la représentation arrivée, l'assemblée présentait un aspect magniâque. Les sénateurs, aU grand complet, étaient rangés dans l'orchestre ; derrière eux se trouvaient placés les principaux magistrats de Rome, puis venaient les quatorze bancs occupés par les chevaliers, puis la riche bourgeoisie, et enfin, sur les derniers degrés, touchant presque de la main les voiles étendus, le peuple !

C'était là que l'on riait, que l'on se passait, avec les figues et les noix, l'épigramme du jour et l'histoire de la veille. Trois choses, ce jour-là, occupaient le peuple romain ; d'abord le souvenir d'un ours qui, lors des derniers jeux, avait été lâché dans l'arène, et dont les pattes, fortement imprégnées de glu, ne pouvaient se détacher du sol ; le souvenir des contorsions de maître Braûn faisait pâmer d'aise les fils de Romulus. Puis on s'entretenait aussi d'une innovation introduite par Néron

dans les jeux de l'amphithéâtre : il avait eu l'heureuse idée de faire combattre par des femmes nues les tigres et les liong^ tout étonnés de cette gracieuseté que leur faisait le maître, en leur donnant à broyer sous leurs dents terribles des chairs plu» tendre^ et des membres plus délicats. Mais ce qui mettait surtout le comble à la joie, c'était la réponse faite récemment par le chef des pleureurs et des pleureuses. On était venu chercher le pauvre diable pour lui demander d'exercer son ministère aux funérailles d'un noble affranchi ; on l'avait trouvé tout attristé d'un malheur de famille, et il lui était échappé cette singulière réponse : // rrCest impossible de pleurer aujourd'hui^ je viens de perdre ma femme I Vous jugez si Ton s'amusait. ^

Les jeunes gens riaient et se grattaient la tête avec un doigt^ en regardant les impures de Rome (alors comnîe aujourd'hui elles trouvaient moyen d'être de toutes les fêtes), tandis qu'un crieur public, couvert d'un habit bigarré, signe de ses honorables fonctions, circulait dans les groupes, indiquant à voix haute la demeure de chacune d'elles, et l'heure où on pouvait espérer être présenté. Tout était donc fort animé, et la représentation promettait d'être brillante.

Sur le théâtre, et derrière la toile encore levée qui cachait aux Romains les mystères des coulisses, il n'en était pas ainsi; Néron n'était pas de bonne humeur ; déjà habillé, et prêt à entrer en scène, il se promenait de long en large, revêtu du costume d'Antigone. Derrière lui, et marchant quand il marchait, s'arrêtant quand il s'arrêtait, un bel enfant, paré et parfumé, et dont la main gauche était ornée d'un large anneau d'or, suivait tous ses mouvements, et portait, avec la plu» grande précaution, son masque d'Antigone, au visage de bois peint, surmonté d'une chevelure naturelle, dont le petit page soutenait avec soin les anneaux. — Ce masque, plus grand que nature, eût écrasé la taille de Néron, si Tartiste n'avait remédié au défaut de proportion en rembourrant la stole d'Antigone, et en chaussant des co{hurnes démesurés, dont la semelle

de liège claquait à chaque pas qu'il faisait sur les dalles de marbre.

La figure de Néron était presque aussi tragique que le masque de la fille d'Œdipe, et son sourcil était presque aussi froncé que le sourcil peint du masque qu'on portait derrière lui.

Sur la scène, tout était en rumeur ; on venait de finir Tatellane, et on changeait la décoration ; on tournait les prismes triangulaires de façon que le côté représentant les forêts, fît place au deuxième côté représentant les temples etles palais. On enlevait les toiles peintes. Ces toiles masquaient de leur rideau de verdure Tordonnance architecturale qui, dans les théâtres antiques, servait de toiles de fond et était composée de plusieurs ordres de véritables colonnes de marbre, de pierres rares, et quelquefois de cristal ; à travers les trois larges portes ménagées dans cette architecture, on apercevait d'autres toiles déjà posées, figurant la mer, et complétant la décoration.

On allait commencer. Depuis quelques instants, Néron avait cessé sa promenade, et, appujé dans la coulisse sur une des machines servant à lancer la foudre, il songent, et les sujets de réflexion ne lui manquaient pas.

D'abord, en S*habillant dans le choragium, il avait trouvé sur sa toilette une bande de papyrus roulé, contenant ces mots : « Pendant que Néron pince les cordes de sa harpe, le Parthe bande les cordes de son arc ; l'un sera Apollon musicien, l'autre, Apollon archer. » Ce qui lui avait été à peu près égal !

Puis, un de ses camarades, nommé Datus, venait, dans l'atellane, de se permettre une cascade qui avait fait beaucoup d'effet, et que Néron, malgré son indulgence pour les comédiens, avait trouvée un peu bien forte.

Datus n'était-il pas entré en scène en disant ces mots : « Bonjour, mon père, » et il avait fait le geste de manger ; « Bonjour, ma mère, » et il avait imité l'action d'un nageur tirant sa coupe, ce qui avait fourni des allusions transparentes, et saisies avec transport, aux champignons de Claude, et à la der-

nière partie de bain qu'avait faite Agrippine en s'en retournant de Baies à sa maison de Baule. Enfin, chose plus grave encore, Néron pensait à un manifeste adressé aux Romains par ce même Vindex, dont le nom commençait à le préoccuper. Dans cette pièce outrageante, le rebelle avait demandé aux Romains . comment ils. pouvaient se laisser gouverner si longtemps par ce mauvais musicien, ce triste chanteur Néron. Bien que, suivant lui, cette dernière allégation, contredite par les acclamations de la Grèce et de l'Italie, dût frapper de nullité ce libelle infâme, Néron était préoccupé ; mais ce qui, surtout, l'indignait au plus haut degré, c'était une conversation qu'il avait surprise entre deux figurants de la suite d'Œdipe. Il avait su, par cette conversation, qu'il commençait à ennuyer beaucoup les Romains, et que Técouter chanter pendant quatre heures, aii^si qu'il l'exigeait d'eux, dépassait les bornes de la patience humaine. Néron avait bien eu déjà quelques soupçons, vite répudiés, de cette triste vérité, puisque, depuis quelque temps, il exigeait que, pendant qu'il chantait, les portes du théâtre fussent fermées, ainsi que celles de la ville. Mais il venait d*apprendre aulsi, par les indiscrétions des deux interlocuteurs, que, pour fuir sa musique, certains Romains agiles sautaient par-dessus les murs du théâtre, et que (f autres avaient poussé la duplicité à ce point que, feignant d'être morts, ils s'étaient fait emporter sur des civières ; on leur avait ouvert les portes comme à d'honnêtes cadavres allant se faire enterrer à la campagne, mais .une fois hors des murs, ils s'étaient relevés et enfuis, témoignant, par des gestes désordonnés, la joie qu'ils éprouvaient d'échapper à Néron et à ses interminables roulades. Cela tournait au grotesque, et les plaisantins de Rome en feraient mille contes joyeux. Néron ridicule ! il y avait là de quoi lui faire désirer la chute du ciel.

Il était donc dans ces sombres dispositions lorsque, la décoration étant prête, la toile se baissalentement, faisant rentrer sous le plancher du théâtre d'abord les pieds, puis le torse, et enfin

la tête des personnages allégoriques représentés sur les tapisseries qui servaient de rideau.

Le comédien chargé du rôle d'Œdipe vint se placer à côté de Néron, appuya sa main sur Fépaule d'Antigone , et tous deux firent lentement leur entrée. Pendant la représentation, quoique les Romains s'aperçussent de la préoccupation d'Antigone,Néron eut encore de beauxmoments; il dit avec sa supériorité accoutumée les beaux vers que Sophocle met dans la bouche de l'illustre bannie : « Athéniens qui respectez l'hospitalité, puisque la Voix de mon père, moins coupable que malheureux, vous fait frémir d'horreur, du moins ne vous montrez pas insensibles à la mienne. Hélas ! c'est pour lui seul que j'emploie des prières ; ne nous refusez pas une faveur que j.e vous demande par tout ce que vous avez de plus cher. »

A ce moment une triple salve d'applaudissements éclata ; parmi les approbateurs, on remarquait les 2,000 ciaqueurs de Néron, exécutant le pot de terre avec un ensemble qui dénotait une longue habitude et de fréquents exercices.

A sa rentrée dans la coulisse, de mauvaises nouvelles l'attendaient. Un courrier couvert de poussière et hors d'haleine, lui annonça que les Espagnes se révoltaient à la voix de Galba; puis on lui apprit qu'une sédition venait d'éclater I Ainsi que nous l'avons dit déjà, depuis quelque temps la disette se faisait sentir à Rome ; du fameux panent et circemes la populace se lassait de n'avoir que la moitié. Aussi, à la nouvelle de l'arrivée d'un navire venant d'Alexandrie, ce grenier de Rome, on s'était empressé cfe courir joyeusement au port d'Ostie ; arrivé là, ce vaisseau, soi-disant chargé de farine, se trouva rempli de ce beau sable dont l'Egypte a toujours eu à revendre, et que Néron faisait semer sur l'arène, teinté de vermillon et parsemé de fragments de mica et de paillette d'or. Le peuple, déçu dans son espérance, était donc revenu sur Rome et hurlait de colère et de faim.

Le second et le troisième acte de V Œdipe furent joués par

Néron au mîlien de ces inquiétudes ; cependant, il eut encore un assez beau mouvement de pudeur et d'effroi, lorsque le bouillant Créon, malgré ses cris, Tarracha tout éploré des bras de son malheureux père Œdipe.

Dan& la coulisse, il trouva sa nourrice Églogé. La pauvre vieille, pleine d'inquiétudes et tout en larmes, venait savoir s'il n'était rien arrivé à Néron, — depuis le matin, les présages sinistres se multipliaient pour lui. — Au moment Où Églogé venait d'orner d'offrandes les dieux lares, ces divinités protectrices du foyer de Néron étaient tombées sans aucune cause apparente. S'étant endormie un instant, elle avait rêvé que le spectre d'Octavie entraînait Néron dans d'épaisses ténèbres ; en passant sur le Champ de Mars, elle avait vu une grande foule devant un superbe mausolée, et elle avait appris que les portes de ce sépulcre venaient de s'ouvrir d'elles-mêmes et qu'une voix lamentable avait appelé Néron.

Malgré l'effroi et la colère qu'il éprouvait, Néron voulut pourtant finir le spectacle ; mais au moment où Œdipe prononce ce vers :

Mère, épouse, parents, tout veut que je périsse,

un grand tumulte se fit tout à coup. Néron, succombant à tant d'émotions diverses, venait de rouler évanoui sur la scène, tout embarrassé dans les voiles d'Antigone. On leva la toile, on ôta à Néron son masque et on le rapporta chez lui. Remis de son évanouissement, il apprit que toutes les armées entraient dans la révolte de Vindex, et qu'il n'avait plus d'autre parti à prendre que de fuir. C'est alors qu'il forma les projets les plus singuliers : il menaçait les chefs de la révolte de faire contre eux des vers satiriques et de les cloiter ainsi au pilori de la postérité ; un instant après, il voulait se présenter aux soldats révoltés, leur offrir leur pardon, puis entonner devant eux des chants d'allégresse dont il offrait de composer lui-même la musique ; puis enfin il voulait partir, ordonnant d'abord que l'on prît le plus grand soin de sa harpe.

Bientôt, détrompé sur l'efficacité de tous ces moyens de salut, et n'ayant pas sa part de cette loi meilleure qui venait d'être révélée et qui parlait de résignation et d'espérance, suivant la coutume des païens désespérés, il songea au suicide.

n envoya demander le secours de l'épée du gladiateur Spicilius, qu'il avait tant enrichi, et, à son refus, il voulut se précipiter dans le Tibre. *

Son afl5»anchi Phaon (l'histoire, même lorsqu'il s'agit d'un Néron, aime à conserver le nom de ces amis de la dernière heure) lui offrit une petite maison de campagne qu'il possédait ^ près de la voie Salaria, pour s'y recueillir et attendre les événements. Néron monta à cheval pour s'y rendre ; il était dans le négligé du désespoir et de l'évanouissement, pieds nus, le corps enveloppé d'un manteau usé, le visage couvert d'un voile (peut-être celui d' Antigène) ; c'est ainsi que Néron partit pour . la ferme de Phaon, dernier asile qu'il atteignit en marchant sur les ronces et dans lequel il se glissa par un trou pratiqué dans le mur de clôture (il fallait éviter les soldats qui passaient sur la route et le cherchaient) ; puis il se jeta sur un mauvais matelas, on le couvrit d'un vieux manteau et on lui offrit, dit Suétone, d^ pain fort sale qu'il refusa, et de l'eau tiède dont il but un peu. Tout le monde connaît le récit des derniers moments de Néron et cette exclamation arrachée à l'orgueil de l'artiste, alors que tout s'écroulait autour de lui : /< Quel sort pour un si grand musicien ! »

Il est si vrai que chez Néron l'instinct artistique, éveillé le premier par les leçons du danseur, survécut à tous les autres, qu'après s'être enfoncé un poignard dans la gorge, il mourut en murmurant ce vers grec, allusion au bruit que faisaient, dans la cour de la maison de Phaon, les soldats qui avaient enfin découvert sa retraite :

D'un grand bruit de chevaux mon oreille est frappée. Si Suétone et Tacite ont dit vrai, Néron fut un monstre, et

mérite à peine le nom d'homme; il ne se rattache à Thumanité, que par un seul point : son amour pour les œuvres de Tintelligence et sa passion déréglée pour un art dans lequel, sans aucun doute, et n'en déplaise à Vindex, il excella.

Or, l'art est une si noble chose et procure de si grandes jouissances aux humains, sa couronne de rayons est si éblouissante, qu'une faible lueur en est demeurée autour de la tombe effacée et sur le nom maudit de ce misérable ! Longtemps après sa mort, des mains inconnues couronnaient encore de fleurs, à chaque retour de saison, ses statues renversées et mutilées ; ces fleurs ne pouvaient être qu'un souvenir donné au talent de l'artiste ; de toutes les couronnes qu'aurait pu mériter Néron, c'est certainement celles-là qu'il eût choisies.

Peut-être qu'au sein du Ténare, son ombre, livrée aux Furies, en a tressailli de joie, au milieu de ces affi'eux hurlements qui devaient être, à eux seuls, un éternel supplice pour les oreilles délicates de ce musicien criminel.

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