ALIS
Il faudrait pour cela vendre aussi ses grimaces.
Elle ajoute enfin ces deux vers^ contre lesquels ne daignent plus protester les mille éditions de Molière :
Si quand il fait des vers il les dit plaisamment, Ses vers snr le papier perdent leur agrément.
De cette pièce de V Impromptu de Vhôtel de Condé qui n'attaque encore que le talent et le physiq^ue de Molière, il ressort: qu'il faisait trop de grimaces,
Imitant en cela son maître Scaramouéhe^
qu'il faisait aussi trop de gestes et de contorsions, et que le jeu perpétuel de ses épais sourcils noirs le rendait plus laid qu'il n'était nécessaire, même dans le rôl« d'Amolphe»
Nous trouvons un charme douloureux à rappeler ces critiques en présence de l'œuvre immortelle de Molière^ et c'est avec un intérêt plein de pitié que nous nous représentons, défiguré par la grimace de l'histrion, le noble et triste visage d'Alceste, que Tadmiration du monde et la reconnaissance de la postérité ont coulé en bronze, sur le monument élevé à son génie.
Avant V Impromptu de l'hôtel de Condé^ Molière avait eu, à propos des Précieuses Ridicules^ un gros ennui. Profitant de Tusage qu'avaient alors les auteurs, de lire leurs pièces longtemps avant la représentation chez les grands seigneurs, un att#ur médiocre nommé Somaize, vola hardiment les caractères et le sujet des Préeteuses k Molière, et malgré ses rédsr mations, fit paraître sous son nom, les Véritable» Précieuses^
pièce qui n'est qu'un plagiat, à peine déguisé, de Touvrage de Molière.
Ce fut à Toccasion de ce vol que Somaize, dans la préface qui accompagne les Véritables Précieuses^ mit en circulation cette histoire des papiers et des mémoires de GuillotGorgu, achetés a sa veuve, et dans lesquels Molière aurait trouvé ses premières comédies.
Comme on n'osa pas attribuer plus tard, au successeur de Garguille, les Femmes Savantes et le Misanthrope^ cette calomnie s'éteignit; mais on avait fait sortir une goutte de sang du cœur de Molière, le hut était atteint.
Dans la pièce des Véritables Précieuses^ avec la lourdeur de main et le mauvais goût de la médiocrité, au lieu des violons « qui donnent les âmes des pieds » et des « commodités de la conversation », Somaize a cité quelques autres phrases du répertoire des Précieuses. Ces phrases, au lieu de faire sourire, font lever les épaules. Dans cette langue étonnante qui, à force de se maniérer, finit par ressembler à de l'argot, la main s'appelle la mouvante; l'amour, le frétillant nabot -^ heurter avec le marteau de la porte se dit : faire parler le muet ?
On n'envoie pas chercher une dame dans son carrosse traîné par deux chevaux, mais on donne l'ordre de l'amener entre quatre corniches, tirées par deux pluches. Enfin, pour dire qu'une belle, mariée depuis un an, est dans une position intéressante, on annonce, derrière l'éventail, qu'elle ressent les contre-coups^ de la volupté permise I
Tout cela n'est encore que bête, malveillant et de mauvais goût ; mais, la réputation et la gloire de Molière grandissant, la haine s'extravase et le fiel s'aigrit. Voici venir les odieuses pièces qui vont attaquer Molière dans son honneur, dans ses sentiments paternels, ^ans sa conscience ; horribles ouvrages, dont il voudra un jour, ainsi qu'il le fit pour la Vengeance des marquiny braver la représentation ; alors il sera insulté sur la scène par les lazzis des comédiens ; on chantera devant lui l'infâme chanson de la,*Coquille :
Coquille si belle et si grande
Nous n'osons citer le reste.
11 aura Taffreux courage de demeurer jusqu'à la fin, la poitrine ouverte et le cœur saignant, sur ce tréteau d'infamie, sans que, paraît- il, personne ait pris son parti et ait imposé silence aux histrions ivres de jalousie et de colère.
C'est alors que va se creuser sur son front cette ride qui deviendra chaque jour plus profonde, jusqu'au moment où, contrefaisant sa pâleur, sa toux, son amaigrissement, sa démarche chancelante, un comédien fera passer cette silhouette pitoyable, au milieu des plaisanteries et des rires d'un public raillant sa débilité et sa fin prochaine. Pendant ce temps, .aux places modestes de l'hôtel de Bourgogne, se cacheront peutêtre quelques-uns de ces gagistes et de ces valets de théâtre, toujours ennemis de leur directeur, pour lesquels, et afin de ne pas les laisser manquer de pain un seul jour, il expirera presque sur la scène.
Un monument de haine vraiment inoui, c'est la pièce intitulée : Elomire hypocondrey ou les médecins vengés. Cette pièce est la dernière que nous citerons, car nous sommes las vraiment de remuer ces infamies.
Pour qu'un public ait supporté, en présence d'un vivant, d'un concitoyen si lâchement attaqué, la représentation d'une telle pièce, il faut admettre que Molière, malgré la protection de la cour, ou peut-être même à cause de cette protection, était devenu un ennemi public.
Cette pièce fut jouée en 1670 ; à peine trois ans après, Molière se coucha dans le tombeau !
Il est des immortalités qui sont des tîhâtiments. Disons ici que l'auteur s'appelait Boulanger de Chalussay, et que son nom lui survive ! il l'a voulu, car il a signé en toutes lettres Elomire ou les médecins vengés.
L'auteur à' Elomire commence à constater avec la joie de la
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hyène et le flair du corbeau que Molière maigrit depuis queltômps. Voyez, dit -il :
Et ces yeux enfoncés, et ce visage blôme,
Et ce corps qui n'a plus presque rien de vivant,
Et qui n'est presque plus qu'un squelette vivant.
Puis il reprend une à une toutes les accusations portées contre Molière, depuis son compérage avec Bary, jusqu'aux impiétés (ô Tartuffe ?) qui avaient motivé, dit-il, la révolte de sa troupe contre lui ?
Afin, aussi, de bien crever le cœur de l'amant jaloux, du rival du beau Lauzun, dans un autre endroit de la pièce, on adresse ces vers à Elomire :
Mais si tu te vojrais, quand tu veux contrefaire
Un amant dédaigné qui s'efforce de plaire;
Si tu voyais tes yeux hagards et de travers,
Ta grande bouche ouverte en prononçant un vers,
Et ton col renversé sur tes larges épaules,
Qui devraient à bon droit être l'appui des gaules,
Car enfin, il est temps de te désabuser.
Tu ne fus jamais bon que pour faquiniser !
Après ces injures et avec un crescendo de calomnies dont Rossini seul a trouvé la musique cent cinquante ans plus tard, Chalussay met dans la bouche d'Elomire ces indignes vers que nous hésitons à reproduire, et que le public du temps supportait sans sifflets et sans cris.
On parle, bien entendu, d'époux trahis ; Elomire dit que quand il s'agit de ne pas être dupé, celui-là seul :
Qui forge une femme po\ir soi, Gomme j'ai fait la mienne, en peut jurer sa foi.
L'interlocuteur d' Elomire lui répond qu'après son mariage, Arnolphe lui-même a dû être trompé par Agnès.
ELOMIRE Arnolphe commença trop tard à la forger.
C*est avant le berceau qu'il y devait songer. Gommo quelqu'un l'a fait 1
— On ledit.
— El le dire Est plus vrai qu'il n'est jour !
Louis Xiy avait yainement vengé son poëte de cette calomnie, en tenant sur les fonts baptismaux le premier enfant, issu du mariage de Molière et d'Armande Béjart !
La pièce continue, et après de nombreux voyages faits par Elomire^ cherchant vainement un médecin qui veuille traiter la maladie mortelle de Fennemi dé la Faculté, sans que cela soit nécessaire à Faction de la pièce, Ehmire est traîné sur la scène par un exempt, aux pieds duquel il se jette, on ne comprend pas bien pourquoi, si ce n'est pour donner à Fauteur et à ceux qui jouaient dans les Médecins vengés cette supr^e satisfaction de fouler aux pieds et d'écraser ce quasi-cadavre, qu'ils venaient de s'efforcer de déshonorer.
Nous avons fermé cette comédie avec un sentiment de tristesse plus encore que de dégoût. Ainsi donc, lorsque le mineur à la recherche de l'or pur est venu, au bout de la galerie inexplorée apporter des flambeaux dans la nuit, rien ne le défend contre la piqûre et les attouchements empoisonnés des êtres malsains qui vivent dans les ténèbres.
Ainsi donc, il faut toujours que le géant soit mordu par la vipère et se couche sur sa blessure mortelle, aux regards indifférents, et souvent hostiles, de ceux pour lesquels il a combattu I
Nous avons détourné les yeux ^Ehmire ou les Médecins vengés. Même à la bibliothèque de la rue Richelieu, ce paradis du bouquin, nul n'a voulu faire à ce vieux petit cahier de papier pustuleux, Faumône d'une reliure.
Nous avons songé alors au grand et majestueux volume de Philidor! C'est là que, conservées dans la musique de Lully, sommeillent, entourées de leurs magnificences, et de cette cour que leur formaient tous les beaux-arts réunis, ces belles endormies, les comédies-ballets de Molière.
Un jour, l'artiste remarquable, l'élégant écrivain qui dirige apujourd'hui la Comédie française, et qui, pour la conduite et l'intelligence des grands spectacles, est de la famille de Lully et de Molière, viendra à quelque anniversaire chercher dans
les volumes de Philidor cette musique où sont notées les intentions et parfois même les intonations de l'auteur du jffowrgeois Gentilhomme ; il nous rendra, par exemple; dans son entier cette charmante comédie, les Amants magnifiques. Peutêtre alors quelque chose du malheureux Poquelin palpiterat-il encore au fond de cette tombe modeste, tant de fois déplacée, que lui accorda la pitié du grand roi, et dont sa veuve fut obligée de lui faciliter Taccès en jetant de Targent à la foule, qui sans cela eût peut-être insulté sa cendre.
Dernière rançon payée par le génie à l'imbécillité et à Tingratitude populaire !