SCÈNE III
MARIB.
Esaïe n'a que trop bien lu dans Tayenir : « On le presse et on Faccable, et il n'a point ouvert la bouche ; il a été mené à la tuerie comme un agneau, et comme une brebis muette devant celui qui la tond. »
ELIE
c On avait ordonné son sépulcre avec les méchants,, mais dans sa mort, il a été avec le riche... Et qui racontera sa durée?... Après son sacrifice il prolongera ses jours^ il se verra une innombrable postérité; la volonté de l'Eternel prospérera dans sa main ; il jouira du travail de son âme et il en sera rassasié. Juste, il justifiera une multitude de pécheurs par la connaissance qu'ils auront de lui et par son pardon. »
JEAN
Marie, Esaïe l'a dit: cil prolongera ses jours». Luimême vous l'a répété: il ressuscitera. Dans trois jours vous le verrez sortir du tombeau.
MARIE
Oui, dans trois jours ! Oh ! Jean, laissez-moi souffrir avec lui dans les ténèbres ! souffrir sans consolation ! souffrir sans espérance 1
JÉSUS à paît
0 mon Dieu, dans quelles ténèbres m'as-tu jeté ! Ta lumière, qui brillait constamment au-dessus de moi, s'est éteinte. Tu te caches à moi, tu ne me montres plus ce que je dois faire, tu ne me dis plus ce que je dois dire^. Jeté
^ Jean V, 19 sqq.
cherche et ne te trouve plus ; je fécoute et ne t'entends plus; mes pensées ne sont plus tes pensées. Je vivais en esprit vers toi : tu téloignes de moi, tu me repousses loin de toi. Je descends dans la nuit, je tombe je ne sais dans quels abîmes. Je suis seul, seul sans toi, ô Père, ô ma lumière, ô ma vie. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'abandonnes-tu?
SATAN à Jésus.
Je t'avais promis toutes les joies de la terre. On te fait savourer toutes celles de la géhenne !
LES DÉMONS les UDS aox aatres.
Hi I hi 1 hi t le Fils de Dieu qui se tord et se meurt de douleur ! — Mourir, pour un homme c'est chose aisée ; c'est dur pour un Dieu î — Il fallait y songer quand on se faisait homme! — C'est payer cher sa divinité. — S'il meurt pour le bien des hommes, il ne les connaît pas. Ils nous valent, et la reconnaissance n'çst pas la première de nos vertus. — Comment Dieu laisse-t-il ainsi souffrir son Fils? nous aurions plus de pitié pour un des nôtres.. — Et cet agonisant se disait l'homme fort qui venait piller notre forteresse !
JÉSUS
Quelles sombres visions passent devant mes regards ! *
MiGAEL aux anges.
L'Eternel a détourné sa face delà Victime; il s'est comme dérobé à ses regards dans les dernières profondeurs du ciel. Mais apprenez à pénétrer ses secrètes pensées: le Père n'en opère pas moins en son Fils et par lui la récon-
* J'ai transporté de Gethsémané à Golgotha les poétiques fictions de Catherine Ëmmerick.
SGBNB m. 287
ciliation des mondes avec sa justice infinie. C*est Dieu luimême qui met sous les yeux du Sauveur tous les péchés de la race d'Adam. Ils se succèdent devant lui comme les vagues immenses de l'Océan battu par la tempête, ou comme ces légions d'épais et sombres nuages que chasse devant soi le vent glacial de l'hiver.
Yoici d'abord tous les meurtres des Caïns, tous les désordres domestiques des Lémecs, toutes les violences des Néphilim, l'impiété et le sens charnel de tout le genre humain, la foi ne subsistant plus que dans la famille de Noé, et le déluge submergeant la terre entière.
Puis arrivent la chute rapide et complète des descendants de Noé, les infamies de Sodome, le culte universel des faux dieux avec leurs fêtes sanglantes ou impudiques, les erreurs, les mensonges des prétendus sages, les guerres des tribus et des peuples inondant de sang toute la terre, la despotique ambition des conquérants, l'oppression des petits par les grands, l'esclavage avec ses mutilations, la dégradation de la femme; les crimes de la vie privée s'ajoutant en nombre immense aux crimes de la vie publique, et la foi s'éteignant chez toutes les nations païennes.
Voyez, enfin, pour mettre le comble à ses souffrances se dérouler lentement aux regards du Sauveur tous les péchés de cet Israël que l'Eternel élevait pour la sainteté : ses révoltes au pied même du Sinaï, ses retours continuels à l'idolâtrie, le schisme et l'hérésie des Dix-Tribus, la corruption des grands et des petits, le mépris de la parole des prophètes, l'hypocrisie des pharisiens, l'impiété des sadducéens, la foi se mourant chez le peuple Elu comme chez les gentils, et l'Israël de Dieu devenant le meurtrier de Dieu.
288 QUATRIÈME JOURNÉS.
Tentons, ô mes amis, de lire ce qu'à ce spectacle éprouve dans sa nuit la Victime du monde t Le Seigneur compare la lamentable misère des hommes arec l'immense bonheur que Dieu leur destinait sur la terre, et le péché des hommes avec la loi sainte qu'ils devaient accomplir. A l'aide des ressources infinies de sa divine nature, il voit leur coulpe dans toute son affreuse vérité, et il s'en épouvante'. Elle l'accable, elle l'écrase, elle dépasse, lui semble-i-il, ses forces. Sa frayeur est si grande qu'elle lui ôte la conscience de l'œuvre à laquelle il travaille...
JÉSUS bas.
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m' abandonnes- tu ?
MiGAEL aui aofes.
La compassion qu'il vient de témoigner à ses bourreaux eux-mêmes s'est comme évanouie; car nul rayon d'amour ne descend plus de son Père dans son cœur qui est tout souffrance et terreur.
La Victime est seule, en face du péché qu'elle doit expier.
SATAN à licaël.
Elle est seule, en face de moi. Ce péché est mon œuvre et je m'en vante. — A Jésus. Il est trop lourd pour que tu le portes. Secoue ton fardeau et remonte vers les cieux.
Jésus.
Que ta volonté soit faite, ô mon Dieu, et non la mienne I
* Je le conclus de Gethsémané, Marc XIV, 33.