‹ Un mystère de la passion, et la théorie de la rédemptionChapitre 134 sur 158 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

SATAN

Ton langage in*est inintelligible. Mais ce que je comprends fort bien, c*est que le temps des réalités cesse et que celui des fictions commence. Vous tenez pour purs les impurs.

MIGAKL.

Tu Tas dit : dans ses compassioas infimes, le Fils de Dieu opère ce miracle par la foi en son sang.

SATAN

Je ne raisonnerai pas avec toi sur ces miracles de la compassion, de la foi et du sang. Mais, si ta patience n'est pas à bout, je t'adresserai encore une question : D'après la loi nouvelle, qui sera sauvé ? Celui qui croira , ou celui qui se persuadera qu'il croit ? Vos fictions ne vont pas jusqu'à confondre la fausse et la vraie foi. — Il n'y aura de sauvés que les vrais croyants, que le petit nombre des élus, qu'un sur cent, sur mille, sur dix mille. 0 intelligences sublimes 1 que vous connaissez mal la nature humaine t Je séduirai mille fois plus d'âmes par les illusions de la foi que par celles de la conscience, et je vais rentrer en campagne avec la parfaite assurance de la victoire.

MIGAEL.

L'avenir n'est pour toi que ténèbres. La puissance de l'Esprit saint fera de la terre entière le royaume de Dieu et de son Oint.

SATAN

Si ce royaume-là s'agrandit, je le ferai mien ; s'il reste petit, je le méprise.

JÉSUS

Tu corrompras to ute mon Eglise, mais je la reformerai, et mes serviteurs, en opposant devant le tribunal de mon

Père mon sang à tes accusations, te précipiteront du ciel sur la terre *.

SATAN

J'y déploierai avec d'autant plus d'ardeur toutes mes forces et m'incarnerai dans ton plus grand ennemi.

JÉSUS

Mes martyrs éteindront dans leur sang tes bûchers, et je te précipiterai de la terre dans l'abtme où fon t'enchaînera*.

SATAN

Je briserai mes chaînes et soulèverai toute la terre contre ton Eglise 3.

Je te précipiterai dans l'étang ardent de feu et de soufre qui t'est réservé, et là tu seras éternellement tourmenté.

SATAN

Je te maudirai éternellement.

JÉSUS

Nul ne prendra garde à toi, car Dieu sera tout en tous*.

* Apoc. X!I, lÔ sqq.

* Apoc. XIX, 90 sqq.

■ Apoc. XX, 7 sqq.

* i Cor. XV, 28.

LA DESCENTE DE JiSllS-CmiST AUX ElERS

D'un mot Jésus-Christ appela à lui Tâme de Dismas qui luttait avec la cruelle mort. L'ombre accourt éperdue et tremblante.

— « Prends courage, lui dit le Sauveur, et suis- moi. » Il l'emporta avec la rapidité de la pensée par des chemins inconnus aux mortels vers une région où pénétraient à peine quelques rayons de la lumière de Dieu.

— « Est-ce là, lui dit Tombre, le chemin du paradis?

— » Je t'y introduirai avant l'heure où le soleil se couchera pour Jérusalem.

— » Mais où donc m'entraînes-tu?

— » Vers la prison * où dorment les premiers d'entre les morts. »

Les esprits de ceux qui avaient vécu jusqu'au déluge étaient enfermés dans une ténébreuse demeure où, d'ennui, ils sommeillaient depuis des milliers d'années. Mais à l'heure où le Christ descendît vers eux, Adam s'écria tout k coup: « J'ai vu en songe le serpent mordre au talon son vainqueur, qui mourait à la fleur de ses ans comme mon jRls Abel, et je me suis réveillé. »

^ 1 Pierre III, 19.

Au même instant Abel se dresse sur sa couche : « Je dor* mais; une goutte de sang est tombée sur mon cœur; j'en ai frémi de terreur et de joie, et je me suis réveillé. >

Seth à son tour: < Dans une vision de la nuit », dit-il de sa voix grave et solennelle, < sur le fondement ' vide et nu de ma foi m'est apparu tout à coup le plus beau des fil» des hommes tout resplendissant de lumière, et je me suis réveillé. »

Puis le triste et malheureux Enos : < Dans mon rêve j'étais malade comme jadis sur la terre : un homme, un ange, un Dieu est venu à moi, m'a pris par la main, m'a dit : « Sois guéri, » et je me suis réveillé. »

Kenan, le saint architecte, reprit : « Je voulais bâtir un temple immense tel que je n'en avais jamais construit de mon vivant, mais la pierre de l'angle me manquait et je la cherchais partout en vain, quand elle est descendue des profondeurs des deux et s'est posée d'elle-même à sa place. >

« Kenan édifîait le temple > , s'écria Hahalaléel, c et je composais de saints cantiques pour les foules qui accouraient de toutes parts. Mais aucun de mes chants ne répondait à l'ardeur de leur foi, quand des myriades d anges ont entonné sur nos tètes un hymne d'une ravissante beauté, et je me suis réveillé. »

Jared, que ronge au cœur un cuisant remords, dit d'une voix profondément émue: « Dans un songe, j'ai vu sur la sainte montagne d*où j'étais, hélas) descendu vers les filles de Caïn, j'ai vu apparaître un dieu qui, les mains, les pieds et le flanc percés, m'a dit : « J'ai versé mon sang pour te sauver, monte et reviens. »

^ Voyez, pour le sens des noms de Seth et des patriarches sethites. Peuple primitif ^ tome III, page 241.

LA D£SGKiNT£ AUX ENFEBS. 309

Après un court silence : <J ai cru», dit le vieux Méthusalem, < entendre de nouveau la voix de mon père, le grand prophète Hénoc, qui ne nous « pas rejoints dans notre sombre prison. Il m'annonçait la prochaine venue de no- Ire Juge et Sauveur, et je me suis rîéveillé. »

Lémec dormait d'un si profond sommeil qu'il n'avait point entendu les discours des patriarches. S'éveillant eu sursaut, il pousse un cri de joie: « Debout 1 debout vous tous, ô mes pères, 6 mes frères I Mon fils, Noé, celui qui doit nous consoler et que nous avons si longtemps attendu en vain, il est venu, il est ici, au milieu de nous. Je l'ai entendu dire : < L'heure a sonné. » Il était comme transfiguré; c'était lui, et pourtant ce n'était pas lui, tant son regard était plein d'amour et de sainteté. » Mais en cherchant Noé parmi la foule des ombres qui à sa voix secouaient leur sommeil, il s'écrie tout à coup, avec un accent d'indicible douleur : < Hélas ! hélas I un rêve m'a trompé, les portes sont fermées. »

A ce même instant les portes de la pinson s'ouvrent comme d'elles-mêmes et Jésus-Christ y pénètre plus brillant que le soleil.

A cet aspect, la joie saisit les Qdèles, la surprise les indécis, la terreur les méchants. De même que, dans une sombre nuit dont rien ne troublait le repos, une subite tempête agite tous les arbres de la forêt et remplit l'air d'un bruit sourd et confus, ainsi le lugubre silence de la prison des âmes est troublé soudain par leurs mouvements précipités et leurs cris indistincts. Les ombres les plus voisines des portes reculent devant le Christ qui s'avance ; d'autres accourent curieuses, inquiètes, et bientôt s'enfuient. Au milieu de cette agitation tumultueuse, Jésus-

Christ, élevant sa voix: «Je viens, dit-il, sauver ce qui était perdu. »

Le petit nombre des âmes pieuses comprit distincte* ment ces paroles el par un élan commun elles se portèrent, Adam à leur tète, au-devant du Sauveur. D'autres crurent avoir entendu comme un lointain écho d'un coup de foudre qui aurait brisé la terre en éclats ; épouvantées, elles se précipitèrent dans les dernières profondeurs de la prison. La grande multitude avait bien reconnu une voix humaine ; mais elle se demandait ce qu'avait dit l'étranger ^ et elle ne savait si elle osait s'approcher de lui^ ou si elle devait le fuir.

Cependant le père des humains, se prosternant avec les fidèles aux pieds du Christ, lui dit : « 0 toi qui viens sauver, nous sommes perdus sans toi, et c'est moi qui ai perdu toute ma race,

» C'est par moi seul que le péché est venu dans le monde^. De moi est né le meurtre qui depuis mon fils aîné Caïn a inondé la terre de sang. De moi est née la volupté qui depuis Lémec a détruit la famille et par laquelle toute ma race n'était plus que chair ^, De moi est née l'impiété dont l'Eternel a arrêté le cours dans les flots du déluge.

» C'est par mon péché que la terre s'est couverte de ronces et d'épines, qu'elle a retiré sa force primitive au champ arrosé de nos sueurs, et que ses plaines fertiles se sont converties en d'arides déserts*. De moi est née

^ Allusion à Jean XII, 29.

* Rom. V, 12 et suiv.

» Gen. VI, 3.

*' Peuple primitif, tome III, page 22.

LA descente: aux enfers. 311

rinnombrable armée des maladies qui empoisonnent la vie de mes enfants. Par mon péché est venue dans le monde la mort, le roi des éponvantements, qui règne sur toute ma postérité et par laquelle le péché règne sur nous tous.

» C'est par la désobéissance d'un seul, par une unique faute que la condamnation s'est étendue «wr tous les hommes. Tous, nous sommes rejetés loin de la face de Dieu ; tous, nous languissons dans les ténèbres de cette sombre prison ; tous, nous vivons dans la mort d'un semblant de vie qui est une vraie mort.

» 0 toi qui as vaincu le serpent, sauve-nous ; car nous avons cru à ta promesse.

» Le jour où Jéhova Elohim nous annonça avec le châtiment de sa justice la délivrance de sa miséricorde, j'ai cru que de la femme naîtrait par toi une race d'êtres vivants. J'ai élevé dans cette foi mes enfants. Je leur ai enseigné le sacrifice de repen tance et d'actions de grâce, l'espérance et la charité. Nous t'avons attendu sur la terre et nous t'attendions ici dans la mort. 0 Sauveur î rendsnous la vie, comme Dieu nous Ta promis. »

Jésus-Christ, s'approchant d'Adam et lui tendant la main, dit : « Levez-vous tous.

» Par toi, Adam, sont venus dans le monde le péché, la mort et la condamnation. Par moi sont rendus et donnés au monde le pardon, la justice et la vie.

» Tous les hommes ont été condamnés en toi. En moi ils reçoivent le don de la grâce.

> Ta désobéissance les a fait tous pécheurs. Ma justice les justifie.

» Par toi, la mort a régné eur eux tous. Par moi, la

312 LA DBSCENTE AUX £NFERS.

grâce surabondant sur le péché, régnera par la justice en eux et les remplira d'une vie éternelle.

» Tu es le père d'une race faible de nature, déchue par ta faute. Esprit vivifiant, je crée par la foi une race spirituelle, sainte et indestructible.

» Vos péchés vous sont à tous pardonnes. Je les ai portés en mon corps sur la croix pour les expier. En les expiant, je vous ai délivrés de la domination de Satan. Il vous retenait captifs dans cette prison. J'en ai brisé les portes. Je romps vos fers. Vous devenez mes captifs^. Dans quarante jours vous monterez avec moi à travers tous les deux jusqu'au trône de mon Père. »

Tandis que les vrais croyants rendaient grâces à Dieu de leur pardon dans de muettes prières, Jésus-Christ s'avança vers la foule immense des âmes craintives et indécises. Au milieu d'elles et comme perdu dans leurs flots se tenait Jared, les regards baissés, le front chargé de tristesse. Fendant les rangs serrés des ombres, le Sauveur vint à lui et lui dit: « Jared, ta faute est grande, mais je l'ai lavée dans mon sang. Je te voyais quand, dans la dernière moitié de ta vie, tu priais avec larmes au pied de ton lit, osant à peine implorer ton pardon. Va et reprends ton rang parmi les patriarches. Les fils de Dieu attendent leur fils et leur père. »

Puis, d'une voix solennelle, le Sauveur dit à la foule : * Celui qui sur la terre a reçu un prophète en qualité de prophète^ recevra une récompense de prophète'^. »

1 Eph. rV, 8 et suiv.

« Matth. X, 41.

LA DESCENTE AUX EiNFEAS. 313

On vit alors au grand étoniienient de la foule s'approcher lentement de Jésus un des plus cél^res d'entre les €aïnites, Jabal, le fils du polygame Lémec, le frère de Jubal et de Tubakaïn. « Seigneur, » dit-il, « tu le sais : quand je faisais paître mes troupeaux dans les steppes arides qui s'étendent à l'est de la montagne Sainte, le prophète Hénoc a souvent passé la nuit sous ma tente. J'avais à lui donner l'hospitalité une joie telle qu'elle est aujourd'hui encore ma seule consolation. Dans les profondes ténèbres de ma vie, ces jours d'Hénoe m' apparaissent au moins lumineux et purs. »

« Tu auras, Jabal, ta récompense de prophète, » lui répondit Jésus-Christ.

Promenant ses regards d'un Dieu sur la foule immobile qui l'entourait, il attira vers lui par une force secrète plusieurs âmes qui, elle^ aussi, avaient dans leur vie terrestre invité à se reposer dans leurs demeures les fils de Dieu ; car, d'une génération à l'autre, plusieurs prophètes de la race de Seth étaient descendus de leur haute cité vers les basses plaines des Caïnites pour irappeler les adorateurs du soleil * au culte du vrai Dieu.

« Qui a reçu un juste en qualité de juste, reprit Jésus, recevra une récompense de juste. »

 ces mots la foule s'agite, s'ébranle, se scinde en deux. A droite se rangent tous ceux qui, sans oser se dire justes et sans l'être, avaient éprouvé cq)endant un secret attrait, une profonde vénération, une admiration muette pour les vrais croyants qui venaient à eux de la sainte cité. A gauche étaient les ombres qui dans leur carrière terrestre n'avaient éprouvé rien de pareil.

* Peuple primitifs tome III, 115.

Comme s'opérait ce départ, Jésus-Christ ajouta :

• Quiconque aura donné seulement un verre d'eau à boire à l'un de mes disciple», je vous dis en vérité qu'il ne perdra point sa récompense, »

Peu d'instants après, un des plus humbles d'entre les Séthites, qui sur la terre araît été un pauvre ouvrier, s'approchant du Sauveur, lui dit:

« Dans la grande sécheresse qui faisait périr les hommes par myriades *, alors que les Caïnites invoquaient en vain le soleil qui ne répondait à leurs prières qu'en redoublant l'ardeur de ses feux, Méhujaël a partagé un jour avec moi son dernier verre d'eau, et son regard semblait me dire : « Tu n'es qu'un pauvre mendiant, mais par ta foi tu vaux « mieux que nous. » Quelle récompense lui donneras-tu? »

< Les récompenses divines, répondit Jésus, dépassent les espérances humaines.»

Après un moment d'attente et de silence, Jésus franchit d'un vol rapide l'espace qui séparait des ombres indécises celles que la terreur des justices divines avait fait se cacher dans les dernières retraites de la prison.

« Bienheureux, » dit- il d'une voix pleine de douceur et de force, « ceux mêmes qui sont pauvres de toute bonne œuvre, ^'\\% pleurent ei se repentent*. »

< 0 mon Sauveur t •» s'écria tout à coup Dtsmas qui s'était attaché aux pas de Jésus-Christ, « mon cœur déborde de joie en voyant tant d'âmes saisir ta grâce, et de compassion pour toutes celles qui ne veulent pas venir à toi. Laisse-moi, je t'en supplie, descendre vers ces malheureux et leur dire à qui tu as sur ta croix accordé le pardon. »

' Peuple primitifs tome II, 133.

* Matth. V, 3 et 4.

« Va ! > lui dit Jésus.

Se précipitant vers le fond de la prison, il se trouva tout à coup en présence de Caïn et de Lémec. Réveillés de leur lourd sommeil par le tumulte de la foule, ils se tenaient debout adossés à la muraille, sombres et menaçants comme le nuage qui porte dans son sein la tempête. Leurs regards étaient pleins de dureté et d'insolence. Un sourire moqueur et glacial errait sur leurs lèvres. L'un avait comme une massue à la main, Tautre comme une épée. Les géants leur servaient de gardes d'honneur.

Dismas, à cet aspect, sentit faiblir son courage. Il ne s'attendait pas à tant d'orgueil chez d'aussi grands criminels. Mais, la compassion l'emportant dans son cœur sur la crainte : — « Oh ! mes frères, » s'écria-t-il, « je viens, chargé de crimes, vous apporter une bonne nouvelle. . . »

— • « Que signifient, » s'écria Caïn, « cette lumière dans nos ténèbres et ces rumeurs dans notre silence ? Que nou& veut cet étranger qui trouble notre sommeil pour nous parler de crimes?... Qu'il se taise et se retire!

— » Vous dormez du sommeil de la mort, et je vous annonce le retour à la vie et à l'espérance.

— » Que parle-t-il d'espérance? C'est un vieux mot qui pour nous n'a plus de sens. Notre cœur est tout souvenir, tout regrets.

— » Vous vous souvenez d'une vie de souffrances.

— » Nous nous souvenons d'une vie de passion et de joie, d'entreprises et de découvertes toujours nouvelles , d'amours et de combats, de chants et de festins, de voluptés sans cesse renaissantes. Qu'on nous les rende et nous t'écouterons ; sinon, tais-toi.

— » Le chemin de la terre vous est fermé : Dieu ouvreau pardon celui du ciel.

— « Ton Dieu nous a sans pitié arrachés de la terre des vivants et précipités dans ces abîmes. Qu'aurait pu faire de pire Satan? Toaciel est la <jlemeiuredece Dieu : il serait pour nous un enfer. »

L'âme oppressée de douleur, Dismas garda qudques instants le silence. Un le vit joindre les mains et prier en arrêtant sur son Sauveur un de ces regards qui attendent une répo.nse. Jésus, immobile, sembla ne pas prendre garde à lui. Mais Thumble serviteur avait compris son Seigneur, et, se détournant de Gain : « Vous tous qui m'entendez, » <lit-il, « race infortunée d'Adam) votre père qui vous a fait pécheurs, vient d'obtenir son pardon. L'auteur de vos fautes, de vos souffrances, de votre condamnation a été reçu en grâce par l'Auteur de la sainteté et de la vie. Par ma bouche Adam vous dit : « Suivez mon exemple. > Il vous a appris la désobéissance : apprenez de lui le repentir. Vous avez comme lui succombé aux convoitises de la -chair, à celles des yeux, à l'orgueil de la vie; comme lui, rentrez en vous-mêmes, confessez vos péchés, criez merci. Plus coupables que lui, laissez- vous, vous aussi, réconcilier avec Dieu par le Sauveur t

— « Quel est ce Sauveur ? sécria d'un ton irrité un des géants.

— i C'est celui dont la venue avait été promise à nos premiers parents le lendemain de notre chute.

— "Je ne sais ce que tu nous dis d'une promesse et d'une chute.

— t J'en ai, dit Lémec, un vague souvenir; mais que nous importent ces histoires?

— » Mon père, dit Gain, me les avait racontées dans mon enfance ; mais je ne les comprenais pas et je les ai oubliées.

— »Caïn, » s'écria Dismas, «ravive tes souvenirs et prends pitié de toi-même. Ne sais-tu pas que Satan avait séduit au paradis tes parents, et que l'Etemel, en les punissant de mort, leur annonça que d'une vierge naftrait leur Sauveur? Le voilà! tesyeut le contemplent. Dfeu, qui est fidèle, a tenu ses promesses. Il a donné au monde son propre Fils qui s'est fait homme et qui est mort sur une croix pour nos péchés. Le sang d'Abel criait vengeance au ciel contre toi : le sang du Sauveur implore du del grâce et miséricorde pour toi. Tes sacrifices étaient rejetés de Dieu et tu sais bien pour quelle cause: son sacrifice, tel qu'une offrande d'agréable odeur, apaise le Dieu de l'inflexible justice... Caïnt Caïn! ne te détourne pas de mol... laisse* moi terminer mon message... A voix basse. J'ai été meurtrier comme toi ; comme toi, j'ai mené une vie dissolue. A voix haute. Les hommes m'ont justement condamnés au ssppUce de la croix pour tout le sang que j'ai versé. Ma croix s'est trouvée à la droite de la sienne. Je savais qu'il avait pardonné sans un mot de reproche aux plus grands coupables tous leurs péchés. Les promesses faites à nos pères me revinrent au cœur ; je compris qu'il était le Sauveur, et lui dis : « Seigneur, souviens-toi de » moi quand tu seras dans ton royaume au jour de ta ve- » nue. » Il m'a répondu :' c Tu seras aujourd'hui même » avec moi dans le paradis, « et voici, il m'y conduit... Jette donc sur lui, ô Cam, un regard, rien qu'un regard de repen tance et de supplication, et tu vivras. »

Caïn avait pendant ce discours plié la tète et abaissé vers le sol les yeux. La lumière pénétrait-elle dans son âme? son cœur s'ouvrait-il à la foi? ou sa terreur et sa haine de Dieu le rendaient-elles insensible aux attraits de

la grâce? C'est ce que ne trahissait pas un mot, pas un geste, pas un regard.

Alors Dismas, s adressant de nouveau aux ombres qui s'étaient pressées en foule autour de lui : « Un regard» » dirait-il, « rien qu'un regard sur Celui qui vient à vous plein de grâce, et tous serez sauvés ! Est-il donc si difficile de sortir de la prison, des ténèbres, de la mort? Oh f venez, venez à la vie, â la lumière, à la joie \ >

Emue par ces paroles, la foule des ombres s*agite; un ^urd murmure se propage dans tous leurs rangs; plusieurs, soupirant en secret et tremblant, élèvent vers le Seigneur un regard qui le <^erche en hésitant. Tout à coup un des descendant de iared^ Daon, s'écrie: c A moi tous les pauvres qui pleurent I » et il s'élance vers la hauteur. Jtfais sa femme l'arrête en poussant un cri de désespoir qui retentit dans tout l'Hadès. C'était une dé ces filles des hommes qui avaient appris de Jubal l'art de chanter, en s' accompagnant de la lyre, de doux chants d'amour, et de Tubalcaïn celui de relever leur beauté par les plus élégantes parures. Elle avait séduit Daon sans l'aimer! mais elle l'avait vu si triste d'une chute qu'il ne pouvait oublier, qu'elle avait fini par brûler pour lui de la plus ardente passion. Daon était mort à la fleur de l'âge. Ne pouvant lui survivre, elle s'était jetée sur son bûcher funèbre, et janfiais on ne l'avait surprise dans l'Hadès se ^parer un instant de son époux. Aussi, lorsqu'dle vit Daon s'élancer sans elle dans l'espace, s'écria-t-elle : « Daon, Daon, tu ne m'abandonnes pas i » Mais lui : c Tu m'as séduite! monte avec moi ou je monte sans toi. »

Au cri de Nahéma, Caïn leva les yeux, comprit et se tut. Mais Lémec, se jetant au milieu de la foule des om-

LA DBSGSNTE AUX BNFERS. 319

hres qui tourbiUoonait comme poussée par deux vents contraires : « Montez, montez au ciel» époux sans cœur, pères sans entrailles 1 Allez baiser les* pieds de ce Sauveur qui ne sait pas nous rendre nos corps et nous faire revivre sur la terre I Allez dans votre ciel chanter avec les anges de Dieu, notre bourreau ! Nous, nous restons auprès de nos Adas et de nos Zillas : nous aimons mieux avec elles nos ténèbres et la mort que sans elles vos splendeurs. »

A ces mots, la plupart des âmes qui étaient prêtes à suivre Daon, reculèrent comme les flots de Focéan qui semblent, à la marée montante, devoir se répandre sur toute la contrée et qu'une force invincible fait revenir en arrière.

Etonné et muet, Dismas vit un petit nombre d'âmes s'élever avec Daon vers Jésus-Christ, tandis que toutes les autres descendirent dans les profondeurs de FHadès, telles qu'un nuage qui s'abat sur la plaine et la recouvre d'un voile épais. Il comprit que le jugement auquel il assistait, n'était que le prélude d'un autre : les ombres qui avaient hésité, se souviendraient du pardon qui leur avait été offert, et leurs regrets de plus en plus poignants se convertiraient en une espérance de plus en plus vive d'une grâce à venir; celles mêmes qui s'étaient montrées les plus rebelles, pourraient revenir à résipiscence et céder un jour à une action plus efficace de l'Esprit-Saint.

Dismas était absorbé dans ces pensées, quand la voix toute-puissante du Christ retentit claire et distincte dans tous les coins de la prison : « Aujourd'hui je sauve, demain je jugerai. Malheur à ceux qui persévéreront dans

leur impéiiitence! Leur part sera avec Satan et ses anges dans Tétang ardent de feu et de soufre. »

II disparut avec Dismas, et les portes de l*Hadès se re> fermèrent sur eux.

Page 1