LA THÉORIE RATIONALISTE
La vérité aurait été révélée à FEglise par Marcion au II*, par Socin au XVI* , par Schleiermacher au XIX» siècle !
On nous dit : < Si le droit de grâce est le fleuron de la couronne sur la tète de nos rois , comment le Roi de l'univers ne le posséderait-il pas? Jésus-Christ ne nous ordonnet-il pas de pardonner sans condition à nos frères leurs ofTenses jusques à soixante-dix fois sept fois par jour: comment Dieu ne pratiquerait-il pas lui-même cette vertu à notre égard ? Dans la parabole de l'enfant prodigue, le père n'ouvre-t-il pas les bras à son (ils repentant sans lui imposer la moindre punition ? »
Mais cette admirable parabole résume-t-elle toute l'œuvre d^ la rédemption? A-t-elle un autre but que de nous rendre sensible l'immense amour de Dieu pour les pécheurs repentants? Et cet amour ne suppose- t-il pas le sacrifice de FAgneau immolé dès avant la création du monde ? Autrement, Fauteur de l'Epître aux Hébreux aurait commis la plus grossière erreur en prétendant « qu'il n'y a pas de rémission des péchés sans eflîision de sang ; » StPaul aurait dû prêcher tout au monde plutôt que « Christ crucifié, » et Jésus-Christ ne se serait pas compris lui même en faisant de la Cène la commémoration de sa mort.
Il peut sans doute sembler difficile à première vue de concevoir un Dieu plein à la fois d'amour et de colère pour le môme objet.
Mais Bnitus, en condamnant à mort ses fils, détestait «n eux les ennemis de sa patrie et pleurait la mort de ses chers enfants.
De même un père tout à la fois éprouve pour ses enfants indociles une infinie tendresse et leur fait sentir le poids de son courroux. Il s'irritera d'autant plus contre eux qu*il connaît mieux les joies dont ils se privent dans leur aveuglement, les dangers que leur font courir leurs I)échés. et les salutaires effets de sa juste indignation.
Le vrai mot de Fénigme est d'ailleurs que Dieu n'aime à ce point le monde qu'en vertu de l'éternel sacrifice de «on Fils qui l'a rendu propice aux hommes coupables et souillés.
Quand St-Paul nous dit que t Dieu était en Christ réconciliant avec soi le monde, *» que signifie cette parole, si ce n'est que Dieu qui, par sa sainteté et sa justice, re^ poussait loin de lui avec colère ses créatures, a dans son amour cherché et a par sa sagesse trouvé en Jésus-Christ le moyen de les faire rentrer dans ses faveurs?
« Caphar, » nous dit-on, « ne se rapporte jamais à Dieu et ne signifie jamais rendre Dieu propice. Or, si les sa- •crifices ne sont point destinés à apaiser la Divinité, c'est ■qu'il n'y a eu elle nulle colère. » — Mais c'est l'Eternel luimême (p. 418) qui a donné. aux Israélites le sang des victimes pour couvrir leurs iniquités, et le sacrifice est ainsi la preuve que Dieu veut se réconcilier le monde par le
^ 2 Cor. X, 19. Cette même pensée se trouve déjà dans le Ps. LXV, 4, où un sacrificateur inspiré dit à FEternel : « Les ini<|uités ont prévalu sur moi ; mais nos péchés, toi-même ta les couvriras » ^rachèteras, expieras) ; et non : «par nos sacrifices nous obtiendrons de toi notre pardon. » — Comp. Ps. LI et CXXX ; puis CIII, 42 ; Es. VII, 7 ; Michée VII, 48 sqq.
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sang de Jésus-Christ, et non le moyen que l'homme aurait inventé pour obtenir de Dieu son pardon.
Chose étrange! Le Dictionnaire des synonymes de Lafaye jette un jour inattendu sur les mystères de la rédemption.
La grâce est chez un souverain un acte de clémence auquel le sujet n*a aucun droit, et qui, d'ordinaire, après la sentence prononcée, abolit absolument la peine.
Or les Ecritures n'emploient pas dans cette acception le mot de grâce : elles parlent de pardon et de rémission.
Le pardon s'applique à roiTenseur plutôt qu'au coupable. C'est un actç moral par lequel l'ofl'ensé lui rend sa faveur. Donc, quand Dieu pardonne, c'est qu'il a été offensé.
La rémission est un acte de clémence mérite ou partiel. Le souverain acquitte entièrement le coupable ou commue sa peine, soit en considération de certaines circonstances particulières, soit en imposant certaines conditions.
Dans le Paradis, Dieu pardonne aux pécheurs qui l'ont offensé et leur r^m^da peine de l'éternelle condamnation. Néanmoins il leur inflige celles du travail et de la mort. Mais sa miséricorde fera du plus rude travail une discipline appropriée à notre force d'inertie, et de la mort toujours possible une perpétuelle excitation à la vigilance. La peine devient chàtimetit.
Dans toute l'histoire que l'Ancien Testament nous raconte, nous voyons la justice et l'amour de Dieu tout à la fois punir et châtier.
Enfm, le sacrifice expiatoire de Jésus-Christ est la circonstance qui nous vaut la rémission de nos péchés. Mais cette rémission toute gratuite est partielle. Elle porte sur les peines afHictives que nous réservait la divine justice, et non sur les conséquences fatales de la corruption de la nature humaine ni sur celles de nos fautes, de nos vices, de nos crimes personnels.
La réconciliation par la seule repentauce étant ainsi écartée au nom de la Bible, de la tradition , de la psychologie, de l'histoire et du sens commun, étudions la mort et les souffrances de Jésus-Christ par lesquelles seules le monde est rentré en grâce auprès de Dieu.
Au premier abord, on s'étonne de voir le Verbe fait chair expirer sur la croix comme un simple descendant d'Adam, et l'on se demande si son trépas n'est pas en contradiction manifeste arec le but de sa mission ? Ne vientil pas guérir de la mort l'humanité qui est morte de corps et d'âme, et si le médecin succombe à la maladie dont il veut délivrer ses frères, n'est-ce pas la preuve évidente que la tâche qu'il a entreprise est au-dessus de ses forces? En Jésus-Christ la divinité ne s'était-elle pas unie à l'humanité pour lui communiquer la vie et l'immortalité, et non pour être attirée par elle au sépulcre et dans les enfers? Lorsque, aux temps primitifs de la création du monde, la vie végétative s'ajouta aux forces physiques et chimiques, elle s'empara des corps simples pour les élever à la dignité de la plante, et ne se laissa pas dompter et ravilir par eux. De même Vdme vwante se soumit ensuite la vie végétative, lui imposant dans l'animal la sensibilité, le mouvement et l'instinct, et, enfin, en Adam l'intelligence s'assujettit la vie animale et l'asservit à la conscience et à la raison. Ne fallait-il donc pas qu'au terme de cette progression, Jésus-Christ, le Verbe fait
LA MObT ET USS SOUFFRANCBS DE CHRIST. 465
chair, triomphant de la mort que Satan avait introduite par le péché dans la nature humaine, remontât au ciel par la voie royale de la transfiguration?
Mais les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées, et la mort de son Fils est un fait singulièrement complexe.
Elle a certainement ses analogues dans la mort volontaire et expiatoire de nos héros et de nos héroïnes de Flnde, de la Phrygie, de la Grèce, de Rome , des Porusses. Le Yerhe a été, lui aussi, saisi d'une compassion infinie pour notre race si malheureuse et si coupable. Il s*est présenté dans le ciel devant son Père et lui a dit : < Me voici; je viens, ô Dieu, pour faire ta volonté^ et sauver le monde par ma mort. >
Mais cette même mort, qui est en quelque sorte antérieure à la création du monde, se relie d'une manière si naturelle au cours ordinaire des choses humaines, que des docteurs croyants ont pu n'y voir qu'un martyre ordinaire : le Verbe, s étant incarné, est mort parce qu'il était homme, est mort de la main des méchants, parce qu'il était un témoin de la vérité.
La haine du méchant contre Dieu peut s'exaspérer au point de devenir une haine mortelle (| «M), c). Incarnation de la sainteté et de la vérité de Dieu, Jésus-Christ ne pouvait parler et agir sans se faire haïr de tous ceux dont les œuvres étaient mauvaises et sans être mis à mort par eux. David ^ et Platon ^ avaient bien compris
» Hébr. X, 7;Ps. XL,7sqq.
• Ps. xxn.
' Les Deux cités. 1. 1, p. 236 sqq.
466 LA THBOaiE DS LA aâDfUPTION:
rîatensîté de la corruption humaine, quand ils annonçaient Tun et Tautre ou Tun d'après l'autre le crucifiement de l'homme de bien. Socrate fut condamné à mort à soixante et dix ans seulement : il y avait dans ses paroles plus d'ironie que d'autorité et de sainteté. Jésus- Christ a péri sur la croix à trente-trois ans, après trois ans de ministère, et, s'il n'avait pas usé d'infiniment de prudence, il serait mort deux ans plus tôt.
Image adéquate de Dieu et Fils éternel du Dieu trois fois saint, le Verbe incarné devait sur la terre comme dans le ciel être saint d'une sainteté infinie. Il ne l'aurait pas été à ses propres yeux si, étant vrai homme, il n'avait pas subi glorieusement les épreuves de l'humaine nature, dont la plus rude est la mort. En remontant du Thabor dans le ciel par sa transfiguration, il aurait eu le sentiment qu'il manquait quelque chose à sa perfection morale, qu'il y avait une vertu qu'il n'avait pas pratiquée, et que cette vertu, celle du martyre, était la plus difficile de toutes.
Une moindre vertu aurait eu pour conséquence une moindre gloire et une moindre récompense. Il ne pouvait rentrer en possession de sa félicité éternelle qu'à la condition d'accomplir parfaitement la «volonté» de son Père*, qui ne pouvait être que trois fois sainte. Aussi, «^ méprisant l'ignominie » dont le monde frappe le supplice infamant de la croix, « il a soufl'ert la croix à cause de la joie » et de la gloire « qui lui était proposée. » ^
D'ailleurs, n'était-il pas « le chef et le consommateur
» Hébr. X, 5-10.
' Hébr. XII, 2.
de la foi, » * le général des croyants, et tout général ne doit-il pas donner le premier à ses soldats l'exemple du courage ? La moindre apparence de faiblesse ne démoraliserait-elle pas toute son armée ? Or, Jésus-Christ avait sans cesse enseigné à ses disciples que celui qui aime son âme et veut lui épargner le renoncement, la hait et la perd, et que la mort seule à soi-même conduisait à la vie. Le moment était venu pour lui de mettre ses préceptes en pratique ; autrement on aurait pu Taccuser de mettre sur les épaules de ses disciples un fardeau qu'il se refusait à porter.
Enfin, si elle était injuste, la sentence du sanhédrin était légale comme le sont toutes celles d'un tribunal compétent. Rien sans doute n'eût été plus aisé à Jésus-Christ que < de faire tomber à la renverse » * tous ses juges ou « d'appeler à son aide douze légions d'anges. » ^ Mais il aurait prêché par un tel exemple l'insubordination et démenti sa propre vie. N'était-il pas né Juif ? n avait- il pas à douze ans reconnu la légitime autorité de sa mère? au Jourdain ne s était-il pas fait baptiser « pour accomplir toute justice?^ » N'avait-il pas sanctionné peu de jours auparavant l'obéissance due à César? Et au moment où les autorités établies de Dieu le citaient devant elles, il se serait dérobé à leurs mains par un miracle? Impossible! On l'aurait traité de rebelle, d'hypocrite, de lâche !
C'est ainsi que Jésus-Christ devait mourir pour ne pas être en scandale au monde, pour servir de modèle à ses
^ Ibid.
• Jean XVIII, 4.
» Matth. XXVI, 53.
♦ Matth. V, 45.
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disciples et pour acoomplir sa propre œuvre de perfectioiinement spirituel. '
Il s'est non purifié, car il n'y avait en lui rien de souillé, mais < sanctifié. > ^ Enfant, il croissait < en sagesse et en grâce » oonune c en stature.^ » Après son onction du St- Esprit, il avait au désert renoncé à la possession immé* diate de la gloire et de la puissance que lui offrait Satan, et préféré la voie de la pauvreté, de la bassesse et de la souffrance. En Gethsémané , après une triple lutte, il sa* crifia sa volonté à celle de son Père, et à Oolgotha il attei* gnit à Tinfinie hauteur de la parfaite sainteté.
< Il était convenable que Dieu, par qui et pour <|ui sont toutes choses, voulant amener à la gloire un grand nombre d'hommes, rendît parfait par les souffrances Fauteur de leur salut. » ^
Jésus-Christ lui-même donne de sa mort une raison fort étrange, dont la théologie n'a tenu aucun compte : il se compare au « grain de froment* qui doit mourir pour ne pas demeurer seul et pour porter beaucoup de fruits.' »
Rien de plus admirable dans la nature que ce grain chétîf qui nourrirait à peine pour un jour une fourmi, et qui, déposé en terre et y périssant , devient une plante chargée de trente, de soixante, de cent,^ de quatre cents ^ grains.
» Jean XVII, 19: 1 Pierre II, 21.
' Jean, ibid.
» Luc II, 52.
* Hébr. II, 40.
* Jean XU, 24.
« Matth. XIII, 8.
'' En Babylonie d'après Hérodote.
Rien de plus surprenant que Jésus-Christ, de son vivant, attirant à peine à lui cinq cents t disciples, et opérant après sa mort par sed serviteurs la conversion de myriades de Juifs, la conversion de tout le monde païen.
La comparaison est d'une frappante vérité. Elle est également vraie d*un St-Paul qui, s il n'avait pas voulu mourir spirituellement à lui-même, n'aurait été qu'un oi)scur rabbin au lieu de devaiir l'apôtre des gentils.
Mais pourquoi fallait-il que l'Esprit de Jésus-Christ ne se répandît sur les premiers chrétiens qu'après sa mort? Son corps était-il donc une urne qui devait se briser pour que le parfum qu'elle contenait s'épanchât de toutes parts? Dieu le sait.
Nous venons d'étudier rapidement sous ses diverses faces secondaires la mort du Sauveur. D nous reste à déterminer le caractère expiatoire de cette même mort, et nous devons pour cela nous arrêter longtemps dans le jardin de Gethsémané. Car l'agonie du Seigneur en ce lieu peut seule nous expliquer les trois heures de ténèbres sur la croix.
Jésus-Christ avait depuis longtemps parlé à ses disciples de sa mort prochaine, qui ne lui inspirait aucune crainte, car il possédait le « pouvoir de reprendre sa vie » * tout aussi bien que c de la quitter. » Il était monté à Jérusalem calme et serein au milieu de ses apôtres « épouvantés, » qui tremblaient pour eux et pour lui ^. Peu d'heures au-
* 1 Cor. XV, 6.
• Jean X, 18. - * Marc X, 38; Jean XI, 16.
Ï70 LA TII60BU m LA. RÂDEMPTIOM.
paravant, eo instituani la cène commémorative de son sacrifice, en s'eotreteoant avec ses c amis > ' de son départ, en priant pour eux, il n'avait pas trahi d'autre émotion que celle de la plus tendre et de la plus sainte charité. Et tout à coup le roilà rempli d'une indicible c terreur et d*ttne agitation » extrême ; son < âme est saisie de tristesse jusques à mourir, > elle est « à Tagonie, > et de tous ses membres « sort une sueur de sang qui coule à terre. > ^ Que signifie cette tempête subite qui couvre des plus sombres nuages un ciel toujours pur, qui agite comme un frêle roseau le plus robuste des chênes, qui écrase et terrasse le Fils de Dieu?
Cette tempête n'éclatait point sur lui à i improviste. Plus d'une année auparavant, Jésus-Christ avait déjà indiqué d'un mot à ses disciples « l'anxiété » que lui inspirait la perspective lointaine « du baptême dont il devait être baptisé, » 3 et quatre jours avant Gethsémané, il avait été averti de l'approche de l'orage. Il recevait les Grecs qui avaient désiré de lui être présentés, et il venait de leur parler du « froment qui doit être jeté en terre et mourir s'il veut produire beaucoup de fruits, » quand son « âme se trouble. » Elle se trouble à la vue de cette coupe qu'il voudrait éloigner de lui. Il est prêt à s'écrier: «Mon ^ Père, délivre-moi de cette heure. » Mais il réprime ce mouvement de sa nature en se disant : « C'est pour cette heure même que je suis venu. » * Alors déjà , il entendait comme gronder de loin le tonnerre, en lui-même dans les dernières profondeurs de son être, ou sur sa tête dans les plus hautes profondeurs des deux.
' Jean XV, 14.
« Marc XIV, 33sqq. ; Luc XXU, 44.
• Luc Xn, 50. - * Jean XU, 24 sqq.
Ce qoî préoccupait ie Sauveur dans ces derniers jours de son ministère, ce n'était point son propre sort et les souffrances qui l'attendaient, c'était uniquement le bien spirituel de ses apôtres. Il voyait combien était encore mal affermie en eux la conviction qu'il est c venu du Père au monde, » et qu'il retourne < du monde au Père.* » Aussi le « désir, » l'intime et ardent désir qui remplissait son cœur, étaiMI de ne pas être arrêté par les agents du Sanhédrin avant d'avoir « mangé la Pâque avec * ses disciples, ^ et de pouvoir ainsi passer avec eux, sans être troublé, quelques lieures pendant lesquelles il les enracinerait pour l'éternité dans la foi en sa mission divine et en sa divine nature.
11 y avait réussi, non sans peine. Il déclare solennellement dans sa prière sacerdotale qu'il a « achevé l'œuvre » de prophète que son Père lui « avait donné à faire. » ^ Mais il lui reste à accomplir une tout autre œuvre, celle de rédempteur, et elle commefibe pour lui au sortir du Cénacle à son entrée dans le jardin des Oliviers.
Jusques alors, depuis son baptême, il avait rempli , dans les parvis du temple, sa mission de prophète auprès des « siens; » ^ mais les Juifs ne l'avaient < pas reçu, » et deux jours avant sa dernière Pâque, après avoir fait de sopr^es efforts pour les convaincre qu'il était le Messie^ « il s'en était allé et s'était caché d'eux,^ » les abandonnant, le cœur plein de larmes , aux Romains qui allaient les « détruire entièrement. > ^ Le jeddi, il avait, en quelque sorte, fait entrer ses apôtres dans le Lieu saint, pour les préparer à leurs futures fonctions et pour intercéder en
j Jean \VI 28
• Luc XXIÎ, 15.- ' Jean XVII, 4.- * Jean 1, 11.- * Jean XII, 36. — • Luc XIX, 41 aqq.
472 OiA THÉORIK DE LA RÉDEMPTION.
leur faveur auprès de Dieu. Eu Gethsémané, il entre dans le Lieu très-HÛat, se dérobe derrière le roile aux regards de ses apètres et aux nôtres, et s'y trouve seul avec son Père.
Mais pourquoi donc Jésus-Christ, en mettant le pied dans le jardin des Oliviers et en se présentant devant son Père, est-il saisi d'une si étrange frayeur?
Homme, a-t-il peur de la mort? Impossible; s'il en était ainsi, Jésus serait moins qu'un homme. Son premier témoin, Etienne, redoutait si peu le trépas que, dans son dernier discours, il provoquait < la rage » de ses ennemis,^ et St-Paul s'écriait : c La mort m'est un gain.^ » Socrate, après avoir, comme Jésus, longuement conversé avec ses disciples, n'avait point, comme lui, poussé de « grands cris et versé des larmes » f au moment de boire la ciguë. Il n'est pas un soldat qui n'aille au combat, pas un condamné qui ne monte à l'échafaud avec plus de force d'âme que n'en montre en Gethsémtné le Fils de Dieu, le Verbe fait chair !
Dira-t-on peut-être que. Fils de Dieu , il éprouvait pour la mort une répulsion intime, l'horreur d'un Dieu? Mais comment « le Prince de la vie » n'aurait-il pas senti c qu'il ne pouvait être retenu dans les liens de la mort, » ^ et quand il disait à ses disciples, qui n'étaient que de chétîfs mortels : « Si quelqu'un garde ma Parole, il ne goûtera jamais la mort, » ^ comment aurait-il, lui leur chef et leur Sauveur, redouté cette mort qui devait être pour eux sans terreur?
A cette frayeur sous-humaine ; à cette agitation qui le
» Act. VII, 54. — « Phil. I, 2i. - • Hébr. V, 7. * Act. II, 24; III, 15. - '^ Jean YIII, 52.
fait aller trois fois réveiller ses disciples ; à oes grumeaux d'une chair sanglante qui découlent de son corps pressun^ par l'angoisse de son âme ; à cet c ange qui vient du ciel le fortifier, » lui qui naguères commandait en maître absolu aux esprits ; à cette triple résistance qu'il oppose à la volonté de son Père, lui qui l'exécutait au premier signe, je reconnais qu il se passe en lui un grand mystère, et parce qu'il se montre à nous moins qu'un homme, j'en* trevois qu'ici il entreprend en silence et dans le monde invisible une œuvre surhumaine...., l'œuvre de notre expiation.
Il savait sans doute depuis longtemps par les sacrifices typiques et par la prophétie, par son extase de quarante jours au désert, par ses entretiens journaliers avec son Père, qu'il devait souifrir et mourir pour les péchés du monde. Il venait même, par une anticipation de l'avenir, de célébrer avant sa mort la mémoire de sa mort expiatoire. Mais, comme, pour lui aussi, à chaque jour suffisait sa peine, il attendait avec soumission le moment où Dieu donnerait à son Isaac Tordre de monter sur l'autel de l'éternelle justice.
Pendant son ministère, Jésos-Christ avait, dun regard plein de tristesse, sondé tout le mal et le peu de bien qu'il y a dans le cœur des hommes : le sens grossier des multitudes, l'hypocrisie des Pharisiens, les infirmités de ses disciples. Il connaissait quelles peines la justice divine réserve aux pécheurs; car nul avant lui, nul après lui ne les a menacés avec autant de force « du feu qui ne s'éteint point, du ver qui ne meurt point, des ténèbres du dehors où sont les pleurs et les grincements de dents, de la prison dont on ne sort qu'après avoir payé le dernier quadrant. » Mais il n'avait point encore pris sur lui le péché et la coulpe du
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monde. Comment, sous un tel fardeau, aurait-il pu guérir les malades, prêcher l'Evangile du royaume céleste, faire l'éducation de ses apôtres?
Cependant, Satan, qui avait « laissé » ' Jésus-Christ après l'avoir en vain tenté au désert, était < revenu » ^ vers lui pour lui livrer un nouvel et dernier assaut. C'était t rheure » des enfants du Malin, et c la puissance des té» uèbres. 9 3 q^j^ même Satan était entré en Judas. ^ Touteiois je ne pense pas qu'il ait assailli Jésus-Christ en Gethsémané : la lutté est entre le Fils et le Père, et < les paroles toujours les mêities » ' du premier excluent l'intervention d'un tiers qui sans doute aurait successivement tenté tous les moyens possibles de séduction.
En descendant à Gethsémané, Jésus, qui savait qu'il avait « consommé son œuvre > de prophète auprès des Juifs et auprès des apôtres, fut intérieurement averti que « l'heure pour laquelle il était venu > des cieux, était enfin arrivée. Le voile au travers duquel il n'avait pu jusques alors que voir confusément son œuvre d'expiation, s'écarte; Dieu, qu'il écoute et regarde sans cesse, change avec lui d'aspect et de langage, et tourne au livre de la rédemption le dernier feuillet tout ensanglanté. Le Sauveur doit être « navré pour nos forfaits, frappé pour nos iniquités; sur lui tombera le <4iâtiment qui nous apporte la paix, » ^ et il s'en épouvante.
Ce qui l'épouvante, ce n'est point ce que nous, nous appelons la mort : l'agonie, le froid qui monte au cœur, la sueur glaciale, le râle, la rupture des liens qui unissent
» Matth. IV, il. — » Jean XIV, 3D. - • Lac XXII, 53. - * Luc XXII, 3; Jean XUI, 2. - * Matth. XXVI, 44.
• Es. LUI, 5.
rame au corps, la perte de tout ce qu*on aime, et Tiiiconnu où l'on va se perdre soi-même. Ce n'est là que la première mort, et, pour Jésus-Christ, elle n'aurait été, que la sombre porte par laquelle il serait remonté des ténèbres de ce monde dans la lumière de Dieu. De son œil sain et pur, il découvre dans la mort ce que nous autres aveugles ne savons pas y voir. Il y découvre Dieu, dans sa sévère justice, retirant son Esprit vivifiant , et du corps souillé qui va se pourrir, et de Tâme souillée qui, ne pouvant s'anéantir, vivra éternellement sans vivre, vivra dans une mort éternelle , abandonnée de Dieu qui est la vie, la lumière et la joie , livrée à elle-même et à ses remords, et « jetée dans Tétang de feu, ce qui est la seconde et vraie mort. » * Et lui, le Fils unique de Dieu, le Bienaim^ du Père, lui qui depuis son enfance a vécu à la lumière de Dieu et dans son amour, lui qui à chaque instant voit et entend le Père et s'abreuve au fleuve des délices, lui, serait < abandonné de Dieu, » privé de sa vue, sevré de sa dilection, exposé à sa colère, précipité dans cet affreux néant où tombe tout être que Dieu délaisse ! L'épouvante qu'il ressent à la simple vue d'une telle malédiction, lui fait comprendre quelle en sera la réalité. Il recule, et s'écrie: < 0 mon Père, que cette coupe passe loin de moi^ s'il est possible ! » Une sueur de sang inonde tout son corps, car cette terreur de l'homme parfait devant la mort absolue, dépasse les limites de nos forces physiques.
Trois fois Jésus , poussé par les légitimes instincts de la nature, tente d'obtenir de son Père la révocation de ses décrets. Non point qu'il hésitât en manière quelconque à
* Apoc. XX, 14.
accomplir la volonté de Dieu, quelle qu elle pût être ; mais comme Fils, il avait le droit d'exposer à son Père ses ardents désirs, tout en les soumettant à sa décision suprême Dans son effroi il demandait à Dieu si la rédemption était donc absolument impossible sans l'abandon, si la première mort n'avait pas assez de douleurs pour que la seconde ne pût lui être épargnée, et si la confession qu'il faisait au nom de tous les hommes de leur infinie culpabilité, ne donnait pas à la justice divine la parfaite satisfaction qu'elle était en droit d'exiger.
Dieu ne répondit point à ces demandes, mais son silence même était la plus positive des réponses. Il fallait que le Christ souffrît et fût abandonné. Jésus-Christ se soumit.
Par cette « obéissance, il fut délivré des terreurs » qui s'étaient jetées sur lui, ' et put marcher à la mort < comme une brebis muette devant celui qui la tond ; ^ » renonçant à tout désir de sauver sa vie, à tout secours divin, à tout recours à sa propre puissance ; l'âme pleine de paix, mais non de lumière et de joie ; triste, non sur lui-même, mais sur l'humanité, pour laquelle il va souffrir.
Cependant, tous les détails de sa passion lui sont révélés vers la fin de son combat spirituel : « il savait tout ce qui lui devait arriver, » * et il peut ainsi accom|dir l'œuvre intérieure de la rédemption des hommes et de leur réconciliation avec Dieu, sans plus être troublé par aucun événement qu'il n'aurait pas prévu.
Que s'est-il donc pas.sé en Gethséïiiané?
Jésus-Christ était entré dans ce jardin, donnant avec joie sa vie pour ses brebis. Depuis de longues années, il s'offrait en holocauste à son Dieu par amour pour notre
» Hébr. V, 7, 8. ~ » Es. LUI, 7. — » Jean XVIII, 4.
race déchue, et voyait clans Tavenir sans la moindre crainte son sang couler pour la purification de la terre, comme coulait pour celle du temple le sang du bouc de Jéhovah dans la fête des propitiations. Mais en Gethsémané Dieu Ta « fait péché et malédiction. » ^ SacriGcateur éternel, il a imposé sur sa tête la coulpe de rhumanité^ comme le descendant d*Aaron imposait la coulpe d'Israël sur la tète du bouc d'Azazel.
De Gethsémané allons à Golgotha.
Après de longues souffrances* du corps et du cœur, semblables à celles qu'aurait éprouvées à sa place un Si- Paul, commencent trois heures de souffrances spirituelles que le Verbe fait chair pouvait seul endurer. Ses forces déclinent, son sang coule moins abondant, ses plaies s'enveniment, la fîèvre s'accroît. Le moment solennel approche où tout homme crie, du milieu des angoisses et des défaillances de la mort, au Dieu de la vie et du salut. C'est alors que Jésus-Christ voit c sur la terre » se répandre « des ténèbres qui obscurcissent le soleil, » et dans le ciel audessus de lui se voiler, se cacher, disparaître à ses yeux la face radieuse de son Père. Il est, lui le Verbe incarné, « abandonné de Dieu ! » Il est seul dans une nuit mystérieuse et terrible ; seul dans le vide qui se fait partout où Dieu n'est pas ; seul à cause des péchés passés, présents, futurs de l'humanité ; seul sous le poids de ces péchés dont l'horreur se révèle en plein à lui ; seul avec la peine illi-
i^Cor. V,21;Gal. III, 13.
* Les synoptiques disent: trois heures; St-Jean: à peine une.
mitée de ces péchés, que subit en un corps mortel un esprit infini. Dieu n'existe en quelque sorte plus pour lui; qui de toute éternité et pendant tout son ministère terrestre avait constamment vécu en communion intime avec son Père. Les terreurs d'un tel abandon ne peuvent se mesurer que d*après les ineffables douceurs d'une telle communion. En sentant que le Père des lumières éternelles le plongeait dans les ténèbres absolues ; que le Père retenait dans les profondeurs des cieux les fleuves de vie divine qui alimentaient constamment sa vie propre, Jésus-Christ, « le médiateur, T homme » * prêt à expirer sur la croix, a dû éprouver d'indicibles épouvantes; il a dû ressentir les affreuses étreintes de la seconde mort, qui est la vie sans vie des êtres damnés que Dieu abandonne d'un éternel et absolu abandon.
Ainsi donc, Jésus-Christ sur la croix a souffert la mort des martyrs pendant les trois premières heures et, pendant les trois heures de ténèbres, la seconde mort, la vraie mort, la mort spirituelle.
Martyr, il vit sur cette terre, priant pour ses bourreaux, confiant sa mère à Jean, ouvrant le paradis au bon larron. Victime expiatoire, il vit hors du temps, dans le monde invisible de l'Esprit.
Que s'est-il passé en son âme pendant les trois heures de ténèbres?
Pour le comprendre, il faut se placer entre l'agonie effroyable de Gethsémané causée par la seule perspective de ces heures-là, et la parole de plainte et de reproche de Jésus-Christ : « Mon Dieu, mon Dieu ! pourquoi m'as-tu abandonné? »
-^ 1 Tim. II, 5.
Il a donc subi des souffrances morales inouïes sans en savoir le motif et le but.
D'où il résulte évidemment qu'il ne les a pas subies vo* lontairement, mais qu'elles lui ont été imposées. Or c*est précisément ce que dit St-Paui : < Dieu Ta fait péché. »
Mais il faut, en outre, que ces souffrances aient été si violentes qu'elles aient étouifé dans Tâme du Crucifié la pensée de l'expiation et toute sa compassion pour l'humanité dont il portait la peine.
Il est bien certain qu'une douleur physique excessive nous ôte tout autre sentiment que celui de la douleur même.
Une souffrance morale peut-elle produire un effet analogue? L'aurait-elle produit sur le Verbe incarné? Je l'ignore ; mais je crois que la psychologie nous donne une explication plus plausible du problème.
La connaissance, sous sa troisième forme qui est l'hymen du moi et du non-moi , prend le nom d'assimilation, d'identification. Même dans le langage ordinaire, connaître marque l'union conjugale de deux êtres en un. Jésus ne pouvait donc pas connaître d'une connaissance divine la coulpe et la peine de l'humanité sans les faire siennes, sans les prendre tout entières sur lui et en lui, sans en éprouver les indicibles souffrances. Or, les souffrances d'un Dieu, étant infinies, peuvent fort bien absorber à elles seules toutes les puissances de son âme.
Prétendre que l'innocent ne peut sans mensonge entrer pour ainsi dire dans le cœur du coupable (p. 349), c'est méconnaître les lois de l'esprit humain non moins que la puissance de la sympathie.
Quant à l'indignation avec laquelle on nous reproche de faire de Jésus-Christ le maudit de Dieu, nous dirons que
pour être fait péché à la place d'autruî , il faat être soimême sans péché, et que le béui de Dieu peut seul prendre sur soi la malédiction qui pèse sur ses frères. Le frère aîné qui se substitue à ses frères cadets, est un personnage double, un innocent et un coupable, et à ces deux caractères opposés correspondent nécessairement chez le père, qui est père et juge, deux sentiments opposés. Or en Dieu tout est infini, Dieu ne fait rien à demi , et nul de nous ne peut comprendre l'amour du Père et la sévérité du Juge pour le Fils de sa dilection, qui avait pris sur lui les péchés de l'humanité tout entière.
Cependant, immédiatement après sa plainte douloureuse, dernier écho des luttes de Gethsémané, à T instant où les ténèbres se dissipent, Jésus voit le jour renaître audedans de lui; Dieu de nouveau le regarde dans son amour et laisse sa vie déborder en lui ; le Médiateur comprend : « Tout est accompli, » dit-il. Puis, poussant un grand cri, qui trahit l'instant où de sa propre main il détache son esprit de son âme et de son corps ^ et opère sa propre mort, il dit: «Père, je remets mon esprit entre tes mains, » incline la tète et expire.
Il meurt, mais pour ressusciter le troisième jour, et Dieu, en le rappelant à la vie, nous a déclaré accepter son sacrifice expiatoire ou « notre justification. » ^ En ce jourlà s'est terminée l'ère de l'hnmanité psychique, ouverte celle de Thumanité spirituelle. Le Fils mortel du vieil Adam est devenu TÂdam d'une race nouvelle; « le Premier né d'entre les morts, » ^ l'Auteur de la vie divine.
» Jean X, 18.
* Rom. IV, 25. Lisez : à cause de et non pour.
» Col. 1, 18.
En distinguant sainteté et justice, souillure et coulpc, purification et expiation, nous étions irrésistiblement conduit à dire que Jésus-Christ nous a réconciliés avec le Dieu da sainteté et de justice en nous purifiant par son sang de nos souillures et en expiant nos péchés par ses souf* frances. — Or St-Paul nous dit avec une singulière précision : « Jésus-Christ s'est donné lui-même pour (Mp) nous, afin 1^ de nous racheter (XuTpu><retai) de tout péché (àvo[i.(ac, illégalité, transgressi )n de la loi) et i^ de nous purifier ; pour que nous lui soyons un peuple particulier, zélé pour los bonnes œuvres. » *
Les héros de foi et de compassion qui, dans le monde païen, se dévouaient à la mort pour leur patrie, nous ont paru inspirés des mêmes sentiments que le Sauveur du monde. — Or nous lisons dans les Ecritures que si • Dieu nous a donné son Fils unique, » ^ s'il « ne Ta point épargné et Ta livré pour nous à là mort, » ^ le Fils, de son côté, s'est présenté de lui-même à Dieu pour faire sa volonté. « Parce qu'il nous aimait, il s'est offert à Dieu pour nous c )mme une oblation et une victime d'agréable odeur. » ^
Nous sommes donc autorisé à dire que Jésus-Christ s'est sacrifié volontairement pour notre purification, par con-
' Tite II, 14.
■ Jean III, 17. Gomp. Vil, 28.33; X, 36, etc. Cmicordance au mot envoyé.
» Rom. Vm, 32.
* Ephés. V, 2. Gomp. 1 Jean III, 16; ïite II, 14; Héb. IX, 14.
48â LA THÉORIE DE LA RÉDEMPTION.
trainte pour notre expiation, — et que la fête toute prophétique des propitiations^ qui est le comble du culte lévitique, est par sa double victime Fombre que projetait dans le passé le double sacrifice de Golgotha.
Voici la terminologie biblique de Tœuvre de notre salut:
a) Purifier (xoOapCCstv) a, pour synonymes dans l'Apocalypse, * laver (Xoueiv) et blanchir (tcXuvsiv, Xeuxa(vetv) dans le sang, St-Pierre^ et Fauteur de TEpître aux Hébreux^ parlent cT aspersion (^vTt<r{x<((;) par allusion au rite mosaïque.
b) La notion fondamentale de l'expiation, c est, d'après Jésus-Christ lui-même (p. 343), celle de rançon (Xutpov ; St-Paul a dit àvxCXuTpov *) d'où le verbe Xurpou^jÔat, que nous traduisons par racheter. L'idée de rachat ou de rédemption dégagée de celle de rançon donne acheter (dcY^aÇeiv, iÇayopti^Çeiv). ^
Le nom hébreu de rançon (gophbb) venant de gaphab, couvrir, St-Pierre^ a dit effacer (IÇaXeiçpetv) et l'Epître aux Hébreux ^ abolir {è.Uvr^i5ii\.
La victime pour le péché qui porte les péchés (p. 420), le bouc d'Azazel qui les emporte, explique ï enlever (Âfa(p£iv) de St-Paul, s Yôter («{fcv) de SWean,^ l'expression d'Ësaïe et de St-Pierre : < il a porté (àvi^veYxev) nos péchés en son corps sur le bois. »
Les septante avaient traduit caphar par tXaoxeiOat, et nommé le couvercle de l'arche IXa^n^piov. Ce verbe impropre se retrouve régissant le mot de péchés, dans TEpître aux Hébreux, ^^ et St-Jean a dit IXaofAoç. ^^
c) La double œuvre d'expiation et de purification s'exprime par le terme de réconciliation (àitoxaTaXXaarsiv) *^
1 1, 6; VII, 14. — M Piene I, 2. - • XII, 24. - M Tim. II, 6.
• 4 Cor. VI. 20; Gai. III, 13; IV, 5; 2 Pierre H, 1 ; Apoc. V, 9; XIV, 3.4. — * Actes 111, 19. - ' VU, 18; IX, 26. - • Rom. XI, 27. Comp. Hébr. X, 4.11. - • 1, 29; IJean III, 5.
" II, 17. - " 1 Jean II, 2; IV, 10.- " Rom. V,10; 2 Cor. V,18; Ephés. II, 16; Col. I, 20; 1 Jean IV, 19.
et plus habituellement par celui de rémission (a^soriç), que Jésus-Chriist lui-même avait consacré.
D*après St-Matthieu , en instituant la sainte Cène et bénissant la coupe, il avait dit : « C^i est mon sang, le sang » de la nouvelle alliance, vei*sé au sujet (i^t^i) de plusieurs » pour la rémission des péchéii. » ^ La rémission était, d'ailleurs, selon les prophètes hébreux, la grande œuvre du Messie, ainsi que St-Pierre lé disait à Corneille. ^ Elle était le but de la prédication de Jean-Baptiste ; ^ la puissance divine que Jésus-Christ avait apportée du ciel sur la terre, comme il le déclarait aux Pharisiens en présence du paralytique ^ et, selon son ordre formel, le principal objet de la prédication des apôtres. ^
Ajoutons que la rémission de nos péchés e^ de la part de Dieu un acte de miséricorde et de grâce (;)^i|pÛU<'6aO ^.
Pour St-Jean, et pour Fauteur de TEpttre aux Hébreux, le Sauveur est de préférence celui, qui purifie. Il çst au contraire plutôt pour St-Paul celui qui expie et rachète, et nous sommes tous de Técole de Tapôtre des Gentils. S* il dit rédemption (àTcoWpiocrsi) pour désigner dans sa totalité l'œuvre du Christ, "^ c'est que ce mot avait un sens large et flottant et était synonyme de délivrance. ^
• XXVI, 28. — Le sang étant ce qui purifie^ àvit eût été un contre sens. St-Marc (XIV, 24) a aussi nzpl, — Plus subjectifs, plus humains, St-Luc (XXII, 19.20) a deux fois, et St-Paul (1 Cor. XI, 2i.25) une fois (ti:éç>, qui met en relief Tidée du dévouement.
• Act. X, 43.
• Marcl,4; LucI, 77;IV, 3.
• Marc II, 3 sqq.; comp. Luc VII, 47 ; XXIII, 34. » Act. II, 38; V,31 ; XIII, 38; XXVI, 18.
• Eph. IV, 32; Col. II, 13; III, 13.
"^ Il est digne de remarque que deux fois St-Paul dit incorrectement : « la rédemption par le sang de Jésus-Christ » et c[ue les deux fois il se corrige immédiatement et ajoute : « la rémission des péchés. » Eph. I, 7 ; Col. 1, 14. Comp. 1 Pierre 1, 18; Hébr. IX, 12.— Si les écrivains sacrés ne font jamais usage de àvr^, c*est que cette préposition aurait exclu la purification, tandis que OTcep embrassait à la fois la purification et Texpiation.
• Luc 1,68; II, 38.
48i LA THÉORIE DE LA RÉDEMPTION.
jo Purification.
Le sang de Jésus-Christ qui purifie de leurs péchés et sauve* les cinquante milliards d'hommes, est un sang « de grand prix, » dit St-Pierre. *
Ce prix réside bien moins dans la sainteté de Fhomme Jésus, que dans la divinité du Verbe incarné. « Dieu, » dît St-Paul, ^ < a acquis TEglise par son propre sang. > Quand Fauteur de FEpftre aux Hébreux insiste comme il le fait sur l'humanité du Sauveur et sur les liens de la solidarité qui l'unissent à ses frères, il a en vue bien moins son intercession dans le ciel que son œuvre rédemptrice sur la terre, il fallait que la Parole se fît homme pour compatir aux infirmités des hommes ; mais c'est par sa divine nature qu'étant homme il a versé son sang pour notre éternelle rédemption. Or (dirons-nous avec M. Guers), il suffirait d'une goutte du sang d'un Dieu pour laver les péchés de l'univers entier.
Hais comment s'opère , en quoi consiste cette purification ?
Disons d'abord , que le sang de Jésus qui nous purifie, est pur. ^ En nous lavant de nos souillures, Jésus-Christ ne s'est nullement souillé lui-même (§ 54). Le bouc de
ï Hébr. IX, 12.14.25; X, 19.29; XII, 2i; XIII, 12.20.
» 1 Pierre 1, 19.
» Actes, XX, 28.
* Hébr. IX,14;X,5sqq.
Jéhovah qui par son sang nettoyait les lieux saints de lears impuretés de Tannée, était immolé sans que le sacrificateur, lui imposant les mains, le chargeât des iniquités d'Israël (| 55).
Puis, ne cherchons point avec certains mystiques dans le sang une vertu magique. Le sang est tout simplement la vie physique, l'âme animale. Si perdre tout son sang, c'est mourir, purifier par son sang, c'est purifier par sa mort.
S'il en est ainsi, me dira-t-on, Jésus serait mort sans perdre une goutte de sang que l'humanité n'en aurait pas moins été lavée de ses péchés ?
Sans contredit. Seulement il n'y aurait plus eu qu'une très incomplète analogie entre sa mort par strangulation et les sacrifices sanglants d'Israël et de tout le monde païen. La Providence invisible de Dieu devait donc aviser à ce que la grande victime pérît ou percée de coups de lance et d'épée, ou décapitée, ou crucifiée.
Mais^ enfin, quelle relation y a-t-il entre la mort de Jésus-Christ et nos souillures ?
Elle échappe aux profondes méditations des docteurs par sa simplicité même.
Nous avons dit que le Dieu trois fois saint repousse loin de son trône ses créatures souillées, mais qu'il en est dans le nombre qui, sans avoir le moindre droit à son pardon, sont cependant dignes de sa pitié. Tels sont les enfants d'Adam. Le Père, dans sa miséricorde, a résolu de les sauver, et le Fils, par un identique sentiment de compassion, se dépouille de « sa forme de Dieu, s'évide et se fait homme. » * Voilà, certes, un premier témoignage d'a-
» Phil. II, 6 sqq.
486 LA THÉORIE DE LA RÉDEMPTIOxN.
mour qai relève notre race déchue à ses propres yeux et dans Testime de l'univers entier. Les démons n'en ont point reçu un pareil. Notre tache originelle et personnelle en est déjà quelque peu lavée.
Le Verbe fait chair consent , par tendresse pour nous, à naître dans une étable, à vivre dans une bourgade de mauvais renom, chez un charpentier, et à travailler à notre salut pendant son ministère , < sous la forme » non d'un roi, mais • d'un serviteur. » * Ne faut-il pas que notre race, tout impure qu'elle est, soit d'un grand prix auprès de Dieu pour que le Verbe s'humilie au point de la servir? Et cette preuve-là de l'amour divin n'enlève-telle pas une nouvelle couche de nos impuretés?
Cependant le Sauveur, en faisant son œuvre de rédemption, est comme pris dans les rouages de la méchanceté humaine. Il n'échappera à une mort violente qu'en usant de sa toute-puissance, et il ne peut en user qu'en avouant qu'il y a dans son cœur des bornes à TafTection dont il nous juge digne. Il se soumet aux lois de notre histoire et il expire sur une croix. Sa mort et une telle mort ne nous lavera-t-elle pas de toutes nos souillures ? n'en fera-t-elle pas disparaître jusques aux moindres traces ? Une race pour laquelle le Verbe incarné se laisse crucifier, ne reconquiert-elle pas en plein l'estime, l'intérêt, l'amour du monde entier? Ne recouvre-t-elle pas la place que lui assurait l'image de Dieu qui fait son essence? Le Dieu de sainteté ne la rappellera-t^il pas au pied de son trône ? ne lui tendra-t-il pas les bras avec joie? ne lui dira-t-il pas : « Viens, le sang de mon Fils t'a purifié de toutes tes souillures? »
* Matth. XX, 28: « Le fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir. »
2® Expiation.
En purifiant par son sang le monde, Jésus-Christ a fait acte d'une obéissance active, spontanée, joyeuse à la volonté de son Père. En expiant les péchés du monde, Jésus-Christ a fait acte d'une obéissance passive et douloureuse après une longue résistance.
L'ordre divin de l'expiation a été accepté en Gethsémané, exécuté en Golgotha , et le sens de cet ordre nous est révélé dans ces mots : « Dieu a fait péché pour nous Celui qui n'a pas connu le péché. »
L'expiation, ce sont les peines morales qu'a subies Jésus- Christ sur la croix pendant les trois heures de ténèbres et d'abandon.
Ses souffrances étaient de l'homme Jésus ; car Dieu, s'il compatit aux souffrances de ses créatures coupables, ne peut en porter le châtiment. Mais l'homme Jésus étant Dieu, ses peines recevaient de sa nature divine un caractère unique d'infmîtude et de plénitude. De son regard de Dieu, il connaissait et par là même s'assimilait (§ 85) dans toute leur étendue la coulpe et la peine de l'humanité. L'affreuse réalité qui s'offrait à sa vue, produisait sur son cœur avec une rigoureuse exactitude l'impression d'épouvante, de douleur, qu'elle aurait produite sur Dieu même. Nous pouvons donc dire qu'en vertu de sa nature divine ou infinie, Jésus a porté pendant ces trois heures la peine indéfinie des péchés de l'humanité. Or, si une
goutte du sang d'un Dieu purifierait les souillures de l'univers entier, ces instants de souffrances d*un Dieu en expieraient tous les péchés.
A ceux qui contestent la suffisance de cette expiation, nous répondrons que la peine subie volontairemient par l'innocent est un diamant, que celle que le juge inflige au criminel n'est que du fer, et que des milliers de livres pesant de fer ne valent pas un diamant de quelques gran;mes. On peut même dire que le dévouement du juste souffrant pour l'injuste est en un rapport irrationnel avec la justice : elle ne saurait le mesurer à son pied, le peser à sa balance. L'un est iufîni, car l'amour ne connaît pas de limites ; le cœur qui aime consentirait à ne plus être pour assurer le bonheur de l'objet de son amour, tandi.s que la justice ne veut que proportionner la douleur à la faute. Un soupir, une larme, un cri d'angoisse du juste qui se dévoue, a une valeur morale infiniment supérieure aux tourments du coupable qui se sait justement puni. Et cet acte d'amour n'augmente-t-il pas encore de prix , s'il est celui d'un roi saint et pur pour ses sujets rebelles, * d'un pasteur pour ses brebis perdues. ^ Notre Pasteur, notre Roi, Jésus-Christ, est même d'une autre race que nous : il est tout à la fois notre frère et plus que notro frère; car, tout en étant homme comme nous, il est homme parfait, homme spirituel, ce que nous ne sommes point, et à ce titre son nom est le dernier Adam, \ Esprit vivifiant. Il s'est donc livré à la mort pour des êtres psychiques d'une race inférieure à la sienne. Nous ne sommes que des brebis; lui, est le berger. Si, par impossi-
» Jean XVIII, 37.
* Luc XV, 4; 1 Pierre îl, 25.
ble, cent mille brebis étaient devenues vicieuses et que Je juge les eût condamnées à périr, le sacrifice volontaire de leur seul pasteur ne satisferait-il pas pleinement à la jus. tice qui aurait dicté la sentence ? Mais il y a plus encore : le dernier Adam est le Fils unique de Dieu , il est Dieu, Dieu fait homme. Quand Dieu consent à souffrir pour racheter ses créatures, la justice aurait-elle encore lieu de se plaindre? Et la mort spirituelle d'un Dieu qui pendant trois heures entières aurait en quelque sorte cessé d'exister pour ne plus être que le péché incarné, ne contre-pèserait-elle pas mille fois celle de toute une race pécheresse justement condamnée?
« La maladie et la mort, » nous objecte-t-on, « étant pour nous la peine du péché, si Jésus-Christ avait pris sur lui en plein et à notre place notre peine, nous devrions être aifranchis de la mort et de la maladie. »
a) Je rappelle, d'abord, que la sainte Ecriture ne doit pas être solidaire de nos erreurs éventuelles. Elle promet non y abolition absolue, mais la simple rémission de nos péchés; le pardon, et non une absolution qui, en supprimant la mort des rachetés, supposerait de perpétuels miracles (I 79, corol,).
La rémission peut être partielle ^ et la partie qui nous est remise, c'est la damnation éternelle que la Justice divine a prononcée sur nous tous.
Si j'ai chassé de ma maison un fils rebelle et débauché, et qu'il revienne à ma porte repentant, je lui rends mon amour de père, mais non la santé, la fortune et la bonne réputation qu'il a perdues par sa faute.
Les Ecritures ne nous promettent rien au-delà de ce que Dieu nous donne au nom de Jésus-Christ : pardon et rémission.
Si Dieu avait d'emblée accordé aux fidèles Timmortalité et les eût ainsi soustraits aux dures nécessités des lois qui régissent notre nature déchue, il aurait causé à nos âmes un tort incalculable; car les maladies et la mort sont la pierre de touche de notre foi , le creuset où elle se dépouille de ses scories , le purgatoire de Tâme ainsi que le prouve l'histoire de Job. Si notre mort spirituelle au péché était complète, nous aurions quelque droit à réclamer, au nom de notre victime, l'exemption de la mort physique. Mais comme nous n'accomplissons qu'à demi la loi du renoncement, il n'y a que justice à ce que notre esprit reste lié à cette chair qu'il choie et caresse encore, et que nous passions, comme les rebelles, par les angoisses du trépas. La mort physique est le complément de notre incomplète mort spirituelle.
Au reste, pour un St-Paul, la mort est si peu une peine qu'elle devient « un gain, » et qu'il se réjouit du moment où elle le conduira dans sa vraie patrie. ^
b) Nous nous trouvons ici en présence de phénomènes complexes où, par l'effet de notre nature mixte et de notre unité d'origine, la solidarité de la race se mêle à la responsabilité de l'individu. Or, ce que Dieu se proposait avant toutes choses dans l'œuvre d'expiation et de purification opérée par Jésus-Christ, c'était de réconcilier les hommes avec lui. Mais les hommes sont t des enfants de colère » ^ par leurs fautes personnelles et nullement par
» Phll. I, 21 sqq.; 2 Cor. V, 8; Apoc. XIV, 13. » Eph. Il, 3.
leur nature déchue dont ils ont hérité en vertu de la loi aveugle et fatale de la génération. Lors donc que Jésus- Christ expiait leurs péchés sur la croix , son œuvre, toute morale et spirituelle, ne pouvait avoir pour objet la restauration de leur santé, Fépuration de leur sang, le rétablissement de leur primordialer immortalité.
c) Mais ce qu'il n'a pas fait sur la croix, il le fera bientôt. Mille ans étant pour Dieu comme un jour, vers la fin du deuxième jour que nous croyons peu éloignée, le monde verra, au milieu d'épouvantables tremblements de terre qui rendront inhabitables les terres romaines, tout une génération de fidèles, échappant à la mort, monter vers le ciel à la rencontre du Seigneur. Puis, aux premières heures du quatrième jour, aura lieu la résurrection des morts après laquelle il n'y aura pour les rachetés plus de maladie, de pleurs et de deuil. La mort sera anéantie, et Ton ne reproduira plus alors l'objection que nous réfutons ici.
3<* Affermissement de la justice.
Par l'expiation de Golgotha, la loi de la justice a reçu la plus complète satisfaction, et c'est par cette même expiation que la justice a perdu tous ses droits sur les pécheurs. Ils sont ainsi absolument justifiés et ne trouvent plus en Dieu que miséricorde et amour.
L'amour a vaincu la justice par la justice. Il a fondé l'économie de la grâce sur celle de la loi, non seulement sans porter à la loi morale la moindre atteinte, tnais en la faisant servir à ses plans. Les conditions du progrès ont
donc été fidètenvent respectées (§ 10), et le problème divinement bien résolu (| 22).
Non seulement la justice est satisfaite, mais elle est glorifiée comme elle ne l'a jamais été. Qui aurait en effet jamais supposé avant Golgotha que le péché était à ce point péché qu'il fallût les souffrances d'un Dieu pour l'expier, ou les souillures du péché à ce point souillures que le sang d'un Dieu pût seul les laver? Quel indicible étonnement n'auront pas éprouvé les anges en voyant la justice exiger et obtenir une telle rançon pour prix de notre libération ? Sur la terre , comment les remords de la conscience ne se transformeraient-ils pas en d'abondantes larmes de repentance au spectacle de ce Dieu-homme qui « doit souffrir et mourir » pour, nous racheter de la condamnation ? Comment la conscience endormie ne serait-elle pas réveillée, le cœur de glace réchauffé, la volonté saisie d'un ardent désir de sainteté? Aussi St-Pierre dit-il que « par le sang précieux de l'Agneau sans défaut, nous avons été rachetés de la vaine manière de vivre de nos pères. » ^
Cette glorieuse manifestation de la justice, Dieu l'avait tout spécialement en vue dans l'œuvre de l'expiation, comme St-Paul nous l'apprend dans le célèbre passage où il expose en quelques mots le dogme fondamental de l'Evangile : 3 « Après de longs siècles pendant lesquels Dieu patientait et laissait passer les pêches des hommes
» Luc XXIV, 26; Act. XVII, 3; Hébr. II, 8 sqq. * 1 Pierre 1, 18 sqq.
^ Rom. III, 24 sqq.
avec une apparente indifférence, le Dieu juste, voulant
MANIFESTER SA JUSTICE et JUSTIFIER LES FIDÈLES, a, Selon
son décret éternel envoyé son Fils pour* qu'il fut le moyeu de propitiation par la foi en son sang, » son sang devant prouver quel prix immense exigeait la rémission des péchésJ
4^^ Victoire sur Satan,
Jésus-Christ a écrasé la tète du serpent qui lui avait fait au talon une blessure mortelle.
a) Satan accuse les hommes pécheurs auprès de Dieu, en se fondant sur la loi morale et son inflexible rigueur (I 37). Jésus-Christ l'a désarmé en expiant leur coulpe sur la croix. Comme il a payé pour eux leur dette, « Tobligation » que le diable avait contre eux et qui tirait sa force des < ordonnances » de la lot morale, a été pour ainsi dire « clouée à la croix et entièrement annulée. » Jésus- Christ a ainsi c triomphé sur le bois maudit des principautés et des puissances » de Tenfer, au moment même où elles croyaient l'avoir vaincu. Il les a « dépouillées » devant toutes les légions des anges et les a « exposées en spectacle » ^ l'univers entier. ^
^ La manifestation de la justice divine est Tidée fondamentale de Fexcellente Etude de M. le professeur Fr. Godet sur Fœuvre de Jésus-Christ [Eludes bibliques, Nouveau-Testament j . J'y renvoie mes lecteurs. Ils y trouveront le complément de mon travail. Je dis comjAémenty parce que je me trouve en accord avec M. Godet sur les points fondamentaux, même sur la substitution, et que j'^i négligé le côté {Pratique du mystère : la justification et la saiictifîcation. La principale différepce entre son point de vue et le mien porte sur la xsvci&aiç, ou la conscience que Jésus-Christ avait de sa divinité pendant son ministère.
» Col. II, i4 sqq.
b) La terre était la cité du diable et sa forteresse : Jésus-Christ y est < entré, » il eu a < enchaîné » le dieu {§ 37), et il la«< pille. ^ > Il la pille tous les jours en lui enlevant ses victimes par la prédication de TËvangile; il Ta pillée pendant son court ministère en délivrant les démoniaques et guérissant tous les malades; il la pillera en grand au jour de la résurrection.
Il est ainsi parfaitement vrai de dire que « par sa mort » expiatoire, Jésus-Christ a « détruit » et renversé celui qui avait le pouvoir de la mort, le Diable, et que dès maintenant, il a par son pardon « délivré » des terreurs de la mort et de la condamnation « tous ceux qui, par ces terreurs mêmes, étaient toute leur vie assujettis à la servitude. » 2
c) Par sa mort, enfin, Jésus-Christ a trompé Satan qui avait cru triompher ainsi de lui. Il est ressuscité en transformant son corps et en le rendant immortel. Il a prouvé ^ ainsi à son vainqueur que non seulement il pouvait briser ses chaînes, mais qu'il avait Tinfînie puissance de créer à nouveau ce qui était comme anéanti. Il est bien moins un ^ ressuscité et le premier des ressuscites, que la résurrection même. ^
Pour bien comprendre les paroles de Fauteur de TEpître ;aux Hébreux, sur les terreurs de la mort dont Jésus-Christ a délivré les hommes, il faut se transporter dans son temps et son siècle. Les Grecs d'Homère, ceux de Marathon et des Thermopyles, les contemporains de Socrate et <le Platon acceptaient la mort comme une nécessité de la nature et se préoccupaient peu des juges des enfers et du
» Matth. Xlî, 29.
• Hébr. Il, 14 sqq.
• Jean XI, 25.
Tartare. Mais Platon nous fait connaître dans la société grecque Texistence d'une classe nombreuse d'ârnes timorées qui passaient leur vie dans un véritable esclavage, tremblant sans cesse à la pensée d'avoir irrité les dieux par telle ou telle faute. Cette classe d'hommes s'est accrue dans tout le monde païen pendant les siècles subséquents, au point que Lucrèce parle d'Epicure comme du sauveur de l'humanité. Ce philosophe lut adoré comme un dieu pour avoir délivré les hommes par son matérialisme de toute foi à rimmortalité de Tâme et de toute crainte du Tartare. Or, dans l'Asie Ultérieure, Bouddha avait précisément rendu le même service aux Indiens desquels la vie entière était empoisonnée par les terreurs de la métempsychose et de l'enfer. Tous les peuples anciens aboutissaient donc du Gange à l'Atlantique à la même épouvante de la mort, à la même servitude, et Jésus-Christ est ou fut pour eux tous le vrai Sauveur, qu'ils attendaient dans d'indicibles détresses.
50 Purification du tabernacle céleste.
L'œuvre du salut opérée sur la croix ne se termine pas brusquement au tombeau vide du Sauveur. Elle se poursuit dans les cieux ; car Jésus-Christ a « trouvé une rédemption éternelle, > * et il exerce auprès de Dieu < la sacrilicature qui ne peut passer, étant toujours vivant pour intercéder » ^ en notre faveur et pour « propitier » nos péchés. » ^
> Hébr. IX, 12.
« Hébr. VII, 24.25.
• Hébr. II, 17. iXâtaxecnat n'est point eûcpier. Nos péchés ont été «xpiés une fois pour toutes sur la croix. Dans les cieux, par sa perpétuelle intercession, Jésus-Christ nous maintient propice Dieu qu'irriteraient sans lui nos péchés continuels.
i96 LA THÉORIE DE L\ RBDEMPTIOiN.
Ici s'offre à nous tout un cycle de vérités révélées qui n'a point pris sa place dans la conscience et la théologie de TEglise.
La race coupable et souillée d'Adam ne pouvait^ malgré l'expiation de ses péchés et sa purification, se ra^er et se confondre avec les anges toujours fidèles et vraiment saints. Elle devait avoir dans le ciel une place distincte et soutenir avec Dieu des relations toutes spéciales.
C'est là ce qui avait été révélé à Moïse, lorsque sur la montagne Dieu lui montra dans une vision symbolique le modèle du temple. * Sans chercher ici à reconstruire le temple céleste d*après son ombre terrestre, nous pouvons placer les St-Jean et les St-Paul dans le Lieu très Saint, et dans le parvis des gentils ces pauvres brebis d'entre les Mations qui, selon la parabole de Jésus-Christ, ^ ne savent pourquoi elles sont sauvées, ou ces nations de l'Apocalypse 3 qui, après la résurrection , sont encore malades et se guérissent avec les feuilles de l'arbre de vie.
Ainsi s'explique la parole si obscure de Jésus-Christ : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père, > (celles des anges et celles des hommes) ; « je m'en vais vous préparer (votre) lieu. » ^
Mais comment l'a-t-il fait? L'Epître aux Hébreux nous le dit en termes si clairs qu'ils ont ébloui et aveuglé l'Eglise. De même que sous l'Ancienne Loi le Lieu très saint lui-même et le temple étaient souillés par les émanations empestées d'Israël et « devaient être purifiés chaque année
> Ex. XXV, 40; XXVI, 30; XXXIX, 43; Nomb. VIII, 4; Hébr. VIII, 5.
* Matlh. XXV, 31 sqq.
" Apoc.XXI,24;XXII, 2.
* Jean XIV, 2-3.
à la grande fête des expiations par le sang des yictimes, » il était de même nécessaire que le tabernacle céleste, < plas grand et plus parfait que Tautre, » au moment où il allait s'ouvrir à la race déchue d'Adam, fût purifié à Favance et une fois pour toutes par Jésus-Christ, qui y pénétrerait non avec « le sang étranger > des victimes, mais avec < son propre sang. > ^
C'est ainsi que « Christ, étant devenu le souverain sacrificateur des bieos à venir, est entré dans le ciel pour se tenir maintenant daas tout son éclat devant la face de Dieu en notre faveur » et pour < s'asseoir pour toujours à la droite de Dieu. » *
Cette place que Jésus-Christ nous a préparée après sa mort, ces < lieux saints qu'il a purifiés avec son sang, ce royaume qui avait été disposé pour nous depuis la création du monde, > ^ c'est la grande promesse de l'Alliance de grâce conclue entre Dieu et l'Eglise dans le Cénacle par l'intermédiaire de Jésus-Christ. Le vin de la première Cène figurait le sang du Médiateur qui allait expirer sur la croix, et sa mort était ainsi la condition sans laquelle «nous ne serions jamais entrés en possession de l'héritage céleste qui nous a été promis. C'est donc avec raison que l'Alliance de grâce porte le nom d'un Teitament^
6<* Jésus-Christ intercesseur.
Le Yerbe incarné est remonté dans les cieux avec sa nature et sa figure humaines. Sur le trône de l'univers où
» Hébr. IX, 12.23 sqq.
» Id. X, 12.
» Matth. XXV, 34.
* Hébr. IX, 15 sqq.
de toute éternité siégeait un Dieu, est assis maintenant un Dieu-homme, et le Dieu sous sa forme nouvelle ii*a rien perdu de sa gloire antérieure. ^ Il connaît par leurs noms ses brebis, ^ toutes dispersées qu'elles sont sur la surface entière de notre globe, et il entend distinctement les milliers de prières qu'elles lui adressent en même temps. Ces prières, en passant par lui, parviennent au Père,. purifiées par le Fils. La simple présence d'un homme sur le trône de Dieu est une incessante intervention du Dieu-homme en faveur des hommes.
Ck)mme intercesseur, Jésus-Christ est le Souverain Sacrificateur éternel, le vrai « Melchisédec » qui est c élevé au dessus de tous les cieux. » ^
A ce même titre, il est le « garant >^ de T Alliance nouvelle : garant auprès des hommes du pardon de Dieu ; auprès de Dieu garant de la sincère conversion des fidèles.
7® L œuvre négative et positive de la rédemption appliquée à V humanité par le Saint-Esprit.
Du haut des cieui, peu de jours après son ascension, Jésus-Christ a épanché sur ses premiers disciples l'Esprit saint, par qui s'accomplit sous sa triple forme l'œuvre positive de la rédemption (§ 67).
Communication vivante de l'infmi au fini, l'Esprit prend de ce qui est à Christ et à Dieu ^ pour le déposer et le
» Jean XVII, 24.
• Id. X, 3.
• Hébr. VIL
• Id. VII, 22.
• Jean XVI, 14 sqq.
faire vivre dans le ccBur des fidèles. Leur foi n'est ni celle d'instinct d'un Socrate, ni celle, psychique encore, d'un David, mais un acte spirituel d'assimilation qui se produit ^ous l'action de l'Esprit saint. L'âme fidèle < mange ^ le •corps rompu et le sang répandu » de son Sauveur, c'est-à- <lire s'approprie son sacrifice expiatoire, s'identifie avec jja volonté et ses pensées, devient un sarment de son cep.^ La foi greffe notre âme sur l'arbre de vie. Etant ainsi intimement unis à Christ , nous sommes à l'heure même entièrement purifiés de nos souillures par son sang et rachetés de notre coulpe par sa seconde mort; — * c'est-à-dire dans le langage de St-Paul, nous sommes justifiés. Tout injustes que nous sommes encore en réalité. Dieu nous tient pour justes, parce que notre foi a fait de nous des membres spirituels du Juste par excellence. Mais au même moment aussi, la sève du cep pénètre en nous, dissout les principes de péché et de souillure qui gisent dans notre nature et nous transforme en des êtres réellement saints et purs; en d'autres termes, elle nous régénère (selon St-Jean) et nous sanctifie (selon St-Paul). Puis, la sève divine nous prépare, par une sanctification progressive, à la félicité éternelle et nous glorifie, la félicité par la sainteté étant le but suprême de la création et, par là même, de la rédemption (§ 18).
Je rentre ici dans le grand courant des doctrines évangéliques, et cependant je crois utile de rappeler brièvement à mes lecteurs comment s'opère par la foi l'ente de rame humaine sur le cep divin et humain.
* Jean VI, 51 sqq.
* Td. XIV, 1 sqq.
Le descendant d*Adam qni, malgré son état de chute, a < le cœur honnête et bon ; » ^ qui est < de la vérité ^ ou de Dieu ; > ^ qui, aimant et < pratiquant la yérilé, » ne craint point que < ses oeuvres soient manifestées parce qu'elles, sont faites selon Dieu > ^ et qui a < le désir sincère de faire la volonté de Di^i, » ^ se sent attiré par les paroles, de Jésus^ïhrist, « vient à lui >^ et l'écoute. Il se sent coupable et souillé, et Jésus lui apporte la purification et le pardon. Il se sent pauvre de bonnes oeuvres et de bonheur, et Jésus lui offre une vie éternelle et divine de sainteté et de félicité. Sous l'action du St-Eiq)rit qui parfois lui fait sentir vivement sa présence , il prend confiance, il croit, en Jésus-Christ et le « contemple. » ^
Il le contemple élevé sur la croix et mourant chargé de nos péchés. Alors il entrevoit la justice et la sainteté^ de Dieu, le caractère implacable de la loi, la gravité du. péché, et il tremble.
A la vue de Jésus qui sur la croix et en Gethsémané^ renonce à sa propre volonté et meurt au péché ^ possible, il se sent pressé* par l'Esprit saint de mourir à ses. péchés qui ne sont que trop réels, à sa volonté qui n'est qu'égoïsme.^ Il s'associe à son Sauveur crucifié; comme l'âme sort du corps après l'agonie dû trépas, de même ik
Luc vm, 15.
Jean XVIIT, 37.
Id. vm, 47. I
Id. lU, 19 sqq. I
Id. VU,17.
Id, VI, 35.
Ibid., 40.
C'est la seule traduction fidèle de Rom. VI, 10. i
Rom. VI, 1 sqq.; Col. U, 12; III, 1-10 ; Gai. U, 19.20; 1 Pierre ÏV, 1.2.
sort de son ancienne vie d'hébreu , de païen, de chrétien mondain ; il se douille non seulement de ses vices, mais de la confiance que lui inspiraient ou ses bonnes œuvres, ou sa sagesse ; il s*arrache au monde avec et pour lequel il avait vécu jusques alors; ce qu'il était naguère, devient ^on vieil homme qu'il renie, fait mourir, attache en esprit à cette croix où Jésus-Christ meurt pour nos péchés.
Mais Jésus-Christ n'est mort à lui-même que pour ressusciter. Ainsi le croyant ne meurt spirituellement au péché que pour renaître à la vie nouvelle que lui communique le St-Esprit, c'est-à-dire à la vie de la foi, de l'espérance et de la charité (§28, c). Le vieil homme ne périt que parce que le nouvel homme va naître. La dent gâtée est expulsée de son alvéole par la dent indestructible qui pousse et apparaît.
En s' identifiant dans sa repentance et sa régénération avec Jésus-Christ, le croyant a voulu ce que le Sauveur avait voulu, il a fait ce qu'il avait fait, il a accompli spirituellement ce qu'il avait accompli en son esprit et en son corps. Jésus avait voulu faire la volonté de Dieu qui était qu'il mourût pour ressusciter, et le disciple a voulu faire la volonté de Dieu et de Jésus-Christ, laquelle était qu'il mourût au péché pour renaître à la sainteté. Il est donc exact de dire que c'est « en la volonté de Je- ^uS'Christ que nous sommes sanctifiés par Tunique oMation de son corps. > ^
C'est ainsi que le croyant est tout à la fois sauvé de la mort par l'œuvre négative du Rédempteur et rendu participant de la vie divine par son œuvre positive.
* Hébr. X, 10.
L'assemblée de ces hommes nouveaux que TEsprit saint a initiés à la vie de la foi , forme au sein de Thumanitè charnelle et psychique une humanité spirituelle qui se nomme l'Eglise.
L'Eglise est un organisme, un corps dont Jésus-Christ est la tète ou le chef, et qui va grandissant d'un siècle à l'autre jusques à sa parfaite stature.
On entre dans ce corps ou dans cet édifice par une nouvelle naissance, et non par la génération, ni par une volonté charnelle et égoïste, ni même par une volonté virile, honnête et noble. * C'est là ce qui a constitué à son origine et ce qui lui rend dans le cours des siècles sa spiritualité.
L'action de l'Esprit saint sanctifie tous les vrais membres de l'Eglise, leur donne à tous le même esprit, les rend tous égaux devant Dieu, leur donne la victoire sur leurs^ ennemis et leurs persécuteurs, et maintient une communioa d'intérêts entre les membres qui combattent ici-bas et ceux que la mort a déjà transportés dans les cieux. L'Eglise est sainte, une, fraternelle, militante et triomphante.
L'Eglise enfin est universelle; car elle est formée de fidèles de toute langue, et elle doit un jour embrasser l'humanité entière.
Une société pareille est d'une tout autre nature que la famille, association physique et nécessaire, et que l'Etat, association naturelle et psychique. Elle diffère pareillement par la présence sainte et indestructible de l'Esprit de
^ Jean 1, 13. Ce passage, qui est la croix et le scandale de tous les. théologiens, est pour les laïques d'une parfaite lucidité. Il résume tout Tévangile de St-Jean : Le sang : voyez VIII, 33. Une volonté de chair: voyez VI, 26. Une volonté virile: voyez III.
LES EFFETS DE LA MORT DU SAUVEUR. tS03
Dieu dans son sein, de Tunion pythagoricienne qui en était l'informe prélude , de l'Eglise bouddhiste qui en est la caricature anticipée, de l'Eglise musulmane qui en est la contrefaçon.
La foi chrétienne étant toute spirituelle , le culte chrétien doit être un culte de communion (| 28).
Il culmine dans la Cène qui est un repas mystique.
Jésus-Christ, qui est l'eau vivifiante* qu'il nous faut boire, et le pain vivifiant* qu'il nous faut manger, se donne tout spécialement à nous dans le souper pascal, commémoration de son sacrifice expiatoire.
L'œuvre rédemptrice de Jésus-Christ, que Dieu avait préparée dans le passé d'Adam à Jean-Baptiste, se pour* suivra dans l'avenir jusques à la totale destruction del'œuvre destructive de Satan.
Je dis : totale dans les limites du possiMe, parce que la créature peut opposer à la volonté du Dieu qui la sauve, une invincible volonté de se perdre (§ 32).
Nous avons conclu d'une parole de Jésus-Christ que toute âme d'homme doit être mise dans ce monde ou dans l'autre en contact immédiat avec le pur évangile du salut et, plus tard, avec le Saint-Esprit lui-même qui lui rend évidente la vérité salutaire. Le monde invisible a donc son histoire, ses missions et ses institutions, ses économies et ses âges, ses délivrances et ses jugements, dont nous ne
' Jean IV. - ' Id. VI.
504 LA THÉORIE DK LA RÉJ>SMPTION.
savons absolument rien. Seulement il est bien évident que si la foi en Jésus-Christ a pour récompense une gloire ce* leste, l'opiniâtre rébellion contre le Rédempteur et TEsprit saint doit attirer sur le criminel une peine épouvanlaMe qui sera en raison inverse de la félicité infinie à laquelle il était appelé.
Plus explicite , la prophétie nous révèle dans un avenir peu éloigné la destruction de Tempire politique et de l'empire ecclésiastique qui font la guerre à l'Evangile, le nouvel avènement de Jésus-Christ et la première résurrection ; puis, le règne saint et paisible de l'Eglise sur toute la terre pendant le millénium ; au terme de ces mille ans, la transformation de notre planète par le feu, la résurrection universelle ou l'abolition de la mort, le jugement dernier et la Jérusalem céleste entourée des nations toutes malades que guérissent les feuilles de l'arbre de vie. Quand elles auront achevé leur convalescence, commenceront sans doute les temps où < Dieu sera tout en tous. >
Les enfants du premier Adam, les rachetés du dernier Adam, tous pleins de Dieu seloii les degrés infiniment variés de leur capacité intellectuelle : tel estie dernier but de l'homme et de l'humanité. Il nous est impossible d'en concevoir un plus relevé. Mais combien de siècles ne s'écoulera-t-il pas avant que ce but soit atteint par tous? N'est-il pas parmi les sauvages et chez nos nations civilisées une foule immense d'êtres que la mort enlève de ce monde plus semblables à la brute qu'à l'homme; qui nous dira les écoles ou les économies que réclame leur éducation pour que Dieu soit tout en eux ? Qui sait si la terre nouvelle ne sera pas dans son développement soumise à la même marche rythmique que la terre actuelle? Des docteurs en Israël ont imaginé que la grande et finale res-
tauralion de toutes choses aurait lieu au terme de sept fois sept semaines de sq[)t milte ans. Ce serait alors seulement que la rédemption aurait accompli son œuvre et détruit dans les limites du possible les dernières traces du mal que Satan a causé à notre pauvre humanité.
L*étude que j'avais entreprise du mystère de la rédemption est terminée. C'est le travail d'un ermite qui, dans sa cellule vit au milieu de ses pensées et en présence de son Dieu, fermant les oreilles à tous les bruits du monde, à toutes les querelles des philosophes, à toutes les prétendues découvertes des savants du jour. Il croit au Dieu personnel, et le monde ne connaît plus qu'un Dieu immanent, inconscient et insaisissable. Il croit au Dieu de la Bible, et les philosophes prétendent que le commencement de la sagesse c'est la négation du miracle. H croit à la sainte et divine vocation de l'homme, à l'immortalite de son âme, et les savants f#at de l'homme un singe perfectionné, un être qui n'est que matière. Il croit même au Diable dont le siècle ne prononce plus le nom sans rire. £t cependant son isolement ne l'efTraie ni ne l'ébranlé; car il se sent en communion de foi et de pensées avec les sept mille qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal, et il sait que la Yérite, c'est le Verbe qui est le même aujourd'hui qu'aux temps de Moïse et d'Abraham, de Noé et de nos premiers parents. Même (s'il ose le dire à ses lecteurs) il a cru plus d'une fois pendant ses longs travaux que l'Esprit de Dieu l'éclairalt et le guidait, comme il secourt tous ceux qui le prient avec droiture de cœur, même les plus chétifs et les plus indignes. Car les dez de la mosaïque divine qu'il se proposait de reconstruire, lui semblaient se ranger comme d'eux-mêmes sous ses doigts, et les diffi-
cultes qui de loin lui paraissaient insurmontables, s'éva* nouissaient à mesure qu'il approchait. C'est ainsi qu'il a relié, le premier, par la loi du progrès l'œuvre de la rédemption à la création de la terre et la théologie aux sciences naturelles; — distingué, le premier, justice et sainteté, coulpe et souillure, expiation et purification ; — rendu à la justice divine son infinitude dont les Marcions la dépouillent ; — présenté sous un jour nouveau les sacrifices lévitiques ; — dégagé des mythes et de l'histoire du monde païen le dévouement du juste pour son peuple coupable ; — expliqué Gethsémané et Golgotha . par le sacrifice actif et le sacrifice passif de Jésus-Christ; — réduit enfin en un système qui n'a pas trop à redouter la critique des libres-penseurs, les révélations bibliques sur la Trinité, sur Satan, sur l'homme normal, l'homme déchu, le Fils de Dieu et de l'homme, et son oeuvre de rédemption. Aussi nourrit-il en sou cœur l'espoir que ces pages ne seront pas inutiles, d'une part, aux âmes mal affermies, d'autre part,, aux docteurs qui scrutent les saintes Ecritures.
Que Dieu veuille dans sa grâce faire reposer sa bénédiction sur ce livre !
Valentin, près Yverdon, le 12 novembre 1875.