SCÈNE PREMIÈRE
Cour de la maison de Joksan, où plusieurs Juifs de Judée et de Galilée entourent Joksan, Jahir, Ëldad et Jesçer .
JAHIR.
Je confesse à haute voix mon erreur : le Nazaréen est un faux Messie. Son vrai nom serait Âbaddon *.
ELDAD.
Ne te le disais-jepas hier au soir? Ta foi s'est brisée au premier écueil.
JAHIR.
Je l'ai attendu tout le jour avec une impatience indicible. Il n'est pas venu, il ne viendra pas demain. Je ne crois plus en lui. S'il était un vrai prophète, il saurait que l'on complote ici sa mort et qu'il n'a pas un moment à perdre.
' Apoc. IX, 11.
JOKSAN.
D'ailleurs il est né à Nazareth et nul prophète n'est sorti •de la Galilée.
JAHIR.
Pardonnez-moi, Joksan. C'est du milieu des ténèbres de la Galilée que doit se lever la pure lumière du Messie.
JOKSAN.
Où avez-vous découvert cette prophétie ?
JAHIR.
Dans Esaïe; on a lu l'autre jour ce passage * à la Synagogue et j'en ai été vivement impressionné.
SLDAD.
Mais n'est-ce pas là la preuve que Jésus est le vrai JMessie?
JAHIR.
Nullement. Le Messie doit faire son apparition dans la •Galilée, mais ce Galiléen-là n'est pas le Messie.
ELDAD.
Le Messie sera de la famille de David, et tous appellent fils de David, Jésus.
JOKSAN.
Ce sont ses disciples qui ont répandu dans le peuple cette fiction.
JESÇER
Mon frère Jahir est témoin qu'à Nazareth on nous a présenté deux généalogies, l'une du ctiarpentier Joseph, l'autre de Marie, qui portaient tous les caractères d'une parfaite authenticité, et qui l'une et l'autre remontaient à David.
^ VIII, 23 et IX, 1.
SCÈNB PREMIÈRE. 143
UN ^THLÉHEMITB.
Mes chers axnis, mes cheveux blancs tous disent assez mon grand âge; j'avais plus de quarante ans quand le bruit se répandit à Bethléhem qu'une jeune femme avait mis au monde dans une étable le Messie. Des anges l'avaient révélé pendant la nuit à des bergers, et l'un de ces ber* gers, qui a mon âge, m'affirmait encore hier que cette femme était Marie, la mère du prophète.
JOKSAN.
Ce n'est pas sur des récits pareils dont rien ne nous garantit la vérité, que nous pouvons fonder notre foi au Messie.
ELDAD.
Vous voyez pourtant que le témoignage de ce berger de Bethléhem et les généalogies de la famille de Jésus concordent à prouver sa descendance de David, dont Bethléhem était la patrie.
JAHIR. »
Toutes ces fausses apparences tombent devant le fait évident que Jésus n'accomplit point la prophétie.
ELDAD.
Jahir, tu ne reconnaîtras jamais pour le Messie celui qui viendra à nous, humble et débonnaire, monté sur le poulain d'une ânesse. Il te faut un roi entrant en triomphe dans notre cité sur un cheval blanc, au son des trompettes de guerre.
JAHIR.
Il me faut un Messie qui soit ce qu'ont annoncé de lui Jacob, David, Salomon, Michée, Esaïe et Daniel. Ce Jésus, je te le répète, est un séducteur qui perdrait notre nation
si elle était assez aveugle pour le suivre. Notre devoir à tous est de le livrer à qos prêtres, si nous ne voulons pas périr avec lui.
JESÇER.
Je t'écoute, mon cher frère, avec une surprise et une perplexité croissantes. Tu veux aujourd'hui faire mourir celui que hier encore tu étais prêt à défendre au prix de ta vie. Te souviens-tu comme, il y a six mois à peine, à la fête des tabernacles, quand Jésus nous disait : « Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir ?» tu t'es écrié : * Qui d'entre nous y songe? Tu es possédé d'un démon* ».
J'ai compris aujourd'hui qu'il se sent trop faible pour oser, comme le fera le Messie, déclarer la guerre aux Gentils. Or Zacharie* veut qu'un faux prophète périsse de la main même de son père et de sa mère, qui le transperceront d'un glaive à la vue du peuple entier.
JESÇER.
Jésus est très jeune, et ce qu'il n'a pas fait encore, il peut le faire plus tard, dans dix ans, dans vingt ans.
JAHIR.
Les sacrificateurs de Jérusalem ne sont pas aussi patients que toi.
JOKSAN.
• Il nous compromet auprès des Romains. On nous dit ici que la Galilée se soulèverait toute entière à sa voix. Qu'elle le fasse et Tibère lancera contre nous ses légions. Notre pays serait mis à feu et à sang. Le souverain sa-
' Jean VII, 19 et 20.