SCÈNE II
Micaêl et les anges dans les deux. — Satan et Sammaêl dans les nuages. — Sur la terre le cénacle. — Il est la douzième heure du jour ou 6 heures du soir.
JUDAS à pirt.
Eu célébrant la Pàque vingt-quatre heures avant le jour de la fête, il déjoue tous mes plans. Les soldats et les sergents ne seront pas à leur poste. Combien de temps ne faudra-t-il pas pour les rassembler? Si je m'échappais maintenant ? Mais ce serait me trahir.
JÉSUS
J*ai vivement désiré de manger cet agneau de Pàque avec vous, avant que je souffre; car je vous le dis, je n'en mangerai plus jusqu'à ce que la Pàque soit accomplie dans le royaume de Dieu, (11 hit cirenler la première conpe pleine de vin et passe les herbes amères que ckacnn plonge dans une sauce rougeàtre faite de fmits doui.) Prenez la coupe et la distribuez entre vous. Or, je vous dis que je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai nouveau avec vous dans le royaume de mon Père^, •
^ Luc XXII, 15 sqq.; Matth, XXVI. 29; Marc XIV, 25.
Pendant le discours de Micaêl, Jésus, célébrant la Pâque suivant le rite traditionnel, fait circuler la seconde coupe, rappelle la délivrance dont la Pâque est la consécration et explique les rites du saciifice^
MIGAEL aux
Approchez-vous de moi, contemplez le Sauveur au ce' iiacle et prêtez à mes paroles une oreille attentive.
Vous le voyez célébrer comme un simple Israélite la Pâque avec ses disciples. Il s'en. faut de peu que sa sérénité ne leur fasse oublier l'imminence de sa mort, Jean seul s'étonne d'un calme aussi profond; car il a présent à l'esprit le trouble subit qui s'est emparé de son Seigneur avant-hier dans le temple en présence des Hellènes. Il cherche à comprendre un tel oubli de soi-même à la veille du martyre. Il admire un amour qui s'épanche sur eux aussi abondant, aussi tendre à l'approche du dernier supplice qu'aux heures les plus paisibles, et il contemple avec adoration dans le fils de Marie le Fils unique de Dieu qui, se sachant venu de Dieu, sait aussi qu'il va retourner vers Dieu.^
Mais nous qui lisons dans le cœur du Prophète, nous voyons avec quelle énergie de volonté il refoule dans le fond de son âme ces terreurs de l'expiation, dont au moment voulu il rompra lui-même toutes les digues. Sous ce front qu'on dirait impassible, et dans ce regard d'où ne jaillit nul éclair, nous découvrons' l'infinie compassion d'un Dieu pour les enfants déchus d'Adam, la joie d'un Dieu qui par sa mort va leur rendre la vie, et Tintelli-
^ Voyez F. Godet: Commentaire sur St Luc, t. II, p. 344. * Jean XIII, 3 sqq.
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gence d'un Dieu qui, dans une même pensée, embrasse le passé, le présent et l'avenir. De même que l'homme volt se réfléchir dans une goutte de rosée la terre et les cieux, ainsi le Seigneur contemple dans la mort de l'agneau pascal en Egypte sa propre mort qui sera le salut de l'univers. Il est l'agneau qui, dans les décrets divins, a été immolé dès avant la création du monde. Le sang de la victime terrestre avait en une certaine nuit préservé de la mort les premiers nés d'une peuplade captive dont Jéhovah allait briser les fers : le sang de la céleste victime va délivrer de la mort éternelle de l'âme tous les êtres déchus, les purifier de toutes leurs souillures, leur garantir la rémission de tous leurs péchés, les réconcilier avec le Dieu trois fois saint, leur ouvrir l'ère de la grâce et de la paix. Puis le Seigneur contemple dans cet agneau que vont manger ses disciples, sa propre substance qui deviendra l'aliment spirituel du monde. Le monde, plongé dans le péché, se nourrit de convoitises et de vanités qui tuent l'âme; il apaise sa faim, il étanche sa soif avec des poisons qu'on lui sert dans des coupes dorées ; il se croit plein de vie, de santé, de force, et il se meurt. Jésus voit avec une indicible tristesse tous les enfants d'Adam descendre ainsi dans le sépulcre en rêvant du ciel; il leur apporte la vérité qui est leur vie, la sainteté qui est leur santé, la joie du pardon qui est leur force. Agneau divin qui est égorgé pour leur salut, il se donne lui-même à eux en pâture; son corps, qu'il livre à la mort, sera véritablement leuf nourriture, son sang véritablement leur breuvage^. Il sert leur manne invisible pendant les siècles que ses disciples passeront dans le désert^ méconnus, outragés, persécutés,
1 Jean VI.
immolés. Mais le temps viendra (il Ta déclaré tout à rheure à ses disciples) où son Eglise aura sur la terre un âge de repos et de bonheur; alors il reviendra des deux s'asseoir avec ses disciples à un banquet qui n'en sera plus un de trépas et de deuil.
JÉSUS prend un pain sans levain.
0 DieUy je te hénis de ce que tu m'as envoyé sur la terre, pour être la rançon et le pain de vie de tous ceux qui croient en moi. (11 rompt le pain et le dislriboe aux apétres) Prenez, mangez^ ceci est rompu pour vous; faites ceci en mémoire de moi,
JUDAS iscARioT à Slfflon le zélote.
Ce n'est pas là le rite de la Pâque. Pourquoi le Maître viole-t-il la tradition ?
SIMON
Le Fils de l'homme, qui est le maître du sabbat, ne le serait-il pas de la Pàque?
JEAN à Jésus.
Est-ce là ce que tu nous disais l'an passé, à Capernaiim, pendant les jours de la Pâque : < Je donnerai ma chair pour la vie du monde. Si vous ne mangez la chair du Fils de rhomme et ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous-mêmes et je ne vous ressusciterai point au dernier jour > ?
JESUS
Tu m'as bien compris, et l'Esprit de vérité t'expliquera un jour toutes mes paroles.
SAMMAEL à Satan.
Que veut-il dire en ordonnant à ses disciples de manger son corps?
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SATAN
Je ne sais; on dirait qu*il veut fonder une cérémonie commémorative de sa mort.
SAMMABL.
Hais sa mort est notre victoire. Quel homme a jamais eu la pensée d'éterniser le souvenir de sa défaite ! Et quel rapport y a-t-il entre la mort et un morceau de pain ?
SATAN
Tout n'est qu'énigme chez ce Nazaréen. En trois ans il a prononcé plus de paroles inintelligibles que tous les fils d'Adam en quarante siècles.
JÉSUS
apès aToir mogé ayec ses disciples l'ijpeaii |»scal, le «niper tenniiié,
prend la coupe de bénédiction.
Je te bénis, à Dieu, et te rends grâces de ce que tu as par mon sang réconcilié le monde avec toi. — Il tend la conpe à ses apôtres. Buvez-en tous; ceci est mon sang, le sang de la nouvelle Alliance^ qui est répandu pour plusieurs en rémission des péchés. Faites ceci en m,émoire de moi, toutes les fois que vous en boirez jusques à mon retour,
MICABL.
L'ancienne Alliance est abolie, la Nouvelle se fonde en la mort et le sang de la Victime.
LA MULTITUDE DBS ANGBS.
L'Alliance de grâce est fondée dans le sang du Seigneur- Dieu. Alléluia) Alléluia)
SAMMABL.
Entends-tu dans les cieux ces cris d'allégresse) Quelle si grande joie peut y causer la mort sanglante de cet homme-là? 12
SATAN
Nouvelle illusion des anges I Ont-ils poussé d'assez grands cris de joie lorsque se formait cette terre qui était prédestinée à être mon empire^? Ont-ils, sur le Sinaï, assez glorifié leur Maître quand il donnait aux Hébreux une loi qui dans mes mains est devenue la cause de tous leurs maux ? Qu'ils chantent à cette heure la mort du Nazaréen! Je ne m'en effraie point.
JUDAS à Sinon.
Je ne puis comprendre comment il ose nous ordonner de nouveau^ de boire son sang. A-t-il donc oublié que l'Eternel nous a déclaré par Moïse qu'il retrancherait de son peuple qui commettrait un pareil crime? ^
SIMON
Qu'est-ce que le sang des animaux a de commun avec celui du Fils de Dieu?