‹ Un mystère de la passion, et la théorie de la rédemptionChapitre 75 sur 158 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Dans le palais de Pilate, la chambre à coucher de Procla.

Il est onze heures du soir.

PROCLA à Perside.

Davus est-il de retour ? Qu'a-t-il appris du Prophète?

PERSIDE

Qu'il a passé la journée de hier et celle d'aujourd'hui à Béthanie» auprès de Lazare le ressuscité et de ses deux sœurs.

PROGLA.

Grâces eu soit rendues aux dieux I II connaît assez sq& mortels ennemis pour ne pas venir à Jérusalem se livrer entre leurs mains.

PERSIDE

Davus prétend qu on Ta vu ce soir, de nuit, traverser d*un pas rapide une rue écartée de la ville; mais on ne sait la maison où il s'est réfugié.

PROGLA.

Non, non, Perside, tu es mal renseignée. Il n'est certainement pas à cette heure-ci dans cette cité. Les espions de Caïphe auraient bientôt découvert sa retraite, et tous ces prêtres qui le détestent, le feraient mourir demain t

PERSIDE

Le noble Pilate ne le permettrait pas i

PROGLA.

Moi, je^mourrais plutôt; mais lui... la politique est une » Matlh. XXVII, i9.

212 TROISIÈBiE lOVRNÉE.

perfide conseillère. II y a pour elle des fautes impardonnables, mais non des crimes impossibles. — Je suis fort inquiète à son sujet.

PBRSIDB.

Mais d*où vient donc chez une Romaine une telle sollicitude pour un de ces Juifs que le monde entier déteste ?

PROGLA.

Perside, je suis femme, et il n*est pas sous la voûte du ciel une femme aimée des dieux qui, en sa présence, ne se sente troublée dans le dernier fond de son cœur et de sa conscience. Tout récemment, comme j'étais dans la cour de ce palais avec Pilate, Sévère et Arminius, il a porté sur moi un regard d'une limpidité, d'une gravité et en tnème temps d'une douceur surhumaines. Je vivrais mille ans que je ne l'oublierais pas. Si ce n'est celui d'un demidieu, c'est au moins le regard du plus juste, du plus vertueux, du plus saint de tous les hommes. Le moindre péché dont on l'accuserait, serait un odieux mensonge. Oh ! pourquoi ne puis-je, comme les filles de Jérusalem, suivre ses pas et écouter ses discours ?

PERSIDE

Marie, la sœur de Lazare, passe, dit-on, des journées entières à ses pieds, recueillant ses enseignements.

PROCLA.

Oh! la bienheureuse Marie!

PERSIDE

Au dire de Davus, elle se mourrait d'amour pour ce jeune Prophète.

PROCLA.

C'est impossible, Perside ! Qu'il inspire une profonde vé-

SCÈHR IV. 213

nération, une confiance absolue, un déyouement jusqu'à la mort, je le conçois, mais de Tamour, non. Nous ne pouvons nous éprendre d'une violente passion pour un être qui par sa sainteté est à peine de cette terre. Ce sont sans doute ses vertus exemplaires qui le font à ce point haïr des méchants. Je ne sais que trop par Pilate tout ce que projettent contre lui les prêtres et les grands d'Israël. Je tremble pour sa vie et crains que cette fête juive ne soit troublée par quelque drame sanglant.

PERSIDB.

Ma chère maîtresse, l'intérêt que vous inspire ce jeune étranger vous fait exagérer, je l'espère, les dangers auxquels il peut être exposé. La nuit est très avancée déjà : demandez au sommeil l'oubli de vos angoisses.

PROCLA.

La tristesse m'accable. J'ai le cœur serré, la tète alourdie. Je veux m'étendre sur mon lit. Laisse-moi seule,

Perside.

Perside sort.

Procla s'endort. — Une heure s'écoule.

PROGLA, se réveillant eo sursaut.

Perside! Perside!

PERSIDB anriYaut de la chanbre Ycisioe.

J'accours, toute tremblante ! Que vous est-il arrivé?

PROGLA.

Quels rêves affreux ! quels songes néfastes ! Oh ! que j'ai souffert à son sujet, — Laisse-moi recueillir mes idées... Mais ces songes se sont gravés en traits de feu dans mon esprit.

C'était un de nos jeunes dieux, je ne sais lequel, Apol-

214 TROISIBIIB JOURNÉE.

Ion ? Hercule? Liber ? Armé d*une épée k deux tranchants, il se^ tenait debout sur cette colline qui porte, si je ne me trompe, le nom de Golgotha. Comme je le considérais arec attention, une voix qui partait du ciel me dit qu'il attendait son mortel ennemi et qu'il n'était, comme Achille, vulnérable qu'au talon. Tout-à-<;oup la terre s'entr'ouvre devant lui, et l'abtme, qui bientôt se referme, vomit un monstre hideux, il me rappelait l'hydre de Lerne. C'était un dragon à sept tètes^; chaque tête portait un diadème, et de sa queue immense il me semblait balayer toute la surface de la terre. Je le vis se dresser dans les airs, lancer comme des javelots ses tètes contre le dieu, darder sur lui ses langues de feu, l'inonder de torrents de venin. Mais le dieu, souriant, le touche de la pointe de son épée, et le monstre tombe à ses pieds, se roulant sur la poussière dans les rudes combats de l'agonie. Je crus entendre alors un joyeux murmure, partant de la colline, se propager comme les ondulations des vagues, sur toutes les contrées qu'embrassaient mes regards; on eût dit que tous les cœurs oppressés respiraient plus librement et faisaient monter vers le ciel de confuses paroles de reconnaissance. Cependant le monstre, tout en se débattant contre la mort, avait gardé sa haine et sa ruse. II jette brusquement une de ses tètes contre le pied de son vainqueur et le mord au talon. A l'instant même le dieu, poussant un cri qui ébranle la terre et les cieux, expire, et son corps gît à terre à côté de celui du dragon.

Je contemplais avec un étonneiftent mêlé d'effroi ces deux morts, quand je me sentis transportée, je ne sais corn-

' Apoc. XII.

SGÂNE IV. 215

ment, sur un vaisseau qui longeait les côtes de FEpire. Le pilote portait le nom d*Adani^... Tu ne Tignorespas, Perside, les Juifs prétendent que tous les hommes sont issus d'un seul auquel ils donnent ce nom-là. —Comme je regardais, silencieuse, les monts escarpés qui plongeaient leurs racines dans les flots de la mer, il me vint à Tesprit que par delà ces hautes cimes était au loin dans Tintérieur des terres Dodone avec son antique oracle. Tout-àcoup une voix, d'une force divine, fit retentir à nos oreilles ces mots étranges : « Le grand Pan est mort > , et en même temps partit des vallées et des montagnes, s'éleva des profondeurs des flots, descendit des hauteurs des cieux une ^plainte d'une indicible tristesse. On eût dit des mille millions d'hommes et de génies inconsolables qui pleuraient, se lamentaient, gémissaient sur la mort de leur plus tendre ami. Je cherchais, toujours rêvant, quel était ce Pan qui venait de mourir, quand il me fut répondu qu'il était le dieu que le monstre avait mordu au talon, et que son vrai nom était Jésus de Nazareth ; alors je fondis en larmes et je m'éveillai.

Mais bientôt je me rendors d'un sommeil de plomb. Une nouvelle scène se déroule devant les yeux de mon esprit. Dépouillé de sa puissance d'opérer des miracles, Jésus est aux mains d'une populace furieuse. On le traîne hors du temple, les vêtements en lambeaux; on le fustige, on le jette à terre, on le lapide. Je comptais tous les coups, dont chacun ébranlait ma poitrine; son corps était inondé d'un sang que j'aurais voulu étancher; il disparut enfin sous une immense montagne de pierres.

* Plutarque, De def. orac., 47. — Peuple primitif ^ t. II, p. 8.

PERSIDE

Vous VOUS en souvenez, Madame: il y a six mois, d'ici ,vous fûtes témoin d'un commencement d'émeute dans le temple; les Juifs que le Prophète avait traités d*enfants du diable, avaient voulu le lapider, et cette scène s'est reproduite en rêve dans votre esprit. -

PROGLA.

Ecoute, écoute, Perside. La montagne de pierres s'ébranle, s'écroule, s'entrouvre, et le lapidé reprend vie.

PERSIDE

Il ressuscite I

PROGLA.

Il s'agenouille et prie pour ses bourreaux. La foule exaspérée se jette sur" lui et, en un instant, le perce de cent coups d'épée. Mais son cadavre était à peine étendu sur le sol qu'il se dresse sans la moindre cicatrice au milieu de ses meurtriers épouvantés. Déjà je croyais le Prophète à l'abri de tout danger, quand je vois des licteurs entourant un magistrat en qui je crois reconnaître mon époux. A son ordre ils s'emparent de lui et le conduisent vers un bûcher qui semblait disposé depuis un temps infini pour le consumer. Je supplie les bourreaux d'avoir pitié de lui, je me précipite à leurs pieds, je leur enlève des mains leur torche. Tls me repoussent. Ils l'enchaînent au poteau, ils allument le bois, la fumée et la flamme l'enveloppent... il disparaît à mes regards... mais, bientôt, je le vois, comme Hercule, monter radieux vers le ciel... et je me réveille en sursaut, t'appelant à mon secours dans mes détresses.

PERSIDE

Je suis, ô ma maîtresse, saisie de surprise et d'horreur.

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