SCÈNE PREMIÈRE
JUDAS seul.
Qu'ai-je fait, malheureux que je suis! J*ai trahi le Fils de rhomme par un baiser ! Pour trente pièces d'argent je l'ai livré à ses mortels ennemis ! L'avarice étouiïait en moi la voix de la conscience ; la haine me faisait savourer à l'avance la joie de la vengeance, et maintenant que le péché est consommé, je ne me comprends plus moi-même. J'ai honte de moi, je me fais horreur.
Je ne mettais pas en doute qu'il échapperait à ses ennemis, comme je l'avais vu de mes yeux faire à Nazareth et dans ces parvis mêmes. A-t-il perdu sa puissance d'opérer des miracles ? Pourquoi n'en use-t-il pas pour sauver sa vie? Il se laisse arrêter, conduire devant le tribunal, condamner, insulter, battre de verges... le voilà qu'on emmène devant Pilate... il sera mis à mort... et c'est moi qui l'ai livré... livré pour trente pièces... Cet argent me brûle la main : je le jette dans le temple, — Il court vers le temple, y vide sa bonne et revient.
Qui donc a dit : « Mon péché est plus grand que je ne le puis porter»? C'est Caïn. Il était le meurtrier de son frère, et je le suis d'un prophète qui m'avait choisi pour son apôtre, du Fils de l'homme, du Messie, du Fils de Dieu! Ne se faisait-il pas égal à Dieu? N'a-t-il pas dit: « Moi, je suis» ? J'ai trahi le Fils de Dieu! j'ai tué mon Seigneur et mon Dieu ! 0 horreur ! horreur î horreur !
Où fuirai-je? Caïphe et les siens me méprisent. Les disciples m'éviteraient comme une vipère. Irai-je me jeter à ses pieds, confesser ma faute, implorer mon pardon? Mais à cet instant, pendant que les huissiers se jouaient de lui, il s'est détourné de moi, il ne m'a pas même honoré d'un regard de reproche, de colère. Ha î ne l'ai -je pas en-
tendu dire hier soir qu'il aurait mieux valu pour moi que je ne fusse jamais né ? Jamais né ! Mon avenir n'est donc que remords, souffrance, tourments I Nul espoir d'un retour en grâce qui me ferait oublier pendant une éternité de bonheur les effroyables peines des éternités passées ! Jéhovah î Jéhovah! où sont ta miséricorde et ta grâce? n'astu point de pitié d'un malheureux tel que moi ? Maiç où serait ta justice si tu pardonnais à celui qui a tué «on Dieu ?
Le schéol m'épouvante; je ne veux pas y descendre. Mais où vivre sur cette terre ? Je m'enfuirai de ma patrie, et j'irai cacher ma vie chez les gentils; ils ignoreront mon forfait; je me déroberai à leur curiosité en allant de ville en ville ; je serai un Juif errant... Quoi I j'ai rêvé des trésors du monde entier, et je mendierais mon pain d'un lieu dans un autre, je n'aurais pas un lieu où reposer ma tèteî... Pourrais-je d'ailleurs me fuir moi-même? oublier mon crime?... Et je le pourrais, Jéhovah n'est-il pas toujours là? Où me cacherais-je de devant sa face? Si j'allais demeurer aux extrémités de la mer, là même sa main me saisirait, et je me précipiterais dans les ténèbres des enfers que je n'échapperais pas à ses regards. *
Mort ou vivant, Pieu me voit, m'entoure, me tient. Mais le remords me ronge le cœur, les hommes me maudissent, la terre me secoue de dessus elle ; je veux aller dormir du sommeil des ombres jusqu'au grand et affreux réveil.
Il sort, se dirige vers le bord des rochers à pic qui supportent le temple, et s* arrête au pied d'un arbre dont les nranches s avancent au-Klessus du précipice.
> Ps. GXXXIX, 7 sqq.