SCÈNE VI HUGHOT, CONGEPCION
Ils sont assis chacun sur un fauteuil, assez loin 1 un de 1 autre.
HUGHOT. (Pendant ce monologue il sourit assez fréquemment à l'Espagnole.) Après un temps et après avoir considéré l'Espagnole.
Allons 1 l'aventure a tout de même son charme et quand je leur raconterai au café de Belfort que j'ai pris le Champagne avec une vraie Espagnole, ils se-
ront suffisamment épatés... Je ne suis pas forcé de leur dire son âge exact... Il n'y a pas d'erreur, c'est une vraie Espagnole. Elle n'a pas le brillant des Espagnols de contrebande... Elle est plus de son pays. Il faudrait peut-être la voir dans son décor, avec le soleil bleu, les castagnettes. Ici, il est certain que ça perd un peu... Et puis, ces femmes-là ont peut-être un charme que, nous autres Français, nous ne comprenons pas. Il faut y mettre un peu du sien, (ii regarde Goncepcion.) Elle n'est peut-être pas aussi âgée qu'elle le paraît. Je ne sais plus où j'ai lu que certaines Espagnoles paraissaient souvent plus que leur âge... Je ne dis pas ça pour elle ; car elle est loin d'être flétrie, si elle n'est plus absolument dans sa fleur... Il faut se forcer un peu. Il est bien possible qu'en l'embrassant, ça ne me fasse pas un très grand plaisir sur le moment. Mais plus tard, en y pensant, je ne serai pas fâché de cette aventure-là, à la réflexion... Si c'a avait été une femme plus jeune, malgré mes belles l'ésolutions de prudence, j'aurais peut-être fait des bêtises., ça vaut mieux comme ça!... Il faut tout de même que je lui dise quelque chose d'aimable... Je voudrais lui dire, par exemple, de venir s'asseoir sur mes genoux... Mais elle ne comprend pas le français..
Un signe... (il tape sur ses genoux. Goncepcion le regarde avec ètonnement, puis se tape aussi, un peu ahurie, sur les
genoux.) Venez... elle ne comprend rien du tout ! Pelotar... Pelotar.
l'espagnole^ d'un air un peu égaré.
Plotar... Plotar...
HUCHOT.
Elle m'intimide cette femme-là... Oui, oui... j'aime mieux décidément les Françaises, (on frappe.) On frappe
maintenant! Voilà qu'on nous dérange! Cela allait
si bien! (Entre la bonne avec le Champagne.) Ah! VOilà
le Champagne!... Tant mieux! C'est toujours ça... Posez le Champagne là-dessus, la bonne! Y a-t-il longtemps qu'elle est ici, ce chameau-là ?
LA. BONNE, ahurie.
Ce chameau?... C'est une dame qui est ici depuis huit jours. Elle arrive de son pays.
HUGHOT.
C'est ça... Hé bien, franchement, vous direz à madame qu'elle ferait mieux d'avoir des Françaises. Pour une personne que ça amusera et à qui ça semblera original, il y en a des tas comme moi qui préféreraient rire et boire avec une bonne fille... Et puis, qui estce qui a l'idée de s'habiller comme ça? Est-ce qu'elle ne pourrait pas se décolleter un peu? Il y a des peignoirs bleu ciel ou rose, qui sont tout à fait cliarmants. Il n'y a pas moyen de lui dire les choses les plus simples. Vous savez l'espagnol?
Non. Mais notre dame le sait. Je vais y dire de venir.
HUGHOT.
Non, non... pas la vieille. Laissez la vieille où elle est... Attendez! Je n'ai qu'une phrase à lui demander. Je vais l'écrire sur un papier, (n ëcrit.) Bébé, viens t'asseoir sur mes genoux. Qu'elle me mette la traduction en espagnol !
Sort la Lonne.
HUGHOT, se versant du Champagne.
Il y a une cousine de ma mère que je ne peux pas
souffrir et qui ressemble tout à fait à cette Espagnole. Allons! je vais boire du Champagne, (ii verse un verre
et le porte à l'Espagnole.) Allons ! siffle-moi ça! (L'Espagnole refuse du geste.) Comment? Pas de Champagne? C'est complet.
Rentre la bonne.
LA BONNE
Voilà ce que madame envoie à monsieur.
HUGHOT.
Ah! (Lisant.) Bébé^ viens t'asseoir sur mes genoux: Muchachita ven y sienta te sobra mys rodillas. (il
lit cette dernière phrase à mi-voix, s'asseoit sur un fauteuil.
— Haut, à l'Espagnole.) Muchachita ven y sienta te sobra mys rodillas. (L'Espagnole se lève irritée et s'en va.)
Qu'est-ce que la vieille m'a fait lui dire? pour qu'elle s'épate comme ça?... Heu! Ma foi, tant pis! Je vais boire du Champagne ! (ll se verse un autre verre.) J'ai déjà dépensé cinquante francs. J'avais l'intention d'en dépenser cent. Tant que je n'aurai pas dépensé mes cinq louis, il me semblera que je n'ai pas rigolé. Et puis j'aurai mal aux cheveux, c'est toujours ça.