‹ Un noeud de rubanChapitre 1 sur 7 · II. K · texte numérisé non relu

II. K

pire, aux États-Unis, l'illustre nom de Washington.

Mais qu'on ne se figure pas qu'il existât dans la famille honorée de Williams Espread aucune des idées et des habitudes de l'aristocratie française; il n'y avait là rien de semblable à ce luxe oisif, à ce dédain des occupations matérielles, à cette vie de salon, ou de boudoir, dont les jeunes gentilshommes usent et abusent à notre époque ; non. Williams, enfant, avait sept sœurs et quatre frères ; il fallait donc chercher % se faire une fortune personnelle, dans ce pays où l'onze marie jeune, oii l'on ne compte point, comme une espérance pour les enfants, la mort de leurs parents qui sont souvent encore loin d'être vieux

quand leurs fils sont déjà des hommes.

Williams reçut donc une éducation industrielle, s'il est permis de s'exprimer ainsi ; c'est-à-dire que, destiné aux affaires, les calculs, les chiffres, la valeur des objets de commerce, les droits, les lois, les coutumes qui les règlent et tout ce qui peut y avoir un rapport plus ou moins direct ou indirect lui fut d'abord enseigné. Il y eut bien quelques études littéraires, mais si le goût naturel de l'enfant ne l'y eût porté "et ne lui eût fait prendre sur ses récréations le temps de lire les ouvrages des écrivains renommés français et anglais, il est probable que ce qu'on lui en apprenait n'eût pas tenu grande place dans sa mémoire.

Inutile de dire qu'il s'exprimait égale-

ment bien en anglais et en français, ayant parlé Tune et l'autre de ces deux langues depuis qu'il avait l'usage de la parole.

Nous ajouterons seulement qu'ayant trouvé un grand charme aux lectures faites par lui dès l'enfance, Williams, qui était un homme d'ordre et fort méthodique dans ses habitudes, prit et tint la résolution d'employer tous les jours une heure à la lecture ; et, comme ses occupations, dans le reste du jour, différaient beaucoup de celle-là, et qu'il craignait de voir s'effacer tous les fruits de ces chères lectures, il lisait, près d'une table, une plume à la main, et consignait sur des livres blancs toutes les remarques, idées et réflexions que lui suggéraient ses lectures. Cette habitude,

prise à onze ans, durait encore, et. de temps en temps, Williams relisait quelques pages de ces souvenirs volumineux. C'était rhistoire de sa pensée ; car, bien que les livres inspirateurs eussent été nombreux et différents, sa réflexion s'imprégnait, quel qu'en fût l'objet, des impressions de son àme... Et toute personne qui suivrait son exemple se trouverait avoir écrit ainsi, sans le savoir, l'histoire de son intelligence et de son cœur avec celle de ses lectures.

Dès l'âge de treize ans, Williams était entré dans un comptoir d'escompte et y avait tenu les livres, ayant un petit intérêt dans quelques spéculations. A dix-huit ans, il fut aux Indes pour y établir une succursale de la maison où il travaillait ; puis^,

son retour, il fonda un établissement corn-mercial en son propre nom. La justesse de ses idées, la promptitude de son coup-d'œil et sa stricte probité, firent prospérer ses affaires, de façon à lui donner, à vingt-cinq ans, une existence indépendante et une réputation de capacité, qui le firent nommer député au congrès américain. Il s'y distingua, rendit des services, parla peu, mais parla bien. Sept années plus tard il était sénateur et jouissait d'une haute considération très-méritée. C'est alors qu'il vint en France dans l'intervalle des sessions. Les bons esprits ont l'envie de voir, de juger, de s'éclairer ; aussi apportait-il en Europe une curiosité aussi intelligente que bienveillante. Il cherchait le bien, pour en jouir et pour en faire profiter sou pays, s'il

était possible, mais le bien positif. Les utopies l'attiraient ; il en démêlait tout de suite le collé praticable ; car il pensait que toute idée devait avoir un fait pour résultat, ou qu'elle ne méritait pas l'attention. C'était le positif tiré de l'idéal que son esprit cherchait et il trouva ainsi plus d'une heureuse application de la rêverie et de la science. Sa renommée et sa fortune s'en accrurent:

l'une et l'autre étaient des plus brillantes^ lorsqu'il fut présenté chez Madame de Melval.

Sa figure était belle et calme comme son caractère ; l'habitude de l'action sérieuse et l'usage de la liberté donnent de la dignité au maintien, de la force à la volonté et de la sobriété à la parole.

Il n'est pas besoin d'ajouter que Williams Espread n'était pas de ces sénateurs qui baisent, dit-on, les pantoufles d'une danseuse ^ c'était un homme de bon sens et de bon goût, qui faisait tout avec sa raison ou avec son cœur, et chez qui l'amour des beaux-arts n'avait rien de cette ridicule folie qui décèle l'enthousiasme à froid du parvenu ne comprenant rien.

Mais, dira-t-on, comment avec un tel caractère et de telles habitudes, Williams Espread n'était-il pas marié dans un pays où les hommes se marient jeunes ?

C'est que Williams avait eu aussi son roman. Quelle est la vie, même parmi les plus sages, qui n'a pas eu son petit drame intime? Williams avait donc eu le cœur

tout rempli d'une chaste et douce affection pour une jeune et charmante amie de ses sœurs, et il avait été aimé. Cela datait de l'enfance de la jolie Thécla, de l'adolescence de Williams, et, sans doute, son activité intelligente avait plus d'une fois, puisé des forces dans cet amour, qui exaltait sa jeunesse et devait, dans ses projets, charmer le cours de sa vie tout entière. Mais quand vint le moment de se lier par le mariage, que Thécla eut vingt ans et Williams vingtsix, la jeune fille tomba malade, et bientôt les médecins déclarèrent qu'un mal de poitrine, qui laissait peu d'espérance^ ne permettait pas le mariage sans risquer d'avancer de beaucoup le terme fatal. Bien entendu que Williams et sa famille furent seuls instruits de ce cruel arrêt, et que tous les soins

tendirent à en dérober la connaissance à la jeune malade.

isce^

Williams se trouva donc dans ceïïe situation difficile et désolante d'avoir à cacher un secret douloureux à celle qu'it aimait, à qui toutes les impressions de son âme étaient confiées jusque-là ; de plus, il fallait retarder ce mariage, dont il avait voulu tant de fois avancer l'époque fixée, et le retarder sans que la malheureuse Théclapùt deviner la cause de ce retard, sans que surtout elle pût en accuser le cœur qui lui appartenait tout entier ; car, dans ces deux tristes appréhensions, elle eut également soufi'ert. L'amour de son fiancé lui était aussi cher que la vie ; elle ne séparait pas lun de l'autre.

Ce qu'on appelle les plus belles années de la jeunesse se passa donc pour Williams Espread dans cette douloureuse situation qui demandait une attention continuelle, et où la douleur et les soins de chaque jour absorbèrent son temps, sa tendresse et toutes les facultés de son âme. Quatre ans se passèrent ainsi, et le caractère naturellement séi*ieux du grave Américain en garda une mélancolie profonde. Thécla mourut doucement, en lui répétant : Je vous aime î

Tout cela fut raconté à Madame de Melval, rintéressa, la toucha et, quand elle se vit l'objet de TafFection de Williams Espread, ce fut avec un vif sentiment de joie qu'elle conçut r(îspérance d'apporter des consolations à un noble cœur, d'initier à de douces impressions cette âme attristée et de lui

donner une vie heureuse qu'il n'avait pas encore connue.

Mais, comme il faut toujours que le bonheur en ce monde présente quelques difficultés, FAméricain, fort épris de Madame de Melval, confondait dans son cœur Tamour avec le mariage, et le mariage avec la vie dans son pays. Madame de Melval, fort éprise de Williams Espread, eût sacrifié Paris sans trop de regrets. Mais il y avait sa fille ; elle ne pouvait Temmener ; la famille de son mari s'y fût opposée, ou du moins Teût blâmée vivement ; elle ne voulait ni mécontenter tous les siens, ni quitter son enfant à l'âge où une fille a le plus besoin des soins et de la surveillance de *sa mère.

Madame de Melval parla d'ajourner tout

projet jusqu'au moment où Isabelle serait d'âge à choisir elle-même ce qui conviendrait à son avenir, ou bien quand elle aurait trouvé dans un mari selon son cœur de quoi remplacer les soins et la tendresse de sa mère.

Oh! si Ton eût ainsi parlé de remettre à trois ou quatre ans un projet de mariage à un Français amoureux, il se fut étonné, affligé, impatienté, irrité et fâché.

Williams dit avec son doux et triste sourire :

— J'attendrai.

Forcé peu après de faire un voyage en Amérique pour remplir ses fonctions de sénateur, il partit à regret, mais confiant.

44' UiN NOEUD DE RUBAN.

Pendant son séjour aux États-Unis, il choisit Philadelphie pour le lieu de sa résidence future lorsqu'il ramènerait une compagne avec lui, et il commença à y faire bâtir une habitation d'après les idées qu'il avait un jour entendu exprimer à madame de Melval.

11 ne doutait pas d'elle, elle ne doutait pas de lui non plus, car la nature avait donné à la Parisienne les paisibles vertus et la stricte obéissance au devoir qui la rendaient une digne compagne de Williams Espread; ils se ressemblaient sur quelques points, mais elle avait en plus la grâce de l'esprit et du corps, comme lui avait de son côté une force, une activité, un courage que ne possédait pas l'aimable femme. Ensemble, c'était la réunion de toutes les qualités

physiques et morales, d'une nature supérieure, et les beautés de Tâme humaine y étaient complètes.

Leur âge était le même ; ils admiraient ensemble cette bizarrerie du sort qui les avait fait naître le même jour, à deux mille lieues de distance, pour les réunir par la suite dans le plus intime des liens, l'amour.

Et quoique Williams eût désiré voir ser éaliser plus promptement ses espérances de bonheur, bien qull eût un profond regret chaque fois qu'il était forcé de quitter la France, il ne témoignait ni impatience, ni inquiétude ; il croyait à l'amour, au devoir et à Dieu !

Trois années passèrent ainsi pour lui, moitié en France, moitié aux États-Unis

d'Amérique ; il traversa six fois TOcéan, et ses idées et ses sentiments furent toujours les mêmes. Ce qu'il y eut de singulier dans ceci, c'est que la Parisienne fut aussi fidèle que l'Américain, et qu'entouré de Français assez empressés, ellç^ n'eut pas un seul instant la pensée de les préférer à sir Williams. Du reste, toujours aimable, gracieuse, d'une élégance charmante et d'un esprit du meilleur goût, ce fut là la seule singularité que Madame de Melval se permît.

L'Américain avait cette pleine confiance qui rendrait inexcusable l'abus qu'on en ferait. D'ailleurs, l'on n'a, ni aux États-Unis, ni en Angleterre, cette jalousie tracassière, quia son principe dans une vanité sotte et mal placée. Dans les deux contrées, un

homme choisit une femme parce qu'elle lui plaît, et dès qu'elle consent à devenir sa compagne il est censé qu'elle promet d'être fidèlement à lui. Gela suffit, et le mari ne va pas plonger dans le passé un regard in- V quisiteur pour y chercher un malheur rétrospectif et tourmenter sa femme. Parfois la jeune fille anglaise ou américaine a couru le monde, elle a visité le continent européen, et même vogué librement dans deux hémisphères ; qu'importe? le mari ne s'en inquiète pas ; il fait entrer sans crainte sa compagne dans le port tranquille du mariage, la recueille dans la chaste retraite de la demeure conjugale, et souvent la jeune fille, déjà rassasiée des amusements, fatiguée des agitations et parfois même blessée par

les mécomptes et les déceptions, entre sous II. s

ce toit de famille qui doit abriter sa vie avec cet épanouissement du voyageur battu par la tempête qui aborde la terre bienfaisante où son bonheur sera de vivre à l'avenir hors des atteintes de tout danger.

Peut-être Williams eût-il- accepté une compagne dans ces conditions, mais il trouvait plus de douceur près de Mme de Melval dont la vie paisible, bien connue et estimée de tous, était l'objet de sa sympathie et de son admiration. Sa confiance en elle était aussi illimitée que son dévouement à son pays ; il unissait dans son cœur ces deux amours et il leur consacrait sa vie. Lecitoyen américain voyait dans l'esprit aimable et la conversation charmante de sa future compagne, la possibilité d'introduire à Philadeh

phie le goût des réunions, où Tintelligence et l'esprit de conversation remplaceraient la danse et le jeu, et pourraient convenir ainsi à tous les âges de la tie. Cette ville avait été l'objet de son choix, parce que les habitants semblent s'intéresser plus qu'en aucun autre lieu de l'Union, aux plaisirs des arts et des lettres : un journal littéraire y avait eu grand succès, et l'esprit y était accueilli comme une ancienne connaissance dont l'agrément est toujours nouveau.

Trois années de projets, d'espérance, de travail, de voyages et d'amour passent vite malgré l'attente , et Williams Espread était arrivé sans impatience mais avec joie, à leur terme ; il venait, empressé et content, demander le prix réservé à sa constance par

Mme de Melval, aussi empressée et aussi contente d'accorder que lui Tétait d'obtenir.

Isabelle était dans sa dix-huitième année.

Elle avait bien changé, elle. Sa taille, développée dans les plus belles proportions, s'élevait au-dessus de celle de sa mère ; elle avait la tête mignonne, les mains délicates, les pieds petits : tout cela gracieux et fin avait un grand air aristocratique ; ses yeux étaient admirables et sa bouche fine et spirituelle : c'était une ravissante jeune fille, et vingt maris s'étaient déjà présentés.

Quand il y avait quelques bonnes raisons de croire que le nouveau prétendant pourrait convenir, Mme de Melval amenait habillement dans la conversation du soir, au mi-

lieu de ses amis, le nom de la famille de ce futur, pour arriver à ce que son nom à lui, prononcé par quelqu'un, fît connaître l'opinion de la société sur celui qui aspirait à la main d'Isabelle. C'était seulement quand le jugement impartial avait été favorable qu'elle en parlait à sa fille.

Rarement l'examen , indifférent de ces nombreuses personnes, faisant une espèce de résumé de l'opinion générale, donnait à la mère le droit d'offrir à sa fille de porter le nom qui venait de subir toutes les chances de ce jugement ; mais un soir Isabelle était présente et la conversation arriva, sans que personne eut semblé l'amener sur ce terrain, à parler du jeune comte Albert de Saint- Laurent; et le baron de Signol dont le juge-

t2 UN NOEUD DE RUBAN.

ment avait d'autant plus de prix qu'il était habituellement sévère, fit un complet éloge de ce jeune homme dont l'enfance douce, ai* mable, timide et rêveuse s'était écoulée presque sous ses yeux, car, ami de la mère, il avait toujours suivi l'enfant depuis ses premières années jusqu'à ses débuts dans le monde, où Albert de Saint-Laurent avait parfaitement réussi. Il est vrai que, depuis, le baron de Signol l'avait perdu de vue. Dès voyages avaient entraîné le jeune homme au loin. Puis la maladie, la mort de son père et un long deuil passé dans ses terres l'avaient séparé de toutes ses relations à Paris ; mais c'était, au dire de M. de Signol, l'esprit le plus fin et le plus aimable qu'il fût possible dejrencontrer ; sa fortune était considérable, son nom très-noble et sa figure charmante...

Cet éloge fut interrompu par un jeune homme qui dit en rianl : « Albert est ou était il y a trois ans, ce qu'on appelle un vrai mauvais ' sujet, joueur, dissipé, prodigue et d'une excessive excentricité.

— Vous VOUS- troupez de nom, assurément, reprit une vieille marquise ; je Fai vu, il y ,a quatre ou cinq ans, le plus sage, le plus réservé et le plus pieux de tous les jeunes gens du faubourg Saint-Germain.

— Ce que Ton dit sur lui de contradictoire, ne put s'empêcher de répondre vivement la chanoinesse de Saint-Elme, s'explique facilement. M. le comte Albert de Saint-Laurent est d'un caractère doux, facile, complaisant, mais sans aucun principe arrêté, et il cède facilement aux impressions qui lui sont don-

24 UN NOEUD DE RUaAN.

nées. Près de sa mère, qui était une femme charmante, bonne et empressée pour tout le monde, le jeune Albert était le plus aimable des enfants. Il la perdit, lorsqu'il atteignait sa quinzième année. Le chagrin de cette mort tourna toutes ses idées vers le ciel, où il devait retrouver celle qu'il pleurait; il voulut alors se faire prêtre ; un de ses amis Tentraîna dans le monde, il s'y plut et il y eut des succès. Mais la mode, et les mauvais exemples l'entraînèrent à leur tour dans

quelques folies il y fut arraché par un

voyage, et depuis il a constamment vécu fort retiré dans une terre considérable ; il s'y est livré au travail, dans des entreprises d'industrie, il y a établi des usines et une foule de choses utiles qui auront donné à son esprit la solidité qui lui manquait. La chanoi-

nesse ajouta t3n souriant : Si je me fais ici son avocat, c'est qu'Albert est mon cousin issu degermain, queje le connais intimement, et que je suis sûre qu'il deviendra l'un des hommes distingués de notre pays, s'il n'est soumis qu'à de bonnes influences.

La chanoinesse avait dit tout cela avec un peu plus d'animation qu'elle n'en mettait d'ordinaire à ses paroles, et encore ne finitelle point sa dernière phrase sans se tourner vers Isabelle et sans lui dire : mais ne vous souvenez-vous pa^' de l'avoir vu, il y a juste quatre années, à une matinée chez Mme de Melcy?

Isabelle avait été attentive à toute cette conversation; ces grands yeux exprimaient une vive curiosité ; mais sa petite bouche fine

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et légèrement railleuse semblait dire :

Je n'ignore pas la raison qui fait ainsi, de M. de Saint-Laurent Tobjet d'un minutieux examen. Je prends part à l'intérêt qu'il inspire, et j'y dois prendre une part plus grande que qui que ce soit. . . C'est pour moi un prétendu ou un prétendant.

Car Isabelle avait dès longtemps pénétré les petites ruses maternelles, et n'étant pas pressée de changer sa vie tout heureuse, n'ayant au cœur aucune préférence, elle s'amusait des prétendants et se plaisait souvent à repousser ceux qui avaient eu trop de confiance vaniteuse dans leurs prétentions.

Comment cette fois , interpellée par la chanoinesse, au lieu de se laisser aller à

quelques plaisanteries, comme elle le faisait pour arrêter tous les projets maternels, Isabelle rougit-elle et se troubla-t-elle au point d'avoir la crainte de trahir un intérêt qu'elle ne soupçonnait pas elle-même? C'est ce qui ne peut s'expliquer que par une espèce de pressentiment. Mais la jeune fille du monde sentit à l'instant qu'il faillait cacher ce trouble aux yeux indiscrets et cependant ne rien dire de contraire à sa pensée en critiquant M. de Saint-Laurent pour cacher sa bienveillance. H y a des femmes qui se dépêchent d'accuser de torts, de défauts et de ridicules un homme qui leur plaît pour ôter toute idée de leur préférence ; elles croient ensevelir sous ce triste voile comme sous un linceul l'amour qui n'a pas droit à se montrer. Mais ce voile noir, trop employé par les

femmes, n'était pas du goût de la loyale jeune fille , elle s'efforça donc d'être calme pour dire gaîment :

— C'était à la Sainte-Catherine, il y a quatre ans. Mme de Melcy avait réuni des enfants dans un petit bal du matin, et moi l'on me traitait encore en petite fille ; je ne participais qu'aux jeux de l'enfance, et je m'en ^ trouvais fort bien. Comment M. Albert de Saint-Laurent, qui avait plus de vingt ans, vint-il tout à coup s'amuser de nos jeux? Cela ne s'explique que par sa parenté avec deux petites jumelles de huit ans, ses cousines, les filles de Mme de Melcy et les plus charmants bijoux d'enfants qu'il fût possible . de voir. M. de Saint-Laurent ne s'occupa que d'elles deux ; mais tous les enfants s'oc-

cupaient de lui, qui seul était un homme au milieu de nous. Je ne Tai pas oublié ; et il fut Fobjet de l'admiration générale : on le proclama le plus charmant des hommes à l'acclamation de quarante babies.

J'étais de beaucoup la doyenne d'âge de la société, moi qui avait treize ans.

Isabelle avait mis une gaité dans son accent , qui attestait l'insouciance ; mais sa mère n'en jugea pas ainsi.

Le lendemain, elle fit part à sa fille de la demande de sa main par M. le comte Albert de Saint-Laurent et demanda une réponse.

— Sans l'avoir revu, dit en riant la jeune fille, cela ne se peut pas.

— Cela n'est pas proposable non pins, reprit la mère gaîment ; il viendra ce soir, mais il repart après demain.

— Vingt-quatre heures pour décider de toute la vie. C'est peu ! dit la fille.

— Un instant en décide parfois, répondit la mère. Au reste, tu es libre.

Isabelle embrassa tendrement madame de Melval, en disant alors : Je ne te quitte pas.

Celle-ci lui rendit son baiser, en ajoutant :

— Tu me le rendras demain.

Isabelle alla rêver dans sa chambre à Tentrevue du soir, et madame de Melval sor-

tit. A la porte, elle rencontra Williams Espread; elle entra avec lui au jardin pour causer un moment de ce nouveau prétendu et de ce nouveau projet de mariage qu'il était si important pour TÂméricain de voir conclure.

La promenade et la conversation avaient lieu sous les fenêtres d'Isabelle ; elle entendit son nom, et bientôt elle fut initiée à des secrets qu'elle n'avait pas même soupçonnés.

Elle sut que sa mère s'oubliait pour son enfant; qu'attendant son bonheur de l'époque oii sa fille se marierait, madame de Melval n'avait jamais dit un mot qui pût décider Isabelle à avancer cette époque.

— Non, disait la douce et gracieuse femme, je ne veux pas compromettre le bonheur de ma fille. Que sa volonté seule règle sa destinée; que son cœur choisisse en liberté; que je la voie heureuse,

et alors...

— Alors? répéta sir Williams.

— Alors, je m'appartiendrai, répondit l'aimable femme avec un ravissant sourire ; et alors je serai à vous, car plus le temps s est écoulé, plus il m'a montré que Williams Espread est l'homme le plus digne d'estime et d'affection.

Ces mots révélèrent à la jeune fille ce qui se passait autour d'elle depuis trois ans sans qu'elle s'en fut doutée. L'extrême ré-

serve clerAméricain, la tendresse exclusive qu'elle trouvait dans sa mère, et de plus cette espèce de personnalité naturelle à la jeunesse, même la meilleure, qui ne lui permet guère de penser aux autres, tout avait concouru à jeter un voile impénétrable pour Isabelle sur les projets qui s'étaient formés sous ses yeux.

Cette révélation la rendit rêveuse le reste de la journée.

Le soir vint ; quelques personnes étaient réunies, comme à l'ordinaire, dans le salon de madame de Melval, lorsqu'on annonça M. le comte Albert de Saint-Laurent.

Il entra, jeune, gracieux, élégant : sa taille était peu au dessus de la moyenne, mais elle

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