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était rnince^ élancée et souple ; il était blond et ne portait point de moustaches. Ses yeux bleu clair avaient une grande douceur ; son nez droit et fin, ses lèvres peu saillantes, formaient un beau profil grec, et sa peau sans couleur avait cette finesse et ce poli particulier aux races anciennement nobles; sa figure était délicate, les contours en étaient arrêtés, mais sans vigueur apparente ; tout dans le jeune comte, maintien, mouvements, son de voix, manière de prononcei; les mots, était d'une parfaite distinction ; point d'élan, rien de spontané, pas la moindre exaltation; des manières charmantes qui n'étaient pas apprises , mais natives. Il les avaient reçues de sa ^lère et de son entourage. Les jeux du collège ne les avaient pas altérées, comme cela arrive parfois. Albert
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de Saint-Laurent avait été élevé par un précepteur dans la maison paternelle. Sa mère mourut qu'il n'avait que quatorze ans, mais son père le garda près de lui, et ne le quitta pour aller vivre dans son vieux château qu'au moment oii son éducation était terminée. Albert avait alors dix-huit ans ; il savait peu de chose, ne s'était mêlé à rien ; les idées et les hommes de son temps lui étaient inconnus. Son père appartenait naturellement à l'opinion légitimiste; mais, au milieu des révolutions successives et dans l'incertitude de l'avenir, il n'avait pas cru devoir donner à son fils ses convictions et son dévouement qui pouvaient entraîner des dangers, et la question politique n'avait jamais été traitée entre eux. Aussi, le jeune homme était-il dans la plus complète indif-
férence à ce sujet. Il faut tout dire : Téducation entière d'Albert péchait ainsi par la base; le précepteur insouciant, Tenfant mobile et frivole ne sondèrent jamais aucune des grandes questions de la vie humaine; jamais les principes d'une religion éclairée, ou le sentiment d'un devoir rigoureux, ne furent consciencieusement examinés par eux. Et le jeune homme entra dans la vie réelle sans un seul principe, comme un pilote qui s'aventurerait sur l'Océan sans voiles et sans boussole.
Aussi, le jeune comte Albert de Saint- Laurent, depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à sa vingt-sixième année, qu'il venait d'atteindre, se laissa-t-il entraîner à tous ses caprices pour tuer le temps. Car, s'il ne ré-
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fléchissait guère, il ne lisait pas non plus ; il n'avait pas trouvé, à Paris, un seul volume dans toute la maison paternelle. Et qu'on ne croit pas que ce fût une exception ; il y a dans le faubourg Saint-Germain bien des maisons magnifiquement meublées qui n'ont pas de bibliothèque ; on n'y lit jamais. Le journal même n'est consulté que pour savoir le cours de la rente et à quel spectacle on peut aller. Albert passait quelques heures à un club très-aristocratique, quelques heures à cheval et quelques heures à table; il eut nécessairement à cette époque quelques heures employées près de quelques beautés en vogue, mais il ne rompit point, malgré cela, ses relations de famille et de société avec les siens, et c'est à cela qu'il dût
de ne point perdre ses gracieuses manières. Son extérieur resta charmant.
Albert représentait donc Télégance et la grâce de ce que l'aristocratie française a de meilleur à présent ; mais il n'avait rien de ses qualités d'autrefois. La force, le dévouement, le caractère, enfin le cri du cœur, mon Dieu, mon roi, ma'dame des anciens preux, n'avait aucun écho dans son âme,
Williams personnifiait, lui, la dignité de l'homme indépendant qui a choisi volontairement pour maître le devoir.
•Au moment où le comte Albert de Saint- Laurent entrait, jl jeta un regard autour du salon, comme pour y chercher quelqu'un ; mais ses yeux ne s'arrêtèrent sur personne.
Il n'avait pas aperçu Isabelle : elle y était pourtant. La jeune fille s'était placée sur un petit siège, presqu'entièrement caché par un grand fauteuil, oii s'étendait madame la marquise d'Outreville, dont l'ampleur ne permettait pas aux regards d'ajriver jusqu'à Isabelle, qui voyait tout sans être aperçue.
Elle vit, la belle enfant tout émue, que le comte Albert de Saint-Laurent était fait pour plaire et qu'il avait un agréable esprit, rare parmi les jeunes gens. Il n'approfondissait rien, une conversation âvec lui restait à la surface des choses ; mais il trouvait le mot piquant, la vive répartie, et tranchait la discussion par une plaisanterie, dès qu'il lui semblait qu'elle se prolongeait trop.
Williams Espread voulut lui parler des entreprises industrielles qu'il avait établies dans ses terres. Mais le jeune comte badina sur les usines dont l'idée, le travail et les plus grands avantages revenaient à un jeune ingénieur, issu d'une famille de fermiers, de père en fils attachée à ses aïeux ; il avait prêté le sol, mais il regardait ces occupations comme mercantiles et elles contrastaient avec ses habitudes et ses goûts. Ce qui l'occupait, c'était la chasse à courre ; il avait des meutes, des piqueurs et tout l'attirail des grandes chasses princières ; de plus, il aimait la solitude, ajoutait-il en souriant. L'Américain répondit qu'elle n'était chère qu'aux esprits actifs et supérieurs, qui trouvent en euxmêmes des éléments d'occupation.
Une expression un peu railleuse passa
SUT la douce figure d'Albert, soit qu'il n'acceptât pas réloge, soit qu'il eût quelque raison de ne pas le croire mérité ; et bientôt il écarta par des plaisanteries toute parole ayant rapport à lui, à l'emploi de son temps à la campagne et sur les goûts qui l'y fixaient même pendant l'hiver, puis il ramena la conversation sur les plaisirs de Paris, dont il pouvait se passer, disait-il, mais qu'il ne dédaignait pas.
Sa manière aimable de parler du monde et sa façon joyeuse de s'exprimer sur sa retraite, n'avait rien du sombre dégoût de la société qui suit les mécomptes. Isabelle le remarqua, le comprit, et son esprit délicat, ses tendres aspirations de jeune fille, crurent y découvrir l'espérance d'une vie
intime, remplie de charme et de douceur. Du reste, toute la personne du jeune homme lui plut, et elle se sentit attirée vers lui par cette mystérieuse sympathie qui s'appelle Tamour.
Lorsque le moment convenable pour s'éloigner fut arrivé dans l'idée du comte de Saint-Laurent, il s'approcha de madame de Melval; il lui baisa respectueusement la main, en disant :
— Je pars avec un regret, celui de n'avoir pas eu l'honneur d'être présenté à mademoiselle votre fille.
« Sur un signe de sa mère, Isabelle se leva,
et madame de Melval dit :
— Mais elle est là.
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Albert se retourna, la vit, eut un mouvement de surprise» et d'admiration, puis une indescriptible émotion passa sur son visage... Il semblait qu'il y avait de la frayeur, de Tindécision et de la douleur... Son front se rembrunit, et sa voix était altérée lorsqu'il dit après un moment de silence :
— Comment est-ce possible?...
Puis il ajt)uta, mais cela n'était pas la première idée qu'il avait voulu exprimer :
— Comment, depuis une heure n'avais-je pas vu Mademoiselle ?
Isabelle sourit, indiqua la place qu'elle avait occupée, et dit gaiement :
— • Il n'est pas nécessaire que l'on me voie, et je n'ai pas le désir qu'on s'occupe de moi.
Ces paroles si simples, dites très-simplement, produisirent sur le jeune homme une impression singulière . il réprima un mouvement de surprise douloureuse, et après quelques paroles polies, mais froides et trisses, il se retira.
Le lendemain, quand la chanoinesse de Sainte-Elme vint chercher la réponse à la demande qu'avait faite son cousin de la main d'Isabelle, cette réponse fut fa^vorable.
Les deux mariages furent donc résolus.
Le comte de Saint-Laurent devait revenir au bout de quinze jours.
La chanoinesse d'un côté et sir Williams Espreadde Tautre, firent tout ce qui était nécessaire pour hâter les préparatifs matériels.
La mère et la fille ne se quittaient plus ; elles étaient avares des derniers jours qui restaient à leur intimité ; elle n'en voulaient rienlaisser perdre. Oh! Ton faisait bien le projet de se retrouver et, en attendant, on devait écrire de nombreuses lettres oii tous les détails de la vie séparée devaient être longuement racontés. Mais on pleurait à l'idée de cette séparation. Et cependant il y avait des sourires dans leurs larmes, des joies secrètes au milieu de leur
douleur; c'est un si grand enchanteur que Tamour! Partout où il se montre il reste peu de place au malheur. Comme le soleil, il ranime, réchauffe, éclaire et embellit tout.
Sécurité et inquiétude,
Quelqu'un a dit : « Le pays du mariage a cela de particulier, que les étrangers ont le désir de l'habiter, et ceux, qui Thabitent Tenvie de loger ailleurs. » Le fait est que les femmes qui ne se sont pas mariées iaiment infiniment à tourner dans les avenues
du mariage. Ainsi la chanoinesse de Saint- Elme fut ravie d'avoir acheter les présens de noce, et Dieu sait combien de paroles manifestèrent sa joie et son actif dévoûment. Isabelle devait, disait -elle, avoir tout ce qu'il y avait de mieux en toilette, comme elle allait posséder tout ce qu'il y avait de plus parfait en mari, et les surprises de la corbeille devaient être infinies comme son bonheur.
Les notaires des deux familles réglèrent les intérêts. Isabelle avait, en se mariant, trois cent cinquante mille francs en argent comptant; Albert possédait en Franche - Comté la terre de Saint- Laurent avec château, bois, champs, prairies, cours d'eau, etc., estimée un million. L'avenir était donc bril-
lamment assuré; il y avait de quoi vivre magnifiquement dans cette terre, où les mariés devaient fixer leur existence et mener grand train.
Tout cela fut arrangé et commenté par les tiers, Isabelle ne s'en mêla point, elle avait consenti à habiter la campagne en acceptant le mari et sans regrets de quitter Paris. Dès Tenfance, cette jeune fille, destinée à Taisance, vivant à côté d'une mère indulgente et femme du monde, avait vu la société assez souvent pour n'avoir pas ces ardeurs empressées et ces illusions décevantes que renferme parfois Fesprit d'une enfant élevée dans la retraite. Isabelle aurait eu tout ce qu'elle eut pu désirer en parures et en plaisirs si elle eût tourné ses pensées de
ce côté; mais elle ne s'en occupait guère. Paris, c'était pour elle le lieu habité par sa mère, le lieu où la tendresse maternelle s'était montrée si constante, si soigneuse et si tendre, que sa vie en était tout imprégnée. Elle préféra la retraite dans un vieux château inconnu, à Paris sans sa mère, car cette affection était le seul sentiment très développé dans son ame ; peut-être son enfance faible et maladive ne lui avait pas encore permis d'autres joies que cette douceur trouvée naturellement à ses côtés. Le fait est que la jeune iille avait grandi, était devenue une belle femme sans transition et d'une manière si spontanée, qne cet effort avait épuisé la sève, non qu'Isabelle manquât d'esprit, mais elle manquait de volontv, de désir, de vie enfin, et tout lu
était indifférent jusque là, excepté sa mère. Le retour du jeune comte se fit attendre sans rinquiéter. Elle savait par la chanoinesse qu'il était occupé de quelques affaires, qu'il pressait de toutes ses instances les préparatifs de leur mariage, et désirait que les formalités fussent terminées quand il arriverait.
Et quoique son cœur commençât à s'intéresser à son jeune et beau fiancé, elle n'avait point d'impatience.
Cependant la joie débordait du cœur de Williams Espread, et cette joie était de celles qui ne craignent pas de se montrer. Cet homme austère, dont la vie avait été frappée dans sa fleur par le chagrin, et qui avait donné toutes les années de sa première
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jeunesse à un rude et incessant travail, retrouvait des élans de gaîté purs, suaves et sans nuages, comme ceux de Tenfance. Sa concience était si paisible^ qu'elle répandait le calme et la dignité sur l'extérieur, mais sans empêcher le bonheur de s'y manifester ; il était charmé, ravi, en contemplant Mme de Melval ; tout lui plaisait dans l'aimable femme, jusqu'à ces recherches minutieuses dans l'élégance de ses habitudes, qui ont tant de prix pour ceux-qui ont vécu dans une société oii ces délicatesses du luxe ne sont pas encorearrivées à leur apogée. C'est un des attraits de Paris pour les étrangers, que cette civilisation perfectionnée sur tous les points pour ceux qui n'en connaissent ni les excès ni les dangers. Le citoyen des Etats-Unis était de ce
nombre, puis, il faut dire aussi que Williams se sentait apprécié, aimé par cette femme intelligente et gracieuse, qui lui répétait souvent qu'après avoir vu l'époque, où nous vivons, aprè savoir observé cette génération qui n'a connu le frein d'aucun principe, elle trouvait une sécurité et un bonheur infinis à reposer son cœur sur l'affection d'un homme de bien, dont toute la vie avait été appuyée sur le devoir.
Il naissait de cette réunion de sentiments et de pensées quelque chose de radieux, comme ces fleurs brillantes qui sont les plus belles productions de la nature.
Isabelle voyait sur le front de Williams, dans le sourire de sa mère, au milieu de toutes leurs conversations, et jusque dans
leur silence, ces satisfactions intérieures, et son âme naïve sentait s'épanouir aussi des espérances ravissantes.
Elle devinait l'ineffable douceur d'un amour vertueux, les soins de la maternité, les plaisris de la vie intime ; elle entendait répéter à tous ceux qui l'entouraient et admiraient sa beauté, qu'elle serait adorée du comte Albert. Comment en aurait elle douté, puisqu'elle J'aimait déjà? C'était donc dans une atmosphère de belles espérances que vivaient ces trois personnes; aussi la confiance était- elle pleine et entière: le cœur s'y délatait, et Williams, lui-même, interrogé par Isabelle, se laissait aller à de longs détails sur son pays, sur les habitudes de ses concitoyens, sur l'existence des
femmes aux Etats-Unis, et sur sa famille... car il avait encore cinq sœurs mariées, il racontait leur vie aventureuse à la suite de leurs maris ; l'une avait suivi jusque sur les limites du désert l'époux qui allait y essayer un défrichement, et après avoir été élevée dans toutes les délicatesses d'une grande ville, la Nouvelle-Orléans, était passée sans transition de la riche demeure de leurs parens dans une hutte mal fermée, au fond d'un bois. Une autre sœur de Williams avait traversé plus de dix fois la mer des Indre avec son mari et ses nombreux enfants . D'autres, pour rester au même lieu, n'en avaient pas moins éprouvé des fortunes diverses ; et, dans ce pays, où les richesses particulières subissent des chances multipliées, elles avaient passé de l'opu-
lence à la détresse, sans que ces révolutions de famille eussent altéré un instant leur tranquille et indomptable énergie... Pourtant, ajoutait Williams Espread, mes sœurs, dans la maison paternelle, avaient joui d'un grand luxe, auquel suffisait ce qui appartient à mon père; elles avaient eu les plaisirs des jeune filles de Paris^ la danse, la musique, la parure, et de plus une liberté inconnue en France, i^lais le jour où les jeune filles américaines ont consenti à accepter un mari, elles concentrent toutes leurs pensées dans la félicité domestique, et font le sacrifice de leur personnalité à tous les devoirs imposés sous le toit conjugal.
Isabelle souriait à ce tableau et répondait :
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Mais on s'aime, et le bonheur est là ; pendant les travaux extérieurs du mari, les soins de la famille occupent la femme et Ton se revoit pour en causer avec bonheur.
Williams admirait le bon esprit de la jeune fille, et en aimait encore s'il se peut davantage la bonne mère qui l'avait élevée.
Les jours s'écoulaient ainsi : Albert n'arrivait pas, mais à chaque instant la chanoinesse de Saint-Elme apportait de sa part, un souvenir, une fleur, un bijou... puis des paroles pleines de tendresse, d'espérances et de projets d'avenir... Enfin, tout ce que le cœur d'une femme peut désirer, venait près d'elle.. Mais, sans se rendre bien compte de ce qu'elle désirait, Isabelle
sentait qu'il eût mieux valu un seul mot., mais dit par lui.
Le jour fixé pour la cérémonie du mariage approchait. C'était au commencement du mois de novembre ; le temps était froid, sombre et triste, mais nul ne le savait dans la maison, quand le jeune comte y arriva. Son sourire aimable et son gracieux enjouement furent de nouveaux rayons de lumière dans un jour radieux ; mais il n'adressa guère la parole à Isabelle, ils ne furent jamais seuls, et les affaires, les visites, les emplettes, les dispositions à prendre pour le prochain départ, ne laissèrent pas une instant même à la réflexion ; pas une minute de solitude ou de recueillement ne leur fut accordée; Isabelle ne quittait pas sa
mère, elle lui prodiguait toutes les tendresses de son âme et elle se disait que son fiancé lui en laissait toute la liberté par un sentiment de délicatesse dont elle devait lui savoir gré; cependant même ce raisonnement, tout favorable au jeune comte, indiquait peut-être un regret. L'eùt-elle désiré importun? Et le mieux n'est-il pas l'ennemi du bien?
Un matin, la veille du mariage, elle en tra dans le salon au moment où Albert y attendait seul Madame de Melval, qui lui avait fait, dire de s'y trouver, il s'agissait de quelques arrangements pour le lendemain. Retenue dans sa chambre, la mère se faisait attendre, sa fille entra sans être, attendue. Ses pas légers sur les tapis ne furent bas
entendus, el Albert, plongé dans une sombre rêverie, ne sut pas qu'elle était la.... Isabelle eut donc le temps de l'examinera loisir. Son attitude était douloureuse et découragée, son regard sombre et inquiet : tout en lui présentait l'image d'une profonde douleur.
La jeune fille avait encore la naïveté de l'enfance : rien ne l'avait habituée a la dissimulation, elle suivit donc son premier mouvement en s'écriant :
— Ciel ! quel chagrin profond ! Ah ! si c'est notre mariage qui cause une pareille douleur... il faut...
Elle s'arrêta, car elle sentit qu'elle allait peut-être prononcer un arrêt.
Albert la regardait, étonné.
Le jeune comte plaisait à Isabelle ; le bonheur de sa mère ne dépendait-il pas aussi de ce mariage? Au moment de rejeter ainsi dans rincer titude ce qui était depuis un mois une espérance de bonheur pour tous, elle sentit son cœur se serrer et elle fondit en larmes.
Albert avait eu le temps de se remettre; un charmant sourire illuminait son visage.
— Heureuse enfant, dit-il, vous n'avez dans le passé ni un souci, ni un chagrin.
— Le passé vous inquiète seul ? demanda-t-elle en hésitant ; et. . .
— Le présent me rassure et me charme.
— Ah ! quel bonheur ! s'écria joyeuse la charmante fille, passant de Tinquiétude à la confiance d'une manière toute enfantine et toute gracieuse, ce n'est pas notre mariage qui vous attriste ? '
— Comment une telle pensée avait-elle pu vous venir à l'esprit? dit encore Albert en souriant.
Et Isabelle, tout à fait soulagée, exprima gaîment son désir de ne jamais lui causer, dans toute sa vie, une seule minute de chagrin. Sur ses longues paupières brillaient encore deux larmes comnle deux gouttes de rosée tandis qu'un sourire épanouissait sa bouche fraîche et riante ; elle était ravissante ainsi de beauté, de jeunesse et de naïveté.
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Le jeune homme eut en la regardant un mouvement d'admiration bien sentie.
— Dieu ! que vous êtes jolie ! s'écria-t-il avec un accent singulier, mais où la vérité était tellement exprimée, que la jeune fille n'y vît qu'un enthousiasme sincère, dont son cœur fut profondément touché.
Pourtant, qui sait si elle n'eût pas préféré ces mots : Je vous aime !... Cela dit la même chose, pensa-t-elle à la réflexion.
La mère entra ; ils étaient tous deux fort émus ; la mère crut à leur bonheur comme elle croyait au sien, c'est-à-dire sans un doute, sans une crainte, et avec une joie infinie.
Il avait été décidé que les deux mariages
se feraient le même jour, à la même heure et de grand matin, à la petite église des Missions-Étrangères afin d'éviter la foule, toujours si avide à Paris de courir oii il semble qu'il se prépare quelque chose de particulier, et ces deux mariages, la mère et la fille épousant le même jour des maris choisis par leur cœur, n'était-ce pas une exception? Que n'aurait-on pas à voir, à dire, à commenter? et, pour une personne sympathique, que d'esprits portés à critiquer!
Il est vrai que les mariés ne s'embarrassaient pas beaucoup de l'opinion. Ils avaient la certitude de bien agir, et de plus ils étaient heureux ; qu'importe alors les indifférents ? Seulement on s'était assuré la pré-
sence du petit cercle d*amis, et cela n'allait pas à moins d'une trentaine de personnes, dont on était sur. Ces personnes connaissaient toute la vie de la mère, elles avaient vu s!élever l'enfant, elles les aimaient toutes deux, espéraient les revoirs un jour et faisaient des vœux sincères pour leur bonheur.
Tout cela devait déjeûner ensuite ensemble en sortant de la messe. Puis, on partait: la mère pour le Havre, où Ton s'embarquait le lendemain pour les États- Unis d'Amérique; la fille montait en voiture au même moment que sa mère : elle allait au château de Saint-Laurent, situé en Franche-Comté, au milieu des montagnes du Jura.