TA MÈRE
Isabelle avait In et relu cette lettre ; elle y voyait à regret le départ de Williams ; elle cherchait à deviner quel intérêt assez vif pouvait l'avoir décidé à un aussi grand sacrifice, lorsque ses yeux furent attirés au dehors, car elle lisait à une des fenêtres de son appartement, c'était toujours là qu'elle faisait toutes ses lectures. Elle devina même avant de l'avoir vu, le jeune comte de Saint- Laurent qui traversait la partie de la route oii elle l'apercevait quelquefois ; jamais son attitude mélancolique et rêveuse n'avait en- ' core manifesté une si profonde émotion intérieure, il ne dirigeait ])oinl son cheval.
qui allait aussi d'une manière nonchalante, s'arrêtant parfois et s'écartant même de la route sans que son maitre s'en aperçût ; il s'avança ainsi plus près d'Isabelle , son cœur battit avec violence ; elle distingua mieux la taille élégante, les beaux traits d'Albert, et son visage lui sembla pâle et triste ; il y eut même un moment oii le jeune comte promena autour de lui des regards désolés. La jeune femme respirait à peine tant son émotion était vive ; elle espéra en être aperçue, se pencha, tendit les bras vers lui ; mais il ne tourna pas ses regards sur elle ; le cheval prit une autre direction, et bientôt tout disparut. Les yeux d'Isabelle restèrent à regarder longtemps, après qu^il n'y eut plus rien à voir ; la route était solitaire, nul n'y passait depuis ime demi-heure.
^50 Ux\ NŒUD DE RUBAN.
quand un cheval, au galop, monté par le jeune homme dont la vue excitait toujours la curiosité de la jeune femme, parut tout à coup ; il semblait à la poursuite du comte et courait certainement pour le rejoindre ; mais en ce moment Isabelle fut détournée de Tattention qu'elle lui donnait par la vivacité de la course d'un troisième cavalier, qui chevauchait sur la montagne, et qui, ayant tout à coup aperçu quelqu'un s'élança avec la plus grande rapidité au-devant du jeune homme. Celui-ci, pour éviter sa rencontre, fit faire à son cheval un si brusque mouvement, que le cheval se renversa et précipita srrla route celui qui le montait.
Cette scène prompte et imprévue qui se passait sous les yeux d'Tsabelle, lui causa
une vive impression. Aucun bruit n'arrivait jusqu'à elle, mais elle devina que des cris s'étaient fait entendre en voyant accourir le comte de Saint-Laurent. Il sauta de son cheval et se précipita avec une grande vivacité près de celui qui venait d'être renversé ; mais déjà l'étranger avait mis pied à terre et soulevait le jetine blessé. Un mouvement de surprise à sa vue fut très-remarquable de la part du comte ; mais tous deux s'occupaient pourtant de celui qui était étendu à leurs pieds sans connaissance.
Ouelle ne fut pas ^ussi la surprise d'Isabelle, quand le chapeau du jeune homme, ôté de sa tête ensanglantée, laissa se dénouer et s'étendre sur ses épaules, une longue chevelure de femme ! Alors, une plus
grande attention portée sur la figure^ lui fit reconnaître la comtesse de Saint-Laurent, la belle-mère de son mari ; et tout à coup se déroula dans la pensée de la jeune femme toute la série des faits passés. •Une lumière subite les éclaira, et elle s'étonna qu'ils ne lui eussent pas déjà révélé une partie du mystère qui l'enveloppait, et dont elle crut en ce moment que le voile se déchirait à ses yeux.
Le premier regard de cette femme qui lui avait été si douloureux et qui semblait ne lui être pas inconnu, se représenta à elle comme au moment où elle en avait été atteinte ; elle se souvint en même temps qu'un autre regard déjà l'avait frappée comme une blessure lorsqu'elle sortait à peine de
l'enfance ; elle s'étonna de ne pas se Têtro rappelé plus tôt.
Un nom s'échappa de ses lèvres :
— Hortense de Kerschtrell !
Celte fille d'un banquier ruiné, qui avait dû, un jour, être sa gouvernante, et qui était partie pour soigner un vieillard infirme, relégué dans un vieux château de province, c'était elle : Hortense de Kerschtrell.
C'était elle, dont le regard plein de haine, de colère et d'envie, à l'aspect d'une heureuse jeune fille, avait un jour blessé Isabelle.
C'était elle qui avait épousé au lit de mort le vieux comte de Saint-Laurent.
254 UN NOEl'l) DE RUBAN.
C'était elle qui aimait Albert, qui en était aimée, qui ne le quittait pas, qui vivait heureuse près de lui !... pendant qu'on torturait sa jeune femme î
Mais pourquoi ce mariage ? pourquoi cette haine?
Il restait encore des points qui ne lui semblaient pas bien clairs, mais il en était un qui dominait les autres, et sur lequel toutes les pensées de la jeune femme s'attachèrent.
C'est que sa rivale était aimée; c'est que mille tendresses avaient charmé ces deux années entre cette femme et Alberi ; que toujours ensemble une intimité de tous les instants avait rendu leurs jours aussi doux, aussi fortunés, que les siens étaient cruels
et douloureux î Enfin, la pauvre Isabelle joignit à ses souffrances morales, la plus poignante de toutes les souffrances, la jalousie ; elle devinait cette inépuisable source d'idée^ et d'émotions qui enivre à cbaque instant deux personnes qui s'aiment; elle devinait le bonheur délicieux qui se mêle à toutes leurs actions ; elle devinait ce que la nature, lé ciel, les fleurs et les beaux jours peuvent avoir de ravissant, quand on en jouit près de l'objet aimé ; et, pour la première fois, elle comprenait la passion ardente, vive, profonde, et elle la comprenait à la torture que lui faisait éprouver la jalousie.
Son âme troublée sentit s'éveiller des sentiments de haine et des idées de vengeance qu'elle n'était pas maîtresse de répri-
mer, et, sous cette impression la plus violente qu'elle eût jamais éprouvée , elle oubliait et ses consolations habituelles, et ses espérances, et sa résignation.
Son visage exprima l'effroi à la révélation de ce nouveau genre de supplice, martyre inconnu jusqu'alors et dont le tourment la glaçait d'épouvante.
Accablée, elle s'était laissée tomber sur un fauteuil, et, sa tête affaissée sur sa poitrine, ses mains crispées, toute sa personne abandonnée à la douleur, elle eut pu servir
de modèle pour peindre l'abattement et In
stupeur. •
La nuit était venue, elle ne s'en apercevait pas ; le temps s'écoulait sans qu elle le sût.
UN NOruif) DE RUBAN. Sri*
Tl iV} avait plus pour elle ni passé, ni avenir, toute sa vie était concentrée dans ce moment d'inexprimable angoisse.
Un bruit inaccoutumé vint Tarracher à cet état d'insensibilité extérieure qui cachait tant de pénible agitation; elle s'éveilla comme d'un cauchemar et entendit des coups redoublés à la porte du salon qui précédait sa chambre.
Par un mouvement machinal elle se leva et courut à cette porte.
— Ouvrez ! ouvrez ! criait du dehors une voix qui lui était inconnue.
Elle répondit qu'elle ne pouvait ouvrir, qu'elle n'en avait nul moyen, et que c'était du dehors que les portes étaient fermées.
258 UN NOEUD DF RîTHAN,
Un silence suivit. ' .
Elle tremblait.
La porte fut ouverte. La vive lumière de flambeaux portés par des inconnus, vint frapper Isabelle dans son obscurité. Alors, au milieu d'un grpupe de quelques personnes étrangères, elle vit devant elle un inconnu, vêtu de noir, qui regardait avec sévé-* rite le comte de Saint-Laurent, pâle comme la mort, et elle aperçut à ses côtés le visage grave et austère de Williams Espread.
Mais c'était trop d'émotion pour son âme agitée. Ses forces n'y sulïirent pas, elle vacilla, chercha un appui que lui présentèrent les bras d'Albert et elle perdit connaissance.
Concluftlon,
Isabelle ne larda pas à renaître à la vie ; un soupir annonça qu'elle reprenait le sentiment de sa situation ; mais il fut suivi d'un sourire d'espérance. Elle ouvrit les yeux, et son premier regard se porta sur le comte, qui, pâle, immobile, tremblant, tenait en-
core une dos mains de sa Irnimo ot la couvrait de pleurs et de baisers.
— Où suis-je donc ? est-ce au ciel ? dit-elle.
Car il lui semblait que cet amour d'Albert, ses regrets, ses larmes, étaient des biens qui ne pouvaient exister pour elle sur la terre.
La chambre où elle se trouvait lui était inconnue. C'était une pièce assez grande, meublée avec un luxe et une élégance tels qu elle n'avait encore rien vu de semblable ; ses regards ne s'y arrêtèrent pourtant pas, et se portèrent sur Williams Espread, en s'écriant :
— El ma mère!
UN INOELD DE RUBAiS. 261
— Douze jours à peine me séparent du moment où je la quittai, lui dit-il.
Isabelle se rappela la lettre' qu'elle avait reçue.
Elle allait parler. Mais son attention fut attirée par l'entrée dans la chambre de ce même inconnu, grave, austère, vêtu de noir, qu'elle devina être un magistrat. Il était suivi de deux autres personnes : l'une d'elles prit place à une table pour écrire ; il se fit un grand silence.
A l'apparition du magistrat, Albert s'était éloigné d'Isabelle, mais pas assez tôt pour que son mouvement ne fut remarqué.
— Vous espérez que cette pauvre femme
ne parlera pas ; vous lui dictiez peut-être ses réponses ; mais nous sommes en garde contre toute espèce de mensonge, dit le magistrat.
Albert ne fut pas maître de déguiser un geste de menace, en s'écriant :
— Je n'ai jamais menti. Monsieur.
Le magistrat reprit ironiquement:
— Et quand vous faisiez passer pour folle cette jeune femme qui a toute sa raison?
Albert, interdit, voulut pourtant répondre ; il n'en eut pas le temps ; le juge continua en montrant des papiers qu'il tenait à la main.
Ces deux lettres que nous venons de trouver là haut attestent et sa sage résignation et les horribles tortures qui l'avaient poussée à l'idée du suicide.
C'étaient les deux lettres écrites par Isabelle, au moment où elle était décidée à s'ôter la vie. Le magistrat lut haut celle qui s'adressait à Albert : de grosses larmes tombaient des yeux du jeune homme ; le magistrat ne les vit pas, mais Isabelle pourtant ne fut pas seule à les voir. Un gémissement douloureux les accueillit et attira l'attention de la jeune femme ; cette espèce de cri sortait d'une alcôve où sur unlit splendide, gisait presque sans force une forme humaine, enveloppée de tant de mousseline et se dérobant si bien aux regards, qu'Isabelle ne l'avait pas encore aperçue.
56 i UN NOEUD DE UUBAN.
C'était Hortense de Kerschtrell, comtesse de Saint-Laurent.
La jeune femme recula avec épouvante à son aspect.
— Ne craignez rien, reprit le magistrat; elle est dans l'impuissance de faire aucun mal maintenant ; il ne lui reste plus qu'à rendre compte de celui qu'elle a fait.
A ces mots, prononcés avec une dédai-* gueuse fermeté, la malade sentit sa haine et son orgueil se révolter et ils lui donnèrent la force de se soulever, d'examiner ceux qui étaient près d'elle et de jeter auxomte des paroles quelquefois incompréhensibles pour ceux qui étaient là, mais où se révélait une espèce de joie féroce à l'idée qu'un jugement.
UN NOEUD DE RUBAN. 26b
une peine sévère imposée par la loi, le séparerait encore d'Isabelle, et que son honneur fléiri, sa vie miséraMe, ne lui laisseraient aucun moyen d'être heureux.
L'étonnement d'Isabelle était immense.
Quoi ! cet amour qui lui inspirait une si vive jalousie avait abouti à tant de haine^î
Le magistrat regarda la jeune femme et la comprit.
— Les mauvaises passions, dit-il, amènent plus de malheur qu'on ne croit, et il s'y mêle plus de fiel que de douceur. Mais elle a raison, cette femme, quand elle prévoit votre séparation* de cet homme cruel ; vous aurez le droit de vous séparer à jamais de lui ; vous serez rendue à une vie douce et
heureuse dans votre famille, et ceux qui vous avaient ravi votre liberté vont à leur tour perdre la leur !
— Ah ! murmura d'une voix stridente la malade, il partagera encore mon sort et non le sien !
Isabelle tressaillit à ces mots.
Le magistrat examinait le comte de Saint- Laurent avec une grande attention. Quelque chose dé noble, de loyal et de distingué se faisait remarquer en lui au premier aspect et devait prévenir en sa faveur, ceux surtout que l'habitude de l' observation a convaincus que la physionomie révèle toujours les instincts naturels de Tàme. Puis il y avait des traces de souffrances profondes et déjà an-
UN NŒUD DE RUBAN. 2l6l
ciennes sur ce beau visage, et Tattention comme la sagacité du magistrat éveillait en lui des doutes, il se disait :
— Est-il complice, est-il victime?
Mais pendant cet examen, le juge en subissait un aussi, et Hortense de Kerschtrell devinait sa pensée ; elle craignit que le comte ne lui échappât; que, rendu à la liberté, pendant qu'elle expierait les crimes dont elle ne s'était rendue coupable que par amour pour lui, il put retrouver le bonheur près d'Isabelle ; et, toute ^a fureur jalouse se réveillant à cette idée> elle reprit des fofces et dit avec fermeté au magistrat :
— Monsieur, je suis prête à répondre à toutes vos questions. Que voulez-vous savoir?
Il y eut comme un frisson de crainte dans Tauditoire, en Tentlendant parler ainsi.., on sentait que le sort du comte allait dépendre de ses aveux, et qu'elle Favait condamné. Isabelle le comprit.
Il régnait un profond silence.
La jeune femme était habituée à souffrir, par deux années d'infortune, où la résignation l'avait rendue maîtresse d'elle-même, et lui avait donné sur ses justes ressentiments un empire absolu ; elle sentit qu'elle devait en ce moment cacher l'intérêt qu'elle prenait à Albert; si la femme qui allait parler croyait le jeune homme aimé, il était perdu.
Isabelle, calme et sévère, se leva et dit :
Ui\ NOEUD DE RUBAN- 569
— Avant que le sort de M. le comte do Saint-Laurent soit décidé, je veux que tous sachent bien ici que je n'attendrai ni jugement, ni même éclaircissement, pour décider de mon sort à moi ; puisque ma liberté m'est rendue, j'en profiterai pour. rejoindre ma mère. Puis, se tournant vert T Américain: Mon père, ajouta -t- elle, voulez -vous que nous partions dès demain pour l'Amé-
rique
— Ce sera remplir (ous mes yœux, répondit \yilliams.
. La joie, une joie méchante et amère, brilla dans les yeux flamboyants de la ])ellcmère.
— Perdue pour lui! murmura -t -elle.
Le jeune comte s'affaissa sur lui -m!
et retomba sur le siège d'où il s'était soulevé, comme s'il eût senti la vie lui échapper. Son abattement fut extrême et sa figure découragée et désolée sembla se décomposer...
— Qu'importe tout le reste? dit -il; et il n'écouta plus. Son existence était finie ; on pouvait faire de lui tout ce qu'on voudrait; il était insensible à tout.
Cependant le magistrat attentif adressait des questions à la malade en l'examinant, et elle commençait à répondre avec une exaltation toujours croissante, lorsque le médecin entra.
Il savait ce qui s'était passé. C'était un
m NOEUD DE RUBAN. 271
médecin de la ville voisine , celui qui venait d'habitude au château avait quitté le pays depuis quelques jours.
On s'écarta; il parla à la malade, lui tâta le pouls, visita sa blessure à la tête, et, pour toute réponse, dit brusquement :
— Qu'on fasse venir un prêtre !
— La mort ! la mort ! s'écria la malade d'une voix déchirante, qui glaça d'effroi ceux Tfui étaient présent ; puis, comme si elle eût voulu fuir cet arrêt, elle se souleva par un effort inouï, et répéta une troisième fois avec une horrible épouvante :
— La mort !
Elle retomba ensuite sur Toreiller, en relatant en sanglots.
La fièvre violente qui la soutenait et lui donnait des forces factices ne lui avait pas laissé penser qu'elle pût être en dan^jer; sa surprise fut égale à son effroi.
Cependant, le curé du village avait appris l'accident : c'était un bon vieillard qui ne soupçonnait pas le mal; et comme la veuve du vieux comte remplissait tous ses pieux devoirs, et donnait quelque argent pour les pauvres, il la regardait comme une sainte. Il venait inquiet de sa santé, mais ne se doutant nullement de ce qui se passait. Il avait toujours cru à une folie réelle de la jeune comtesse, à une bonté inouïe de la part de sa belle- mère, la soiejoant au
UN .\ojan> LE RUBAN. ^73
ehàleau au lieu de la livrer à des mains étrangères.
Hortense de Kerschtrell avait été élevée dans la religion chrétienne ; elle s'en faisait un appui dans l'opinion, mais nV pensait pas même en accomplissant en public toutes les pratiques des croyants. Quand le bon curé entra dans cette chambre de mort et qu'il la vit en proie au désespoir, il fut épouvanté; il. apprit, en voyant Isabelle, que sa folie n'était qu'une imposture et que la mourante, était coupable. Le saint homme, dans sa douce vie de curé de village, n'avait pas été appelé à voir les orages passionnés des cœurs vicieux; mais la religion, sa seule poésie à lui, a des enseignements et des miséricordes pour tous ;
il lui sembla qu'au-dessus de la justice do la terre il y avait celle du ciel, et qu'il était de son devoir d'aider la mourante à la fléchir avant de paraître devant elle.
D'un ton d'autorité il écarta toutle monde; on passa dans la pièce voisine à ses ordres, et il resta seul avec la femme qui se mourait, le cœur rempli de désespoir et de ressentiment.
Pendant cet entretien suprême, il y avait une espèce de recueillement et de terreur parmi ceux qui attendaient.
Le magistrat ne quittait pas le comte; il ailachait sur lui un regard investigateur qui semblait plonger au fond de sa pensée, il devinait les causes, mais il voulait interroger
sur les détails et comprenait à peiûe comment celte séquestration de plus de deux années avait pu s'exécuter ; il était nouveau dans le pays, son prédécesseur avait dû être trompé par Testime qu'il portait aux habitants du château, mais lui, en arrivant, il y avait un mois environ, avait été frappé de cet air de mystère qui régnait aux environs : quelques mots à voix basse accusaient la belle-mère, et malgré sa beauté, ses grâces et les plaisirs qu'elle cherchait à ramener au château, on le fuyait et peu de voisins y apparaissaient depuis plus d'une année.
Lorsque Williams y vint demander la jeune femme, le matin de ce jour -là, on le regarda avec surprise. D'ofi venait-il donc?
$10 UN MMIH) m r.UMAN.
Gomment ne savait-il pas que la lemme du comte était privée de la raison depuis plus de deux années? et Williams, qui, pendant cet espace de temps, avait lu constamment les lettres d'Isabelle, courut à des renseignements plus indépendants que ceux des domestiques du jeune comte. Le magistrat déjà prévenu par lui, venait de partir pour le château, et Williams se hâtait, afin de le rejoindre, quand il rencontra et renversa l'ennemi sans le connaître.
Cependant, après un assez long silence, le magistrat recommença ses questions, se mit enfin à interroger le jeune comte tellement plongé dans sa rêverie, qu'il ne Tentendît pa^.
Revenu à ce qui Tentourait et au senti-
UiN NOEUD liE RUBAN. %11
meut de sa situation, Albert tourna vers son juge un regard morne et éteint, et dit d'une voix faible :
— Que voulez -vous, Monsieur? je n'ai rien à répondre, rien à dire. On ne punira jamais assez ceux qui ont causé un horrijDle malheur; les souffrances de cette jeune femme, et si bonne et si belle, ne pourront jamais être assez vengées. Une vie entière de tourments n'expierait pas à mes yeux le mal qu'elle a souffert. Je ne me défendrai donc pas : tout est fini pour moi ; je ne désire plus que ce qui peut terminer des regrets (jui dureront jusqu'à ma mort... et dont nul ne sait toute l'amertume.
Il ajouta tout bas : Je l'aimais.
Isabelle était restée calme en apparence; mais profondément agitée intérieurement.
Ce fut avec une grande émotion qu'elle dit, en se tournant vers le magistrat :
— Monsieur, si j'ai dit tout à Theure ce qu une femme indifférente et irritée aurait pu dire, si j'ai annoncé l'intention de me séparer sans retour de mon mari, je dois à la vérité d'avouer que j'espérais ainsi désarmer le ressentiment et la jalousie d'une personne qui, pour me séparer de M. de Saint-Laurent, pouvait l'accuser et le perdre. Mais en ce moment je dois à vous, Monsieur, à moi... et à... lui, ajouta - 1 - elle en se tournant vers le comte, de dire toute ma pensée.
Je ne ([uitterai point mon mari, à moin^
UN iNOEIlD DK UlIBAiN. 2l9
que sa volonté ne l'ordonne, et quel que soit son sort, je le partagerai, non par devoir seulement. S'il était malheureux, séparé du monde, je voudrais qu'il eût du moins près de lui quelqu'un dont il serait aimé.
Il y eut une vive surprise parmi les assistants, et le comte éprouvait une si violente émotion, qu'il ne pouvait prononcer un mot. Mais Isabelle voyait l'expression de son visage ; cette expression disait tout.
Il prit les mains de la jeune femme, les pressa sur son cœur, et fondit en larmes.
En ce moment, le vieux curé ouvrit la porte,
— Venez tous, dit-il.
L'on entra chez la malade ; sa figure avait
changé d'aspect ; la haine s'en était effacée; les simples paroles du pasteur avaient ramené rame égarée, les souvenirs de Tinnocente enfance qui reparaissaient au moment de la mort avaient rapporté avec eux les saintes croyances ; la femme irritée, haineuse, impitoyable, était devenue craintive et repentante devant la pensée d'un Dieu prêt à peser ses actions dans la balance de la justice.
— Approchez, dit-elle, il me reste eucore une force fébrile, je veux qu'elle serve à dire enfin toute Ja vérité : puisse l'aveu sincère que je veux faire... me valoir un peu de pitié sur la terre et dans le ciel !
On s'approcha du lit; Isabelle "se plaça de façon à n'être pas vue de la mourante ; elle iTaignait de ne pouvoir cacher assez bien,
au milieu de cette scène lugubre, l'espèce d'ineffable joie qui inondait son cœur. Albert l'aimait et elle ne le quitterait plus! Qui ne sait que la certitude d'être aimé de ce qu'un aime, répand un tel bonheur dans Tàme, que, malgré les efforts qu'on peut faire, il en apparaît toujours quelque chos(? dans l'expression, le geste, le maintien, le regard, tant on est, pour ainsi dire, exalté par cette pensée comme par un air vivifiant !
Enfin la malade prit la parole et, comme elle l'avait dit, la fièvre la soutint, au milieu de souffrances qu'elle dissimulait, de plaintes douloureuses qu'elle ne pouvait retenir, et d'interruptions nécessaires pour reprendre des forces et rassembler ses idées ; elle fit à peu près le récit que nous donnons, sans les
interruptions et les incidents qui le troublèrent.
— Ayez pitié de moi, dit-elle, et écoutezmoi: J'étais la fille unique d'un riche^banquier; tout cédait à mes caprices, quand le malheur vint me frapper. Le premier de tous, fut de rencontrer aux eaux de Baden le comte Albert de Saint-Laurent.
Je l'aimai, je désirai en être aimée : mais lui, livré à de folles dissipations, ne songeait point au mariage ; il ne vit pas ou ne voulut pas voir mon amour.
La parente qui m'accompagnait, car je n'avais pas de mère, connaissait le comte ; elle ne devina point mon cœur, attira souvent le jeune homme, et parfois prévoyant
UN NOKUD DE UUBAN. 283"
l'époque, encore lointaine, disait-elle, où il songerait à se marier, lui nomma plus d'une fois Isabelle de Melval comme une fille unique qui lui conviendrait à merveille, et dont la mère était son amie.
Je revins dans la maison paternelle avec le cœur plein d'un amour malheureux et d'une haine douloureuse.
La maison était en désordre, mon père était ruiné, sa mort suivit de près ; et de toutle passée il ne me resta que les deux sentiments cruels qui me torturaient le cœur.
Cette dame qui m'avait conduite à Baden était mon seul appui ; elle avait connu ma mère; elle m'aimait: mais sa fortune était médiocre, elle ne pouvait rien par elle-même.
Cepeiidant elle pouvait tout pour moi, car elle connaissait également la famille de Melval et celle du comte de Saint-Laurent. Et là était toute ma pensée.
Madame de Melva^ eut besoin d'une institutrice pour sa fille, je pensais à entrer chez elle, quand le père du jeune comte, ennuyé de sa solitude, eut l'idée d'ouvrir son château à ses voisins, d'y rappeler la gaîté et les amusements ; mais, pour y parvenir, il lui fallait une femme jeune qui voulût bien tenir cette maison et l'aider à en faire les honneurs, car son âge et ses infirmités lui rendaient nécessaire la présence de quelqu'un, et son fils ne passait au château ([u'une courte partie de Tannée.
C'était un bonheur imprévu qui me ravit:
UN ^OEU!^ l)F. lUIBAN, <^Hl\
j'arrivai. Le vieillard fut charmé, sa maison fut joyeuse, et le jeune comte sembla me voir avec plaisir.
Mais... j'échouai encore près de lui dans mon projet. Il fut poli, aimable et rien de plus.
Deux années se passèrent ainsi ; voyant qffe je ne pouvais prendre d'empire sur sou cœur, j'en voulus avoir sur son sort.
Je parvins à épouser le vieillard et à tenir entre mes mains la plus grande part de la fortune du jeune homme.
C'était au lit de mort que le père m'avait donné son nom; la famille voulait attaquer le dernier acte du vieux comte ; le fils s'y opposa, et, venu pour fermer les yeux de son
280 nx NCffiun de rïjhaîc.
père, il respecta ses dernières volontés. Je le retins facilement au château; le grand deuil réloignait du monde. C'est une nature douce, nonchalante et faible. Il resta plus d'une année en disant toujours qu'il partirait le lendemain.
Je pris sur lui un ascendant qu'il n'essaya même pas de repousser.
Que dire maintenant?.. Oh ! je ne veux pas, je ne peux pas tout avouer...
Mais comment le mariage eut-il lieu?
dira-l-on...
Pourquoi Tavez-vous laissé faire?.'..
Ah ! je me suis répété à moi-même ces
questions bien des fois. Bien des fois j'ai maudit l'idée que j'eus, moi, de provoquer et de décider ce mariage.
Mais le ciel youlait me punir et, que de fois ainsi, il jette dans notre esprit une espèce d'aberration qui nous fait préparer de nos propres mains le malheur qui doit nous punir de nos torts I
Je ne pouvais épouser le comte Albert, et sa famille le pressait de se marier ; de plus, je sentais qu'un mariage assez riche pour réparer les brèches faites à sa fortune était nécessaire. Il avait usé largement des plaisirs de Paris, comptant sur un riche héritage'; cet héritage qui restait entre mes mains, était lui-même dans un grand désordre par les prodigalités des dernières années, le
:)0S l'N yf)VV\) DK lillMAN.
splendide état de maison ; des fêles, des chasses, des entreprises par lesquelles j'avais voulu rendre le château un lieu do plaisirs el d'occupations intéressantes pour retenir Albert, m'avaient forcé d'emprunter sur les biens et l'on menaçait d%les vendre. Une (lot pouvait sonlo combler le déficit.
Un mariage fut décidé.
• A l'époque o\i j'avais vu Isabelle de Mel-
val et où mon regard scrutateur avait plongé son examen jusqu'au fond de Tâme de la jeune fille, j'avais vu en elle une enfant chétive et laide qui ne pouvait inspirer l'amour ; puis elle avait été troublée par mon seul regard. Il serait donc facile de la dominer.
Alors, le jeuae comte m'aimait... oh! oui
il m'aimait; quoique j'en aie douté depuis, el bien que j'aie vu ensuite dans son âme un amour dont celui qu'il eut pour moi n'approehà jamais... cependant, il m'aima...
J'obtins de lui une promesse que j'essayai de rendre sacrée par des serments sur la tombe de son père^ sur ma vie, que je juriais d'immoler, s'il y manquait ; sur son honneur, xfui était sa seule foi.
Albert avait vécu dans le scepticisme de notre *époque, il n'avait aucun principe, on le dominait par ses qualités, son honneur délicat et sa grande bonté.
ïl croyait difficilement au mal c'est-àdire à la mécbaTiceté ; car le mal, et le bien
200 l'N !NO:.l)l) DE Rrb\.\.
sur ](' rosir- u'élailpas dislijicl às^^s yeux ; su coDscipn'o manquait de lumières, bien que \ son esprit en eût d'éclatantes.
11 promit tout ce 'que je voulus et il tint ton tes ses promesses ; il croyait que son hon- . neur y était engagé. Comme il crut que cet honneur eût été terni s'il ne se fùtîpoint acquitté envers ses créanciers....
ï.e mariage se fit à Paris.
J'attendais paisiblement son retour avec sa fenune, et comme nous en étions convenus, j'allai le chercher au dernier relais, où je laissai la jeune femme sans même avoir cherche à l'apercevoir.
Viai<, le londeniain, elle arriva,
U.\ iXOFUD m KURA^. %9\
Tout fut fini pour mon bonheur.
Isabelle était belle comme un ange et le charme de sa personne était irrésistible. Je jetai les yeux sur le comte... Il avait pâli sous mon regard. Bien plus, son visage altéré j)ortait des traces de souffrances anciennes.
Il l'aimait.
Vous savez le reste... Ah'! si elle a soutîert, elle !.. Ses tourments n'ont pas approché des miens. Il est impossible d'imaginer ce que fiioii âme ardente et passionnée endura de torture, quand je vis l'admiration dont la jemie femme était l'objet, se^4raduire en amour dans le cœur de son mari î Ce qu'il me fallut faire pour en réprimer l'élan, pour
le tromper, l'effrayer, le retenir et l'obliger à garder .ses serments, est impossible à dire ; un jour vint où tous mes efforts furent superflus , Isabelle entra le soir dans l'appartement d'Albert: cette visite imprévue et l'effet qu'elle produisit me firent comprendre que cet échafaudage de bonheur élevé avec tant de peine s'écroulait, j'eus un moment de vertige. Je voulus tout anéantir avec mes espérances. Car, leur amour, leur vie, la mienne, je cherchais à en faire un même holocauste. Je mis le feu au château!
Tout échappa ; Isabelle sauva^son mari ; mais l'émotion qu'elle éprouva fut si grande, qu'ime fièvre violente lui ôta pendant quelques jours le souvenir elle sentiment des
choses réelles. Albert, effrayé de la voir en cet état, craignit pour elle la folie... Sa douleur et son effroi, à ce mot cruel, me donnèrent l'idée de m'en servir pour l'éloigner d'elle à jamais. Il tomba malade et ne put quitter le lit de quelques jours. Mon plan fut arrêté, j'eus des complices ; ils ne sont plus.' Albert, à peine guéri, voulut revoir Isabelle ; tous s'y opposèrent ; chacun raconta les effets d'une folie dangereuse et dégoûtante ; on fit comprendre au comte que ce serait pour lui [un horrible spectacle.
Ah ! que le ciel vengea bien la pauvre victime par les tortures jalouses qui me déchirèrent le cœur. Albert l'aimait ; le peu d'instants où ils s'étaient vus avaient suffi pour faire naître une passion pro-
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fonde dont rien ne put le distraire ; deux années se passèrent en efforts superflus. Sa pensée était avec Isabelle, et quand je parvenais à l'occuper quelque temps , tout à coup un mot douloureux lui échappait au souvenir de cette folie dont il ne douta jamais. Enfin, je luttai avec une peine inutile contre une répulsion involontaire, qui avait fini par Téloigner de moi, qu'il combattait, mais doiit je m'apercevais pourtant, 11 était à mille lieues de me soupçonner, et pourtant il cédait à un instinct secret qui me rendait odieuse à ses yeux : il ne m'aimait plus, et mon amour lui était devenu insupportable.
Voilà comment se sont passés ces jours que j'aurais voulu à tout prix rendre heu-
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reux, et dont la soulFraiice a été telle, que j'ai plus d'une fois envié le sort de celle que je persécutais. Quelles que fussent ses soutïrances, elles n'égalaient par les miennes, la pauvre femme avait j'innocence et l'espoir.
C'était avec peijie que la malade achevait son récit; sa voix faiblissait; les derniers mots ne furent presque* pas entendus, et ses forces semblèrent l'abandonner tout à fait pendant quelques instants.
Le magistrat dit au comte :
— Je n'ai pas besoin de vous dii^, Monsieur, que je renonce à l'accusation, et que
si votre faiblesse fut coupable, c'est affaire entre le ciel et vous.
Williams Espread s'approcha du comte, dont jusque-là il s'était tenu à distance ; il s'arrêta devant lui, et, après un moment qui semblait consacré à la réflexion, afin de donner plus d'importance à ce qu'il allait faire, il lui tendit la main.
Albert prit cette main avec un sentiment de reconnaissance et ne put s'empêcher de laisser échapper ces mots:
— Ah ! Monsieur, un homme comme vous n'eût jamais eu de pareils tort3 !
— Parce que je crois au devoir et à Dieu, répondit l'Américain avec simplicité.
Isabelle fut charmante en disant :
— Nous vous bénissons à jamais comme un père ; car, pour nous sauver, vous aurez
fait plus de quatre mille lieues... tout seul.
— Je devinais bien, répondit Williams en souriant, que vous ne partiriez pas. Dans douze jours, voire mère apprendra que je vous ai vue heureuse. Mais voilà tout ce qu'elle doit savoir. L'année prochaine, nous serons tous réunis à Paris.
En ce moment, la mourante reprenait ses sens, et semblait appeler Isabelle, qui s'approcha d'elle ; les autres la suivirent et entourèrent de nouveau le lit.
Hortense n'avait plus rien de son audacieuse beauté et d(^ son inexorable rudesse ; les approches de la mort l'avaient vaincue. Ce fut avec une voix bien faible qu'elle dit:
— Isabelle, pardonnez à votre mari et
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vivez heureuse avec lui : peut-être Dieu me saura -t- il gré de cette prière que je vous fais. Quant à moi, objet de votre haine et de vos malédictions...
— N'achevez pas, iiilcrroinpil la jeune femme... vous êtçs pardonnée sur la terre, et nous allons prier ensemble pour que vous le soyez au ciel.
Isabelle se mit à genoux contre le lit.
— Est-ce vrai 1 est-ce possible ? Vous pardonneriez? dit faiblement la femme coupable et inquiète. Votre pardon, ce serait un espoir, peut-être un gage de celui de là-haut. Puis la mourante, dont les ^'acuités manquaient déjà à sa volonté de voir et d'entendre ce qui se passait autour d'elle ,
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ossaya de se soulever, et sa main s'éleiidit e( eut l'air de chercher du côté de la jeune femme, qui prit cette main dans les siennes ; puis Isabelle se souleva, et s'approchantdu visage oii déjà la mort mettait sa terrible empreinte, elle déposa un baiser filial sur le front décoloré de la malade, qui poussa un soupir de reconnaissance et de joie.
Ce fut le dernier !
Isabelle eut un mouvement d'effroi et se détourna; les bras d'Albert la reçurent el rentraînèrent loin de Ja chambre funèbre en disant : Venez, ma bien-aimée, mon Isabelle, ma femme !