‹ Un noeud de rubanChapitre 6 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

lemenls de Paris, encombrés de mille objets qui y laissent si peu d'espace libre. Isabelle éprouva encore une espèce de terreur quand elle fut laissée seule dans cet immense appartement ; mais elle la surmonta comme les autres, et, aidée d'une femme qu'on avait mise à sa disposition, elle s'occupa de sa toilette.

Le jeune comte avait été empressé devant le monde ; mais il n'avait pu lui adresser un mot en particulier et s'était retiré avec les autres.

On dînait à quatre heures à cause de la saison et du voyage qu'avaient à faire ceux qui ne restaient pas au château.

Isabelle, vêtue magnifiquement d'une su-

perbe étoffe de soie brochée, faite dans le dernier goût, ornée de dentelles et de diamants, parut comme une étoile aux yeux étonnés des gentilshommes francs -comtois et de leurs chastes moitiés. Ses beaux bras, ses épaules et son cou admirables étaient entrevus assez pour qu'on en appréciât toutes les beautés sans que la modestie la plus rigide pût rien trouver à blâmer. La jeune femme entrant au salon se sentit belle aux regards qui Taccueillaient ; elle en fut heureuse ; il était là... et elle voulut être aimable pour faire excuser cette beauté par les femmes et la faire aimer par les hommes. Elle réussit au delà de ses désirs. Tous étaient enchantés. Tous, non. La figure qui lui faisait vis-àvis, à table, eut de si singulières expressions, que, par moments, Isabelle s'arrêtait, mal-

gré elle, au milieu d'une phrase, étonnée et effrayée. Mais alors cette figure reprenait quelque chose d'affectueux et prononçait des mots tellement flatteurs, qu'elle en revenait à son idée que son inexpérience la rendait incessamment craintive sans aucun motif.

Et quand elle pouvait jeter elle-même un regard attentif sur la belle-mère du jeune comte, elle se trouvait injuste d'éprouver une espèce de répulsion pour une superbe femme, jeune , spirituelle et dont l'aspect avait bien certainement d'agréables et même peut-être d'irrésistibles séductions. .

Enfin, le dîner et la soirée passèrent; ce ne fut pas sans quelques émotions intérieures dans l'àme des deux femmes du château, et que personne ne soupçonna. On joua, On fit

un peu de musique. Isabelle chanta avec une voix suave et douce. Chacun fut ravi de la jeune mariée, du beau dîner et de l'espoir d'une maison qui serait plus que jamais ouverte aux plaisirs de tous genres ; on fit des projets de chasses superbes, de courses dans les environs, id Von ne se sépara point sans iètre convenu de prochai^nes occasions de se revoir.

La belle-mère du jeune mari ne voulut laisser à personne le soin de conduire Isabelle à son appartement, quand l'heure de s'y retirer fut venue. Elles y trouvèrent la même jeune fille qui avait aidé la jeune mariée à sa toilette et qui attisait un grand feu. Bientôt Isabelle resta seule avec elle ; sa parure fut détachée, et le grand lit la reçut fa-

liguée et pensive. La femme de chambre lui apprit qu'on la nommait Jenny, qu'on Ta- . vait fait venir pour elle; qu'une sonnette placée dans l'alcove communiquait à sa chambre, assez éloignée de là ; puis elle arrangea le feu, alluma une lampe destinée à veiller toute la nuil, et se retira.

Isabelle, préoccupée, l'avait entendue, mais ne lui avait pas répondu et ne lui avait adressée aucune question. C'était, silencieuse et réfléchie, qu'elle l'avait aidée à détacher ses parures et ses bijoux, et qu'elle s'était couchée. Restée seule, une vague et indicible émotion la tint longtemps éveillée, puis ses yeux se fermèrent, et un sommeil un peu agité vint terminer cette première journée dans le château où elle devait à l'avenir passer sa vie.

Isolement.

Isabelle dormit mal; son sommeil fut agité des rêves pénibles. Tout à coup elle croyait être emportée par la voiture qui l'avait conduite au château, et il lui semblait voir et sentir les chevaux sans frein, courant au travers la campagne, au milieu des ravins

et se précipiter dans un abîme ; elle en éprouvait une sensation si cruelle, qu'elle s'éveillait ; alors il lui fallait quelque temps pour se remettre de sa frayeur et se reprendre à sourire de l'idée que c'était un rêve. Puis, quand le calme revenu, le sommeil revenait aussi, la jeune femme se retrouvait encore agitée par de nouvelles hallucinations... Une fois, elle se crut sur un navire, en proie à toutes les violences d'une horrible tempête : elle voyait les efforts du pilote, la terreur des passagers, les tourments indicibles de ceux qui commandaient , et les vagues furieuses soulevant le bâtiment pour le laisser retomber au milieu des récifs et le briser enfin sur les rochers d'une cote inaccessible : et Isabelle partageait, en effet, toutes les angoisses de cette effroyable situation et se réveillait de

UN iNQEUD DE RUBAN. 121

nouveau dans une inexprimable émotion de malaise et de frayeur.

Enfin, le jour parut, et mit fin à cette espèce de torture ; la jeune femme encore émue se leva... et sonna : Jenny vint toute souriante, c'était une fille naïve, élevée à la campagne dans une ferme du comte de Saint- Eaurent et qui n'était au château que depuis huit jours. Elle était contente et fière de servir madame la comtesse, et parut se dévouer corps et âme à ce service.

Isabelle -s'efforça de chasser les idées qui l'attristaient, par de petits soins d'arrangements dans cette chambre, dont elle bouleversa un peu les meubles afin de s'y former comme des nids au milieu des tables et des sièges. Cet immense emplacement vide lui

représentait l'isolement, puis, Jenny arrangea les parures dans de grandes armoires en bois sculpté qui occupaient un côté de cette chambre; ensuite les bijoux furent placés dans un de ces meubles qu'on a tant recherchés de nos jours et qu'on appelait jadis un cabinet ; celui-là était en ébène incrusté d'argent. Une multitude de tiroirs de toutes dimensions permettaient d'y arranger commodément cette foule de petits objets précieux et charmants qui composent l'écrin d'une femme opulente ; celui d'Isabelle avait été de plus enrichi, par la tendresse d'une mère élégante ; il n'y manquait donc rien, et le plaisir de la jeune femme, à cette vue, l'aida à reprendre un peii de gaîté ; alors elle rentra dans la vie positive, revint à elle-même, à ses pensées, à son cœur... Alors, elle se mit

à une table près d'une fenêtre et écrivit la lettre suivante :

« Ma mère bien-aimée,

y> Le chagrin d'être séparée de vous et » d'être pour bien longtemps sans espérance » de vous revoir, est sans doute ce qui attriste 1» tout pour moi , car je n'ai pas eu, depuis » que j'ai quitté Paris, un seul de ces mou- » vements de joie que j'éprouvais quand » vous étiez là. Mon cœur est serré, j'ai par- » fois des larmes dans les yeux, il y a eu des

> moments où j'avais peur ! C'est bien en-

> fantin pour mon âge; aussi, ai-jefait de » grands efforts pour qu'on ne le vît pas et » j'y ai réussi ; personne ne se doute de tout B ce que j'éprouve, mais à vous, ma mère, i> je veux tout dire.

î Je VOUS écris d'un appartement qui est » aussi vaste et aussi grandiose que ceux des » palais. Vous souvenez-vous, maman, de » mon enthousiasme lorsque nous visitâmes » ensemble le palais de Fontainebleau? Je » me sentais ravie à la vue de ces magnifi- » cences d'un autre âge, et je vous disais >) que l'existence de ceux qui habitent de > semblables demeures devait être à la fois i> plus splendide, plus heureuse et plus poé- » tique que la nôtre, renfermée dans un apï> partement étroit , et faisant partie d'une » maison habitée par une foule d'inconnus. » Aussi n'était-ce pas sans plaisir que je » m'étais décidée à la vie de château. Une » dame châtelaine, même d'un modeste ma- » noir, mais tout à elle, me semblait avoir » une noble et douce existence. Eh bien ! le

UN NOEUD DE RUBAiN. 125

• lieu où je me trouve dépasse en splendeur

> tout ce que j'espérais, et reporte, par ses

> dimensions et son luxe d'un temps passé, j> à ces époques où Ton était seigneur et

> maître dans de vastes domaines et impo- » sant à tous sa domination. Ma chambre » est immense, un roi y a dormi et, j'espère,

> mieux que moi, car cette première nuit a » été mêlée de rêves cruels et de pénibles » insomnies , suites du voyage probable-

> ment. Mais, ce matin, plus calme, je viens » de visiter mon appartement afin de vous le » faire connaître, et que votre pensée puisse » m'y trouver pendant que j'y penserai à » vous. Un superbe salon tout doré recèle i> la pièce où est le lit ; et il est lui-même » précédé d'une antichambre si vaste qu'on » lui a donné le nom de salle des Gardes ; je

» crois qu'en effet un régiment tout entier

> eût pu y veiller sur le souverain, tandis » qu'il reposait dans ma chambre. Ces trois

> pièces occupent presque tout le premier » étage du vieux château ; le reste est rempli » par des dépendances. Toute cette partie » du bâtiment est fort ancienne ; des fossés » très-profonds l'entourent ; ils sout pleins » de l'eau vive et courante d'un torrent qui, » les jours de pluie, se précipite violemment » du haut de la montagne trés-élevée qui » domine un côté du château, à ce que vient » de me dire Jenny, la gentille femme de D chambre, que j'ai trouvée à mon arrivée. » Chaque pièce de cet appartement magni-

> fique a d'énormes fenêtres ouvertes sur ces

> fossés, et les embrasures de ces fenêtres » forment comme de petits cabinets taillés

» dans répaisseur du mur. C'est là que je

> me suis installée pour vous écrire, et j'ai » sous mes yeux une plaine immense et j> très-accidentée qui est bordée par des col- » lines pittoresques. Tout cela est grandiose, » imposant, et contribue peut-être à je ne » sais quelle tristesse secrète qui m'empêche » d'en jouir.

» Jepuis àpeine croire que je me trouvais » encore à Paris et près de vous il y a deux

> jours, il me semble qu'il a fallu des an- » nées pour changer aussi complètement i> mon existence. 0 votre tendresse ! ô vos » bons soins ! que cela me manque !, que je

> me trouve seule sans vous ! Pourtant ne » croyez pas que mon mari n'ait pas aussi des

> attentions. L'on m'a fêtée à mon arrivée ;

i%S m NOEUD DE RUBAN.

> il y avait foule et grand diner au château.

> Je m'étais parée avec cette belle robe bro- » chée, rose et blanc, que vous aviez choisie

> et qui me va si bien ! Je crois avoir eu du » succès Jprès des voisins, et mon mari en » paraissait charmé|

» Mais je ne vous ai point encore parlé de i> la jeune veuve du vieux comte. Elle est fort

> belle, et le costume noir qu'elle porte en- • core la fait ressembler à un de ces beaux » portraits de Técole flamande, imposant et » simple en même temps. Seulement^ elle a j> des yeux comme je n'en avais jamais vus,

> si ce n'est une fois, je ne sais où ; mais je

> crois me rappeler un regard de ce genre D qui m'a pénétrée, glacée et effrayée un » jour. Comme je me suis reproché, ma

> bonne mère, d'avoir eu pour madame la » comtesse de Saint-Laurent un mouvement » de répulsion à la première vue ; car elle 9 m'a comblée d'attentions, de soins et de » prévenances de tous genres depuis mon » arrivée, et son ton avec moi est d'une » douceur, d'une cajolerie telle, que je n'ai » jamais vu rien d'aussi affectueux à per- » sonne ! Sa famille et les voisins en parais- T> saient vraiment touchés et je dois en être » très- reconnaissante. Aussi m'efforcerai-je » de le lui témoigner par ma déférence.

p Elle habite, ainsi que le comte de Saint- 2> Laurent, les appartements du château » neuf tenant à celui-ci, mais tout à fait » moderne surtout pour l'ameublement et » le décor intérieur.

j> J'oubliais de dire que je viens de décou-

130 UN NOEUD l)K RUBAN.

j> vrir à côté de ma chambre une bibliothèî) que avec quelques portraits de famille ; je » m'en ferai un cabinet de travail. Il donne, » comme tout le reste du vieux château, sur » les fossés. Je suis bien défendue, j'espère, 2> et j'habite réellement une forteresse inac-

> cessible.

> Vous voilà, ma bonne mère, bien au fait 9 des lieux magnifiques et sévères où va se » passer ma vie, où je vais m'occuper de » vous ; instruisez-moi aussi des détails de » votre arrivée et de votre installation à Phi-

> ladelphie. Cela rapproche de se figurer

> les lieux où vit quelqu'un dont on est sé- » paré.

» N'ayez aucune inquiétude sur moi ; cela i> troublerait votre bonheur. Je suis instal-

» lée dans une demeure presque royale ; j'ai ï> une douce et gentille femme de chambre » qui me soignerait bien si j'étais malade. » Madame la comtesse de Saint -Laurent , » douairière, comme on rappelle ici, malgré 2) sa jeunesse, me semble si empressée et si » affectueuse , que ce sera sans doute une » amie, car, je sais, je Tai appris de vous, » ma mère, je sais être juste ; et, malgré » l'espèce de frayeur qu'elle m'a d'abord > causée, je veux l'aimer. Je pense que je » n'aurai plus à l'avenir ces impressions » d'effroi ou de chagrin que j'ai éprouvées, » et qui sont la suite de la grande douleur ï que j'ai ressentie de notre séparation. La » douce habitude de vos soins est certaine- » ment ce qui m'a ôté toute sécurité depuis » que j'en suis privée ; mais pour vous, chère

» maman, pour me montrer votre digne » fille, je ne veux écouter que la raison et la » sagesse ; en tout je veux que la douce mo- » dération dont vous m'avez donné tant de » leçons et tant d'exemples règle constam- » ment mes paroles et mes actions. Je ne » veux rien laisser aller de mes pensées dans » ces exagérations qui sont, m'avez-vous » dit, la preuve d'un esprit faible, et qui » entraînent à des ridicules et à des torts 1 ceux qui ne savent pas s'en préserver. Je » n'aurais jamais cru que mon caractère ,

> formé par vous, pût en être susceptible, ». et il a fallu ces deux jours d'épreuves pour » que j'en vinsse à me défier de mon ima- » gination. ftlais à présent je l'empêcherai » bien d'exagérer, et il faudra qu'elle reste,

> à l'avenir, dans les limites de la raison.

î Mon cœur, que je ne retiens pas, vole ï> à vous .et reste autour de ma bonne et » adorée mère.

> Votre fille,

» Isabelle de saint-laurent. p

Cette lettre, empreinte d'un esprit de modération et d'une sagesse de jugement rares à rage de la jeune femme, était de nature à rassurer le cœur inquiet d'une mère, au moins sur les dispositions de sa fille. Mais qu'y avait-il donc pour faire naître des appréhensions dans une âme aussi paisible, et pour éveiller des moments de frayeur dans un esprit aussi peu disposé à s'y laisser entraîner? C'est ce qa'Isabelle se demandait à elle-même. JlUe relut sa lettre , remarqua

qu'elle n'y parlait presque pas de son mari ; mais, à la réflexion, elle pensa qu'elle ne pouvait pas en dire davantage, et finit par fermer sa lettre sans rien y ajouter.

Au déjeuner, qu'on sonna peu après, la jeune femme trouva encore deux cousins éloignés et un vieil oncle au sourire narquois, à la mine railleuse, qui avaient tous trois l'air d'être installés pour longtemps au château ; puis une vieille parente malade et maussade dont le séjour devait encore durer quelques semaines.

La belle douairière fut plus (pie jamais empressée, flatteuse, cajolante pour Isabelle; il y eut même un moment où la parente murmura entre ses dents : « Elle en fait trop. » Quant au vieux moqueur, qu'on ap-

pelait le chevalier de Sirin, il riait, puis il regardait Albert et Isabelle, et riait encore, et lorsqu'il finissait par reporter ensuite ses regards sur la douairière, alors il se tenait les côtés à force de rire et disait : c'est bien drôle î Tout cela n'était vu et attendu que par Isabelle.

Albert avait toujours, lorsqu'il parlait à sa femme, cette élégance gracieuse, cet empressement aimable dont la douceur a quelque chose de suave comme une caresse et qui ressemble à l'affection. Les grands yeux d'Isabelle exprimaient alors une reconnaissance si vive et si touchante, que le jeune homme n'en pouvait soutenir l'effet; il s'éloignait troublé , quelqu'un se plaçait entre eux, et tout était fini.

Isabelle n'avait nulle raison, même à ses propres yeux , de se plaindre de personne ; si ce n'est que jamais son mari ne la voyait seule et que jamais nulle conversation intime ne s'établissait entre eux au milieu du monde ; mais il lui adressait des paroles aimables, s'informait de ce qui pouvait lui plaire dans les arrangements de la maison, et la jeune douairière renchérissait sur lui dans ces occasions. On voulait avant tout, disait-elle, que la comtesse fût satisfaite, et lui complaireétaitledésirde ceux qui étaient près d'elle. De quoi Isabelle eût-elle pu se plaindre?

Les jours se suivirent et se ressemblèrent. L' innocente fille de madame de Melval, élevée à côté d'une chaste et délicate mère, n'avait nulle raison, pensait-elle, d'être mécon-

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tente. Mais l'instinct naturel de la femme lui révélait pourtant qu'elle aurait dû obtenir quelque chose de plus intime, de plus particulier, de plus tendre de celui qu'elle devait appeler son mari.

Il y eut une grande chasse : les hommes du voisinage et le jeune comte seuls y prirent part. Cela rompit pour deux jours les habitudes ordinaires, qui étaient de se réunir à onze heures pour le déjeuner, de rester tous ensemble au salon jusqu'à trois, de rentrer alors chacun chez soi , de faire sa toilette pour cinq heures, puis de passer la soirée, réunis. Dans ces longues heures de réunion, on lisait les journaux et quelques romans du jour ; on faisait de la musique, l'on jouait aux cartes, aux échecs et au billard ; il y avait

aussi la promenade quand le^ temps d'hiver le permettait; mais toujours ensemble, et jamais Isabelle n'avait trouvé le moyen d'y avoir la moindre conversation avec le comte. Il lui était bien venu à l'esprit de lui demander un entretien ; mais avait-elle une raison pour cela ? que lui aurait-elle dit de particulier et qu'elle ne put lui dire au salon et devant tous ? Aussi n'osa-t-elle pas, et le temps s'écoula de cette façon.

Pendant cette grande chasse, Isabelle, encore plus attristée, parce qu'Albert n'était pas là, et que sa présence avait cq charme indicible que donne à tout l'objet aimé, errait dans le château, lorsqu'elle vit sortir un jeune homme de l'appartement du rez-dechaussée, habité par la belle-mère d'Albert.

Ce jeune homme avait l'air de sortir furtivement ; cependant son cheval l'attendait dans une des cours, et il partit au galop. C'était au point du jour^ et cette vue rappela à Isabelle ce jeune homme qui avait attendu et emmené son mari dans l'auberge, et dont elle n'avais jamais entendu parler depuis. Ce jour-là, Isabelle fut seule au déjeuner ; la vieille* parente avait quitté le château, les hommes étaient à la chasse et la comtesse douairière ne parut pas ; une indisposition légère, dit-on, la retenait seulement pour le matin dans son appartement. Car elle paraîtrait au dîner ; mais le dîner eut lieu bien tard , les chasseurs ne rentrèrent qu'après sept heures, et le temps de s'habiller ne permit pas de paraître au salon avant neuf heures et demie ; il était près de dix heures

quand on se mit à table ; la journée pour Isabelle avait été d'une complète solitude et d'une interminable longueur. Elle s'était bien occupée quelques heures ; mais, après avoir épuisée toutes les ressources de son esprit pour se distraire, cette solitude trop prolongée l'avait fait tomber malgré elle dans une indicible tristesse. Le soir elle était pâle, et le bruyant entrain de cette foule de chasseurs , car on s'était recruté de nombreux voisins et l'on était plus de vingt, avec cette animation que donnent le mouvement et les accidents de la chasse, et ce bruit inaccoutumé, loin de distraire la jeune femme, l'attristaient encore. Quant à la belle-mère, vive, parée, joyeuse, jamais elle n'avait paru plus heureuse. Personne ne fit cette fois de

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grands frais pour la nouyelle mariée, étrangère à tout ce qui se disait.

. Cependant son attention fut tout à coup rappelée par la question d'un des convives sur un jeune et intrépide chasseur , venu après les autres et qui n'avait pas quitté le comte pendant toute la chasse. Albert ne répondant pas, occupé à faire les honneurs de la table, le curieux renouvela sa question, et comme nul ne semblait vouloir Tentendre, Isabelle se prit à dire : C'est sans doute le secrétaire de M. Saint-Laurent, car je crois l'avoir vu sortir de la maison de grand matin.

Ce peu de mots produisit un grand effet, le comte fut troublé; sa belle-mère n'acheva pas une phrase commencée et sa physiono-

mie changea subitement. Mais elle se remit et eut une expression pleine d'amères railleries. Un silence général suivit, et ce fut elle qui l'interrompit pour dire d'un ton moqueur :

— C'est Joseph le piqueur que vous avez remarqué à cause de sa jeunesse et de sa figure ; oh ! c'est un joli garçon, qui est fort attaché à M. le comte et qui aura voulu veiller sur lui pendant la chasse.

Le vieux chevalier de Sirin, qui était à un bout de la table éloigné d'Isabelle, eut un de ces fous rires auxquels il était sujet, et il sembla à la jeune femme que toutes les physionomies prenaient une expression bizarre. Mais la belle-mère revint bientôt à son ton le plus doucereux et s'exprima avec des mots

pleins de tendresse sur soïi regret de Vavoir forcément laissée seule, décidée qu'elle était, même en pareil cas de maladie, à s'arranger de manière à ne plus l'abandonner à ellemême, puisque la solitude lui était si pénible, qu'elle errait ainsi dans tout le château pour s'en distraire.

Isabelle ne savait que penser ; elle se retira chez elle fort tard, une grande fatigue ajoutait à sa tristesse ; il y avait plusieurs jours qu'elle ne dormait plus, et ce fut toute frissonnante d'un léger accès de fièvre qu'elle se mit au lit. Deux heures se passèsenl dans une pénible insomnie, et elle sonna Jenny ; mais la jeune fille ne vint pas ; et après avoir attendu encore une demi - heure et sonné de nouveau, Isabelle se leva, prit

une bougie et essaya d'aller chercher ellemême Jenny ; elle traversa uû cabinet de toilette situé derrière sa chambre, elle se souvint d'avoir passé là le jour ou Jenny lui indiquait sa demeure près d'elle, et suivit un petit corridor ; alors elle descendit un escalier de service et arriva à la pièce indiquée, et qui était en effet la chambre de Jenny; mais elle la trouva vide ; le lit n'était pas défait ; évidemment, la jeune fille n'était pas rentrée chez elle. Alors Isabelle poursuivit sa recherche, descendit encore, erra dans ces petits corridors et recoins qui sont très-nombreux dans les anciennes demeures où l'on avait à loger un nombre considérable de domestiques. La jeune femme entendit quelques voix et pensa que, dans tout le surcroît de monde et le dérangement occasionné

par la chasse, les gens n'avaieni pas encore pu se coucher et qu'elle trouverait Jenny à l'office : mais elle s'égara dans les petites issues qui y conduisaient de chez elle, et, tout à coup une porte s'ouvrit, et Isabelle sf trouva en face de Madame la comtesse douairière de Saint -Laurent, qui était dans un élégant costume de nuit, mais qui pâlit de colère à sa vue et s'écria avec emportement :

— Quoi ! TOUS m'espionnez ainsi ! et qui, la repoussant avant qu'elle eût eu le temps de répondre, rentra, referma vivement la porte, y mit avec bruit des verroux, et laissa la jeune femme aussi surprise qu'inquièje de cet emportemen t .

Isabelle retourna chez elle, y trouva Jenny

qui sortait, en effet, de souper h l'oflice avec II. \ ■•

les gens, occupés jusqu'alors. Jeiiny soigna sa maîtresse, qui était fort souffrante, et voulut absolument passer la nuit à ses côtés. Le lendemain, une courbature retint Isabelle au lit, une partie du jour i elle se leva, reposée et soulagée pour Theure du dîner ; mais, descendue au salon, elle n'y trouva personne ; la chasse avait recommencé dès le grand matin; on n'en revint, comme la veille, que fort tard; la jeune douairière^ arriva, comme la veille aussi, toute joyeuse et animée ; tout le monde était réuni : eHe eut des mots aimables pour chacun et des empressepaents indicibles pour Isabelle : c'étaient des cajoleries sur le regret de ne l'avoir pas vue de la journée, des paroles pleines de tendresse, des soins infinis pour

UN .>'')Eirr) DE RUBAN, 441

sa sanlé. On eut dit la plus tendre mère soignant Tenfant le plus cliéir.

Isabelle, étonnée, restait muette devant ce flux de paroles caressantes.

Et cependant au milieu de tout cela : affection de cette femme, gracieux empressement d'Albert, politesse des convives, la jeune mariée se sentait seule dans cette foule. ^ Rien ne venait à son cœur qui ne pouvaif s'épancher et restait serré. Rien n'arrivait à son esprit: la conversation bruyante des chasseurs ne roulait que sur les accidents plus ou moins heureux des chasses, et nul intérêt ne s'y attachait pour Isabelle, habituée à une bonne causerie de gens instruits el spirituel;-, ou l'on passait en revue mille sujets variés, tantôt agréables, tanfoi se-

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rieux, mais (ou jours traités avec esprit et bon goût.

Vers la fm do cette soirée, Isabelle se sentit accablée sous le poids d'une tristesse qu'elle n'avait plus la force de cacher, et elle se retira. Rentrée chez elle, des larmes abondantes la soulagèrent, Bientôt, par ces mêmes réflexions pleines de sagesse c[ui l'avaient plus d'une fois retenue quand elle était prête à s'abandonner au chagrin ou à la frayeur, elle se blâma d'avoir cédé et de s'être ainsi éloignée du salon ; il était trop tard pour y revenir, car elle venait de savoir par Jenny qu'au moment même où elle prenait cette résolution, on se dispersait el que chacun retouriiait à son appartement. Alors il lui vint une idée qui plus d'une fois

UN iNOEUD DE KUBA;\. 149

déjà s'était présentée à son esprit, et qu'elle exécuta à l'instant ; elle sortit vivement de sa chambre et se dirigea vers celle du jeune comte. N'était-il pas tout simple, se dit-elle, qu'elle fût s'excuser d'avoir quitté les amis de son mari? Cela ne pouvait-il pas l'avoir fâché, et cette raison n'était-elle pas suffisante pour la conduire près de lui? Sans doute elle ne voulut pas se laisser le temps de réfléchir davantage car elle hâta sa marche et traversa très-vite toutes les pièces vastes et nombreuses qui séparaient son appartement de celui du jeune comte, situé de même au premier étage, mais à l'autre extrémité du château. Arrivée au salon qui précédait la chambre à coucher, elle s'arrêta, la porte était ouverte; elle crut entendre parler et n'osa plus ni avancer, ni reculer; mais la

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dernière porte qu'elle venait de franchir avait fait du bruit, et Albert parut sur le seuil delà sienne. Il fut étonné, mais, par ce premier mouvement d'un homme bien élevé, à la vue d'une femme, il s'écarta de l'embrasure de la porte et eut l'air d'attendre qu'elle fût entrée, car elle était tout près, Isabelle obéit a ce mouvement en enfrant, et ils se trouvèrent ainsi dans cette chambre, seuls pour la première fois de leur vie.

Il y eut un moment de silence.

Isabelle tenait encore un flambeau à la main, et cette main tremblait. Le jeune homme prit le flambeau, le posa sur la cheminée. Isabelle s'assit alors, sans qu'il l'y eut invitée ; mais elle sentait qu'elle ne pouvait plus se soutenir.

Le jeune homme resta debout, sa figure se rembrunit. Il éprouva un sentiment pénible, regarda autour de la chambre avec crainte, et, après avoir hésité, il dit d'une voix un peu tremblante qu'il s'eiforçait de rendre rude et brève :

— Vous venez me faire des reproches ?

Isabelle leva sur lui ses grands yeux transparents et tout humides encore de larmes récemment versées, et elle dit doucement ;

— Pourquoi vous ferais-je des reproches? Le comte ne répondit pas.

La jeune femme reprit :

— Je viens, au contraire, entendre les vôtres, car je crains, en me retirant trop

>.jL."

152 UÏS INOEIÎD i>E RUBAN,

tôt du salon ce soir, d'avoir eu lort, et que vous me sachiez mauvais gré de n'avoir pas montré assez d'égards pour vos amis.

Le jeune homme la regarda avec surprise, et ne répondit rien.

Isabelle se rassurait : sa raison naturelle, son usage du monde> sa fierté native et sa gentillesse aimable, elle appela tout à son secours pour ne point paraître trop enfant, trop susceptible ou trop désagréable à celui qu'elle aimait, et ûy eut un charme inexprimable dans sa manière de parlpr, quand elle ajouta:

— Si j'ai ose venir jusqu'ici, c'est que je souffrais d'avoir pu manquer à un devoir envers ceux que vous aimez. J'avais cédé à

la fatigue, car je ne me porte pas bien ; mais je me suis reproché cette faiblesse... pardonnez-la-moi.

La physionomie du comte s^était adoucie, il regardait Isabelle avec une expression où il n'y avait plus rien de rude et de sévère, et cette expression fut telle en ce moment, que bien qu'aucune parole ne sortît de ses lèvres, la jeune femme sentit qu'elle était pardonnée.

Elle reprit, plus confiante :

— Si vous vouliez m'exprimer vos volontés vous-même, pour ce que je dois faire ou éviter, cela me tranquilliserait. Je n'aurais plus la crainte de vous avoir déplu ou de

faire quelque chose de contraire aux convenances.

Ici le comte ne put s'empêcher de dire :

— Oh î il est impossible que cela vous arrive ; votre bon goût aimable vous en préserve.

A ces mots prononcés avec la politesse gracieuse d'un homme du monde, mais qui semblaient cette fois sentis par le cœur, Isabelle eut un mouvement dé joie qui vint illuminer toute sa figure et qui troubla vivement le jeune comte.

Elle était si belle ainsi !

Puis elle fut si touchante quand elle ajouta avec gentillesse :

UN NOEUD m RUBAN. 1o5

J'étais habituée à n'agir que pour satisfaire ma mère. Son regard heureux, un mot de son cœur, une caresse!... c'étaient là les vraies joies de ma vie. Je n'aime pas le monde, je l'ai quitté sans regret pour la solitude d'un château où je croyais être seule avec vous. Mais... elle s'arrêta, sourit, et dit un peu émue : Ma mère ! Son plaisir aussi était d'être avec moi, de me dire toutes ses pensées, d'entendre à chaque instant les confidences de mon cœur... Elle m'aimait, elle!

11 y eut un moment de silence ; le cœur de la jeune femme battait à lui ôter le pouvoir de continuer, et celui du jeune homme commençait à n'être guère plus tranquille.

Cependant Isabelle sentit qu'elle gagnait

dans Tesprit de son mari, et cela lui donna la force de reprendre, malgré son trouble, la suite de ses idées.

— Je sais bien qu'une mère aime son enfant avec ses défauts, ses torts, ses laideurs ; elle l'aime comme elle vit, et il n'en est pas de même de quelqu'un qui ne vous connaît pas, qui se trouve lié à vous tout à coup, qui peut vous examiner, vous juger... Il faut alors craindre un jugement sévère, et... auprès de vous. . . je crains. . .

11 y avait une iinesse gracieuse et douce dans l'expressioade la jeune femme avec une émotion tendre : l'une venait de son esprit, l'autre de son cœur.

Le jeune liomme était surpris, puis il fut

UjS NOKUf) t>i: nUBAN. lin

touché. Tant de candeur et tant de grâces lui étaient inconnues. C'était comme un trésor, une mine d'or qu'il découvrait tout à coup dans ses propriétés.

Il souriait avec tendresse à sa jeune femme.

Isabelle continua.

— Ma mère est au loin, mes parents, mes amis, enfin tout ce qui m'a aimé depuis mon enfance, est sçparé de moi.

Elle eut un peu d'embarras. Elle rougit.' Ses yeux se détournèrent du jeune lionime quand elle ajouta :

— Je voudrais...

Le jeune comte qui était resté debout jus-

qu'alors et semblait indiquer par là Tintention de ne pas prolonger la visite, s'assit très-près d'Isabelle, et ce fut avec émotion qu'il lui dit :

— Que voudriez- vous?

— Je voudrais, reprit la jeune femme, heureuse de ce qu'elle devinait d'intérêt dans le cœur de son mari, mais un peu intimidée et troublée, je voudrais que toutes les amitiés qui me manquent, et dont l'absence me fait croire à l'isolement, fussent remplacées par une seule... qui me serait bien ^ chère.

En ce moment, Albert eut une étrange expression : ses yeux, attachés avec tendresse sur Tsaljelle, s'en détournèrent avec

UN NOEUD hE RUBAN. 1159

effroi ; il ne prêta plus aucune attention à ses paroles et eut Tair d'écouter des bruits venus du dehors qui semblaient le frapper de stupeur.

— Qu'avez-vous ? s'écria la jeune femme étonnée.

Il ne répondit pas, mais il se remit, non sans quelque peine, et fut encore pendant quelques instants en proie à un peu d'inquiétude.

Isabelle, après un moment de silence et de réflexion, ne voulut pas renouveler sa question restée sans réponse, et jugea meilleure ridée de ramener le comte sur le sujet qui avait paru Tintéresser.

— Oui, reprit-elle^ Ce beau château que

nous jiabitons, cos sites pittoresques qui nous entourent, sont faits pour rendre la vie toute poétique et toute charmante, s'il peut s'y placer les plaisirs de... l'amitié.,.

Le jeune homme était revenu tout entier aux paroles de la jeune et belle personne placée là près de lui, dans sa <*ham.bre, au milieu de la nuit, et il s'écria avec tendresse et gaîté :

— L'amitié, c'est trop peu.

Isabelle le regarda en souriant et reprit : Ce serait déjà beaucoup pour moi.

Puis elle ajouta avec une gentillesse charmante :

— Car alors on se voit souvent : des amis

ont besoin d'être ensemble, ils se cherchent ils se confient leurs pensées et... qui sait? vous trouveriez peut-être alors tant de tendresse et de dévouement dans le co^ur de votre amie' que vous seriez heureux de lui donner toute votre affection.

Le jeune homme prit vivement la main d'ïsabelle qui disait, eu levant sur lui ses beaux yeux expressifs, et avec un sourire plein de grâce malicieuse :

— J'aurais bien envie de le tenter î

Albert porta sur ses lèvres la petite main qu'on lui abandonnait, et il la baisa, à plusieurs reprises, avec une tendresse infinie.

Un ^rand bruit se fil entendre, et il fallait 1. 11

162 UN NOEUD ni: ruban.

qu'il fut-bien grand pour être entendu d*Albert et d'Isabelle : leurs cœurs parlaient si haut qu'en vérité il était bien difficile qu'ils pussent écouter autre chose.

Mais des cris, des portes ouvertes et fermées avec fracas, et enfin les domestiques accourant éperdus, en criant : Au feu ! rappelèrent les jeunes gens à la vie réelle. Ils se levèrent, les rideaux écartés laissèrent voir une lueur rougeàtre sortant de l'appartement au-dessous, celui du rez-de-chaus~ séç, et qui était l'appartement de la comtesse douairière, contigu aux salons de réception.

On y courut.

Sa chambre à coucher était en feu, et les

flammes menaçaient de gagner le plafond ; déjà une poutre qui le traversait semblait devoir donner de l'inquiétude.

Albert ne vit en ce moment que le portrait de son père, placé entre les deux fenêtres, dont les rideaux enflammés les premiers avaient communiqué le feu au tableau. Le jeune homme appela à lui, mais la fumée était suffocante, on ne voyait ni n'entendait rien; alors il voulut s'emparer lui-même du portrait; mais, dès qu'il y toucha, la corde brûlée laissa venir sur lui le cadre, la peinture et les rideaux en feu, tout s'écroula et renversa Albert au milieu de la chambre.

Un côté du cadre lourd et brûlant l'avait frappé a la tête, et il était tombé sans connaissance.

UJi UN NOfXM) DK HUHAN.

Isabelle avah suivi son mari ; on la retenait sur le seuil de la porte. Personne n'osait entrer ; mais en ce moment ses efforts Tarrachèrent des mains qui voulaient rempêcher de s'élancer |)rès du jeune comte : elle ont assez de présence d'esprit pour tremper son mouchoir dans un seau d'eau qu'on apportait, et malgré le feu et la fumée, elle courut à Albert, entoura son visage inanimé et ses cheveux qui brûlaient, du mouchoir mouillé, et, par un accroissement de force que peut seule donner la passion, parvint à soulever le jeune homme, à l'arracher aux flammes, à le traîner vers la porte où d'autres le portèrent plus loin, hors cki danger : mais, une fois là, Isabelle s'affaissa sur ellemême et perdit l'usage de ses sens.

En se ranimant elle se trouva dans son

UN NOEUD DE KlJlîAN, i 65

lit, les mains enveloppées et douloureuses; elles avaient été brûlées sans qu'elle le sentît ; un médecin les avait soignées, car il y avait un médecin parmi les chasseurs et il avait donné des soins au comte et à la comtesse ; il rassura la jeune femme sur son mari : sa blessure à la tête était peu de chose, et le feu ne l'avait pas atteint.

Ainsi rassurée, Isabelle eut du courage pour supporter ses souffrances, qui, grâce à des soins intelligents, ne furent pas trop cruelles ; seulement elle eut un peu de fièvre et un peu de délire, ses paroles furent incohérentes et sans suite. Mais cela ne dura ijue vingt-quatre heures, et, avec cette surabondance de vie qu'on a dans la jeunesse, Isabelle se retrouva parfaitement bien le (juatrième jour.

1 66 UN NOEUU DE liUBAN.

Alors elle s'étonna de n'avoir pas vu paraître Albert et s'inquiéta. Peut-être lui avaiton caché qu'il était plus mal. Elle sonna Jenny pour sa toilette;' Jenny ne vint pas, et ce fut une femme âgée et sourde qui vint à sa place. Jenny s'était, dit-on, trouvée malade à la suite de deux nuits passées à veiller madame la comtesse. Monsieur cillait bien. Les ouvriers réparaient les ravages de l'incendie, et les chasseurs, dispersés et retournés chez eux, laissaient le château entièrement vide. Madame la comtesse douairière était malade, et nul n'était plus reçu.

La physionomie de cette femme-, son ton disgracieux et maussade déplurent à Isabelle; elle eut hâte de voir revenir Jenny et de laisser cette nouvelle feumie de chambre à

son service ordinaire près de la belle-mère du jcomte.

Aussi n'usa-t-elle qu'avec réserve etcrainte de ses soins, et resta-t-elle seule avec plaisir dès qu'elle put s'en débarrasser.

Alors elle regarda autour d'elle avec joie cette chambre s'embellir d8 l'idée d'y voir bientôt Albert, qui n'y était pas entré depuis qu'elle l'habitait... Mais elle retrouvait dans sa pensée sa figure attentive et attendrie, ses regards affectueux, les inflexions caressantes de leur conversation amicale, et crut se rappeler qu'il avait été près de son lit dans la nuit où elle était agitée par la fièvre.

— Oh ! il reviendra ! s'écria-t-elle, et elle parcourut dans cette impression joyeuse ce

1H8 UN NOKllD DE RUBAi\.

vaste appartement qui serait peuplé par une seule personne, assez pour devenir le plus' beau et le plus agréable lieu du monde dès que le jeune comte viendrait l'occuper avec elle. Dans cet espoir, elle arrangea coquettement ses livres, ses dessins, ses petits meubles, corbeilles, vases, boîtes, souvenirs d'amitié ou caprices de sa fantaisie qu'elle avait apportés... Elle se disait intérieurerement : Je lui expliquerai ceci ; je lui montrerai cela. Lorsqu'on attend quelqu'un qu'on aime, il vient à l'esprit mille choses, qu'on se fait une fête de lui dire et qu'on oublie dès qu'il est là; mais elles ont charmé l'attente.

Isabelle attendit longtemps... elle attendit en vain... le jeune homme ne vint pas.

Se sentant prête à pleurer, elle se décida à quitter son appartement et à chercher le comte. N'était-ce pas tout naturel? Aussi, après avoir donné un coup d'œil à la glace, Isabelle traversa le salon; mais, arrivée à la porte qui donnait dans l'immense salle des Gardes, elle la trouva fermée en dehors, et tous ses efforts eussent été inutiles devant des portes tellement massives, que le canon eût été nécessaire pour les renverser. Elle revint à sa chambre. Restait l'escalier de service qui menait à la chambre de Jenny et qui l'avait conduite un jour aux appartements du rez-de-chaussée ; elle y courut, mais toute issue était fermée aussi de ce côté, et, avec une telle solidité, que rien de ce qui pouvait être à la disposition d'Isabelle n'eût

no UN NŒUD DE RUBAN.

fait faire le moindre mouvement à des portes aussi hermétiquement fermées.

Isabelle revint tristement dans sa chambre et s'affaissa sur un siège en disant avec autant de surprise que de douleur ;

— Prisonnière !

Captlvllé.

— Prisonnière ! répéta la jeune femme avec effroi, et un de ces mouvements de frayeur instinctifs, dont elle avait déjà combattu quelquefois les effets, s'empara d'elle avec plus de violence que jamais. Sa figure exprima la terreur, et son âme en proie à

172 \}^ .NUKL'D DE RUBAN.

une vive anxiété la laissa sans force, sans paroles et ioimobile de stupeur.

Ce fut une crise douleureuse : tout se se confondit dans sa pensée. Était-ce bien elle, la fille unique et chérie de madame deMelval, la jeune mariée, la maîtresse de ce château oii elle eût dû régner, qui se trouvait enfermée, sans moyen de sortir d'un appartement, qui prit à l'instant a ses yeux l'aspect d'une prison, et d'une prison inaccessible comme une forteresse ?

— Mais pourquoi? .

Quand Isabelle se fut fait cette question, qui resta sans réponse dans sa pensée, elle sentit son effroi diminuer; en effet, l'esprit juste et la raison précoce de la jeune femme

\m NOEUD DE RUBAN. 173

p^ ne lui permettaient pas de croire à une persécution sans causC:, à une peine non méritée et à une haine capable d'inventer un pareil supplice contre elle, qui n'avait jamais haï ni offensé personne. Petit h petit ces réflexions la rassurèrent. Elle en chercha d'autres, elle voulut se persuader que c'était un accident, une erreur, que ces portes fermées, ou peut-être un surcroît de précaution pour sa sûreté. Quelque danger pouvait menacer le château, on vivait au temps des émeutes et des troubles. Elle avait été, elle était même encore souffrante, on ne devait pas lui supposer l'intention de quitter son appartement, et l'on avait veillé sur elle. Mille autres pensées rassurantes, venant a son aide, combattirent les indices alarmants et par celte force d'âme qui lui était natu-

relie et qu'elle savait appeler à temps à son secours, la jeune femme se calma et trouva même le courage de sourire à sa terreur passée. Mais en se levant de son siège elle se sentit brisée ; ses mouvements étaient tous douloureux ; ses jambes la soutenaient .à peine ; c'était comme une immense fatigue. Ce fat à grand'peine qu'elle arriva jusqu'à son lit, s'y jeta avec abandon et y trouva bientôt un de ces lourds et profonds sommeils qui viennent à la suite d'un choc violent de l'âme ou du corps et qui ont cela de bon qu'ils suspendent momentanément toutes les douleurs.

En s'éveillant, Isabelle vit dans Tàtre un bon feu, tandis que le soleil éclairait les croisées ; elle se souvint qu elle s'était jetée sur son lit sans se déshabiller, et elle s'y

trouva bien couchée et arrangée avec soin ; on avait donc veillé sur elle ; cette idée la rassura. Plus tard, la femme qui remplaçait Jenny rentra; elle apportait un déjeuner délicat et annonçait aussi que le repos était jugé si nécessaire à Tétat de la malade qu'on Tavait enfermée pour qu'elle n'eût pas la possibilité de l'enfreindre : ce " qui eût été certainement nuisible à sa santé ; du reste, elle n'eût dans ses recherches trou vé personne au château, tout le monde s'était dispersé, et le comte lui-même, très-bien remis de son indisposition, avait été entraîné par un de ses amis pour de nouvelles parties de chasse dont Isabelle avait en effet

entendu parler.

Tous ces détail^ la rassurèrent un peu et

lui ôlèrenl l'envie de sorlir de son appartement ; elle ne pensa plus qu'à ohercher les inoyens de s'y occuper agréablement: elle choisit des livres dans la bilbliothèque, prépara ce qu'il fallait pour peindre à l'aquarelle, genre de peinture où elle avait un joli talent ; elle essaya même de se mettre au piano ; mais, après avoir passé en revue quelques morceaux, il lui arriva de jouer un air du Giiillaume-Tell de Rossini. Cet air avait excité une grande sympathie parmi ceux qui étaient chez sa mère, la veille du jour de son mariage avec le comte de Sainl- Laurent. Le jeune homme avait alors paru étonné et ravi de son talent comme de sa beauté ; mais cet air résonnant ainsi à son oreille et y ramenant comme un écho du passé, de ses impressions et de ses espé-

UN NORUU DE llUBAN. 4 'îl

rauces, elle se mit à fondre en larmes. Jamais elle n'avait encore pensé à sa mère avec un cœur aussi déchiré. Sans croire aux pressentiments, ce surcroît de douleurs lui présagea tout à coup une grande et longue infortune.

Cependant elle eut encore la force de chercher les moyens de distraire sa pensée. La lecture vint à son secours : elle choisit un roman dont le succès récent était venu h sa connaissance et bientôt son intérêt s'attacha si vivement aux événements qui y étaient retracés, qu'elle en oublia sa si tuation, ses regrets et ses craintes : bienfaits du talent, de l'imagination, de l'intelligence, on ne peut vous nier ; lectures intéressantes, vous chassez pendant des heures

entières le mal réel par l'attention donnée à des événements imaginaires. Quelquefois, en occupant l'esprit, vous élevez le cœur audessus des infortunes de ce monde. La puissance des arts et des lettres pour consoler, est un don céleste dont on ne saurait trop remercier celui qui créa tout et plaça dans Tintelligence les plus réels moyens de bonheur!

Isabelle en ressentit les effets ; calmée et rassérénée, elle reprit ses occupations de jeune fille. Elle copia un portrait de sa mère ; puis sa pensée ne se reportant plus sans douceur vers sa dernière étitrevue avec In jeune comte, elle s'en rappela l'expression aimable, émue, attendrie de sa jolie et noble figure; elle essaya de reproduire ses traits.

UN NOEUD DE ftUBAN. 119

se faisant une joie de lui montrer son travail quand il reviendrait au retour de son voyage. Car, à mesure que la pensée d'Isabelle s'attachait à cet entrevue où pour la première fois ils avaient été seuls et qui avaient éveillé tant de sympathie, elle se persuadait de plus en plus qu'Albert ne pouvait manquer de la chercher, elle se reprenait alors à la joie. Mille idées, mille paroles lui venaient pour les lui adresser ; parfois même, elle les exprimait tout haut, comme s'il eût été là, et ces moments d'illusion avaient un charme infini par l'espoir d'en jouir quelque jour en réalité.

L'âme d'Isabelle était naturellement douce, affectueuse, aimante. Elle se retrouvait dans sa nature, quand elle était sous l'empire

iSO UN NOEUD DE UlIBAN.

de pensées tendres, et elle vécut ainsi bien des jours, s'apercevanl à peine qu'elle était seule.

Elle attendait.

Mais, après plus d'un mois passé dans l'attente, elle commença à retomber dans la tristesse ; pourtant elle essaya encore de se distraire en cherchant à voir par ses fenêtres ce qui se passait au dehors.

Par la situation de l'appartement qu'elle occupait, ce n'était pas la vue de l'entrée, ni de l'avenue, ni de rien de ce qui était en face du château qu'Isabelle avait soas les yeux. Les fenêtres donnaient de l'autre coté; une haute montagne qui protégeait l'habitation des vents du nord, s'élevait à

UN NOEUD DE RUBAN. i 8i

peu de distance, les fossés pleins d'eau louchaient aux murs du château, et leur autre bord était une terrasse qui empêchait de voir le petit vallon qui était au bas de la montagne ; des chèvres et leurs gardiens se montraient seuls sur les hauteurs, et encore assez loin pour n'être pas è portée d'entendre distinctement ce qu'on leur aurait dit du château. Une seule fenêtre de la chambre de la jeune femme, située au bout du bâtiment, laissait voir de côté une plus grande étendue qui se composait d'une partie éloignée du parc, de la plaine et des montagnes très-pittoresques qui la terminaient. Mais, de ce côté encore, les fossés et leur terrasse ôtaient toute possibilité de voir ce qui était près; la partie de la plaine qu'on apercevait était traversée à une assez

grande distance par la route qui conduisait au château. On pouvait distinguer une voi^ ture, un homme à cheval ; nfais reconnaître quelqu'un c'était impossible. La jeune femme, déjà installée dans l'embrasure de cette fenêtre, commença à n'avoir plus qu'une occupation, tant que le jour le permettait : c'était de tenir ses regards attachés sur le coin delà route;. longtemps elle n'y vit que des charrettes et des paysans, ou des voitures qui ne venaient point de son côté. Là, sous ses yeux, la route se divisait : l'une allait dans la direction du nord et conduisait loin du château ; l'autre tournait pour prendre l'avenue et n'aboutissait que là.

Enfin, après un temps cruel, bien long, bien triste, o[ dont Isabelle ne voulait pas'

interroger la durée, par une belle matinée de printemps, car l'hiyer entier avait passé dans ces cruelles anxiétés, la jeune femme eut un cri de joie : une voiture se dirigeait vers le château.

C'était sa délivrance.

Car Isabelle avait continué à être enfermée ; mais elle mettait cela sur le compte d'un zèle exagéré et mal entendu des gens, qui ayant reçu l'ordre de Tempêcher de sortir, dans l'intérêt de sa santé le traduisaient ainsi par des portes barricadées.

Isabelle eut donc une véritable joie, car la voiture ne repassa pas sur le chemin ; ce qui fût arrivé si c'était une visite venue en l'absence du comte. C'était donc lui! Ah! le

484 UiN NOEUD DE RUBAN.

miroir fut de nouveau consulté ; on changea la robe, on arrangea les beaux cheveux, bien que l'habitude d une toilette propre et même élégante se fût conservée pour Isabelle et que tous eussent pu la voir dans le moment 011 elle n'attendait personne. Mais c'était lui qu'elle espérait, et quelle femme ne désire ajojiter à sa beauté quand elle attend ce qu'elle aime? C'est ajouter à son bonheur!

Ainsi sous les armes, la belle femme écouta ; il lui semblait à chaque instant, que les portes s'ouvraient, et qu'elle entendait la voix de son mari accourant à elle.

Mais c'était toujours une illusion. Rien ne se faisait entendre, et personne ne venait !

UN iNOEUD DE RUBAN. 185

Aucun bruit du château ne parvenait à Toreille d'Isabelle; l'épaisseur des murs, l'élévation des planchers l'immensité des pièces ne laissaient nulle possibilité à cet inconvénient ou à cet avantage des appartements de Paris d'être initié à ce qui se passe chez des voisins inconnus, et de pouvoir suivre les péripéties de leur existence par la nature des bruits qui arrivent jusqu'à vous de leurs foyers. Non, les demeures de nos pères étaient faites pour des vies de famille, pleines de dignité, de calme et de grandeur.

Isabelle n'entendit rien et ne vit personne; la journée se passa ainsi. Quand vint l'heure du dîner, la femme qui remplaçait Jenny arriva comme à l'ordinaire, avec le repas de la jeune comtesse ; mais celle-ci le

repoussa et dit qu'elle voulait reprendre sa place à table, ainsi que cela avait lieu avant sa maladie. La femme s'y opposa. Les portes toujours fermées derrière elle, quand elle apportait quelque chose dans l'appartement, ne s'ouvrirent pas, et Isabelle exaspérée s'emporta enfin. Mais prières, menaces, promesses, tout fut inutile. Cette femme de service était une mauvaise personne que rien ne pouvait émouvoir. Elle resta, afin que sa sortie ne pût livrer passage à Isabelle, qui, fatiguée à la fin de l'obsession de sa présence, la renvbya sans essayer de la suivre.

Une fois seule, sa douleur n'eui plus de bornes, elle envisagea sa destinée avec effroi, comprenant qu'une prison dont elle ne pouvait deviner ni la cause, ni le terme, allait

la retenir dans cet appartement aussi inaccessible qu'une citadelle. Alors tous ces symtômes de malheur qui l'avaient attristée et effrayée/mais qu'elle avait repoussés comme déraisonnables) revinrent à son esprit pour lui prouver qu'un mystère de persécution s'ourdissait autour d'elle depuis le. premier moment oh sa main avait été promise au jeune comte; en était- il victime ou, complice ? D'où cela venait - il ? qui pourrait désormais la secourir ? Et dans le cas où nul ne viendrait à son secours, quel serait son sort ? Mille autres questions douloureuses se présentaient avec celle-là à sa pensée, et y excitaient d'horribles angoisses dont elle pouvait à peine soutenir la terreur.

Bien des jours se passèrent ainsi, et cha-

cun de ces jours renfermait à lui seul les souffrances des jours qui avaient précédé, et l'appréhension des jours qui allaient suivre.

Toute communication avec quelqu'un cessa ; Isabelle ne vit plus même celte femme de service qui lui était, il est vrai, peu agréable; maisenûn c'était un être vivant; elle pouvait échanger quelques paroles, apprendre quelque chose et espérer l'attendrir sur ses douleurs ; cette consolation lui fut même refusée, la femme ne parut plus.

Une nuit, la pauvre jeune femme, en proie à l'insomnie, entendit du bruit dans la pièce qui précédait sa chambre et par où Ton entrait d'ordinaire chez elle pour le service ;

UN NOEUD 1)K UUBAX. 189

elle eut un moment Tidée qu'on venait la tuer et elle n'eut pas peur.

Mais le bruit qui dura assez longtemps ne quitta pas cette pièce, elle ne vit personne, et ce ne fut que le jour suivant qu'elle apprit ce qui l'avait causé. Elle vit qu'une espèce de tour avait été pratiquée dans un placard de cette pièce, et que là on avait mis pour elle les choses nécessaires à l'existence : du pain, du vin, des mets assez bons ; on ne voulait donc pas sa mort ; peut-être même cette captivité cruelle ne serait pas durable. Un peu d'espoir essaya de se glisser dans soji àme. Qui désespère jamais, etsurloiU à sou âge? Est-ce qu'on peut croire au maliieur éternel quand on sent en soi tant (raspiratiou vers le bonheur?

Isabelle mangea. Elle eut même le courage (.rarranger sa chambre, d'y réparer le désordre de la nuit. Elle s'habilla, et, pour la première fois de sa vie, elle n'eut personne pour l'aider, personne pour faire sa chambre. Personne ; elle, riche jeune femme qui avait vécu dans cette opulence où toutes les fatigues des soins matériels sont inconnues ' i\Iais le bon esprit d'Isabelle ne s'arrêta pas à ces fatigues pour s'affliger. S'il eût fallu ces soins pour les épargner à sa mère, si l'infortune l'eût atteinte au point de la forcer à les prendre, c'est à peine si elle eût regardé cela comme un malheur ; car elle était de ces personnes simples et vraies qui ne.sont point humiliées par la pauvreté, dont la saine raison n'a point de sottes vanités, et dont les sealimeuts élevés et les manières distinguées

rendraient belles et gracieuses les actions les plus vulgaires.

Isabelle était toujours grande dame dans ses actions comme dans ses pensées.

Cependant Tété était venu; les beaux jours rendaient cette vie de réclusion plus douloureuse, et la jeune femme restait des lieures aux fenêtres, bien moins peut-être, il est Vrai, pour respirer l'air balsamique et la senteur de la campagne que pour voir s'il ne lui viendrait pas quelque fecours du dehors ; mais tout ce qui passait était trop éloigné, c'était hors de la portée de la voix comme nous l'avons dit. Seulement elle voyait quelquefois un vieil aveugle conduit par un enfant de neuf à dix ans; faible appui, qui devint son espérance à elle. Ils pas-

{95! UN NOEUD l»E RUBAN.

saient sur la terrasse qui bordait les fossés, et se rendaient ainsi dans les bâtiments de service qui avoisinaient le château, où de temps en temps on leur donnait des secours. Isabelle imagina tout un petit plan de campagne pour attirer l'attention de Tenfant, Fintéresser et le déterminer à porter une lettre d'elle au comte de Saint-Laurent.

Car elle ne pouvait se persuader qu'il connût tout son malheur, et elle se flattait qu'il viendrait à son secours dès qu'il en serait instruit.

Bien des jours se passèrent encore : les pauvres voyageurs ne descendaient pas de la montagne où était leur gîte; bien des courses mêmes eurent lieu sous les yeux d'Isabelle sans qu'elle fût entendue et sans

qu'elle pût attirer l'attention de l'enfant. L'enfance est distraite; le petit garçon regardait de tous les côtés excepté de celui du château. La jeune femme s'habillait en blanc pour attirer ses regards, elle agitait son mouchoir, elle fut même jusqu'à chanter, elle dont le cœur était si désolé, que sa voix comprimée ne pouvait plus en sortir qu'avec un grand effort; elle eut ce courage, elle chanta.

L'enfant s'arrêta, il écouta, il regarda, et vit enfin Isabelle lui faisant des signes; mais il ne répondit pas, et sa figure exprima autant d'effroi que de curiosité, La jeune femme lui cria :

— N'ayez pas peur, je vais vous envoyer quelque chose.

ir. 13

La pauvre prisonnière lança alors quelque argent enveloppé dans du papier, et comme elle s'était exercée à cela, il vint juste tomber aux pieds de Tenfant.

— Qu'est-ce donc que cela ? demanda le vieillard aveugle»

Et reniant lui cria en cherchant à l'entraîner :

— C'est la folle du château qui nous jolie quelque chose.

Puis, sans ramasser ce qu'elle avait envoyé, il pressa les pas de l'aveugle, en ajoutant :

— Je vous dis que c/esl la folle !

UN NOEUD DE RUBAN. i 95

— Eh î oui, une folle bien méchante, la dame du château ! et il est défendu de lui parler. On ne nous donnerait plus rien répondit le vieillard.

Il disait cela avec des signes de frayeur, et tous deux disparurent bientôt aux regards d'Isabelle immobile et comme anéantie par la nouvelle qui venait de lui être révélée.

Ainsi elle découvrait qu'on la faisait passer pour folle î

Elle était l'objet de l'effroi des pauvres, des paysans, de tous, elle, la douce et bonne jeune femme ! Le monde sans doute partageait la même erreur ! les voisins, les habitants des châteaux ne voyaient plus en elle

qu'une folle! La pitié de quelques-uns peut-être, voilà tout ce qu'elle pouvait espérer, et encore cette pitié ne les amenait pas jusqu'à chercher à l'approcher, à la voir, non. Ceux même qui la plaindraient seraient disposés comme les autres à Téviler et à le fuir.

C'était une barrière infranchissable que Ton avait trouvé le moyen de mettre entre elle et le reste du monde. Sa captivité était ainsi parfaitement expliquée et motivée.

Ceux qui auraient pu sans cela s'étonner, s'inquiéter et la secourir étaient dans l'impuissance même d'en avoir l'idée.

A partir de ce moment, il y eut une souffrance telle et un effroi si grand dans l'àme

de la jeune femme, qu'elle alla, de tortures en tortures, jusqu'au désespoir. •

La lecture, qui avait été sa ressource salutaire, lui devint insupportable ; la peinture, la musique, toutes les petites ocupations féminines qui l'avaient soulagée lui parurent odieuses.., et enfin elle en arriva du désespoir à l'idée de suicide.

Oui, le désespoir la conduisit à l'idée d'en finir avec une vie aussi déplorable. Quand elle envisagea la possibilité de jours nombreux, de semaines, d'années passées ainsi dans cette prison, sans communication avec qui que ce fut, sans moyen de distraire sa pensée de ce malheur incessant, elle se figura aisément cette longue série de larmes, de regrets et d'angoisses qui pourraient tor-

turer son cœur et altérer sa raison, et la peur de ces longues souffrances raccoutuma à l'idée de la mort comme à un refuge, le seul ouvert pour fuir des douleurs qu'elle ne se sentait plus la force de supporter.

Alors elle résolut d'écrire à son mari et à sa mère, puis de chercher le moyen d*en finir avec sa malheureuse existence.

Après cette résolution bien arrêtée elle eut plus de calme.

Jusqu'alors elle n'avait pas été sans religion, elle la pratiquait même régulièrement, mais ces principes et ces habitudes religieuses avaient été acceptées par elle toute enfant, sans examen et sans que jamais, depuis, elle eut pensé à approfondir les rai-

sons mystérieuses de ce culte extérieur, et les rapports entre la créature et le créateur dont il est le symbole.-

Les deux lettres écrites par Isabelle prirent toute la journée du lendemain, car elle les recommença plusieurs fois, croyant par moments avoir été trop vive dans ses plaintes, trop froide dans ses tendresses ; enfin elle s'arrêta à celle-ci pour le jeune comte :

« Monsieur le comte,

» Si jamais cette lettre vous arrive, re- 3> gardez -la comme le dernier soupir d'une V femme qui meurt pour avoir reçu votre » nom et qui ne demandait pourtant de » vous que le droit de vous aimer.

» Dans rincertitude des causes de ma > captivité, je ne veux pas vous accuser, et

t je n'ai pas besoin non plus de me jusli-

» fier. Ma vie, si douce et si heureuse près

D de ma mère, a été innocente et pure. J'a-

» vais accepté le titre de votre femme, parce

» que je vous avais vu et que je me sentais

•» au cœur le désir de vous consacrer ma

D vie. Je suis jeune, on a vanté en moi

> quelques avantages et quelques talents; je » n'en désirais qu'un seul prix : le bonheur

> de vous plaire, et le. jour où j'eus un mo-

> ment cette espérance est resté, dans ma

> pensée, entouré d'un tel charme, que,

> malgré les maux effrayants qui m'ont ac-

> câblée depuis, je ne puis maudire mon » triste sort; mais je manque de courage » pour le supporter. Je n'ai pas dix -neuf » ans, la captivité m'épouvante; les lon- » gués années que j'ai devant moi ne pou-

> vaut être utiles à personne dans la ré- » clusion à laquelle on me condamne, et » devant être des tourments pour moi, je

> dispose de ma yie, et je vais anéantir l'ob-

> jet de persécutions qui sont trop cruelles.

» Recevez ici mes tristes adieux, bien

> plus tristes peut-être que vous ne pensez, i> car avec les regrets qu'on peut avoir à

> mon âge, dans ma situation, ayant tout

> ce que le monde envie, j'ai un autre re-

> gret, plus poignant que tous les autres,

> c'est vous que je regrette... Je vous ai- » mais.

« P, S. La seule grâce que j'implore, » c'est qu'on laisse ignorer à ma pauvre » mère et le genre de mort auquel le mal-

> -heur m'a réduite, et les chagrins qui l'ont

D précédé ; qu'elle croie à une maladie qui

» m'aura emportée au milieu du bonheur.

» Ce sera assez douloureux pour elle, sans

» y ajouter les reproches qu'elle se ferait si

» elle savait tout, d

Après avoir écrit cette lettre si généreuse dans ses sentiments, si douce dans ses expressions, Isabelle s'efforça de prendre sur elle pour écrire à sa mère; elle eût éprouvé de la consolation à lui ouvrir son cœur : mais elle devinait ce qu'elle eût coûté de larmes au cœur maternel, et cacha toutes ses souffrances sous l'expression de la tendresse en écrivant ce qui suit :

« Ma bonne mère, > Que je vous aime et que je me repens

« de ne vous Tavoir jamais dit autant que « je le sentais, croyant avoir toute ma vie <r pour le prouver, et voilà que nous som- « mes séparées, que je ne vous reverrai « peut-être jamais, et que vous ne saurez « pas quelle reconnaissance il y avait dans « l'âme de votre enfant pour vos soins si « tendres, qu'ils ont rendu ma vie aussi « heureuse que possible. Je me senstelle- « ment émue à ce souvenir, que des larmes « viennent à mes yeux. Que c'était doux « d'être aimée ! que c'était bon de vous « voir ! Nous étions si accoutumées à être « ensemble, que nous ne sentions peut- « être pas ce qu'il y a de bonheur à trou- « ver à chaque instant près de soi, quel- « qu'un qui vous aime, qui participe à tou- « tes vos joies, s'identifie à toutes vos im-

€, pressions, et vit pour ainsi dire de votre € vie.

> 0 merci mille fois ! ma bonne mère,

> pour ces trésors de bonheur que vous

> avez répandus sur ma vie. J'ai besoin 2» de vous en remercier à présent, car il » s'est dévoloppé en moi des idées et des

> sentiments qui me font apprécier les ten-

> dresses infinies dont vous embellissiez » chaque jour et à chaque instant mon » existence et que j'ai peut-être reçues trop

> froidement. J'y étais tellement accou-

> tumée depuis que mes yeux étaient ou-

> verts que je n'en connaissais pas toute » l'inappréciable joie ; mais ces yeux ne se » seront pas fermés du moins, sans avoir » admiré cette lumière de votre ame qui

» éclairait et échauffait mon existence. Ne » vous étonnez donc pas si elle s'est éteinte » loin de vous. Ne me plaignez pas. C'est » un bonheur, dit -on, quand la vie tombe en fleur au printemps. Elle n'a ni les » orages, ni les hivers à supporter.

» D'ailleurs, je suis sûre C[ue mon ame

> en quittant mon corps, retournera vers » vous, qu'elle vous trouvera où vous serez

> et qu'elle tournera autour de vous, invi-

> sible, mais présente. Peut- être serais -je

» alors voire ange gardien pour les der-

» nières années de votre vie, comme vous

» avez été l'ange gardien de mes premières c années, •

» Nous serons donc toujours ensemble.

5GG UN NOEUD DE lîUBAN.

» ma bien-aimée mère, et mon dernier sou- * pir ne sera qu'une aspiration vers vous.

T> Votre fille, Isabelle. >

La pauvre jeune femme croyait avoir bien gardé son secret de malheurs en écrivant cela, elle mit Fadresse et cacha cette lettre dans un petit coffre de bois de rose, donné jadis par sa mère, le jour de sa fête; elle le remplit de diflérents petits objets, aussi donnés de même par elle dans différentes circonstances, et écrivit dessus : Pour ma mère, contenant des objets gui lui sont chers, et n'ont de prix que pour elle !

Le désespoir violent, irrité, emporté] de la pauvre jeune femme, avait cédé la place à un découragement inexprimable. Elle n'avait plus de colère, plus de frayeur, mais un

abattement complet et une '.espèce d'attendrissement plein d'amertume.

— Yoilà donc ce qu'aura été ma vie ! disait-elle. Puis elle regardait ses bijoux, ses parures, luxe de la jeunesse, de la beauté, de l'opulence, et soupirait.

Dans le cours de cette journée, qui devait dans ses projets être la dernière pour elle, il y eut dans le ciel un de ces grands orages dont on n'a pas l'idée dans les villes, et dont le bruit, répercuté par les échos des montagnes, est effrayant dans sa majesté. Isabelle resta longtemps appuyée sur une fenêtre, contemplant ce désordre de la nature, ces nuages qui se poussaient les uns sur les autres, puis se déchiraient pour laisser passer la foudre ou bien.^our se répandre en torrents qui inondaient et dévastaient la

208 UN ^Ol•:uI) de nubAN,

campagne désolée. Isabelle demandait au ciel de l'emporter dans cet orage ; elle eût évité ainsi la peine de s'ôter la vie ellemême, et comme elle vit en ce moment l'un des fossés qui bordaient' sa demeure, grossir de tout ce qui débordait de la montagne et s'élever à vue d'œil jusqu'aux bords, elle crut, dans les troubles de sa pensée, que k mort venait la cherchei*^ sous cette forme, et lui indiquait au moins ainsi où elle pouvait, la trouver.

La jeune femme, toute à sa triste résolution, jeta encore un regard d'adieu sur le portrait de sa mère. Elle le prit, le baisa religieusement, puis voulut mettre à son cou un petit médaillon où elle gardait de ses cheveux. Ses yeux alors tombèrent sur sa couronne de mariée, elle eut l'idée de la

u.n: nohuj) de RUIîA^. 509

poser sur sa tète et de reVpendre une parlie de la toilette de ce jour funeste qui l'avait conduite où elle était, à chercher la mort pour éviter l'horrible supplice de sa destinée. *

Isabelle se para donc comme un(^ mariée pour son dernier moment : hélas! son cœur, au milieu de tant d'angoisses> avait encore un souvenir plus cher que tous les autres, qui l'entraînait à cette dernière action, sans qu'elle se l'avouât ! Elle aimait Albert. L'idée qu'on l'apporterait sous ses yeux morte dans la parure qu'elle avait au jour oii il pronîit devant tous de l'aimer et de la protéger, vint à son esprit comme un moyen de lui dire que sa dernière pensée avait été pour lui et ce triste et

touchant témoignage d'un innocent amour II. t I «

si malheureux, éveillerait, croyait-elle, un tendre regret dans le cœur qu'elle eût voulu toucher, et dont l'affection eût été son bonheur.

Ainsi aisorbée par ses rêveries et occupée par les soins matériels, Isabelle atteignit la fin du jour ; c'était l'heure choisie par elle pour en jBinir avec la vie. La nuit s'étendait sur la campagne et voilait déjà tous les objets, bien que le ciel, épUré par la tempête, fut clair et sans nuages; déjà même les étoiles commençaient à y briller, et derrière une colline lointaine une lueur blanche annonçait le crépuscule de la lune prête à se montrer.

En ce moment, Isabelle sur sa fenêtre, pâle, belle et calme, se tenait les bras croisés et le regard plongé vers^ le gouffre où

v\h allait engloutir tant de jeunesse et de beauté; quand elle entendit une voix sourde et monotone qui semblait psalmodier quelque chose dans le lointain, le silence de la nuit laissait venir le moindre bruit à l'oreille attentive de la jeune femme lians cette solitude complète. Bientôt elle entendit plus distinctement la voix qui s'approchait et qui répétait un psaume :

In te, Domine, speravi; non confundar in œternum ; in justitiâ tua libéra me.

C'était le pauvrq aveugle attardé à cause dèTorage dans le village où il allait demander son pain, et qui remontait, conduit par l'enfant, au rocher qui lui servait d'asile.

Il loue Dieu î il se confie a lui sans murmure et sans révoUe, fut la pensée qui tra-

âtâ rN NOEVO DE HUBAN.

versa Tesprit (risabelle, et, sans y penser, ses genoux fléchirent ; elle s'inclina et pria avec le pauvre aveugle ; il lui semblait que d'unir sa prière à celle de ce malheureux si résigné, rendrait cette aspiration dernière plus agréable à Dieu, qu'elle eût voulu fléchir avant de paraître devant lui.

Elle pria.... Que pouvait-elle demander, elle, qui allait en finir avec les choses de la vie?

Elle demanda la clémence pour cette impatience qui ne lui permettait pas d'attendre le terme marqué par le maître de notre sort.

Mais la voix du vieillard, priant, se faisait toujours entendre.

— Il remercie Dieu! lui? s'écria tout i\

fonp sinbelle, lui, dont la prison est bien

plus étroite, bien plus cruelle que la mienne? Il n'a ni l'espace ni la lumière. Entouré d'épaisses ténèbres, il est enfermé en lui-même, tandis que la vue du ciel, de la terre, des astres et des fleurs charme à chaque instant mes regards ! Et moi, j'ai osé maudire la vie !

La lune s'élevait ; elle répandait sa plus lumineuse clarté sur une belle campagne ; c'était un magique spectacle, tout plein de mystérieuses rêveries. Isabelle sentit son (xj(3ur se rattacher à l'existence, à l'aspect de la nature et à la vue d'un plus grand jnalheur que le sien accepté avec résignation.

Ses larmes coulèrent en abondance ; elle pria le ciel de pardonner une résolution

insensée et coupable, et répéta le chant du pauvre aveugle :

In te, Domine^ speravi,.,.

Résignée et fortifiée alors, elle resta longtemps pensive devant cette belle nuit lumineuse et calme. Sa confiance dans l'avenir renaissait; c'était un prodige que le changement complet survenu tout à coup en elle par une pensée religieuse.

Il lui sembla que son âme était mise en communication avec le Créateur par cqlte fervente et sincère prière, et qu'en échange de cet élan qui portait sa pensée vers Dieu, elle recevait quelque chose du calme et de la joie qu'on doit trouver au céleste séjour.

Par delà l*Océaii.

En arrivant à Philadelphie, Madame de Melval avait écrit à sa fille :

« Mon enfant chérie, ma bonne Isabelle, » ma première action sur la terre étran- 2) gère doit être de t'écrire et de te raconter ï tous les détails d'une vie où il ne manque i> à mon bonheur que toi seule.

21 n UN .NOliUl) DE RUBAN.

» Mais tu es heureuse, tu es aimée ; ton » jeune mari est aimable, spirituel et doux; » lu l'aimes : je l'ai bien vu ; et c'est là sur- T> tout ce qui me donne des consolations ^ dans cette douloureuse absence.

« Quand je t'eus embrassée^ avec le cœur

> serrée et les yeux pleins de larmes, je ne » savais plus où j'étais, tant ma douleur de )» te quitter absorbait toute ma pensée, et * je ne revins à moi que dans la voiture, » où les paroles affectueuses de Williams» » me rendirent au sentiment de la réalité.

s> Que l'affection etla présence d'un homme »' dévoué, tendre, confiant, "^t que l'on

> estime autant qu'on l'aime, est un céleste

> bienfait ! Je te le dis, mon enfant, pour y> que tu apprécies bien ton bonheur ; car

UN NOEUD DE RUBAN. ^24 i

T> il y a en France, parmi les jeunes filles, » bien des esprits légers et égarés, qui ne » regardent Je mariage que comme la liberté » de jouir des avantages du monde et de » ses dissipations, perdant ainsi ce qu'il y » a de meilleur dans. la vie, une douce inti- » mité de chaque instant, ettous ces tré- » sors de confiance et de tendresse qui peu- D vent donner tant de bonheur dans un

> mariage de son choix. Melis je pense, mon » Isabelle, que ta raison précoce t'en dira » là-dessus autant que la solitude de ta j) mère, et que l'amour pour ton^mari t'en

> dit encore davantage.

M Nous avons fait une heureuse traversée, » et le spectacle magique de l'Océan est de » nature à élever la pensée, et, par suite, à

> développer encore l'affection.

» Nous nous étions embarqués au Havre^ y> sur un de ces grands navires américains, » où les passagers sont très-nombreux et T> présentent une variété qui est un contiy nuel amusement. Ces voyageurs ont une » véritable originalité individuelle, même

> quand ils n'ont pas une grande supério-

> rite d'intelligence ; c'est surtout pour les » Français qui ont vécu comme moi dans

> ces salons uniformes du faubourg Saint- » Germain, dans ces idées aristocratiques » toujours les mêmes, dans ces habitudes

> qui nous semblent les seules possibles, 1» que tout est plein d'intérêt si l'on veut 1 sfe mettre à regarder, à coaiparer et à i> juger.

» Ce qui m'a d'abord paru le plus remar-

UN NOEUD DJi KUBAN. 2^9

> quable parmi tous ces étrangers à bord, jî> c'est que chacun pensait, parlait et agis- 1 sait à sa manière, sans s'embarrasser le » moins du monde de Fopjnion de ceux qui

> sont là, ce qui est fort contraire à l'esprit 1 de la France, où Ton ne pense, ne parle et

> n'agit guère que pour faire un effet quelj> conque sur les autres.

» J'ai retrouvé cette même insouciance j> de l'opinion dans la ville et dans les ï lieux publics que nous avons parcourus » aux États-Unis, et je crois qu'elle y est gé- T> nérale.

> Philadelphie, où nous sommes arrivés, » et qui sera notre demeure, est une ville • d'une propreté admirable au premier i> coup d'œil, et notre habitation y est char-

9 mante. Williams y a préparé pour moi,

> non -seulement tout le confortable anj> glais qui Tend la vie commode et bien-

> faisante, mais il a fait imiter Tapparte-

> ment qui me plaisait tant à Paris, dans

> la rue de TUniversité : une partie de la » maison est absolument distribuée ein ar- * rangée de la même manière avec un plus

> grand luxe d'ensemble et un plus grand » soin dans les détails. J'ai donc un grand

> et un petit salon avec un délicieux bou- » doir, tels que ceux où nous avons passé » tant d'années l'une à côté de l'autre. Ainsi, » tu peux te figurer la place que j'occupe, et » ce que j'ai sous les yeux. Cette attention

> de Williams m'a ravie ; de plus, la maison

> est vaste et elle est entourée d'un beau jar-

UN NOEUD i»f: ruban. 521

» (lin anglais qui en rend l'aspect on ne peut » pas plus agréable.

» Cest ainsi qu'une véritable affection 1» trouve mille moyens de se montrer ; tu D dois aussi trouver ce bonheur autour de » toi. Mais, à ton âge, il est si naturel » d'être aimée et fêtée, que parfois, on n'en

> éprouve ni surprise ni reconnaissance, » et qu'on n'en sent pas tout le prix. Moi p qui ai passé par les épreuves de la vie, je 3» veux t'en faire bien comprendre toute la » joie. ,

'• Sois heureuse! voilà ce («ue je vou-

> drais t'apprendre après t'avoir appris, je » l'espère, à mériter le bonheur et à savoir

> supporter l'infortune si elle venait i> te • frapper.

» Mais que le Ciel t'en préserve et qu'il ï> retranche plutôt à ma félicité pour ajouter > à la tienne.

. j> Ta mère,

» J.-M. ESPREAD. >

Isabelle avait reçu cette lettre et plusieurs l'avaient suivie ; on les lui remettait ouvertes, comme on ouvrait aussi toutes celles qu'elle écrivait; au reste, la tendresse de l'enfant pour sa mère était telle, que la crainte de l'affliger ne laissait pas même soupçonner qu'elle eût aucun regret, excepté celui de l'absence. Sa seule consolation dans son infortune était la pensée du bonheur de sa mère, et elle n'aurait pas, même au prix de sa délivrance, ti'oublé ce ^

bonheur en lui apprenant combien sa situation était cruelle.

Bien des jours se passèrent après celui où la résignation était entrée dans Fâme d'Isabelle à la vue du pauvre aveugle bénissant encore le ciel dans son malheur et dans son indigence/ Ces jours furent calmes, le sommeil paisible revint, la sanié se rétablit, le

goût de la lecture se retrouva, et le plaisir du travail, de la peinture et même de la musique apporta dé tranquilles jouissances à la jeune captive.

L'àme de l'innocente femme était redevenue comme un lac paisible qui reflète un ciel pur et qui rend fidèlement tous les objets présentés à sa surface ; mais, comme lui, elle les rendait avec exactitude sans leur

i^i UN MJKL'U DE UUP.AX.

rommuniqiier le mouvement et la vie ; elle n'avait plus d'élan, plus d'enthousiasme, plus de joie ; elle était simple, résignée et triste ; seulement il n'y avait ni violence, ni désespoir dans sa doule\ir.

C'était déjà beaucoup !

Une pensée religieuse la soutenait ; elle %e disait qu'il fallait bénir les jugements de Dieu , car le malheur avait changé ses habitudes de prières machinales en sentiments et en pensées s' élevant vers le Maître de * l'univers; elle cherchait les rapports de la nature avec son auteur, et de l'homme avec tout ce qui est au ciel et sur la terre ; elle avait été chrétienne de fait, elle le devenait de cœur. Sa pensée conversait avec Dieu, elle lui demandait la force d'àme

UN NOF.UU Ur. lilIItAN. *??."»

pour ce monde, nfui cratteindre à celte vertu puissante et humble a^ec laquelle on mérite d'être heureuse dans l'autre; elle lui dejimndait surtout la vraie résignation dans le înalheur avec toute sa grandeur et toute sa simplicité.

Puis la jeune femme priait pour sa mère, heureuse et aimée, elle qui n'avait aucune affection pour veiller sur elle et aucun bonheur pour la consoler.

Et, enfin, elle priait pour lui, pour celu qu'elle aimait, malgré tant de mystères douloureux qui devaient la montrer si cou pable.

La prière, en elle-même, est un bienfait : lorsqu'on est resté ainsi, l'esprit élevé vers

Dieu avec confiance, Vàme échappe aux intérêts, aux passions, aux regrets, et Ton se repose avec cahne sur la volonté de la sagesse infinie qu'on a invoquée.

Pourtant il y avait des moments où l'esprit d'Isabelle, ramené aux choses de la vie, sentait tout à coup sa douleur s'accroître, et ne pouvait plus surmonter une mortelle tristesse ; la pauvre jeune femme alors était saisie par un abattement indicible, sans qu'il lui fût possible d'y résister, et elle pleurait.

L'espèce humaine n'est pas faite pour la solitude absolue et continuelle: elle s'v retrempe, il est vrai, lorsque cette solitude n'est que momentanée ; mais trop prolongée, toutes les forces morales y succombent.

Des solitaires ont cherché volontairement la vie ainsi séparée des autres hommes, mais c'était après les amertumes de la vie sociale, après avoir souffert de ses mécomptes, après l'épreuve de ses chagrins. Ils fuyaient pour suivre une idée, et ils n'étaient pas seuls, ils avaient des souvenirs.

Mais cette jeune âme, remplie des illusions et des aspirations de la jeunesse, elle ployait sous le poids de l'isolement et cherchait en vain un appui dans les moments où elle n'attendait pas son secours du Ciel. Rien autour d'elle ne pouvait la consoler ou la distraire.

Aussi ce fut presque un événement que l'arrivée d'un pauvre oiseau blessé qui vint chercner un abii dans sa cnamnrc • c'était

2'?S UN NO! Il) 1»F/ RUBAN.

une petite mésange bleue à la tète noire. Isabelle la réchauffa, la soigna et la nourrit, î/oiseau revint à la vie et Rattacha à sa bienfaitrice. Cette faible société eut dir prix pour la jeune femme ; elle en fut occupée et distraite. C'était un don du Ciel à ses yeux, peut-être la colombe annonçant la fin de sa caj)tivité.

Mais la captivité ne finissait pas, elle durait déjà depuis deux longues années sans avoir usé ni le courage, ni les forces, ni la patience de la jeune femme, lorsqu'un nouvel bote vint la visiter ; c'était une colombe qui bientôt fut suivie de son compagnon. Ce fut un jour d;^ joie pour Isabelle, que celui qui vint ainsi peupler sa solitude ; elle retint les beaux oiseaux et demanda pour eux du arain an'o:; lui accorda.

Ces oiseaux devinrent familiers. Ils répondaient à ses caresses. Il y eut comme un échange de regards et de pensées. Ce fut une société, Isabelle ne se sentait plus seule.

Ce qui Taida surtout à supporter la prison, ce fut d'avoir réglé les occupations de ses journées : telle heure était destinée à la lecture, telle autre à la musique; le travail à Faiguille eut aussi ses moments, et ce qu'elle appelait sa promenade avait lieu quelques minutes entre chacune de ses autres occupations ; celte promenade, c'était l'air respiré à la fenêtre, en regardant la campagne. Mais ses yeux alors ne quittaient guère le petit point de la route où l'on distinguait ceux qui se rendaient au château ou qui en venaient ; parfois elle apercevait le jeune comte à che4-

val, et, malgré réloignement, elle le reconnaissait entre plusieurs, quelquefois elle voyait toute une société partir pour la chasse. Mais ordinairement M. de Saint-Laurent n'était accompagné que d'un seul jeune homme, celui qu'on avait un jour désigné pour elle par le titre de secrétaire, et ensuite de piqueur ; mais elle lui trouvait une familiarité qui donnait l'idée d'un ami plutôt que d'un serviteur.

Elle avait remarqué depuis quelque temps que le comte se promenait plus souvent seul, qu'il courait au grand galop et chevauchait souvent au hasard et nullement sans suivre la route. Oh ! comme alors son cœur battait à l'idée qu'il pourrait venir jusqu'à fa portée de sa voix, ([u'elle pourrait lui par-

UN NOEUD l^E RUBAN. 231

1er, l'appeler, invoquer sa justice ! mais û ue venait pas, et elle espérait toujours.

Il y avait aussi le passage de l'aveugle. Bien qu'elle ne cherchât plus à se faire voir du petit garçon dont les paroles lui avaient révélé tout son malheur, ce passage était un des événements de la journée d'Isabelle, et elle avait choisi ce moment pour la prière, en souvenir de son retour vers Dieu et vers la vie. Alors elle priait pour le vieillard, son existence était, pour ainsi dire, une continuelle prière ; car son âme s'élevait à chaque instant vers le ciel pour lui demander du courage. Pourtant, dans cet isolement et ce malheur, la santé de la belle jeune femme ne s'altéra point; elle dut cela à la force de son âme, au travail et à sa douce sérénité ; sa

"idi UN KOKliJ) DE UlBAiN.

fraîcheur, au contraire, était devenue plus brillante, et sa taille plus développée depuis sa captivité ; sa vingtième année la trouva dans toute la splendeur d'une admir^ible beauté. Une forêt de cheveux, d'un noir de jais, relevés avec grâce, après avoir orné son visage de bandeaux abondants, faisaient ressortir la blancheur éblouissante de son teinl. Souvent elle était pâle, niais la finesse de sa peau transparente donnait à cette pâleur un grand air de distinction, et permettait à des nuances rosées de s'y montrer à la plus légère émotion.

Ses mouvements devaient à la perfection de sa taille une dignité naturelle, et la mélancolie y ajoutait un charme inexprimable ; elle soupirait bien un peu devant la glace

UN xNOKUl) UE MUBAN. ^3o

qui lui apprenait quelque chose de sa beauté, et peut-être alors se disait-elle involontairement : s'il me voyait ? Mais elle écartait ces regrets par le travail ; elle ne voulait pas s'avouer qu'elle était belle et qu'elle regrettait que nul ne le vît.

Son âme s'était remplie d'aspirations vers d'idéales beautés morales, et son extérieur en recevait une céleste empreinte.

Son esprit aussi s'était orné et agrandi par de bonnes lectur^es, elle aimait les livres des philosophes qui ont étu(^é le cœur humain et l'ont reproduit avec toutes ses nuances dans des récits habilement composés ; elle aimait aussi les ouvrages des écrivains aventureux qui ont été puiser au loin leur science d'observateurs, et se plaisait, elle la

pauvre captive, aux détails des lointains voyages. Les habitudes, les usages, les mœurs des peuples étrangers l'intéressaient, et ses lettres à sa mère étaient remplies de questions sur l'Amérique, les États-Unis et tout ce qui s'y passait. Hélas! ne pouvant parler d'elle-même, craignant de laisser échapper un peu de ses tristesses et n'ayant nulle joie au monde, elle cherchait à conaaître les joies des autres.

Sa mère la croyait h*eureuse. Cependant elle lui écrivait un jour :

« Ma bien aimée Isabelle,

» Au milieu de la douceur de tes lettres, > j'éprouve un sentiment de mélancolie qui 1 ne vient pas seulement de l'absence. Tu

» ne le plains jamais, et cependant je suis ï triste. Il n'y a pas ces élans de joie expan^ » sive que donne le bonheur, et tu me parles » bien rarement de ton mari.

» Peut-être me suis-je trompée ; mais tu » me diras la vérité, et j'espère que j'aurais » eu tort de m'inquiéter.

ï Ce qui me fait un plaisir réel et sans mé- > lange dans tes chères lettres, c'est de voir 2) l'intérêt progressif que tu prends à tes lec- » tures, la bonne méthode et la régularité » que tu y as introduites. Ton esprit s'a-- » grandit, s'élève et compare; tes jugements » sont justes, vrais, d'une rectitude d'idées D et d'une finesse d'observation remarqua- ») Mes. On s'attache à l'étude à proportion' i> du temps qu'on y donn^ : elle finit par

936 l)N NOKUi) l»E RUBAN.

» être un besoin et un plaisir dont on ne » peut plus se passer. Et en plaçant à côté » de cela d'innocentes affections et quelques 1» distractions agréables , la vie est aussi

> heureuse qu'il est possible de l'avoir en » ce monde.

p Je voudrais répondre à toutes tes ques- 1» tions sur le pays que j'habite, et je te rap-

> pellerai d'abord un livre sur les États- » Unis d'Amérique que nous avons lu en- » semble : c'est l'admirable ouvrage de » M. de Tocqueville, dont Royer-CoUard » disait : c'est Montesquieu voyageant au » Nouveau-Monde.

» Ce livre depuis vingt ans n'a rien perdu » de sa vérité, quoique les Américains aient

> gagné eu prospérité générale et en valeur » particulière.

» Si, comme alors, les jeunes filles amé- » ricaines jouissent d'une liberté sans limi- » tes dans la maison paternelle ; si elles ne » se marient que quand leur raison, exer- » cée et mûrie, leur permet de choisir avec » discernement le compagnon du reste de » leur vie ; si elles apportent sous le toit » conjugal l'abnégation d'elles-mêmes, le 9 dévouement à la famille, et si elles res- » (reisinent leurs idées à un bonheur qui ne » sort jamais du cercle étroit de la maison, , & ces dernières années ont apporté sous ce » toit paisible et béni le goût des arts, Tha- > bitude delà musique : ce sont comme de » belles fleurs qui s'épanouiraient au milieu » d'un verger.

838 ^ UN NŒim DE RUBAN*

> Les mœurs sont pures et même austè- » res ; point de scandale dans les ménages ;

> point d*éclat fâcheux causé par ces pas-

> sions qui foulent aux pieds le devoir, » point de rupture bruyante des nœuds du B mariage.

> Cela se comprend, Ton a choisi ; c'est

> après un assez long temps d'épreuves, » d'étude des caractères, d'habitudes de se

> voir, qu'on se marie. On serait inexcusa- »bleî

» L'égalité des conditions et l'absence * presque générale de dot, sont certaine-

> ment pour beaucoup dans la régularité et » le bonheur des unions américaines.

* L'égalilé n'est pas ici seulement dans la

» loi, elle est encore dans r(?ducation, dans » les habitudes et dans l'opinion.

» Les différences innombrables que nos D sociétés européennes mettent entre les in-

> dividus rendent déjà fort difficile ce qu'on

> appelle un mariage convenable aux yeux » du monde, et il y a cent à parier que ce

> mariage unit entre elles deux personnes » qui ne se conviennent pas.

» Puis, la dot, cette grande affaire pari-

> sienne ! comme cela tue toute poésie !

> Comme ces détails d'intérêt, qu'on voit

> nouer ou rompre tant de projets, frois- 3> sent le cœur de la jeune fille !

2» En France, les qualités personnelles » d'une femme comptent si peu pour le ma^

j) riage, ([ue te oiavi a l'air dp n'y pas tenir » et de ne s'en pas soucier. Gela décourage : y> à quoi bon -les vertus qui ne sont pas ap- » préciées ? disent bien des jeunes filles, et le ^ niallieur intérieur répond à cette insou- >* eiance des deux époux .

» Rien de cela ici : la fenime est tout pour 3> celui qui la cboisiL et le mariage me semble » être aux États-Unis dans les meilleures » conditions pour le bonheur et la dignité » de la destinée de la femme.

« Son bonheur n'est-il pas d'être aimée ?

» Sa dignité, d'être à l'abri delà calomnie » et entourée des respects et des" égards de ï tous?

» Mais ces vertus n'excluent aucun de.s

» plaisirs de rintelligence et des arîs. » Quelle est la femme qui ne sent pas dou- » hier sa joie à un concert, une lecture, un » spectacle avec Thomme choisi par son 3> cœur? Eh bien! le mariage, tel qu'il est ï» en cet heureux pays, place l'amour entre » le mari et la femme ; et le bonheur leur est » compté comme une vertu.

» Depuis plus de deux ans que j'habite » Philadelphie, je n'ai vu que de bons rnéna- » ges, et j'ai réuni souvent chez moi une » société nombreuseque j'ai vue s'intéresser ï aux choses de l'esprit et en faire le charme » de ses loisirs. La littérature américaine » commence à compter non-seulement chez > les Américains, mais ailleurs, et peut-être » un jour ce peuple, qui est constamment en

i) progrès, finira-til par avoir autant de ri-

> chesses intellectuelles qu'il en possède d'un

> autre genre.

> Nul doute aussi que la littérature de ce » pays libre, oii n'existe aucun centre déterj> miné de civilisation, ne soit d'une grande

> originalité : chacun y apportant ses im- » pressions et ses convictions, sans subir » l'influence d'une classe ou d'une coterie » souveraine qui s'impose naturellement j> quand tout part d'un même point.

» Beaucoup de femmes s'occupent ici a

> composer des romans de mœurs, mais ils j» diffèrent des romans français, en ce que

> le but du livre est toujours moral et les dé-

> tails pleins de chasteté. Ces femmes qui » écrivent sont l'objet des égards et jouissent

j> de l'estime générale. Cela ne change rien D à leur situation ; c'est seulement une fa- » culte de plus, le mari, les enfants, la fa- » mille, s'en trouvent bien, et les écrivains » sont loin de s'en fâcher. Ils n'ont rien de » ces petites vanités souffreteuses de l'homme » de lettres médiocre, qui s'irrite des succès » des femmes et essaie de changer sa colère

> en dédain. ^

» Le sort des femmes américaines est donc » bien loin d'être malheureux, comme on ï> l'a cru et comme on l'a dit. Et le mien ici » dépasserait en bonheur tout ce qu'on peut » espérer si nous n'étions pas séparées. Mais

> tu es contente, n'est-ce pas? Ta vie est em- » bellie par la tendresse d'un mari qui te j» plaît; répète-Ie-raoi, parle-moi de lui, de

2f i UN NOEUD OE lUilîAN.

» toi, de tout ce que tu fais. C'est la moitié » de ma vie que celle de mon enfant.

» Nous nous reverrons dans un an ; j'irai

> alors passer six mois à Paris où ton mari 2> t'amènera , et nous serons tous réunis » pendant ces jours heureux que j'appelle » de tous mes vœux.

» Au moment oii je terminais cette let- » tre, il vient de se passer quelque chose de

> singulier qui jette du trouble et du cha- » grin dans mon esprit. Williams est entré » chez moi, venant du dehors et tenant à la » main les lettres que le courrier apportait » dans l'instant. C'est toujours avec une

> certaine émotion que j'attends l'arrivée » de ce courrier. Il apporte parfois des iet- » très de France, et^ en effet, il y en avait

2> plusieurs ; quelques-unes de Paris ; une » plus chère et plus précieuse que toutes les «autres, parce qu'elle venait de toi. Pen- » dant que je la lisais avec tout mon cœur,

* Williams en avait ouvert plusieurs qui

• arrivaient de différents points du globe, » car il a encore quelques relations d'af- » faires qui s'étendent au loin, et comme » j'achevais ma lecture, je me tournai vers > lui pour parler de toi , mais je restai » muette de surprise et de crainte en voyant » l'altération de sa figure. Il lisait et relisait » une de ces lettres avec la plus grande » anxiété : il avait l'air de chercher à com- » prendre ; puis on voyait à sa pâleur qu'une » impression vive, mais contenue, bouleveri» sait son àme, en dépit de ses efforts pour » paraître calme. Jo l'interrogeai avec

246 UxN NOEL'D m RUBAN.

* anxiété ; il hésita, réfléchit, jeta les yeux ï) sur la lettre, et me dit enfin, après un mo- » ment de silence :

i> — Cette lettre m'apprend une nouvelle i> inquiétante. Quelqu'un à qui je dois ma » protection et qui m'est aussi cher que .» pourrait l'être un enfant, se trouve dans » une situation des plus délicates et des > plus fâcheuses. Mon devoir et mon cœur » me font une loi d'aller à son secours...

3) mais...

» Il s'arrêta et ajouta douloureusement :

» — Il faudrait nous quitter pour quel- » ques semaines. Voulez-vous me laisser » partir et ne pas m'inlerroger?

T> Je sentis des larmes venir à mes yeux ; » mais je dis, en lui tendant la main :

» — Ce que vous ferez, mon ami, sera > bien, j'en suis sûre ; allez donc où vous » croyez être appelé par un devoir.

y> Une heure après il était parti.

» Je ne suis pas sans regrets et sans in- » quiétude ; mais j'ai cru que mon devoir » à moi était d'agir ainsi, et je suis en paix.

j> Âh! si nous étions ensemble, la vie se- » rait trop belle. Il faut acheter le bonheur 3> par quelque peine. Dieu veuille que ce soit y> sur moi seule qu'elle tombe, et que ma 7> chère fille en soit à jamais préservée; il y> n'y a que son malheur qui me trouverait D sans force pour le supporter.

» Mille caresses materuelles vont de mon » cœur au front béni de mon enfant.

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