‹ Un notaire à marier comédievaudeville en trois actesChapitre 9 sur 45 · SCÈNE XXX · texte numérisé non relu

SCÈNE XXX

BUZONVILLE. DESRUEL, puis LUCIEN, BUZONVILLE, enlran! par la gauche aveo une bûche dans chaque main et par Vint à la cafitoenadr.

Oui I c'est un abus I un pillago ! (On entend rire Us clercs dans l'étude.)

DESRUEL, à part.

Mon prédécesseur I

BUZONVILLE, à Desruel.

Monsieur, savez-vous ce qui se passe ?... (Apercevant le costume de Desruel.) Que vois-jo?... un notaire 1... mon successeur !...

DISRU r.L.

Eicusez-mei... jo rentre du bal masqué...

buzonville, suffoquant de colère.

Vous excuser?... monsieur!... Monsieur! vous éles la honte du notariat moderne I

DESRUEL, èfKirt.

Ah ! mais I il m'ennuie I

BUZONVILLE.

Un paillasse! J'ai traité avec un paillasse I... Ah I je ne m'étonne plus si tout va de travers ici.

Qu'y a-t-il?

DESRUEL.

BUZONVILLE.

Ou voua vole ! on vous ruine! on vous étrangle !

Pas possible I

DESRUEL.

BUZONVTLLB.

Monsieur... je viens do compter dix-neuf bûches dans votro étude I

DESRUEL.

Ahl... C’est extrêmement flatteur pour mes clercs.,. buzonville, furieux.

Je ne ris pas, moi, monsieur I... je ne fais pas de calembourgsl jone suis pas un paillasse! J’ai été trente-trois ans notaire et je n’ai jamais fourni que sept bûches... par jour... excepté en 1829, où l'hiver a été par trop rigoureux...

DESRUEL.

Oui, vous les avez fait fondre en deux...

BUZONVILLE.

Oui...

DESRUEL.

Pour en avoir quatorze.

Non!... Eh bien... oui I... Voilà comme on acquiert trente mille livres de rentes !... C'est comme pour le vin, vous donnez deux bouteilles à vos clercs... deux boutoillos I

Ch bien ?

DESRUEL.

BUZONVILLE.

Mais vous voulez donc enivrer ces jeunes gens?

desruel. à part.

DESRUEL.

fis sont douze I

BU/.ONVILl.E.

Eh bien!... tenez, prenez vos deux bûches... c'est autant de sauvé. (Il les lui met dans Us mains et remonte à droite.)

Qu'est-ce que vous voulez quo j’en Tasse ?

UUZONVILLK.

Serrez-les... mettez- les...

desruel, ironiquement.

Dans ma caisse?

buzonvillr, redescendant à droite.

Ça ne ferait pas do mal... au moins il y aurait quelque chose dedans.

desrup.L, piqué.

Monsieur 1

buzonvillf, s’arrêtant devant le bureau.

Et ce bureau! comme c'est rangé !

desri’ el, à part, les deux bûches toujours à la main.

Cristi ! U m'agace I

ut' z on ville, regardant sur le bureau.

Trois bâtons de cire à cacheter... entamés ! (A Desruel.) Et vous voulez inspirer la confiance f

(Il met deux bâtons dans sa poche.)

DEShUKL.

Quest-ce que vous faites donc ?

BCZONVILLK.

Je range, monsieur, je range !...

desruel, à part .

Ab F mais I... Ah I mais I... il m'ennuie ! (Il passe à droite.) buzonvillf., prenant une chaise adroite.*

Et celte chaise, qu'est-ce qu'elle fait là ? (Il la porte à gauche; puis trouvant une feuille de pa/ner timbré sur le pupitre de gauche.) Une feuille de papier timbré qui tratne !... Un ne doit pas laisser traîner le papier timbré I ça coûte sept sous, monsieur, ça coûte sept sous l (Il met la feuille de papier dans sa poche. — Reprenant la chaise qu'il a placée à gauche.) Et celte chaise, qu'est-ce qu'elle fait la ? (fl (a reporte à droite.)

DEèRUKL, à part.

Charmant homme !... (Sa contenant à peine. Haut.) M. Buzonville... prenez garde.

buzonyille.

Quoi I

DESRUEL.

Voila troia mois que je vous porte sur les épaules... et je vous déclare que ça devient lourd 1 (// met les bûches dans le feu.) buzonvillb, le regardant faire.

Allons 1 bon c'était bien la peine... ( Allant à lui.) Panier percé, va I (// prend une carafe sur la cheminée et verse de l’eau sur le feu.)

desruel, impatienté, passant à droite.

C’est agaçant à la longue d’avoir chez soi une espèce de tire-bouchon qni fourre sa pointe dans toutes vo» «étions ! ni'ZoNViLLE, quittant la cheminée après avoir remis la carafe.

Un tire-bouchon ! moi!... un tire-bouchon 1... ah! c’est comme ça !... Eh bien ! monsieur, soldez-moi I... votre premier paiement est échu... cent cinquante mille franoa... où sont-ils?

DESRUEL.

Ne parlons pas de ça !

BUZONVILLR.

Ah! voilà comme vous me recevez I... au moment où je m’occupe de vous, où je viens vous proposer uno affaire sur perb* !...

Une affaire ?

BCZONV1LLE.

Oui... un mariage...

desruel, à part.

Ah I nous y voilà !

BUZONVILLB.

Toutes les convenances y sont...

DKSIltEL.

Je ne vous dis pas... mais je suis encore trop jeune pour me marier...

BUZOnville.

Comment! trop Jeune?... est-ce que vous n’avet pas ai’ élude à payer ?

Oui.

BUZONVILLB.

Alors, vous êtes d'âge... La demoiselle est charmante... je garantis sa beauté...

df.siut.l, à part.

Elle doit être grêlée !

BUZONYILLE.

Famille honorable...

DCeFii i.L, à pari.

Parbleu! toujours!

BUZONVILLB.

Qui habite Montargis...

DESfii’EL, A part,

Patrie du chien !

BUZONVILLB.

Deux cent mille francs de dut.

DESRUEL.

Tiens I c'est gentil I

BCtONYILLB.

J'ai écrit au père et j'attends sa réponse aujourd'hui... on doit me l'adresser ici... vous paierez le port... bien entendu...

DESRUEL.

Très-bien... nous en recauserons... plus tard.

BUZONVILLB.

Oui, mais quand vous serez agréé par la famille, je vous recommande Lien une chose...

DESRUEL.

Laquelle V

BUZONVILLB.

Changez de conduite... ne vous vautrez plus dans les folles orgies du carnaval.

DESRUEL.

Soyez tranquille.

buzontille, d'un ton affectueux.

Et puis, je vous en prie... Ernest, quand vou9 me parlez, soyez moins cassant ?

DESRUEL, de même.

Oui, Buzonvillc...

BUZONVILLE

Vous m'avez appelé tire-bouchon I

DESRUEL.

Quo voulez-vous?... c'est plus fort que moi I quand vous éles-tà... il me semble que j’ai derrière moi un orgue do barbarie qui me chante toujours !o même air... (Chantant et ayant l'air de jouer de l orgue.) A la grâce de Dieu!... C'est très-pénible I...

BUZONVILLE , avec bonne foi.

Oui... oui... (A part.) Ësl-ce que je lui ai chanté la grâce de Dieu? diable I... on dit que ça paie !...

Lucien, entrant par le fond.

Monsieur... c'est madame de Lussang qui demande à vous parler.

desruel, à part.

La marraine deLucile ! (Haut.) Faites entrer I (Lucien disparait par le fond.)

BUZONVILLR.

Une cliente!... en paillasse !

DESRUEL.

Ah I sapristi ! je l’avais oublié.

Bl'ZONVILLB.

Vite ! allez vous habiller ! jo vais recevoir cette dame...

desruel.

Oui, Huzonville. (fl reprend son manteau, çu'il a posé pris ie son bureau.)

Lucien, reparaissant au fond.

Entrez, mesdames.

DESRUEL, disparaissant par la droite.

Oh I...

setwr rrr \

LUCILE, MADAME DE LUSSANG, BUZONVILLE.

Madame de Lussang entre par le fond suivie de Lucile. buzonvillr, à part, devant la porte de droite.

Il était temps !

MADAME DE LUSSANG.

Monsieur Buzonville I

BUZONVILLE, SdluaM.

Madame... Mademoiselle...

On m’avait dit que monsieur Desruel Otait dans son cabinet... (EUe fait un pas vers la droite.)

buzonville, la'rrélant.

Il va venir, madame... il est occupé avec... trois maîtres de forge I... pour un acte d'association.

MADAME DB LUSSANG.

Il travaille donc toujours beaucoup?

BUZONVILLE.

Oh ! énormément!... c’estceque nous appelons unpiocheur 1 (A pari.) Je lo fais mousser I le galopin me doit sa charge t {Haut.) U se tue, il passe les nuits...

lucile, avec intérêt.

Ob 1 ce pauvre jeune homme I »,

BÜZO.YVILLE.

Je lui disais encore à l’instant, là, à cette place... mon cher Desruel, -vous n’ètïs pas raisonnable, que diable ! ménagezvous I

LCCILE.

Et vous aviez bien raison I

BUZONVILLE.

Et c’est sago !... rangé 1... (A part, regardant le bureau.) comme son bureau tout à l’heure... {Haut.) Jamais de plaisirs, de bals masqués... de soupers... Enfin, je ne crains pas de le dire, Desruel est l'exemple du notariat moderne I

MADAME DE LUSSANG.

Allons, je vois que vous lui portez une vivo afTection.

J’ose dire que c’est pour moi un second fils. {A part, avec colire.) Oh I s’il ne me devait pas sa charge I

MADAME DE LUSSANG.

Croyez- vous que nous l’attendions longtemps?

BUZONVILLE, S'oubliant,

Une minute 1... le temps d’ôter son paillasse... (fl va prendre une chaise au fond à droite rapporte à madame de Lussang et indique à Lucile celle qui est près du bureau.)

MADAME DE LUSSANG ET LCCTLB.

Comment 1

BCZONVILLB.

Non!... le temps de prendre ses paperasses t (Madame de Lussang et Lucile s'asseyent.) Mais, je ne vous ai pas demandé de nouvelles de votre mari, ce cher monsiour do Lussang ?

MADAME DE LUSSANG-

Me m’en parlez pas, il est fort inquiet...

buzonville, à part, regardant la cheminée.

Allons, voilà que ça reflambe I {A compter de ce moment il jette de temps en temps des regards inquiets sur le feu.)

MADAME DE LVSSANG.

Hier, il était de garde.

BCZONVILLB.

Oui. (A part.) Voyez, si ce polisson viendra.

Et à l’heure de sa faction, n’a-t-il pas eu la malheureuse idée d’aller &o faire couper les cheveux... de façou qu’il a manqué ù son service...

LUCILE

On l’a mis sur le rapport...

BUZOKVILLB.

Et il craint d’aller coucher aux haricots... je connais ça. Mais ce feu ne va pas... je vais le souffler... (fl va ù la cheminée, reprend la carafe et sans être vu, verse de l'eau sur le feu.)

MADAME DB LUSSANG.

Mon mari a pour sergent-major un homme inflexible sur la discipline... un certain Champignol...

buzonville, reposant la çarafe et revenant près de madame de Lussang.

Marchand de volailles... je le connais beaucoup... un homme très riche... mon client... quand j’étais notaire.

MADAME DE LUSSANG.

Comment faire pour l’attendrir ?

BUZONVILLE.

Ce n’est pas facile... Ah I un» idée I si vous lui envoyiez une invitation pour votre bal de jeudi...

MADAME DE LUSSANG.

C’est que... quel homme est-ce ?

BCZONVILLB.

Charmant! nous le mettrons dans un coin.

MADAME de lussang, se levant ainsi que Lucile.

Au fait, c’est une bonne idée !... et dès que je serai rentrée... Mais monsieur Desruel no revient pas ? (Buzonville a reporté du fond à droite la chaise de madame de Lussmg. — Lucile a passé près de sa marraine.)

buzonville, redescendant à droite.

Tout de suite madame I... (A part.) Le gredin I c’est comme cela qu’il fait ses affaires!

madame DB lussang, passant près de Buzonville.

J'étais venue pour signer une main-levée d'hypothèques... je repasserai...

BUZONVILLE.

Par exemple ! l’acte doit-être prêt... si vous voulez prendre la peine d’entrer à l’étude...

MADAME DE LUSSANG.

Volontiers...

buzonville, à part.

Il faut que je fasso son métier à présent... ce n’était pas la peine de vendre I (Offrant la main aux dames.) Mesdames...

MADAME DE LUSSANG.

Lucile... attendez-nous ici. (£os à Buzonville qui fait un mouvement.) Vous comprenez... à cause des clercs.

buzonville, remontant avec madame de Lussang.

11 n’y a rien à craindre^ tel notaire, tels clercs... ce sont de vraies demoiselles... nous no les prendrions pas sans cela... Passez donc, madame... nous ne prenons que des demoiselles... ( Buzonville et madame de Lussang entrent à gauche.)

sconc ▼.

LUCILE, puis DESRUEL. .

lucile, avec un peu d'embarras.

Eh bien ! ma marraino me laisse seule... si M. Desruel entrait... ohl ce n’est pas que j’aie pour de lui... quand on a dansé plusieurs fois avec un jeune homme. (Galment.) C’est vrai, il m’invitait toujours... et il me regardait !.. je crois même qu’un jour... à la Gn d’une pastourelle... sa main a serré la mienne I ( Voyvnt paraître Desruel.) C’est lui!.. ( Elle se retire près de la cheminée.)

desbuel, entrant par la droite. — Habit noir, cravate blanche.

Il ne voit pas Lucile. — A part.

Me voici en uniforme de notaire! (montrant sa cravate.) Jo crois qu’elle est assez blanche I (Haut, voyant Lucile.) Mademoiselle Lucile I (A part.) Un peu plus elle me voyait en paillasse I

LUCILE, interdite , et montrant la gauche.

Ma marraine est là... avec monsiour Buzonville... elle va revenir...

desruel.

Je vous demande mille pardons... j’étais en affaire...

LUCILE

Oui... avec des mattres de forgo.

desruel, étonné. w

Ab I qui vous a dit ?...

LUCILE

Monsieur Buzonviile 1

desruel, à part

Vieux craqueur 1

lucile.

Mais vous n’êtes pas raisonnable... vous vous tuerez si vous continuez...

DESRUEL.

Moi? à quoi faire?

LUCILE

Oh 1 nous savons bien comment vous passez les nuits. Fi ! monsieur, c’est très mal.

desruel, à part.

Buzonville a parlé de mon costume... (Haut, avec embarras.) Mademoiselle, je vous jure que c’est la première fois !...

LUCILE

Non, monsieur 1 ce n'est pas la première fois.

DESRUEL.

Mettons la seconde...

LUCILE

Travailler comme vous le faites...

DESRCEL.

Pluit-il?

LCCILE.

Vous vous ruinerez ta sanie.

DESRUEL.

Ahl bah I... qui vous a dit ?

LCCILE.

Toujours monsieur Buzonvillo I

df. suc el, à part.

Charmant homme. (Haut.) Que voulez -vous, le torrent des affaires I

LCCILE.

La première affaire, monsieur, c est de no pas se rendre malade... ménagez- vous... pour vous, pour vos amis.

DESRUEL.

Je n'en ai pas.

LociLE, se trahissant.

Mais si, vous en avez...

desruel, avtc joie.

Ah I (Lucile baisse les yeux. — A part.) Est-elle gentille ! aussi, dès quelle sera sortie de pension I...

LCCILE.

Nous ferez-vou3 l’honnour de venir jeudi au bal chez madame do Lussang î

DESRl'EL.

Jo ferai mon possible... mais vous n'y serez pas.

LCCILE.

Par exemple I

DESRl'EL.

Est-ce que vous avez congé ?

% LCCILE.

Mais je ne suis plus en pension... on vient de me retirer aujourd'hui f

desrcel, avec joie.

Est-il possible I comment!... (Il saute.) Elle n’est plus en pension 1

lucile, un peu étonnée.

Qu’est-cc que vous avez donc ?

desrcel, réprimant son premier mouvement.

Oh ! pardon 1 la joie... l’émotion... et puis, certains projets... (Il remonte et va regarder à la porte de l'étude.) * que je nourris depuis longtemps... ( Avec chaleur.) Ah !... mademoiselle, si vous saviez tout ce que mon cœur... (A la voix de Buzonvitle ils se séparent.)

SCÈRJX Tl.

BUZONVILLE.

Ainsi, madame, si vous avez dans vos connaissances uno demoiselle riche... très riche... nous no tenons pas à la beauté. dfsrcel, uou/ant toujours arrêter Buzonville. Cependant...

bczonvilib, 6as.

Taisez-vous donc 1 (Haut.) Elle serait veuve... que cela no nous ferait pas reculer !

Je verrai... je chercherai...

„ . DESRUEL.

Mais...

bczo.nvu.le, a Desruel.

Remerciez madame, qui veut bien s'occuper iîo vous. ( A ntdame de Lussang.) Nous vous remerciou*, madame, mon successeur et moi...

drsrlll, à part, très agité.

Oh ! il m'ennuie I

MADAME DE Ll' SS ANC, safuanf.

Messieurs... ( Desruel salue.)

BUZONVILLE.

Madame... veuillez accepter mon bras jusqu’à votre voiture...

ENSEMBLE

Am de dantt de l'Enfant prodigue.

MADAME DP. LUSSANG.

D'sne fuiore,

Oui. ju.-p,

Je ion» ferai la choit «rec plaisir, f.’esl ir*#-f*cile,

Sojfi docile.

Je roue pront-u uo brillant aisoir.

DESRCEL, A part.

D'une future.

Riche, maie mire,

Ce gaillard— la m ornerait liai roogir.

Ah! UiaaWcile !

Dotas» Laule,

Parler atnaJ... c'a et bo faire bairl

buzonville, û M" de Lussang.

0#i, la futore,

Pool Air# mûre.

Il ne doit {>»» hériter et chuitir.

Epoui locil#,

D’humeur facile,

Mon nccr»««r aéra lier d'obÆr.

lucile, à part.

Ah! je la Jure,

De celte injure,

Par mon dédain, je eau rai le punir!

Rére ntérile,

Kapuir fragile.

Il n*y faat plet «ongar 4 l'arenir.

( Buzonville et madame de Lussang sortent par le fond.) desrcel, saluant Lucile qui s'en va la dernière.

Mademoiselle... (Lucile lui fait une froide révérence et sort par le fond.) r

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