Un Page de Louis XV
Il est peu d'époques dans notre histoire qui aient excité plus d'intérêt que le dix-huitième siècle et, dans ce siècle, le règne de Louis XV. Cette période a été l'objet de travaux assez passionnés pour qu'on la puisse regarder comme un champ de bataille autant qu'un champ d'étude. Les historiens semblent s'accorder pour l'appeler l'Ancien Régime, comme si les quatorze siècles précédents ne devaient pas compter dans la formation progressive de nos temps modernes. Il est vrai que les modifications qui se sont produites, après 1789, dans l'état social et dans les institutions de la France, ont été à la fois plus profondes et plus rapides qu'aux âges antérieurs et qu'on a pu justement les englober sous le nom de Révolution. Pour expliquer cette transformation, on a senti le besoin d'examiner de plus près l'époque relativement courte à laquelle elle mettait fin. L'histoire officielle ne suffisait plus : les dépôts publics, les archives particulières minutieusement fouillés ont fourni des compléments d'information de toute sorte. On a vu combien complexe était cette étude, combien les éléments constitutifs de la société, les habitudes, les idées, les mœurs, variaient suivant les régions et les classes. Il y avait un tel mélange de
il UN PAGE DE LOUIS XV
bien et de mal, mais encore tant de bien, qu'il est permis de se demander si des réformes, nécessaires sans doute, n'étaient plus possibles. Elles auraient probablement évité le bouleversement fatal, principe et cause des convulsions où la France se débat encore.
Quoi qu'il en soit, et bien que nous soyons peut-être à la veille d'autres changements, le dix-huitième siècle exerce toujours une grande attraction. Des documents nouveaux apparaissent chaque jour, des travaux restreints au cadre de la monographie sont accueillis avec faveur.
Aussi croyons-nous pouvoir livrer intégralement au public une correspondance déjà signalée dans un simple article de revue (1) sous le titre : Un page de Louis XV.
Un jeune homme, Joseph-Marie de Lordat, fils de Paul-Jacques de Lordat, ancien officier de marine, avait passé son enfance en Languedoc, chez son oncle, frère de son père, le comte de Lordat, brigadier des armées du roi, obligé par ses blessures d'abandonner le service actif, et vivant dans sa terre en gentilhomme campagnard. Non marié, le comte de Lordat, chef de sa branche, avait reporté sur ce neveu, le deuxième de douze enfants (2), qu'il avait comme adopté, toute la protection que les
(1) Le Correspondant, 10 octobre 1881.
(2 ) 1° Louis de Lordat, sous-lieutenant au Régiment du Roi, mort à Prague le 14 décembre 1741;
2° Joseph-Marie, auteur des lettres;
3° Jean-Ignace, prêtre, abbé de Bardoue;
4° Jean-Pierre-Anne, chevalier de Malte, lieutenant de vaisseau, mort à Belle-Isle en mer, en 1759;
5° Jean-Baptiste-Anne, mort jeune.
6° Joseph-Gabriel, chevalier de Malte, commandeur d'Espalion, officier de marine, capitaine de galère, prit part à la défense du Centaure, escadre de M. de la Clue, commandé par M. de Sabran-Gramont en 1759, mort pendant la Terreur, dans les prisons de Toulouse en 1793;
7° François-Anne-Louis, page du roi, chevalier de Malte, mestre de camp
AVANT-PROPOS m
mœurs du temps commandaient et lui prêtait cette assistance vigilante où le culte de la famille, son maintien, son élévation tenaient souvent autant de place que l'affection.
C'est entre l'oncle et le neveu que s'établit cette correspondance, lorsqu'est venu pour ce dernier le moment de quitter la province. Il est envoyé à Paris, puis reçu aux Pages. C'était, quand on le pouvait, l'usage et la meilleure préparation à la vie du monde, de la cour et de l'armée.
C'est à l'armée, en effet, qu'il était destiné. C'est là qu'il a passé son existence courte, mais bien remplie. Il est facile d'en juger par les états de services que nous relevons dans la Chronologie militaire de Pinard (1) :
« Joseph-Marie, comte de Lordat, baron de Bram et des Etats de Languedoc, maréchal des camps et armées du roi, né en 1725, reçu page du roi en la Petite-Ecurie, le 1er août 1740, successivement nommé deuxième cornette des chevau-légers d'Anjou, avec commission de lieutenant-colonel, premier cornette des chevau-légers d'Orléans en 1748, gouverneur de Carcassonne sur la démission de son père en 1753, sous-lieutenant des chevaulégers de Bourgogne, avec rang de mestre de camp de cavalerie en 1754, capitaine-lieutenant aux gendarmes de Flandre en 1759, inspecteur et major de la gendarmerie
de cavalerie, marié à Marie de Caumont la Force, mort en 1787, dont postérité.
8° Marie-Victoire, mariée en 1747 à Jean- Jacques d'Avessens Saint- Rome, sieur d'Aguts;
9° Marie-Gabrielle, mariée le 11 octobre 1768 à François de Varagne- Gardouch, marquis de Rélesta;
10° Marie-Angélique, chanoinesse de Saint-Sernin de Toulouse;
11° et 12° Claire et Jacquette, mortes jeunes.
(1) Tome VII, p. 607.
la même année, brigadier des armées en 1761, maréchal de camp et gouverneur de Brouage en 1762, a fait la guerre de Flandre, 1744-1748, se trouva à Fontenoy, Rocoux, Lawfeld, aux sièges de Tournay, Mons, Charleroy, Namur, Cassel, la Hesse, à la bataille de Lutzelbourg, Minden, aux affaires de Corbach, Clostercamp, fait la campagne d'Allemagne, 1761-1762, où il se distingua en diverses occasions. »
Il meurt en 1765, à trente-neuf ans. Inspecteur de la gendarmerie, il a laissé des Mémoires sur la réorganisation de cette arme (1). Il avait épousé, en 1757, Marguerite- Louise Colbert, fille de Charles Eleonor, marquis de Seignelay, et de Renée de Gontaut-Biron. Sa descendance directe est passée, par une fille unique, à la famille de Bourbon-Busset (branche de Lignières).
Ce n'est malheureusement pas son existence entière que nous retrace la correspondance échappée à la dispersion d'archives de famille. Le fragment que nous avons pu recueillir ne comprend que la campagne de Flandre (1744-1747). Pour ces années, elle est complète et suivie. Elle se rapporte, d'ailleurs, à une période très brillante illustrée par le maréchal de Saxe et que dominent les batailles de Fontenoy, Lawfeld, Raucoux, « les trois filles du maréchal », disait-on. Si l'on y joint quelques lettres antérieures, elle commence en 1740, quand le page avait quinze ans, pour se terminer en 1747, quand il en avait vingt-deux. Ce sont donc lettres de jeunesse. — Les relations de Joseph-Marie de Lordat avec son oncle et avec sa famille étant toujours restées les mêmes, et son oncle
(1) Conservés au ministère de la guerre.