‹ Un Page de Louis XVChapitre 2 sur 12 · AVANT-PROPOS V · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS V

n'étant mort qu'en 1757, on ne peut s'expliquer cette brusque cessation que par les hasards d'un partage ou l'omission d'un inventaire.

Telle qu'elle est, cette correspondance offre, nous semble-t-il, un véritable intérêt. Ce n'est pas dans l'agrément littéraire, dans l'éclat et la pureté du style, qu'il le faut chercher, mais dans le mouvement, dans le détail de la vie de tous les jours, vie de l'oncle aimant à réunir autour de lui, dans un château nouvellement construit, une nombreuse compagnie, vie du page à la cour, ses débuts à l'armée, son éducation militaire, récits de campagnes, de batailles, appréciations personnelles ou de reflet sur les chefs, sur le roi lui-même : autant de points sur lesquels le bienfaiteur demande à être renseigné avec exactitude et précision.

Il est impossible de n'être pas frappé des qualités de ce jeune homme, si sérieux, si prudent, si mûr, si occupé de ses devoirs, si attaché à sa famille, dans le milieu entraînant où il vit. Et, par voie de conséquence, on ne peut s'empêcher de reconnaître combien, dans certaines familles au moins, l'éducation présentait de solidité dans les principes, de bon et de respectable dans les habitudes. Les événements dont le page est témoin, les hommes qu'il rencontre, amènent sous sa plume, sans recherche et sans apprêt, des réflexions qui montrent à quel point le respect de l'autorité, quelle qu'elle fût, l'amour de son pays et le culte de l'honneur inspiraient sa conduite.

Il se conforme ainsi aux maximes que l'on trouve dans les Etats de France de cette époque :

« Le vrai caractère d'un parfait homme de guerre est

vi UN PAGE DE LOUIS XV

la crainte de Dieu, l'amour du souverain, le respect des lois, la préférence de l'honneur aux plaisirs, à la vie même ».

On ne saurait s'attendre à trouver dans ces lettres des aperçus nouveaux sur l'histoire, les faits généraux n'étant indiqués ou relatés qu'autant qu'il est nécessaire pour expliquer les combinaisons pressenties des chefs, la marche des armées, les faits de guerre, les incidents particuliers de la vie du page. Davantage pourrait-on s'étonner de le voir si sobre de renseignements sur les événements de la cour. Il y est trop mêlé, bien que dans un rang modeste, pour que ses réticences ne soient pas voulues. Et c'est encore une marque de sa réserve naturelle et de la sûreté de son jugement.

Aussi avons-nous cru ajouter à l'intérêt de cette publication en y joignant, comme complément ou pièces justificatives, une autre correspondance adressée au même personnage, absolument contemporaine de la première et la suivant pas à pas, comme si elle était appelée à la contrôler. Elle émane d'un abbé Dolmières, lui aussi originaire du Languedoc, voisin et ancien protégé de la famille de Lordat, et lié avec l'oncle dont il devient l'informateur. Il était, à cette époque, vicaire général du cardinal de Tencin, archevêque de Lyon, et l'accompagnait dans ses voyages, à Paris, à Versailles ou chez des amis. Ses lettres, moins intimes naturellement que celles du page, moins techniques au point de vue militaire, offrent en revanche plus de nouvelles de cour. J-'i Les mémoires sont rarement exempts de partialité, les histoires sont souvent systématiques, les souvenirs perdent de leur précision par l'éloignement. Les oorres-

AVANT-PROPOS vu

pondances au jour le jour, par les impressions du moment qu'elles communiquent, donnent plus de vie et assurent plus d'authenticité aux faits qu'elles rapportent.

Est-il besoin de dire que les lettres du page et celles de son mentor n'étaient point destinées à la publicité qui leur vient après plus d'un siècle et demi d'obscurité? Leurs auteurs ne pouvaient non plus prévoir les transformations sociales qui se sont produites depuis. Ils parlent de ce qu'ils ont vu, connu, aimé. Ils n'avaient pas à comparer des états, des systèmes divers. Ceux qui maintenant ont à en juger pourront prendre leur témoignage absolument sincère et l'ajouter à tant d'autres qui ont déjà détruit tant de préventions, rectifié bien des idées, pour se faire une opinion. Enfin, ces pages, nous n'en doutons pas, plairont à ceux — et ils sont nombreux encore — qui aiment à reporter leurs regards en arrière et qui cherchent à tromper les ennuis de l'heure présente dans la fréquentation d'une société disparue.

Marquis de Lordat.

UN

A Paris, ce 25 mai 1740.

Monsieur mon très cher oncle,

J'ai tardé quelque temps à vous écrire parce que je croyois, de jour en jour, recevoir une lettre de votre part qui m'apprendroit votre départ. J'ai reçu avant-hier celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 15. Ce qui m'a fait oublier de mettre le quantième, c'est qu'en écrivant je ne sais pas quelquefois le jour du mois où nous sommes, et j'écris toujours dans l'intention de le demander à quelqu'un quand ma lettre est faite.

Je n'ai pas su apparemment m'exprimer quand je vous ai dit que mon maître de mathématiques ne connoissoit pas le livre de M. de Feuquières (1). Je ne voulois pas vous faire entendre par là que c'étoit une preuve que le livre n'étoit pas bon. Soyez assuré que, quoique mon maître soit fort habile, je ne me règle pas là-dessus sur lui : il peut ne pas connoître un livre, quoique fort bon. M. de Beauteville (2) ne m'a pas encore envoyé chercher, et je crois que M. le duc de Biron (3) est

(1) Antoine de Pas, marquis de Feuquières (1648-1711). On lui doit des Mémoires et maximes militaires, Amsterdam, 1731, in-12.

(2) Pierre du Buisson, chevalier de Beauteville, brigadier en 1747, ambassadeur près des Cantons suisses en 1762. Les Beauteville étaient des environs de Mirepoix. Celui-ci était en correspondance avec Voltaire. Un de ses frères devint évoque d'Alais.

(3) Louis-Antoine de Gontaut, duc de Biron (1700-1788), colonel des

parti pour son régiment. Heureusement son séjour y sera court, à ce qu'on m'a dit.

Je n'ai pas encore été saluer M. de Rochepii rre, n'étant pas assez propre pour cela.

Comme le mauvais temps continuoit toujours, M. L'archevêque (I) a ordonné qu'on découvriroit la châsse de sainte Geneviève, dont Paris a souvent ressenti l'assistance, et que toutes les paroisses, même de la campagne à cinq el six lieues à la ronde, y iroient en procession. On la découvrit samedi dernier et, dès le soir, il fit un temps charmant qui dure encore, et qui paroit devoir durer longtemps. Je ne , s donne pas cela comme un miracle et comme un effet de la puissance de cette sainte; je ne suis en cette occasion ni esprit fort ni esprit faible. Ce qu'il y a de sûr c'est que, quoi qu'en disent les premiers, qui attribuent cela au hasard, toutes les fois qu'on a fait des prières solennelles à cette sainte pour lui demander son secours, elle l'a toujours accordé avec succès. Je viens des nouvelles saintes aux profanes : cela est juste. Après des miracles saints, si on peut parler ainsi, je vais vous en apprendre de profanes, qu'il faut toujours examiner aussi bien que les premiers avant de les croire.

On m'a dit, et je ne sais qu'en croire, que Thamas-Kouli- Khan (2), grand sophi de Perse, ce fameux conquérant ou, pour mieux dire, ce héros de roman qu'on dit être breton et avoir été moine en France, qui ensuite, s'étant enfui dans les pays orientaux et dans les troupes de Perse, • si parvenu dans cette nation jusqu'à la royauté, que cet homme-là, dis-je, va

Gardes françaises, maréchal de France en 1775. En ! : I commandai!

Le régiment du Roi-infanterie en garnison à Metz.

(1) Charles-Gaspard-Guillauine du Luc de Vintimille, des comtes de Marseille (1655-1746), d'abord évêque de Marseille, puis U lievèque ,1' \ix et enfin archevêque de Paris.

(2) Thamasp ou Thamas-Kouli-Khan ou Nadir-Cha, roi de Perse, (1686-1747), espèce d'aventurier, né en Perse, avait d'abord été conducteur de chameaux et brigand. Il fut assassiné par ses généraux, Ce qui a fait et fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c'est l'insatiable cupidité et l'indomptable orgueil des hommes, depuis Thamas-Kouli-Khan, qui ne savait pas lire, jusqu'à un commis de douanes qui ne -, t que chiffrer. » (Voltaire à J.-J. Rousseau, 30 août 1755.)

contre le grand Turc avec des troupes innombrables tirées de Perse et du Mogolistan et des autres états du Mogol qu'il a conquis. Il va, dit-on, droit à Constantinople et on ajoute que le Grand Seigneur fait de grandes offres à la Czarine et à l'Empereur pour les engager à se défendre et qu'il a fait à l'Empereur des présents magnifiques. Je soupçonne que c'est une nouvelle fabriquée pour amuser les cafés de Paris; je vous la donne comme on me l'a donnée. On m'a dit aussi (et cela est plus intéressant parce que c'est plus vraisemblable), que cinq vaisseaux espagnols sortis du port de Carthagène sur la nouvelle de l'approche de l'amiral Vernon (1), avoient battu et pris ce général anglois. On dit que cette prise répare de reste la perte qu'ils avoient faite à Porto-Bello.

J'ai toujours l'honneur d'être, avec autant de reconnoissance que de respect, mon très cher oncle,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

de Lordat de Bram.

Je vous prie de présenter mon profond respect à ma chère mère et [à] mon cher père et de faire bien d'embrassades de ma part à ma sœur et [à] mes frères.

A Monsieur

Monsieur le comte de Lordat,

à Castelnaudary,

en Languedoc.

A Metz, le 6 septembre|1740.

Monsieur mon très cher oncle,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 2, où vous vous plaigniez de mon indolence à vous écrire. Je suis au désespoir d'avoir mérité vos reproches. Ce qui me

(1) Edouard Vernon, amiral anglais (1684-1757), venait en effet de prendre aux Espagnols Porto-Bello, dans les Antilles.

fait le plus de ptine, c'est que vous me conseillez d'en profiter pour n'être pas si paresseux, si ce n'est pas à votre égard, du moins envers des gens pour qui j'aurois de l'amitié, (le sont ces derniers reproches qui m'ont touché le plus vivement. En effet, pour qui dois-je avoir le plus d'attachement et d'amitié, si j'ose 1" dire, que pour vous.' Ne sais-je point celle que vous ayez pour moi? Et quelle raison peut m'engagcr à n'en pas profiter? Vous craignez, dites-vous, que tous les mouvements que vous vous donnez pour moi ne soient perdus. Eloignez, je vous prie, de votre esprit une pareille pensée, par laquelle vous ne me rendez pas justice. Soyez assuré que personne au mond" ne sent mieux que moi toutes les obligations que je vous ai et que je ne les oublierai jamais de ma vie.

Vous me dites, si votre lettre fait quelque effet sur moi, de vous écrire deux fois la semaine. Elle y en fait plus que vous ne pensez et je vous assure que je n'y manquerai pas. Je servirai en cela mon propre plaisir et l'amitié que vous avez pour moi.

J'ai été fort souvent chez M. l'abbé de la Vergne (1) (pour qui M. de Bournonville (2) m'avoit donné une lettre) sans le trouver. A la fin j'ai trouvé son heure. Vous ne sauriez croire toutes les politesses qu'il m'a faites, j'en suis confus. Il a voulu absolument savoir mon logement pour me rendre visite. C'est un homme respectable et qui est ici le premier dans le Chapitre après l'évoque. Il m'a prié de savoir l'adresse de M. de Bournonville pour lui répondre : je vous prie de me la donner. Vous me demandez un détail de la manière dont j'ai été reçu par les officiers pour qui vous m'aviez fait avoir des lettres. MM. d'Aubeterre (3) et de Gabriac m'ont reçu comme un

(1) Antoine de La Vergne, originaire du diocèse de Clermont (1683-1" docteur en théologie de la Faculté de Paris, nommé chanoine de Metz par le roi en 1713, puis princier ou primicier du Chapitre en 1720, administra le diocèse de Metz à la mort de Cambout du Coislin. Il est enterré dans la cathédrale.

(2) Appartenait-il à la famille princière de ce nom qui était à cette époque en Flandre ou en Espagne, au service de Philippe \ I

(3) Petit-fils de Pierre Bouchard d'Esparbès de Lussan, comte d'Aube* terre, et fils du comte de Jonsac. Il se distingua dans la bataille de I '• tenoy. Son grand-père se démit de son gouvernement de Collioure en tri", en sa faveur.

homme recommandé par leur bon ami, c'est-à-dire M.Mongin. Ce sont deux jeunes gens fort aimables et fort polis. M. de Véne (1), major, m'a fait toutes les politesses qu'un commandant peut faire à un jeune homme. M. de la Serre (2), pour qui j'avois une lettre de M. de Bonneval (3), m'a assez bien reçu. Pour M. de Saint-Pern (4), il étoit absent et M. de la Serre m'a promis de lui faire remettre la lettre du baron de Lordat (5). Ce que je vous ai dit dans ma dernière lettre de M. de Girard étoit seulement pour que vous le pussiez montrer à son oncle. M. de Yaudreuil (6) m'avoit fort conseillé de ne pas le fréquenter et étoit fort fâché qu'on m'eût recommandé à lui. Il me fait des politesses, j'y réponds de mon mieux, mais point de liaison.

Nous allons aux écoles des mathématiques trois fois seulement par semaine pour que tout le monde puisse apprendre. Les quatre commandants de bataillon et les quatre capitaines de grenadiers font par tour pour y assister et voir si on y inanque, ce pour quoi on est mis aux arrêts. Pour le dessin et les armes on est maître d'y aller, mais tout le monde y va. Le maître de langues n'a pas encore commencé. Je vous remercie de la recommandation que vous voulez me donner auprès de M. d'Aubeterre. Mais pour manger avec lui, M. d'Allemand ne sait pas que son auberge est plus chère que celle de M. de Vaudreuil. Je crois que M. d'Allemand ne connoit guère le prix des différentes auberges; il a un ordinaire à lui. M. d'Aubeterre m'a souvent prié à manger chez lui. Nous avons ici M. de l'Angle, frère de l'évêque de Saint-Papoul (7) : il est capitaine.

Je vous prie d'oublier le passé et de croire que je le réparerai

(1) Major du régiment du Roi-infanterie.

(2) Commandant au régiment du Roi-infanterie. <3) Colonel du régiment de Poitou-infanterie.

(4) Capitaine de grenadiers au régiment du Roi-infanterie.

(5) Jean-Baptiste de Lordat, de la branche des Lordat-Labastide, chevalier de Saint-Louis, mestre de camp de cavalerie. Il était brigadier depuis le 1er janvier 1719.

(6) Jean Rigaud, vicomte de Vaudreuil, major des Gardes françaises en 1744.

(7) Daniel-Bertrand de Langleoude l'Angle (1702-1774), nommé évêque de Saint-Papoul en 1738, sacré à Paris le 5 avril 1739.

de mon mieux et que j'ai l'honneur d'être avec autant de reconnoissance que de respect, etc..

Je vous prie défaire mes très humbles compliments à M. Castanier (1), Martin, et de faire bien d'embrassades à ma mère.

l'.S. Je ne vous dis rien sur la guerre, on ne sait qu'en penser, on dit que les desseins de la cour sont impénétrables; toutes les lettres qu'on reçoit de Paris prétendent qu'il n'y aura pas de guerre, et toutes celles des frontières et ports de mer surtout disent qu'il y en aura; on écrit d'un port de mer dont j'ai oublié le nom qu'on a vu disparoître un fameux constructeur, qu'on ne sait où il est allé, mais seulement qu'il est envoyé par ordre de la cour; il lui est défendu d'écrire à sa famille, et le bureau de la guerre instruit ses parents de sa santé; on soupçonne qu'il est envoyé en Suède pour y travailler et que le roi de ce pays sera pour nous.

A Monsieur Monsieur le comte de Lordat, rue Neuve-des-Capucines,

près Le Rempart,

A Paris.

A Versailles, le 20 mars 1743,

Je ne saurois mieux commencer ma lettre qu'en vous apprenant le mariage de M. le Premier (2), qui s'est fait hier. Il n'y a que huit ou dix jours qu'on en a entendu parler. Encore cela

(1) François Castanier, directeur de la Compagnie des Indes. Il était l'oncle de M. Castanier d'Auriac. Après avoir été, comme son père et comme son frère, fabricant de draps à Carcassonne, il s'était transporte à Paris où il s'était enrichi d'une façon prodigieuse dans la banque do Law. On lui reconnaissait cent terres et quarante-trois millions. Il mourut en 1759 dans son hôtel de la rue Neuve-des-Capucines, qui est devenu celui du Crédit Foncier de France. Son portrait est au château de Sainte-Gemme, chez M. le marquis de Lordat, et au musée île Carcassonne.

; (2) Henri-Camille, marquis de Beringhen d'Armainvilliers, ne le

ne paroissoit pas si proche. C'est avec Mme de Thémines(l), veuve, et qui a même un fils. J'ai reçu aujourd'hui une lettre de M. le marquis de Villeneufve (2) en réponse à celle que je lui avois écrite au sujet du régiment que le roi a accordé à monsieur son fils. J'avois prévenu, au dernier voyage que j'ai fait à Paris, ce que vous me dites dans votre dernière lettre, d'y coucher une nuit pour trouver M. de Bournonville et M. l'abbé Girard chez qui il faut aller. Le matin aussi j'allai vers les neuf heures chez le premier, il n'y étoit pas. Pour l'autre, il n'avoit pas couché à Paris. Je dînai le lendemain chez M. de Villeneufve comme vous me marquez aussi, et j'observerai cette méthode quand j'irai, ce qui sera bientôt. Je couche dans un hôtel, où le baron de Lordat logeoit et où il me fit coucher une nuit quand j'allai le voir à Paris. C'est dans le quartier de M. de Villeneufve, auprès de la rue Richelieu, à l'hôtel de Languedoc, rue du Bouloir (3).

Selon ce que vous me mandez de M. de Cavanac (4), il doit

1er août 1693, premier écuyer du roi le 7 février 1724, après la mort de son frère; chevalier de ses ordres en 1731; gouverneur des châteaux de la Muette et de Madrid en 1734, mort le 12 février 1770. Le père de ce Béringhen, Jacques-Louis, et son grand-père Henri avaient été également premiers écuyers. Cette charge était dans leur famille depuis 1650. L'origine de la fortune remontait à Pierre, père du premier Henri, qui avait été valet de chambre de Henri IV.

(1) Angélique-Sophie d'Hautefort, veuve en premières noces de Jean- Luc de Lauzières, marquis de Thémines, gentilhomme ordinaire de la chambre du duc d'Orléans.

(2) Louis Sauveur de Villeneufve, marquis de Forcalqueiret (1675-1745), lieutenant général en la sénéchaussée de Marseille, ambassadeur près la Porte en 1728, commandeur de l'ordre de Saint- André de Russie, conseiller d'Etat en 1731, secrétaire du roi, maison et couronne de France, nommé ministre des affaires étrangères par le roi au camp de Fribourg, refusa et fut remplacé par d'Ar^enson. Il avait épousé, en 1707, Anne de Bausset.

(3) Aujourd'hui la rue du Bouloi.

(4) Gabriel-Guillaume de Siran, marquis de Cavanac, près Carcassonne, né le 20 avril 1728 de Gabriel de Siran, premier marquis de Cavanac et d'Anne Claire de Voisins-Brugairolles, entré à la Petite Ecurie en 1743, devint successivement capitaine de dragons au régiment de Thianges (1759) et officier supérieur dans la gendarmerie rouge du régiment du roi. Il tua en duel, le 30 juillet 1762, son voisin de campagne M. d'Auriac, fils de M. Castanier d'Auriac, ce qui fit passer l'immense fortune des Castanier sur la tête de la marquise de Poulpry. Il épousa, le 30 mai 1772, Anne Roman de Coppier, dite Mlle de Romans, qui fut un instant maîtresse de Louis XV et en eut l'abbé de Bourbon. Après avoir vendu sa terre de Cavanac aux Airolles,

être arrivé à Paris. Je compte que Madame sa mère aura sujet de se louer du conseil que vous avez donné de le mettre ici. Je l'ai déjà recommandé fort bien à M. de Joncy qui m'a dit avoir connu Monsieur son père. Il m'a dit aussi qu'il y avoit cuunCavanac écuyer à la Petite Ecurie, il y a longtemps. Quant à M. de Berthier, il est premier écuyer de la Grande Ecurie. C'est lui qui court devant le roi et qui dresse les chevaux que le roi monte. Il a un frère qui vient de se retirer des gardes du corps où il avoit une brigade. M. l'abbé Dolmières (1) se porte fort bien. Je fais ma cour à M. l'évêque de Mirepoix (2) et puisque mon frère l'abbé (3) viendra bientôt à Paris s'il est grand, je crois qu'il ne sera pas mal à propos que je le lui présente. Vous me faites l'honneur de me demander dans quels conseils entre M. le cardinal de Tencin (4). C'est dans les conseils d'Etat et les autres ministres viennent tenir leur comité chez lui. M. le maréchal de Noailles (5) y a aussi entrée depuis quelques jours. Il est vrai, comme on vous l'a mandé, que la milice a fait grand bruit partout. On a pris ici de six hommes un. Ainsi vous jugez que cela est considérable et on a fait tirer les bourgeois. Les chevau-légers et gendarmes sont partis hier et avant-hier. Vous me demandez le nom de celui qui m'a mandé la mort de M. d'Alzau (6) : c'est le chevalier de Ca-

en 1773, il termina sa vie aventureuse à Deux-Ponts le lir novembre 1784, avec les grades et titres de maréchal de camp et chambellan du roi de Pologne, laissant un fds, Louis-Aimé-Marie-Stanislas, et une fdle mariée à M. de Caldagnès, colonel d'infanterie dans l'armée espagnole.

(1) Cf. à l'appendice la notice sur l'abbé Dolmières, dont nous publions plus loin les lettres au comte de Lordat.

(2) L'évêque de Mirepoix était à cette époque J.-B. de Champflour, nommé en 1737 et sacré le 23 février 1738. Mais il est probable que le page parle ici de l'ancien évêque démissionnaire, qu'on appelait toujours M. de Mirepoix, le fameux Boyer, qui tint la feuille des bénéfices de 1743 à 1755.

(3) Jean-Ignace de Lordat, né le 23 janvier 1729, docteur en théologie en 1755, abbé commendataire de Bardoue, de l'ordre de Citeaux. au diocèse d'Auch, dont le revenu était de 8 à 10,000 livres. 11 vivait encore en 1788.

(4) Pierre de Guérin de Tencin (1679-1758), archevêque d'Embrun en 1724, cardinal en 1739, transféré à Lyon en 1740, ministre d'Etat, proviseur de Sorbonne, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit.

(5) Adrien-Maurice de Noailles (1678-1766), d'abord duc d'Ayen. puis duc de Noailles, pair et maréchal de France, avait épousé Mlle d'Aubigné, nièce de Mme de Maintenon.

(6) Jean-Honoré de Voisins, marquis d'Alzau, né !<• -I &OÛ1 1719 «

lonne (l),dont vous avez si fort connu le père et qui est sorti, il y a un an, avec son aîné, des pages. Il est dans le régiment de Maugiron, où étoit le marquis d'Alzau et étoit de ses amis; il m'écrit quelquefois. Son frère vient de lever une compagnie comme M. de Mauléon (2), qui se porte fort bien, ainsi que M. de Roquefort (3). A la livrée, je vous manderai le nom des nouveaux et des sortants. Il y a à Béziers un de mes camarades qui est M. de Manse (4), qui entra l'année dernière, que M. le Premier renvoya chez lui, ayant la maladie du pays : il va revenir aussi à la livrée.

Je finis en vous assurant du profond respect et de la parfaite reconnoissance avec laquelle, etc..

Je vous supplie très humblement de vouloir bien assurer de mes respects, mon cher père, ma chère mère, mon oncle et ma tante de Bruyères (5) et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

Voisins (aujourd'hui Pezens, Aude), de Gabriel de Voisins d'Alzau, maréchal de camp de cavalerie, brigadier des armées du roi, chevalier de Saint- Louis, et de Marie-Thérèse de Maures de Malartic. Il était le frère aîné du page que nous verrons bientôt paraître dans la correspondance.

(1) Armand-Eustache de Calonne de Courtebonne, page de la Petite Ecurie en 1738. Son frère aîné Louis-Charles y était entré l'année précédente.

(2) Probablement Marc-Antoine de Mauléon, entré à la Petite Ecurie en 1740. Les Mauléon de la branche de Languedoc étaient alliés aux Lordat par le mariage de Thérèse de Lordat, fille de Jean de Lordat, marquis de Lordat, comte de la Bastide, et de Charlotte d'Orbessan, avec Marc-Antoine de Mauléon, seigneur et baron de Nébias, né en 1642 à Nébias, de Marc- Antoine et de Jeanne de Bellissens, et mort à Brenac le 18 janvier 1688. Elle-même mourut à Nébias le 25 juin 1734.

(3) Pierre-Hyacinthe de Montesquieu de Roquefort et Biaise, son frère, d'une famille de Languedoc, entrèrent à la Petite Ecurie en 1742. Par son testament, en date du 10 août 1734, Mme de Roux-Potier, née de Nigry, avait laissé à son filleul, Biaise de Roquefort, cent pistoles pour une épée d"or. (Archives de l'Aude.)

(4) Jean-François du Mas de Manse, page de la Petite Ecurie en 1742.

(5) Jean-Aymeric II, comte de Bruyères-Chalabre, avait épousé en 1724 Marie de Saint-Etienne de Carman de la Pomarède, fille du baron de la Pomarède et d'Angélique du Viguier. Mme de la Pomarède était veuve en premières noces d'Ignace de Masnau, dont elle avait eu Jeanne-Marie de Masnau qui avait épousé, le 14 janvier 1721, Jacques-Paul de Lordat, baron de Bram, lieutenant de vaisseau, aide-major de la marine, père de notre page. Mme de Lordat et Mme de Bruyères-Chalabro étaient donc demi-sœurs.

10 UN l'AGK DE LOUIS XV

A Versailles, le 6 mai 1743.

Monsieur mon très cher oncle,

Je reçus mercredi, en arrivant de Choisy, votre dernière lettre, où je vois que vous n'avez pas encore reçu celle où je vous rends compte de mon voyage à Paris. Il est inutile de vous en parler davantage. Je profiterai de ce que vous me faites l'honneur de me dire au sujet de M. Martin, en n'abusant pas de sa bonté. La cour étoit fort brillante ce dernier voyage de Choisy. Il y avoit six dames qui étoient Mlle de la Roche-sur- Yon (1), Mmes d'Antin (2), de Boufïlers (3), de Flavacourt (4), de la Tournelle (5) et de Lauragais (6); les trois dernières sont sœurs. Il y avoit grand nombre de seigneurs qui étoient MM. de Duras (7) père et fils, M. du Bordage (8), qui fait les honneurs à Choisy à la place de M. de

(1) Louise- Adélaïde de Bourbon-Conti, dite Mlle de la Roche-sur- Yon, née à Versailles le 2 décembre 1696, morte sans alliance le 19 novembre 1750.

(2) Françoise-Oillone de Montmorency- Luxembourg, mariée en 1722 à Louis de Pardaillan, duc d'Antin, pair de France, dame du palais de la reine.

(3) Marie-Angélique de Neufville de Villeroi, duchesse de BoufTlers (1707-1787), dame du palais de la reine. Elle se remaria le 29 juin 1750 avec le maréchal de Montmorency-Luxembourg.

(4) Hortense-Félicité de Mailly-Nesles , quatrième fille de Louis de Mailly, marquis de Nesles, et d'Armande-Félicité de la Porte-Mazarin, Elle avait épousé en 1739, à vingt-quatre ans, François-Marie de Pouilleuse, marquis de Flavacourt. Elle était dame du palais de la reine.

(5) Marie-Anne, la dernière des demoiselles de Mailly-Nesles, dame du palais de la reine en 1742 et duchesse de Chateauroux en 1744, mourut le 8 décembre de la même année.

(6) Diane-Adélaïde, la troisième des demoiselles de Mailly-Neslea (1714-1769), avait épousé le 29 janvier 1742 Louis II de Bianeas, duc de Lauragais. Elle devint, dame d'atours de la Daupliine.

(7) Jean-Baptiste, maréchal de Durfort-Duras (1684-1770) et Emmanuel Félicité de Durfort, duc de Duras, pair de France (1715-1789).

(8) René-Amauiv de Moiitliourelier, marquis du liordage.

Coigny (1) qui n'y est pas, MM. de la Vallière (2), de Forealquier (3), d'Armentières (4), de la Fare (5), de Fleury (6), d'Aumont (7), de Villars (8), de Villeroi (9), d'Anville (10), de la Rochefoucauld (11), et M. de Meuse (12), et peut-être encore deux ou trois autres, dont je ne me souviens pas. M. de la Fare, à qui je fis la révérence, me gronda fort de ce que je n'allois pas le voir et me chargea de vous faire bien des compliments aussi bien qu'à mon cher père et [à] ma chère mère. Quant à ce que nous y faisons, à dire le vrai, rien du tout que faire notre cour au roi que nous voyons jouer et que nous suivons partout quand il se promène, sans y être obligés, aussi bien qu'aux seigneurs et aux dames. Du reste nous y faisons la plus grande chère du monde. Il y a aussi une bibliothèque fort bien composée d'où on prête des livres et avec quoi je

(1) Jean-Antoine-François de Franquetot, comte de Coigny, fils du maréchal de Coigny, lieutenant, général et chevalier des ordres du roi (1702-1748), gouverneur de Choisy en 1739.

(2) Louis-César de la Baume-le-Blanc, duc de la Vallière (1708-1780), grand fauconnier, le fameux bibliophile, petit-neveu de Mlle de la Vallière.-

(3) Fils aîné du maréchal de Brancas-Villars, qui avait épousé Mme d' Antin, née de CarLonel de Canisy. Mme de Flamarens disait de lui qu'il éclairait une chambre en y entrant, tant il était gai et spirituel.

(4) Louis de Conflans, marquis d'Armentières (1711-1774), fils aîné du marquis d'Armentières, premier gentilhomme de Monsieur, charge dans laquelle il lui succéda en 1717, et de Gabrielle de Jussac, maréchal de France, commandant en second et lieutenant-général en pays messin.

(5) Philippe-Charles, marquis de la Fare, maréchal de France (1685-1752).

(6) André-Hercule de Rosset, marquis, puis duc de Fleury, par cession de -on père en 1736, premier gentillhomme de la chambre depuis 1741 (1715-1748).

(7) Louis-.\L.ri'-Victor-Augustin d'Aumont, duc d'Aumont (1709-1785), premier gentilhomme de la chambre du roi en 1723.

(8) Honoré-Armand, duc de Villars (1702-1770), fds du maréchal.

(9) Louis-François-Anne de Neufville (1695-1766), d'abord marquis de Villeroi, capitaine des gardes du corps en survivance, duc et pair par démission de son père, prit le titre de duc de Retz puis de Villeroi, capitaine des gardes du corps en 1734, maréchal de camp en 1738, avait épousé, en 1710, Marie-Renée de Montmorency-Luxembourg.

(10) Jean-Baptiste-Louis-Frédéric de la Rochefoucauld-Roye (1709-1746), due d'Anville, lieutenant général des armées navales.

(11) Alexandre, duc de la Rochefoucauld et de la Roche-Guyon (1690- 1762), grand maître de la garde-robe.

(12) Henri-Louis de Choiseul, marquis de Meuse (1689-1754), lieutenant général.

m'amuse quand je suis seul. D'ailleurs quand le roi revient la nuit, il faut que nous portions tous quatre le flambeau à cheval en courant devant sa voiture, qui va fort vite, et étant le plus souvent très mal montés, ce qui n'est pas bien agréable. Gomme Choisy est à deux petites lieues de Paris, nous pouvons prendre nos chevaux qui ne font rien pendant le voyage et aller dîner à Paris quand nous y avons affaire. Au reste il n'y a pas de pages de la Grande Ecurie. Vous me demandez si M. de Richelieu (1) est de tous les voyages du roi. Oui quand il est ici : il n'en manque guère. Je vois toujours souvent M. l'abbé Dolmières, je l'ai vu hier encore. Quant à M. le cardinal (2) il me connoît déjà. Il est inutile de l'importuner; je ne le vois que quand M. l'abbé Dolmières le juge à propos. Je n'ai plus rien de nouveau à vous dire si ce n'est que l'un des tils de M. de Broglio (3) arriva à Choisy pour porter au roi la nouvelle du ravitaillement d'Egra. Le roi de Pologne (4), qui est parti vendredi, y vint aussi prendre congé du roi qui lui fit voir lui-même sa maison.

ff J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.. } Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père, ma chère mère et mon oncle l'abbé (5) et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

F (1) Louis-François-Armand du Plessis de Wignerot, duc de Richelieu (1696-1788), connu d'abord sous le nom de duc de Fronsac. marié à quinze ans avec Mlle de Noailles, remarié en 1733 avec Mlle de Guise et à quatrevingt-quatre ans avec Mlle de Roth, académicien à vingt-quatre ans, ambassadeur pendant trois ans à Vienne, se distingua à la bataille de Fontenoy et fut nommé maréchal en 1748.

(2) Le cardinal de Tencin.

(3) Charles-François, comte de Broglie (1719-1781), frère du troisième maréchal de ce nom, lieutenant-général en 1760, chef de la correspondance secrète de Louis XV. I) fut nommé brigadier par le roi, lorsqu'il lui apporta la nouvelle de la prise d'Egra. Exilé à sa terre de RufiVi- par le ministère d'Aiguillon, il fut rappelé aux affaires en 1774. Il avait épousé, en 1759, Philippine-Auguste de Montmorency, sœur de la dernière duchesse de Boufflers, fc, (4) Stanislas I« Leczinski, roi de Pologne (1677-1766).

(5) Joseph de Lordat, (ils du baron Jacques de Lordat de Bram et d'Anne-Marguerite de Roux d'AIzoïine, doyen de la collégiale d«' Montréal (Aude) en 1702, chanoine de Saint-Sernin de Toulouse el vicaire généra] de l'abbé, cinquante-septième abbé commendataire de Montolieu (1713), mourut en 1754. Il était le frère cadet du destinataire de i ea lettres.

A Versailles, ce 28 juin 1743.

Monsieur mon très cher oncle,

J'ai déjà écrit à mon cher père que j'avois été de Choisy à Paris prendre congé de M. le baron de Lordat, aussi bien que M. de la Rochefoucauld (1), archevêque de Bourges, avoit été désigné cardinal pour le premier chapeau que le roi donnera; j'y ajoute que le roi l'envoie ambassadeur à Rome. M. de la Fare étoit ici ce matin. J'ai été trois fois pour le voir. Ne pouvant le trouver, j'ai chargé ses gens de le lui dire et je le lui dirai moi-même à Choisy, où je crois qu'il viendra mardi avec le roi.

Il ne sert pas cette année ici. Ce n'est pas lui qui m'avoit dit que le chevalier de Lordat (2) avoit eu une pension; c'est un officier du même régiment qui a été blessé à Prague et qui est ici qui me l'a dit. Il se nomme Douce et est, je crois, du Roussillon. J'ai fait connoissance avec lui en lui demandant des nouvelles de mon cousin, et depuis je l'ai su de M. le baron. Je ne puis, comme vous me marquez, faire connoissance avec M. de Gassion (3); car il est parti pour l'armée. D'ailleurs il ne va pas aux voyages du roi. Il pourra cet hiver, s'il vient ici, s'<n trouver quelque autre occasion. Vous me marquez que

(1) Frédéric-Jérôme de la Rochefoucauld-Roye (1701-1757), sacré arche-

de Bourges le 7 août 1729, abbé général de l'ordre de Cluny (1738), ambassadeur extraordinaire du roi à Rome (1745), cardinal le 20 avril 1747, grand aumônier de France en 1755, eut aussi la feuille des bénéfices.

(2) Louis de Lordat, sieur de Gensac, de la branche de Castagnac, fils de Jean-Paul, seigneur de Castagnac et d'Isabeau de la Marque-Gensac, chevalier de Saint-Louis, capitaine major du régiment de Languedoc en 1744, blessé et fait prisonnier à la bataille de Plaisance, retiré du service, pensionné, mort à Paris en 1751.

(3) Pierre-Armand, chevalier puis marquis de Gassion (1678-1746),. lieutenant-général, chevalier du Saint-Esprit.

M. de Villars est marié et parti pour l'armée e1 que vous lui souhaitez plus de bonheur qu'à ses deux aînés. J'ai apparemment oublié ce monsieur-là, car je a'ai jamais pu me souvenir

de lui quand j'ai lu votre lettre. J'ai reçu hier une lettre de M. de Lordat-Gensac, capitaine de dragons réformé au régiment de Languedoc, par laquelle il me mande que deux capitaines du régiment nommés MM. de Lautrec et de (jauges ont abandonné leurs compagnies, et qu'étant seul capitaine réformé au régiment il en demande une, si la cour ne leur permet pas de vendre. Il a envoyé son mémoire à M. d'Argenson (1) : il me prie de parler au. bureau pour cela. Dès la lettre reçue, j'ai été chez M. l'abbé Dolmières, qui m'a mené au bureau et m'a présenté à M. Letourneur (2) qui m'a dit que des deux compagnies l'une n'étoit pas encore regardée comme abandonnée, quoique le capitaine n'eût pas joint, qu'ainsi la cour pourroit peut-être favoriser celui-là en lui permettant de vendre; que si la cour dispose des deux il en aura l'une, mais que si la cour n'en a qu'une à disposer, qui seroit celle de celui qui a abandonné, il pourra l'avoir, mais qu'il ne sait pas trop si le premier lieutenant ne la disputera pas; qu'au reste il tâchera de le servir autant qu'il pourra. Cela est fort obligeant. Je n'ai pas parlé de la croix de Saint-Louis que je crois vous avoir déjà dit qu'il avoit demandée, parce qu'elle ne pourra lui fuir, étant le premier capitaine du régiment à l'avoir. D'ailleurs, comme dit le proverbe, il ne faut pas courre deux lièvres à la fois, et le dernier étant le plus essentiel, je ne m'attache qu'à celui-là. J'irai de temps en temps faire ressouvenir M. Letourneur de cette affaire. M. de Gensac ne me mande pas de nouvelles, me disant que quand il y en aura de bonnes il me les écrira. Je ne manquerai pas de vous

(1) Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d'Argensoi) (^696-1764), second fils du lieutenant-général de police, ministre de la guerre de 1742 à 1757, exilé à cette date à sa terre des Ormes en Poitou. ou il lit représenter les principaux épisodes de la bataille de Fontenoy dans des tableaux qui existent encore et où il reçut Voltaire, son ancien condisciple, et Marmontel. Il avait épousé, en 1719, Anne Larcher de Pouancy.

(2) Chef du bureau de la Guerre, qui avait succédé à Alexandre el avait de nombreux amis à la cour.

en faire part s'il m'en envoie. Il y a eu une petite rencontre avec les Anglois où M. le prince de Dombes (1) a eu une balle dans le nœud de son épée et M. le comte de Clermont (2) son aide de camp tué. M. le maréchal de Broglie (3) est toujours sous le canon d'Ingolstadt. M. de Ségur (4) l'a joint avec 8,000 hommes de troupes de M. le maréchal de Noailles. MM. de Roquefort et de Cavanac se portent fort bien ; ils m'ont chargé de leurs respects pour vous. Je suis bien obligé à Mme la marquise de Cavanac de la bonté qu'elle a eue de penser à moi. Je prends la liberté de vous prier, si vous la voyez, de vouloir bien l'assurer de mes très humbles respects. Je finis en vous assurant du profond respect et de la profonde reconnoissance avec laquelle je suis, etc..

Je vous prie d'assurer mon cher père et ma chère mère de mes très humbles respects et de faire mille embrassades pour moi aux frères et sœurs.

A Versailles, le 8 janvier 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

Vous me demandez dans la dernière lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire si le roi m'a bien reçu quand j'ai été de la part de M. le Dauphin (5) savoir de ses nouvelles.

(1) Louis-Auguste de Bourbon, prince de Dombes (1700-1755), fils aîné du duc du Maine et d'Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon-Condé, colonel général des Suisses et Grisons, mort sans alliance.

(2) Louis de Bourbon, comte de Clermont (1709-1771), fils de Henri- Jules de Bourbon prince de Condé, prélat mondain et guerrier, abbé de Saint-Germain-des-Prés, lieutenant général en 1755.

(3) François-Marie, duc de Broglie (1671-1745), deuxième maréchal de ce nom.

(4) Henri-François, comte de Ségur (1689-1751), lieutenant-général, commandant dans les trois évêchés de Metz, Toul et Verdun, fils de Henri- Joseph, marquis de Ségur, dit « le beau mousquetaire », et frère de l'ancien évoque de Saint-Papoul. Il avait épousé en 1718 Philippe-Angélique de Froissy, fille naturelle du Régent et de la Desmares, célèbre comédienne, nièce de la Champmeslé. Il fut fait chevalier des ordres en 1748.

(5) Louis, dauphin de France (1729-1765), fils de Louis XV et de M i ie

J'avois ordre de ne pas voir le roi et de m' adresser à quelqu'un pour savoir comment se portoit le roi : il se porte fort bien maintenant; il va souvent à la chasse. On a appris, il y a quelques jours, ici que M. de Belle-Isle (1) a été arrêté sur des Lires neutres par un parti d'Hanovriens comme il alloit à Berlin conférer avec le roi de Prusse. C'est une fâcheuse nouvelle. On a pris tous ses papiers qui dévoient être de conséquence dans les circonstances présentes. Ce qui pique le plus le roi c'est qu'il a été arrêté sur des terres neutres contre le droit des gens. Il n'avoit que vingt personnes pour escorte. On croit qu'il sera conduit à Londres. Peut-être y jouera-t-il le même rôle qu'y fit autrefois le maréchal de Tallard (2) dans le même cas. Le bruit court ici que le roi de Prusse (3) a battu un gros détachement de la reine de Hongrie (4). MM, de Guiscard (5) et de Somery (6), dont le premier est premier page, ont eu, ces jours passés, deux compagnies de cavalerie à la taxe, aussi bien que deux pages de la Grande Ecurie; ils resteront toujours jusqu'à la livrée. Quand MM. d'Alzau (7) et

Leczinska. épousa, le 24 février 1745, Marie-Thérèse-Raphaëlle, infante d'Espagne, et se remaria le 9 février 1747 avec Marie-Josephe de Saxe, dont il eut le duc de Bourgogne, mort jeune, et trois autres fils qui régnèrent sous le nom de Louis XVI, Louis XVIII et Charles X.

(1) Charles-Louis-Auguste Fouquet, comte puis duc de Belle-Isle (1684- 1761), petit-fils du surintendant et fils de Louis Fouquet, marquis de Belle-Isle, et de Catherine-Agnès de Lévis-Charlus, chevalier de Saint- Michel, du Saint-Esprit et de la Toison d'Or, prince du Saint-Empire, duc de Gisors, membre de l'Académie française, maréchal de France.

(2) Camille de la Baume d'Hostun, comte de Tallard (1652-1728), ambassadeur en Angleterre en 1697, maréchal de France en 1703, ministre d'Etat en 1726.

(3) Frédéric II, le Grand (1712-1786).

(4) Marie-Thérèse d'Autriche, fille de l'empereur Charles VI, reine de Hongrie et de Bohême, impératrice d'Allemagne (1717-1780).

(5) Jean-Louis-Armand de Guiscard, entré à la Petite Ecurie en 1739, d'une famille du Quercy.

(6) Augustin-Jean-Baptiste du Mesniel de Somery et Antoine-Philippe- Louis-François, son frère, entrèrent pages à la Petite Ecurie en 1731. Ils étaient de Normandie.

(7) Marie-Pierre- Joseph de Voisins, marquis d'Alzau, né à Voisins le 16 juillet 172'.», de Gabriel de Voisins d'Alzau et de Marie-Thérèse de Maures de Malartic, entra à la Petite Ecurie en 17 là et devint capitaine au régiment Dauphin-étranger et chevalier de Saint-Louis. Il eut de Marthe-Jeanne de Bruyères-Chalabre, sœur de son camarade aux pages, un lils. Pierre-Joseph- M nii'-llijipolyte-Emmanuel de Voisins, capitaine au régiment d'Artois-

de Gailhac (1) arriveront, je ne manquerai pas de leur rendre tous les services que je pourrai. Le petit Chalabre (2) se porte bien. Je l'ai grondé de ce qu'il n'écrivoit pas : il m'a promis de se corriger. Il fait ici un temps fort doux pour la saison, mais il vaudroit mieux qu'il fît froid. J'aimerois mieux cela que les temps humides que nous avons.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance, etc..

P.-S. — Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père, ma chère mère, et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

Versailles, le 16 avril 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 5 avril. Je ne veux plus dorénavant m'attirer des reproches pareils à ceux que vous m'y faites, en vous écrivant plus soucavalerie, né le 4 novembre 1766, mort sans alliance à Carcassonne le 20 février 1788, et trois filles, Marie-Thérèse- Jeanne- Josèphe de Voisins, dite Mlle d'Alzau, née le 9 décembre 1763, qui épousa en 1785 Paul-Antoine- Joseph vicomte de Pins, d'où postérité; Françoise-Antoinette-Charlotte de Voisins et Louise-Amable-Gabrielle de Voisins, mortes sans alliance. Lemarquis d'Alzau mourut à Carcassonne le 12 mai 1782.

(1) Antoine-François de Gailhac, entré page à la Petite Ecurie en 1745, était du Languedoc.

(2) Jean-François de Bruyères, marquis de Chalabre, baron de la Pomarède, seigneur de Sonnac, Montjardin et autres lieux, était fils de Jean- Aymeric II de Bruyères-Chalabre et de Marie de Saint-Etienne de Carman de la Pomarède. Entré à la Petite Ecurie en 1744, il devint aide de camp du maréchal de Richelieu et épousa en 1760 Louise-Françoise de Bon, fille du premier président au conseil souverain de Perpignan, dont il eut deux enfants : Jeanne-Elisabeth Fortunée, dite Mlle de Bruyères, et Jean- Louis-Félicité, comte de Bruyères-Chalabre, décédé en 1838, père du dernier marquis de Chalabre, mort du choléra en 1832 à Paris, et de la comtesse Nathalie de Mauléon.

vent. Vous demandez les noms des surtouts (1) et des entrants Les premiers sont MM. de Guiscard, Lordat, *lo Condres (2), Somery l'aîné et le cadet, du Châtellier (3), la Haye (4), Blaru (5), Tocqueville (6). Les entrants sont du Châtellier le cadet (7), la Billarderie (8), Chalabre et Pineton (9). Quoique j'aie le surtout de M. le Dauphin, cela n'empêche pas d'avoir celui du roi et d'aller par exemple aux tirés. Mais je ne puis pas aller aux voyages, parce que, dans cet intervalle, M. le Dauphin pourroit faire quelque chose et que je suis obligé de faire le service de M. le Dauphin préférablement à celui du roi. Quant à M. de Châtillon (10), M. le Premier n'étant pas ici, M. de Joncy me présenta à lui et ce duc dit do me trouver au dîner de M. le Dauphin, à qui il me présenta. M. de Bournonville m'avoit promis de me mener chez M. do Châtillon, mais je ne sais pas quand il vient ici. J'ai prié un des gens de M. de Châtillon de m'avertir quand il viendra. Je suis charmé que MM. d'Escouloubre (il) et de Béon aient obtenu des compati) On appelait surtouts les pages qui portaient le surtout du roi ou du dauphin.

(2) Nicolas-Christophe de Chastel de Condres, entré à la Petite Ecurie en 1741, était du Languedoc.

(3) Charles-Alexandre de Salmon du Châtelier, entré à la Petite Ecurie en 1742, appartenait au Bas-Vendômois.

(4) Jean-Baptiste-Antoine de la Haye, d'une famille de l'Anjou, entré à la Petite Ecurie en 1742.

(5) François-Hilaire de Tilly de Blaru, entré à la Petite Ecurie en 1742, d'une famille de Normandie.

(fi) Georges-René Clérel de Tocqueville, entré à la Petite Ecurie en 1742, était de Normandie.

(7) François-Jacques de Salmon du Châtelier, entré à la Petite Ecurie en 1744.

(8) Charles-Claude de Flahaut de la Billarderie, entré à la Petite Ecurie en 1743, était de Picardie.

1 (9) Etienne-Trophime-Adalbert de Pineton de Chambrun, entré à la Petite Ecurie en 1744, était du Gévaudan.

(10) Alexis-Madeleine-Rosalie, comte puis duc de Châtillon (1690-1754). lieutenant-général et chevalier des ordres du roi, gouverneur du Dauphin, fils de Louis XV, fut disgracié à la suite du voyage du Dauphin à Blets, lors de la maladie du roi.

(11) François de Monstron de Sauton d'Escouloulne, entré à la Petite Ecurie en 1738, appartenait à une famille de Languedoc, alliée aux Lordat par le mariage de Pierre de Pompadour, seigneur de Villesàque au diocèse de Narbonne, fils de Balthazar de Pompadour el de Claude d'Escoul >ubiv. avec Gabrielle de Roux d'Alzonne, tille de Christo] ! • de Roux, baron

gnies dans le nouveau régiment : ils sont tous deux fort aimables. M; Fauré m'avoit déjà instruit des ouvrages que vous avez ajoutés à votre maison. Mais votre lettre me les a mieux représentés et je conçois fort bien que vous savez joindre l'agréable et le beau à l'utile. M. l'abbé Dolmières, à qui j'ai montré votre lettre, en a été charmé. Je juge que tout cela doit s'étendre assez loin du côté du sol, la place des écuries, autant que je puis m'en souvenir, étant derrière la chapelle. Vous me demandez de vous mander au juste ma hauteur : elle est de cinq pieds, quatre pouces moins deux lignes. Comme j'étois arrivé de Paris quand j'ai reçu votre lettre, je n'ai pu parler à M. Martin au sujet de ce dont vous m'aviez chargé. Mais dès que je verrai M. d'Auriac (1). je le prierai de lui en parler encore. Je ne cesse de représenter à mon cousin qu'il ait soin de ses affaires et de ses hardes. Pour son argent, [je1 le lui ai fait remettre à un de nos garçons qui a soin de mes affaires aussi et, en voyant mes mémoires, j'aurai soin de voir les siens et de les lui faire voir à lui-même; il me paroît un peu négligent. MM. de Roquefort et de Cavanac se portent bien : ils entrent dans leur troisième année et M. de Cavanac dans la deuxième. Comme les deux Roquefort étoient des derniers de leur livrée, ils ne sont pas surtouts quoique à leur troisième année.

A Versailles, ce 28 avril 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

Comme les nouvelles de la maison de Mme la Dauphine étoient hier toutes fraîches, on m'en avoit donné une fausse,

d'Alzonne et de Catherine-Françoise de Frézals (contrat passé à Carcassonne le 9 mars 1688). Le marquis d'Escouloubre devint mestre de camp du régiment royal de Normandie et maréchal de camp.

(1) Guillaume Castanier d'Auriac, fils de Guillaume III Castanier, comte de Clermont, et de Françoise Bourlat, de Carcassonne; conseiller d'Etat.

que je h rendue, qui est que M. de Montfaucon(l), page

de I ' reine, étoitécuyer de Mme la Dauphine. Comme jesavois qu'il le demandoit, j'ai cru facilement ce qu'on m'en a dit. Mais lui-même m'a désabusé en m'apprenant que cela n'étoit pas décidé. Je vous en détrompe au plus tôt pour que cette fausse nouvelle ne passe pas sur mon compte. On parle ici beaucoup et de cette maison et de la campagne, quoique le roi n'ait pas encore donné aucun ordre formel. Personne ne doute de la campagne sur les préparatifs qu'on fait pour cela. Tout le monde se prépare à partir. Il n'y a que moi qui suis obligé de rester ici, quoique je fusse sûr, à mon rang, d'y aller si j< n'étois à M. le Dauphin; cela n'est pas heureux. Cela me prive encore d'un autre agrément qui est le voyage d'Espagne pour aller chercher Mme la Dauphine où il doit en aller six. Outre l'agrément du voyage, j'aurois eu celui de passer assez près de chez vous pour prendre la poste en allant, avec la permission de M. le Premier, et aller vous embrasser et revenir joindre après cela l'équipage. Mais quand les choses sont faites, il ne faut plus y penser. Ce mariage est décidé pour cet hiver. On a envoyé le portrait de l'Infante qu'on dit laide et petite. M. le Dauphin ne paroît pas trop satisfait de son mariage, que le roi lui a annoncé il y a deux ou trois jours; du moins il en parle assez froidement. On a reçu hier la nouvelle que M. le prince de Conti (2) avait pris un fort et fait prisonniers de guerre trois bataillons qui y étoient dedans; je ne nie souviens pas du nom du fort; cela fait beaucoup de plaisir à tout le monde. Ceci va être bien solitaire cet été. Je n'aurai plus personne avec qui je puisse m'entretenir de vous, M. l'abbé Dol-

premicr président au grand conseil, secrétaire des commandements de la reine, né le 2'i décembre 1702. Il avait épousé, en 1738, Marie-Louise de la Moignon-Malesherbcs, dont il eut, le 29 mai 1739, un fils qui, avocat général au grand conseil à dix-huit ans, fut tué, comme nous l'avons vu, par Af.de- Siran de Cavanac. Lui-même mourut le 3 décembre 1765 à Fontainebleau et fut inhumé dans l'église de cette ville.

(1) De îa famille de Montfaucon de Roquetaillade, de Languedoc, à laquelle appartenait le fameux Bénédictin.

(2) Louis-François de Bourbon, prince de Conti (1717-1770), grand prieur du temple et ami de Voltaire. 11 avait épousé Diane d'Orléans, fille du Régent

mières s'en allant passer à Paris le temps de la campagne avec M. le cardinal. Je réparerai cela en vous écrivant plus souvent. Je n'ai rien autre chose à vous mander si ce n'est que M. Fauré est venu aujourd'hui prendre congé de mon cousin et de moi. Je lui ai souhaité un bon voyage, de bon cœur. J'ai conçu beaucoup d'estime pour lui dans le peu de temps que je l'ai vu. MM. de Roquefort et de Cavanac et le petit Chalabro se portent fort bien. Je finis en vous priant de m'aimer toujours un peu et de me croire avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

P.-S. — Je vous prie de vouloir bien assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et faire mille embrassades pour moi à mes sœurs et à mes petits frères que mon cousin de Bruyères m'a dit être fort aimables.

A Versailles, ce 30 avril 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

M. de Choiseul (1) est arrivé ici de la part de M. le prince de Conti pour apporter la nouvelle de la prise de Villefranche et du château de Montalban, que je vous ai déjà mandée. Il y a pris trois bataillons et cinquante pièces de canon. Celui qui commandoit étoit un prince de la maison de Savoie qui est aussi prisonnier. Voilà d'heureux commencements de ce côtélà. Dieu veuille que nous ayons le bonheur de réussir du côté de la Flandre! Je me trouve dans l'impuissance de faire autre chose que des vœux; j'espère que je ne serai pas toujours dans le même cas. On ne sait pas au juste le jour du départ du roi; mais on se doute que ce sera dans cette semaine par les relais qu'on fait partir et par les préparatifs que l'on fait. Douze de

1 (1) « Ce M. de Choiseul est celui que l'on appelle le Merle, qui a épousé Mlle de Champagne, sœur de Mme la comtesse d'Estrées. » Luynes, t. V, p. 404.

mes camarades ont ordre de se tenir prêts et autant de la Grande. Jugez si je suis content de ne pouvoir partir en si bonne compagnie! Je crois que vous jugerez là-dessus comme moi : c'est une circonstance fâcheuse pour moi, car j'aimerois mieux faire la campagne comme cela avec le roi que de la faire dans un autre corps. Le service y est fort agréable : nous y servons d'aides de camp aux aides du roi et nous couchons à la tranchée toutes les nuits, chacun à notre tour. D'ailleurs, quand on fait une campagne, nourri et monté par le roi, sans se mêler de rien, cela est fort agréable. On parle ici de bien des sujets pour mettre à la place de M. Amelot (1) que le roi a remercié. Il n'y a encore rien de décidé là-dessus. Le roi a déclaré la guerre à la reine d'Hongrie par un manifeste fort modéré. On ne sait pas encore la réponse des Hollandois à M. de Fénelon (2), que le roi a envoyé pour les faire déclarer. M. l'abbé Dolmières vous f; it bien des compliments. Il m'a fait des reproches très vifs sur ce que je ne vous écrivois pas assez souvent. Je vous promets de ne m'en plus attirer. J'ai été trop touché pour m'en attirer davantage. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc..

Je vous prie de vouloir bien assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et de vouloir bien faire mille embrassades pour moi à mes frères et sœurs.

A Versailles, ce 4 mai 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

Voilà enfin les bruits qui couroient que le roi feroii la campagne effectués. Il partit hier à trois heures du malin. Il avoil

(1) Jean-Jacques Amelot de Chaillou, ministre des affaires étrangères

(2) Gabriel-Jacques ilt> Salignac, marquis de Fénelon. 1 uynes a publié

ie rapport qu'il pré^'iita aux 1-t.il-' généraux.

dans sa voiture M. le Premier, le capitaine des gardes et M. de Meuse. Il doit être allé avec ses chevaux jusqu'à Pont qui est au delà de Senlis et avoir pris là la poste pour se rendre à Cambrai. Hier au matin partit l'équipage de la Petite Ecurie avec douze pages qui sont les douze premiers hors moi. On leur a donné en partant des épées et des pistolets. Jugez si, en voyant partir les autres, j'ai ressenti de la peine à rester! J'ai fait bonne contenance, mais je vous assure que je souffrois beaucoup. Je suis persuadé que le roi restera longtemps en campagne et que l'année prochaine il y retournera. Il n'y a pas à douter qu'il ne prenne goût à la guerre, aimant la fatigue et étant aussi dur à lui-même qu'il l'est. Je vais pendant ce temps-là monter à cheval tous les jours tantôt au manège et tantôt des coureurs de la Petite Ecurie que M. de Saint- Sauveur (1) me donnera. Pour comble de malheur M. l'abbé Dolmières s'en va à Paris; mais il m'a dit qu'il viep droit faire un tour ici de temps en temps. M. le Dauphin et Mesdames ont été fort touchés du départ du roi. M. le Dauphin avoit les larmes aux yeux en sortant de chez le roi. Il est dans le même cas que moi, c'est-à-dire qu'il est au désespoir de n'avoir pas suivi le roi. Il disoit l'autre jour qu'on le trouvoit trop jeune pour aller à l'armée et qu'on ne le trouvoit pas trop jeune pour se marier. Je ne sais si j'ai accusé à mon cher père la réception de la lettre de change qu'il m'a envoyée dans sa dernière lettre; je vous prie en tout cas de vouloir bien vous en charger. Je finis en vous priant de vouloir bien me conserver toujours votre amitié et votre tendresse. Si c'est par un parfait attachement et par une sincère reconnoissance qu'on peut les mériter, personne assurément ne les mérite mieux que moi. Je suis avec le plus profond respect, etc..

Je vous prie de vouloir bien assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

(1) Jean-Anne de Grégoire de Saint-Sauveur, d'une famille du Rouergue, entré à la Petite Ecurie en 1721.

A Versailles, ce 27 mai 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

Tout ce que vous me dites au sujet de l'emploi des pages en campagne de votre temps se pratique encore; c'est-à-dire qu'ils servent à table les seigneurs qui mangent avec le roi et qu'ils vont à la tranchée deux de chaque écurie à la fois. Le roi ne mange pas chez M. d'Argenson comme on vous l'avoit dit. Tous les équipages et les officiers de la bouche sont partis et les tables du grand commun sont rompues ici. Ce que vous dites sur la préférence, de la Petite Ecurie pour les logements dans le royaume est encore usité, parce qu'elle est nécessaire pour la suite du roi et la Grande ayant les chevaux de guerre doit l'avoir hors du royaume. Le premier page de la Grande porte aussi comme alors la cuirasse du roi. Le roi a fourni aux pages les épées et les pistolets, épées d'argent à la Petite et de cuivre doré à la Grande. Quant à l'équipage du cheval, il est rouge avec un galon d'or et on leur a donné les chevaux en partant tout équipés. On a fait marcher une table pour eux aussi. Ainsi il ne leur coûtera pas grand'chose. Vous vous êtes trompé en croyant que c'est M. de Béthune (1) qui a été avec le roi; il n'est pas en état de monter à cheval. C'est M. le duc d'Ayen (2) qui a été à sa place. Vous me demandez la place qu'occupe à la cour M. de Meuse. Il n'en occupe aucune, mais le roi l'aime beaucoup et il lui servira d'aide de camp. 11 est

(1) Paul-François, duc de Béthune-Charost (1682-1759), pair de France, capitaine des gardes du corps et lieutenant-général.

(2) Louis de Noailles, duc d'Ayon (1713-1793), duc de Nouilles après la mort de son père, en 1766, maréchal en 1775, mort sur l'écliafaud pendant la Révolution.

retiré du service depuis longtemps à cause de la goutte. M. le prince Charles (1) et le premier gentilhomme de la chambre qui est M. de Gesvres (2), M. le duc de Fleury, qui est d'année étant à l'armée, ont joint le roi dans la suite et ne sont pas partis avec lui. Quant à M. de Richelieu, il étoit déjà parti. Voici bientôt le temps où M. le Dauphin va tirer : il va six pages avec lui pour lui donner le fusil, et moi qui ramasse son gibier, comme le premier page celui du roi. On dit qu'il courra cet été aussi la chasse du daim et, en ce cas, il n'y a que moi de page qui y aille. Quand il monte à cheval au manège, pendant qu'il se repose, il y a deux ou trois pages qui montent devant lui. Mais comme ce n'est pas au même manège que lui que je monte, je n'ai pas cet honneur-là. On ne dit pas de nouvelles de l'armée du roi sinon que les troupes y souffrent beaucoup des pluies qui rendent la terre très molle.

A Versailles, ce 1er juin 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

On a enfin des nouvelles certaines de l'ouverture de la tranchée qui s'est faite le 28 à neuf heures du soir. Le roi y a été jusqu'à une heure après minuit. J'ai reçu une lettre d'un de mes camarades qui me marque que le roi a été les jours précédents examiner les dehors de la place à la portée du mousquet et qu'on n'a pas tiré un coup de fusil, qu'on distinguoit fort bien les sentinelles et qu'on les voyoit beaucoup travailler au de-

ï (1) Charles de Lorraine, comte d'Armagnac (1684-1751), dit le prince Charles, grand écuyer de France, septième fils de M. d'Armagnac, dit Monsieur le Grand.

. (2) François-Joachim-Bernard Potier, duc de Gesvres (1692-1757). premier gentilhomme de la chambre du roi, gouverneur de Paris.

dans de la place et élever des cavaliers. On compte être maître de la place en peu de jours, les assiégés n'étant que quinze cents et n'ayant que cinquante pièces de canon. Le roi a fait mettre aux arrêts MM. de Saint-Jal et de Beaumont, chefs de brigade des gardes du corps, l'un maréchal de camp et l'autre brigadier, pour n'avoir pas puni un mousquetaire noir et un chevau-léger qui lui (sic) ont manqué dans la discipline, que le roi veut rétablir entièrement. On dit les Hollandois enfin déclarés contre nous. Ces gens-là nous ont amusés afin de retarder le siège. On dit qu'ils fournissent aux Anglois 40,000 hommes et vingt vaisseaux de guerre. Voilà le temps où les nouvelles vont devenir intéressantes. Dès qu'il y aura quelque événement nouveau, je vous en instruirai. Mesdames (1), qui commencent à monter à cheval, ont couru avant-hier la chasse du daim. J'y allai me promener avec un cheval de manège que M. de Lubersac m'avoit prêté, et j'y courus deux chevaux de la Petite Ecurie que M. de Saint-Sauveur m'avoit envoyés en relais et je m'y amusai beaucoup. Je voudrois bien que M. le Dauphin courût la chasse quelquefois : je crois qu'il tirera bientôt. MM. de Gavanac et de Ghalabre se portent bien; ils s'appliquent à leurs exercices, j'en suis témoin puisqu'ils montent au même manège que moi. Comme M. de Lubersac m'a chargé de faire travailler les commençants, c'est moi qui montre à mon cousin jusqu'à ce qu'il soit en état d'aller à la haute école. Il a de la bonne volonté, mais il est mou pour cet exercice-là. En prenant de l'exercice, la force lui viendra. J'ai manqué d'écrire à mon cher père jeudi, n'ayant rien du tout à lui mander. Je compte en lui écrivant jeudi avoir des nouvelles à lui mander. J'ai vu ici mercredi M. l'abbé Dolmières et je compte le voir mercredi prochain, M. le cardinal venant faire sa cour à la reine ces jours-là. Je finis faute de matière à

(1) Anne-Henriette de France, deuxième fille de Louis XV, dite Madame, sœur jumelle de l'infante d'Espagne, morte à vingt-cinq ans en 1752, sans avoir été mariée, et Madame Adélaïde, née le 3 mars 1732 et morte à Tries te le 27 février 1800. Leurs quatre jeunes sœurs. Madame Victoire, Madame Sophie, Madame Thérèse Félicité, et Madame Louis.', étaient alors au couvent de Fontevrault.

vous entretenir. J'ai l'honneur d'être avec tout le respect et la reconnoissanee possible, etc..

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

A. Versailles, ce 29 juin 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

Vous ne vous attendiez pas sans doute à apprendre sitôt la nouvelle de la prise d'Ypres qui n'a tenu qu'onze jours. Le second page de la Petite Ecurie nommé de Condres en a porté la nouvelle à la reine qui l'a fort bien accueilli et lui a donné une montre d'or à répétition, dont la boîte est fort bien travaillée, avec un diamant au bouton qui sert à l'ouvrir et la chaîne d'or. M. le Dauphin lui a donné un flacon d'or fort beau et Mesdames une tabatière d'or, assaisonnée d'un compliment qui vaut bien le présent. Comme Madame ne donna rien à Guiscard, elle lui a dit : « Monsieur, je n'ai rien osé donner à M. de Guiscard par respect pour la reine qui lui donna une tabatière d'or, mais j'ai pris exemple sur M. le Dauphin et je vous prie d'accepter ce présent. » Il faut convenir que cette princesse-là est bien polie et bien aimable. Aussi est-elle adorée de tous ceux qui la connoissent, surtout du roi qui reconnoît en elle son image pour la douceur du caractère. L'autre jour à son souper elle me parla beaucoup aussi bien que Madame Adélaïde.

Je vous ferois rire en vous envoyant la lettre de Mme Vilon que j'ai reçue hier. Mais je la garde pour la faire voir à M. Dolmièrcs qui, je crois, arrivera demain; il doit l'avoir connue. Après les préliminaires ordinaires, elle me prie d'obtenir de

M. le Dauphin un magazin de sel pour M. de la Galinie son

parent, fort honnête homme comme vous jugez bien. Elle me nomme quatre ou cinq villes pour lesquelles je puis demander, quoique Revel, qui en est une, soit occupée par un autre. Elle s'embarrasse fort peu de le déposséder parce que c'est un homme de la Religion. Elle dit qu'elle a été à Bram, il y a un mois, et qu'elle n'a pas pensé à vous mettre dans ses intérêts, mais qu'elle ne juge pas cela nécessaire connoissant mon bon cœur. Elle m'a fait souvenir que je lui ai offert mes services à Bram, en quoi elle a meilleure mémoire que moi, car j 'étuis bien jeune quand je l'ai vue, et me dit que je puis effectuer mes promesses à présent et que je n'ai qu'à dire un mot à M. le Dauphin, qu'il ordonnera au ministre de m'accorder ma demande, que je puis aussi engager là dedans Mme de Ventadour (1), qui est, à ce qu'elle dit, une bonne femme et qui s'y prêtera dès que je lui dirai que c'est pour ma gouvernante. Enfin elle finit en m'apprenant qu'auprès des grands il ne faut pour réussir qu'avoir la volonté et savoir prendre son temps, et de là conclut que cela ne dépend que de moi. Je ne lui répondrai que quand vous m'aurez dit la façon dont je dois le faire, ne voulant rien faire sans prendre vos ordres. De Condres m'a dit qu'il n'étoit pas vrai qu'aucun page de la Grande ait été tué ni blessé. Il y a un de nos camarades nommé d'Octeville (2) qui, à l'attaque du chemin couvert, a été se mettre à la tête des grenadiers et arraché trois palissades, ce qui a donné occasion au roi, à son diner, de faire l'éloge de ses pages de la Petite Ecurie. On dit que Furncs est déjà investi mais que le roi n'ira pas en personne et ira à Dunkerque et que M. le comte de Clermont commandera l'armée. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc..

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et

(1) Charlotte-Eléonore-Madeleine de la Mothe-Houdancourt, gouvernante des Enfants do France, avait épousé, le 1 '• mars 1671, Louis-Charlt s de Lévis, duc de Ventadour, et mourut à quatre-vingt-treize ans, le !•"> < iocembre 1744.

(2) François-René de Hennot d'Octeville, originaire de Normandie, entré à la Petite Ecurie en 1742.

ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs. Le petit Chalabre et Cavanac se portent bien. Je ne vous parle plus de votre incommodité, jugeant qu'il n'y en a plus de vestige.

A Versailles, ce 6 juillet 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire que c'est Mme la duchesse de Chartres (1) dont vous m'aviez voulu demander la figure, non de sa mère. Elle est grande et bien faite et de plus fort jolie; on la dit fort polie et fort aimable. Le roi fait présentement sa tournée et arrivera bientôt à Dunkerque. Il compte en arrivant apprendre la prise de Furnes, que M. le comte de Clermont assiège. M. de Ségur est chargé en même temps de prendre Dixmude et on a envoyé des troupes pour masquer Niewport. Les ennemis ont voulu se venir mettre avec vingt-cinq mille hommes sous le canon de Tournai. M. le comte de Saxe (2), voyant ce mouvement-là en a fait un autre pour les couper. Dès qu'ils s'en sont aperçus ils se sont retirés, même plus loin qu'ils n'étoient. On ne sait pas ce que le roi deviendra après ces deux sièges. Ce qu'on assure c'est que les deux armées se joindront et marcheront aux ennemis, qui ne les attendront pas, étant fort inférieurs; moyennant quoi, étant maître de la campagne, on feroit le siège d'Oudenarde, après lequel on prétend que Tournai tombe de lui-même. Ce seroit un beau coup et la plupart croient que

(1) Louise-Henriette de Bourbon-Conti, née en 1726, avait épousé, le 17 décembre 1743, Louis-Philippe d'Orléans, duc de Chartres, puis duc d'Orléans. Elle fut la mère de Philippe-Egalité, père de Louis-Philippe Ier. Sa mère était Louise-Elisabeth de Bourbon-Condé, veuve de Louis-Armand de Bourbon prince de Conti.

(2) Hermann-Maurice, comte de Saxe (1696-1750), maréchal de France en 17 i'i.

le roi restera à l'armée si on exécute ces projets. Dieu veuille qu'il ne s'expose pas comme il a l'ait jusqu'ici! Il a fait une fort belle réponse à M. le duc de Chevreuse (1). Le roi venoil «I»1 recevoir une lettre de M. de Fourcy commandant l'équipage du cerf par laquelle il lui rendoit compte de la dernière chasse que l'équipage avoit faite pour se tenir en haleine et lui marquoit qu'ils avoient manqué leur cerf. M. de Chevreuse dit là-dessus au roi qu'il n'en faisoit pas de même à l'armée. Le roi lui dit : « Avec la meute que j'ai, je ne dois rien manquer. » L'armée de M. de Coigny(2)est, à ce qu'on dit, dans une fort belle position. »

M. Sylvestre d'à-présent est le fils de celui qui prit vos dessins et les montra à M. le duc de Bourgogne (3) : il peut avoir quarante-deux ou quarante-trois ans. C'est le plus habile homme de son siècle pour le dessin à la plume, c'est lui qui a montré au roi; il est maître de M. le Dauphin aussi; mais, comme il n'est pas d'une bonne santé, sa femme fait pour lui. C'est son fils, qui a vingt-deux ans, qui nous montre et à la Grande. Il faut que Mlle de Bruyères danse bien, puisque Mme de Mirepoix (4), qui a été à Paris et qui par conséquent doit avoir le goût gâté pour le reste, en a été si contente. M. l'abbé Dolmières est ici d'hier et doit partir aujourd'hui.

(1) Marie-Charles-Louis d'Albert, duc de Luynes et de Chevreuse (1717- 1771), mestre de camp général des dragons en 1736, puis lieutenant-général et gouverneur de Paris.

(2) François de Franquetot, duc de Coigny, maréchal de France (1670- 1759).

(3) Le petit-fils de Louis XIV. On sait qu'il était très amateur Je dessin, ainsi que son frère le duc de Berry. Il est probable que le fait auquel fait allusion le page eut lieu lors du passage des princes à Bram, dans leur voyage à travers le Languedoc, lorsqu'ils venaient de conduire Philippe V en Espagne.

(4) Anne Marguerite-Gabrielle de Beauvau (1707-1791), sœur du maréchal prince de Beauvau, de la princesse de Chimay et des marquises de la Baume-Montrevel, de Boufflers et de Bassompierre, était fille de Marc de Beauvau, prince de Craon, et de Anne-Marguerite de Ligneville. (Walpole prétend qu'elle était en réalité fille du duc de Lorraine.) M. nue à quatorze ans à Jacques-Henri de Lorraine, prince de I.ixin, veuve en l"2'A, elle se remaria le 2 janvier 1739 à Charles-Pierre-Gaston de Lévis-Loumagne, marquis de Mirepoix, grand d'Espagne, plus tard duc à brevet et maréchal de France. Les Lévis-Mirepoix étaient alliés aux Bruyêres-Chalabra.

J'ai été pour le voir et ne l'ai point trouvé. Ainsi je ne pourrai le voir de ce voyage : ce sera pour une autre fois. Je finis en vous assurant que je suis et serai toujours toute ma vie avec autant de respect que de reconnoissance, etc..

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs. Le petit Ghalabre se porte bien, on est fort content de lui.

A Versailles, ce 18 juillet 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

Voici le temps d'oublier les nouvelles passées et d'être attentif aux événements qui vont arriver. M. de Goigny, après avoir forcé les lignes à Wissembourg, a marché pour attaquer le reste des treize mille hommes qui s'étaient retirés à Lauterbourg. Il a été fort surpris d'y trouver le prince Charles (1) avec toute son armée, ce qui l'a obligé à se retirer à Haguenau et abandonner Wissembourg que les ennemis ont repris. Le roi, sur ces nouvelles, a fait marcher au secours de M. de Coigny vingt-huit mille hommes, dans lesquels est sa maison, et est parti aujourd'hui de Dunkerque pour s'y rendre lui-même. Voilà un coup de résolution fort beau. Nous allons voir ce qui se passera de ce côté-là. M. le prince Charles a, à ce qu'on dit, quatre-vingt mille hommes et M. de Coigny soixante-huit en comptant les Impériaux. Outre les vingthuit mille hommes que le roi amène de surcroît, M. le chevalier de Belle-Isle est avec douze mille à Bisse pour garder les passages de la Lorraine. Vous me demandez qui étoit l'aide de camp du jour quand M. d'Octeville se distingua : c'étoit

(1) Charles-Alexandre de Lorraine, archiduc d'Autriche, dit le prince Charles.

32 UN i'AGK DE LOUIS XV

M. de Pioquigny (1). Le page ne devoit pas le quitter comme vous l'avez remarqué. Vous allez être charmé de voir M. l'évêque de Viviers (2). Je vous prie de vouloir Lien lui présenter mes respects. Je crois que notre joie seroit complète si vous aviez en même temps M. le marquis de Villeneufve qui est en Provence. Quant à l'affaire de M. de Richelieu avec M. le duc d'Ayen, c'est un conte fait à plaisir.

J'ai vu jeudi M.l'abhé Dolmières qui se porte bien; la lettre de Mme Vilon l'a fait rire,

Mesdames chassent souvent à Fausse-Repose et j'y vais toujours sur des chevaux que M. de Saint-Sauveur m'a prêtés; elles me parlent souvent. M. le Dauphin ne m'a pas beaucoup exercé jusqu'ici. M. de Châtillon a les hémorroïdes, ce qui l'empêche de monter à cheval; je lui fais souvent ma cour à ses repas et à la promenade; il me parla fort l'autre jour, il va bientôt tirer, ainsi je l'approcherai davantage. M. de Gange, premier valet de garde-robe du roi, qui vient d'arriver de l'armée, m'a dit que le roi, je ne sais à quelle occasion, avoit dit qu'il savoit que j'étois fort fâché de ne l'avoir pas suivi. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc..

; A Versailles, ce 24 août 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

Enfin nous voici tout à faits rassurés sur le compte du roi dont la convalescence est tout à fait décidée. Nous avons eu depuis le 16 de bonnes nouvelles par les courriers qui venoient

(1) Michel-Ferdinand d'Albert d'Ailly, d'abord vidame d'Amiens, puis duc de Pioquigny, enfin de Chaulnes (1714-1769), lieutenant-généralen 1748 Il avait épouse, le 23 février 1734, Anne-Josèphe lîonnier de la Musson. l'extravagante dont se moque Mme du Defîand dans ses lettres.

(2) François Renaud de Villeneufve (1683-1766), nommé d'abord évêque de Marseille, sacré évêque de Viviers le 13 août 1724, évêque de Montpellier le 16 avril 1748, était le frère du marquis de Villeneufve- Foiralqueiret.

à Mme de Ventadour. Cependant nous avons su depuis que le 17 le roi avoit été encore à la mort et regardé comme sans espérance. On vouloit lui cacher ces mauvaises nouvelles qui l'auroient fait mourir. Mais depuis le 18 il n'y a plus de danger; on dit même qu'il a mangé une soupe. M. le Dauphin a eu un petit mouvement de fièvre causé par la fatigue du voyage, mais cela s'est dissipé. M. de Châtillon pouvoit se dispenser de le faire voyager de cette façon-là; M. le chancelier et M. le premier président lui ont fait des remontrances à ce sujet avant le départ, mais rien n'a pu le faire changer; on crie beaucoup contre lui là-dessus. Il me tarde fort de revoir le roi. On peut dire en vérité que la consternation a été générale et que la joie l'est aussi. Il n'y a pas de nouvelles intéressantes à vous mander. On assure que les vingt mille Hollandois qui étoient dans l'armée des alliés en Flandre ont repassé l'Escaut pour se retirer par la crainte que leur a faite le roi de Prusse. Ce prince a donné un fort beau manifeste; je juge qu'il aura paru dans la province, ainsi je crois qu'il est inutile de vous l'envoyer.

Je vous prie, quand vous écrirez à mon cher père, de vouloir bien l'assurer de mes respects, aussi bien que M. le baron de Lordat.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus vive reconnoissance, etc..

Je vous prie d'assurer de mes respects ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs. Le petit Chalabre et Cavanac se portent bien et vous assurent de leurs respects.

A Versailles, ce 3 septembre 1 744.

Le roi va toujours de mieux en mieux; il s'est levé deux ou trois fois et commence à manger son poulet. Cependant il a des

ressentiments de fièvre de temps en temps, ce qui n'est pas étonnant après une maladie aussi considérable. ïl faut qu'il ait eu un tempérament aussi bon qu'il l'a et que Dieu l'ait assisté aussi visiblement qu'il l'a fait pour qu'il en soit revenu. 11 a été si bas que le premier venu seroit venu proposer un remède inconnu, on l'auroit donné sur-le-champ. Il est décidé que la maladie du roi n'étoit autre chose qu'une bile recuite dans l'estomac par la fatigue. On l'a traité d'abord tout de travers. La Peyronie (1) s'est charge de l'événement et a fait saigner le roi du 7 au 8 six fois. 11 n'y avoit dans la chambre du roi que Mme de Châteauroux, le duc de Richelieu, le duc d'Ayen et Le Bel (2), premier valet de chambre; ni les grands officiers ni les princes du sang n'entroient chez le roi, non plus que les officiers de sa chambre. Je sais tous ces détails-là d'une personne digne de foi qui est sur les lieux et qui a vu, comme tout le monde, un valet de Mme de Châteauroux faire chauffer le bouillon dans une échelle de faïence dans l'antichambre du roi : quelle indécence! On a vu le sang du roi jeté dans la cour de la maison, ce qu'on ne fait pas même pour des particuliers. Enfin, depuis le 18, les officiers ont repris leur service et les dames se sont éloignées comme vous l'avez vu dans mes lettres précédentes. Vous ne serez pas fâché que je vous rapporte la réponse du roi au cardinal de Tencin quand il est arrivé à Metz. Le roi lui a demandé ce qu'il y avoit de nouveau à Paris. Le cardinal lui a rapporté qu'il avoit été témoin de la consternation du peuple pendant son danger et que sa santé seule occupoit tout le monde. Le roi lui a répondu : « Je le sais, je sens bien que c'est aux prières de mon peuple que je suis redevable de ma guérison et j'en suis d'autant plus touché que je ne le méritois pas. » Quoi de plus beau à un roi de faire un aveu comme celui-là devant tout le monde! On compte que M. le Dauphin et Mesdames reviendront ici dans huit jours. Pour la reine on croit qu'elle restera jusqu'au retour du roi

(1) François Gigot de la Peyronie (1678-1747), premier chirurgien du roi.

(2) Dominique-Guillaume le Bel, premier valet île chambre du roi, com« mandant du château de Versailles, en L'absence du comte il'' Noailles.

pour lequel il n'y a rien de décidé. J'ai vu dans une lettre de M. le Dauphin à son frère que notre armée avoit passé le Rhin. Ainsi nous pouvons attendre les événements avec plus de tranquillité, l'ennemi n'étant plus chez nous. M. de Croissy (1) est parti de Metz lieutenant général et le comte de Montmorency (2) brigadier. Je ne savois pas que M. d'Auriac fût en Languedoc : je suis persuadé que vous avez eu du plaisir à l'y voir. Vous avez raison de m'avoir cru si rempli d'autre chose que je ne vous mandois pas si M. le Dauphin, etc.. étoient partis en poste; je crois vous l'avoir mandé dans d'autres lettres. Vous me demandez si je suis connu de Mme de Ventadour; je ne le suis pas, quoique je lui aie parlé plusieurs fois de la part de M. le Dauphin. Comme on n'avoit pas de nouvelles du roi que par les courriers qui lui venoient, j'avois établi que deux pages iroient tous les jours chez elle savoir le bulletin; quand il n'étoit pas arrivé, elle avoit la bonté de nous l'envoyer ensuite elle-même. Mais la plupart de ces bulletins étoient flattés, quand cela alloit mal. Ainsi nous n'avons su à Versailles le vrai que par des lettres particulières comme celles que je vous ai envoyées. Enfin voilà nos inquiétudes finies. On ne voit que des réjouissances publiques et particulières. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs. MM. de Cavanac et Chalabre se portent bien et s'appliquent à leurs exercices; ils vous assurent de leurs respects. Vous pouvez être sûr de toutes les nouvelles de Metz que je vous mande : elles viennent de bonne part.

(1) Jean-Baptiste- Joachim de Colbert de Torcy, marquis de Croissy, lieutenant-général (1703-1777).

(2) Joseph-Maurice Annibal comte de Montmorency, marquis de Préval (1717-1762); il devint plus tard lieutenant-généml.

36 UN l'AGE DE LOUIS XV

A Versailles, le 7 septembre 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

Je comptois écrire à mon cher père à Bram; mais puisque, dans votre dernière lettre, vous ne me parlez pas de son retour, je juge qu'il n'est pas arrivé. Comme je ne sais pas l'adresse de la Bastide et qu'il faudroit que mes lettres passent par Bram pour aller à lui, j'aime autant vous les écrire, puisque vous les lui communiquez quand il y a quelque chose de nouveau. Je vous prie de vouloir bien lui faire agréer mes excuses et je souhaite que les eaux lui fassent tous les biens infinis aussi bien qu'à M. le baron que je n'oublie en vérité pas et que je vous prie d'assurer de mes respects. Il n'y a rien de nouveau. Le roi se porte de mieux en mieux. On ne sait pas encore quand arrivera M. le Dauphin. Je me console de leur absence en montant tous les jours à cheval matin et soir; j'ai beaucoup de goût pour cet exercice, et en vérité, pour y venir à un certain point, il faut s'y adonner tout à fait. Mais avec toute la bonne volonté du monde il faut trouver les occasions; car le manège ne suffît pas. M. de Saint-Sauveur et son frère (1), avec qui j'ai été page et qui est aussi écuyer de M. le Dauphin, me procurent cet agrément. Ce sont de fort aimables gens et avec qui je suis fort bien. Mme de Saint-Sauveur est fort aimable aussi; je soupe quelquefois chez eux. Voilà bien un détail inutile; mais, puisqu'il me regarde, j'ai la présomption de croire qu'il ne vous ennuiera pas. D'ailleurs, que voulez-vous? Cela soulage de dire du bien de ceux qui nous font plaisir.

Notre armée suit toujours le prince Charles. M. le maréchal de Noailles est à Metz : on prétend que c'est pour dissuader la cour du siège do Fribourg et conseiller de ne pas donner de relâche au prince Charles. En tout cas on a toujours envoyé

(1) Vital-Auguste de Grégoire de Saint-Sauveur, entré à la Petite Ecurie en 1736.

toutes nos troupes étrangères à M. de Seckendorf et M. le chevalier de Belle- Isle (1) avec dix mille hommes de cavalerie harcèle le prince Charles dans sa retraite. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc..

Je vous prie d'assurer ma chère mère de mes respects et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

MM. de Chalabre et Cavanac se portent bien.

A Versailles, ce 15 septembre 1744.

Monsieur mon très cher oncle, Je ne pus avoir l'honneur de vous écrire hier comme je le devois, n'ayant pas eu un moment de temps à moi. Je vous assure que l'absence de la cour ne m'ennuie pas dans un sens; je monte à cheval avec le chevalier de Saint-Sauveur, qui est fort de mes amis, ou M. de Lubersac, depuis le matin jusqu'au soir. Je serois cependant fort aise de recevoir ordre de partir pour Metz. Je n'en ai aucune nouvelle ni pour ni contre de M. l'abbé Dolmières. Le roi se porte fort bien : il s'est déjà promené et travaille avec ses ministres. On ne doute pas qu'il ne parte bientôt ou pour ici ou pour Strasbourg. On croit fort que ce sera pour ce dernier endroit; on dit même qu'il veut assiéger Fribourg en personne. Le maréchal de Noailles est à Metz et s'est expliqué qu'il ne vouloit aller à l'armée que quand le roi iroit; tout le monde est indigné contre lui; on a voulu mettre le feu à son hôtel (2) à Paris et la populace a pendu une épée de bois à sa porte; cela est misérable, mais enfin cela fait voir combien il est haï. M. le Dauphin a été à Thionville

(1) Louis- Charles- Armand Fouquet, dit le chevalier de Beile-Isle, (1693-1747), frère du maréchal, chevalier de Malte, brigadier, maréchal de camp, lieutenant général au gouvernement de Metz et lieutenant général des armées en 1742, mort à l'attaque d'un régiment Piémontais entre Oulx et Exilles.

(2) L'hôtel de Noailles était situé rue Saint-Honoré, presque en face Saint- Roch; il a été démoli pour faire place à la rue d'Alger.

et en est revenu le même jour. On ne doute pas que M. de Châtillon ne fasse une tentative pour faire aller M. le Dauphin avec le roi; mais on est persuadé que le roi ne le voudra pas, la saison étant trop avancée; il y a déjà eu do la gelée à Metz et je vous assure qu'il ne fait pas trop chaud ici depuis quatre ou cinq jours. M. le duc de Penthièvre (1) a la petite vérole à Metz, ce qui pourroit bien avancer le retour de M. le Dauphin; on dit qu'il va beaucoup mieux. Vous me demandez si on ne reçoit plus de nouvelles de la personne qui a écrit le 13 et le 15; je vous demande pardon, on en reçoit, c'est même de là que je tire ce que je vous mande de nouvelles, mais je ne puis pas demander à copier ces lettres à la personne qui les reçoit, cela seroit importun. Cela étoit différent dans les conjonctures passées où l'empressement pour la santé du roi pouvoit servir d'excuse. Quant aux favoris on les dit à l'armée. C'est M. le duc de Fleury qui est d'année, mais je ne sais qui est-ce qui sert à sa place puisqu'il est à l'armée; jecrois que ce pourroit être M. le duc d'Aumont qui est aide de camp du roi et qui est peut-être resté avec lui. Pour M. de Châtillon, je vous dis tout ce qui se dit sur la conduite qu'il a tenue, mais je n'en dis pas autant à tout le monde. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance, etc..

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père, ma chère mère et M. le baron s'il est à Bram et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

A Versailles, ce 6 octobre 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire que vous avez appris par une lettre de M. l'abbé

(1) I.ouis-Jean-Mario de Bourbon, duc de Penthièvre (1725-1705), fils ■ in comte de Toulouse, légitimé do France, et de la marquise de Qondrina née de Noailles, grand veneur, pure du prince de Lambalte.

Dolmières qu'il avoit eu une abbaye (1) et que cela vous a fait beaucoup de plaisir. Je n'en doute nullement connoissant votre façon de penser sur son compte. Pour moi, je fus ravis quand je reçus sa lettre. Vous vous êtes trompé en croyant que le roi reviendra ici pour rétablir sa santé; il est déjà allé à Lunéville pour voir le roi de Pologne et doit en être parti pour faire sa tournée qui sera considérable : il verra Strasbourg, Colmar, Landau, Belfort, le Neuf-Brisach et d'autres villes encore dont je ne me souviens plus du nom. On ne sait encore s'il ira au siège de Fribourg dont les travaux avancent toujours; on ne compte le revoir ici qu'après la Toussaint.

M. le Dauphin a tiré aujourd'hui pour la seconde fois depuis son retour. Ma fonction est la même auprès de lui que celle du premier page auprès du roi : je lui présente le gibier après la chasse en présence de M. de Châtillon, qui m'en donne toujours. M. le' Dauphin m'a dit aujourd'hui à la chasse que M. le Premier lui avoit dit à Metz que je serois premier page l'année prochaine. Je lui ai répondu que je ne savois encore rien mais que ce seroit à la disposition de M. le Premier et de mes parents. Je suis charmé que vous ayez eu une bonne compagnie chez vous, puisque je sais que cela vous fait plaisir. Si M. le baron y est toujours, je vous prie de me renouveler dans son souvenir. On avoit eu raison de vous mander que Prague étoit pris; je vous en ai confirmé la nouvelle. Mais j'ai appris depuis que la tranchée avoit été ouverte huit jours au lieu de trois comme j'avois dit et qu'on y avoit pris seize mille hommes au lieu de huit mille. Je ne sais aucune nouvelle. J'oubliois de vous dire qu'au premier tiré de M. le Dauphin il m'envoya porter du gibier à Mesdames et que Mme la duchesse de Tallard (2), qui étoit à table quand j'allai la prier de me présenter à elles, me fit mettre un couvert à côté d'elle

(1) L'abbaye de Saint-Cyprien de Poitiers, de l'ordre de Saint-Benoit. Elle rapportait 3,700 livres.

(2) Marie-Isabelle-Gabrielle de Rohan-Soubise, duchesse de Tallard, gouvernante des Enfants de France, place dans laquelle elle s'était fait 115,000 livres de pension. Elle vivait séparée de son mari et faisait une grande dépense; elle mourut le 4 janvier 1754.

quoique je fusse en redingote et tout crotté et qu'il y eût à table plusieurs dames de la cour. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père, ma chère mère et mon oncle l'abbé et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

A Versailles, ce 11 octobre 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

M. le Dauphin a reçu hier une nouvelle bien flatteuse qui est que M. le prince de Conti a remporté une victoire complète sur le roi de Sardaigne à qui il a tué six mille hommes. Les Espagnols sont à la poursuite du reste. Nous y avons perdu onze cents hommes et les Espagnols mille quatre cents. M. le prince de Conti y a eu deux chevaux blessés sous lui; M. le duc a'Agénois (1 ) y a été légèrement blessé et le duc de la Force (2) dangereusement. Il est probable que cela avancera la prise de Coni, cette ville n'ayant plus de secours à attendre. La reine arrive ici après demain et le roi viendra, à ce qu'on dit, passer les fêtes de la Toussaint à Paris. Il n'a pas trouvé que les ennemis aient fait tant de dégâts à Saverne qu'on le disoit; les vignes y sont prêtes à vendanger; on en dit toujours plus qu'il n'y en a. On dit qu'il y a quelques projets en l'air pour la Flandre; les ennemis ont repassé l'Escaut et se retirent sous le canon de Tournai où on ne pourra guère les attaquer; M. le comte de Saxe les suit. On dit qu'on doit envoyer un corps de troupes pour couper les Hanovriens quand ils se retireront chez eux et qu'il y a beaucoup de division dans leur camp. Au reste, M. le maréchal de Saxe a fait là une belle

(1) Emmanuel-Armand, comte puis duc d'Agénois, ensuite d'Aiguillon (1720-1787).

(2) Ce n'était pas le duc de la Force, mais son second fils le marquis, mort, huit jours après, de ses blessures.

campagne; il a subsisté dans le pays ennemi, a tiré de grosses contributions et, en gardant toujours son camp, a empêché les ennemis, quoique plus forts, de rien entreprendre. Je n'ai rien de nouveau à vous mander. Je finis en vous assurant du profond respect et de la parfaite reconnoissance avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

Je vous prie de vouloir bien assurer de mes respects mon cher père,. ma chère mère, mon oncle l'abbé et M. le baron et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

A Versailles, ce 21 octobre 1744.

Monsieur mon très cher oncle, Je reçus hier une lettre de l'armée du roi du 15, qui disoit que les ennemis avoient fait deux sorties la nuit du 14 au 15 et qu'on les avoit repoussés et que nous étions au pied du glacis et qu'on devoit attaquer le lendemain le chemin couvert. Le jour de Sainte-Thérèse, fête de la reine de Hongrie, le gouverneur a fait tirer une batterie nouvelle pour le bouquet. M. le prince de Dombes a failli y être tué. Ce gouverneur a fait pendre un des premiers magistrats pour lui avoir fait des remontrances pour la reddition de la place. Les dames de la ville ont demandé à M. de Coigny la permission de sortir; mais comme, au commencement du siège, elles venoient mettre le feu au canon au son des instruments, M. de Coigny leur a répondu que, puisqu'elles avoient commencé le bal, elles dévoient le finir, et qu'il se chargeoit de leur donner les violons. On me mande qu'il y a eu un page de la Grande Ecurie, nommé Vinesac (1), blessé d'un éclat de bombe légèrement le 14. Je suis charmé que vous ayez conçu une bonne idée du petit Chalabre. C'est un fort bon enfant et qui sera, je crois, un jour un fort bon sujet. Je snvois déjà

(1) Ou plutôt Vizenac. Joseph de Julien de Vizenac, d'une famille de Languedoc, entra à la Grande Ecurie en 1742.

l'action de M. do Voisins qui doit bien faire plaisir à sa famille. Vous me marquez de ne dire qu'à M. l'abbé Dolmières ce que M. le Premier avoit dit à M. de Saint-Sauveur à mon sujet; vous jugez bien que je n'y ai pas manqué quand je l'ai vu. Quant aux autres, il me seroit impossible de le cacher après ce que M. le Dauphin me dit devant tout le monde à son tiré. Je verrai demain M. l'abbé Dolmières et je pourrai le prier de me présenter à Son Eminence ici. J'irai à Paris quelqu'un de ces jours pour faire quelques emplettes; je ne manquerai pas de voir M. le comte d'Albaret (1). J'ai vu ici M. de Bournonville qui m'a présenté à M. de Châtillon; il m'a dit de vous mander de ne pas vous impatienter pour votre ordonnance et m'a prié de passer au bureau de M. du Chiron pour savoir quand est-ce qu'elle seroit prête pour qu'il l'envoyât chercher. On est inquiet ici sur les affaires de Piémont. M. le prince de Conti est sans vivres et les ennemis ont comblé les tranchées pendant la dernière affaire pour laquelle il avoit dégarni son camp. Les uns disent que le siège est levé, les autres que M. de Mirepoix (2) lui a amené des munitions et des troupes; cela seroit fort à souhaiter.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cherpère, machère mère, mon oncle l'abbé et M. le baron et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

A Versailles, ce 25 octobre 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

Je n'écrivis point jeudi à mon cher père n'ayant rien de nouveau à lui mander. J'avance d'un jour mon ordinaire avec

(1) M. de Ponte de Falcombelle d'Albaret, d'une famille originaire du Piémont, intendant du Roussillon en 1736.

(2) Charles-Pierre-Gaston-François de Lévis-Loumague, marquis do Mirepoix, puis duc à brevet (1699-1758), capitaine dos gardes, ambassadeur en Angleterre, maréchal do France, avait épousé on premières noces une fille de Samuel Bernard, puis la princesse de Lixin.

vous pour vous apprendre la prise du chemin couvert de Fribourg dont la nouvelle est arrivée hier au soir. Nous y avons perdu huit cents hommes entre lesquels il n'y a d'officiers généraux de blessés que M. de Lowendal (1), qui avoit demandé au roi d'y aller comme volontaire, encore l'est-il légèrement. Deux compagnies de grenadiers du régiment de Bourbon ont sauté en l'air et ont entièrement péri par deux fougasses auxquelles les ennemis ont mis le feu en se retirant. On compte qu'on sera bientôt maître de la ville et que le roi sera ici les premiers jours du mois prochain. On prépare tous les appartements des Tuileries pour le recevoir. La reine, M. le Dauphin et Mesdames iront aussi rester trois ou quatre jours avec lui et le ramèneront à Versailles. Comme je n'aurai pas de service à faire avec M. le Dauphin, puisqu'il ne montera pas à cheval, et que j'ai les deux surtouts du roi et de M. le Dauphin j'irai à Paris pour le roi. On lui prépare des arcs de triomphe partout, on en fait un fort beau à Versailles entre les deux écuries aux dépens des bourgeois, qui ont formé aussi deux ou trois compagnies à cheval pour le recevoir. Vous me demandez si M. le Dauphin tire bien; je vous dirai qu'il ne s'en soucie guère; je crois cependant qu'il commence à y prendre goût. Il tua hier vingt-et-une pièces de gibier. J'en portai de sa part à Mesdames qui me reçurent fort bien. Il n'a pas de porte-arquebuse attaché à lui, c'est un des trois arquebusiers du roi qui le sert. M. de Châtillon me traite fort bien, il a même parlé de moi à M. de Saint-Sauveur en termes obligeants. Je comptois voir M. l'abbé Dolmières jeudi que M. le cardinal est venu; mais on me dit chez lui qu'il étoit resté incommodé à Paris. Je lui ai écrit pour savoir l'état de sa santé; j'attends la réponse avec impatience. Je n'ai pas vu ici MM. les députés de la province. Le petit Chalabre m'a dit qu'il avoit trouvé M. l'évêque de Mirepoix (2) qui lui avoit dit

(1) Ulric-Frédéric Waldemar, comte de Lowendal (1700-1755), maréchal de France en 1747.

(2) Jean-Baptiste de Champflour (1683-17G8), nommé évêque de Mirepoix en 1737.

qu'il alloil partir et qu'il n'avoit pas le temps do mo voir. Je suis bien obligé à tous les messieurs et dames qui se sont souvenus de moi et vous prie de les assurer de mes respects. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père, ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

A Versailles, ce 9 novembre 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

On reçut hier au matin la nouvelle que le roi avoit fait donner l'assaut à Fribourg le 3, que les grenadiers et les dragons s'étoient logés sur le bastion. Mais cette lueur de fortune n'a pas duré longtemps : le gouverneur a fait démasquer des batteries qui ont tiré à cartouche sur nos gens et la mousqueterie qu'il avoit logée dans les maisons voisines, où on avoit fait des trous, a forcé nos gens de se retirer après avoir perdu presque tout leur monde; nous avons perdu en cette occasion au moins mille cinq cents hommes. On dit que tout cela ne vient que des ingénieurs et de l'artillerie qui agissent trop mollement. Le roi est piqué au vif et a écrit à M. le Dauphin que l'assaut qu'il avoit fait donner le 3 n'avoit pas réussi, que, si le second ne réussissoit pas mieux, il étoit résolu de se mettre à la tête du troisième. C'étoit de quoi nous faire bien trembler. Enfin comme j'ai mis la main à la plume pour vous écrire, au retour d'un tiré que M. le Dauphin a fait aujourd'hui, je viens d'apprendre que M. le duc de Picquigny vient d'apporter la nouvelle de la prise; comme il est tard je ne puis pas m'informer au château du détail; ee sera pour la première fois. Ce qu'il y a de sûr c'est que cette ville coûte au roi l'élite

de ses troupes. On dit que le roi arrivera à Paris le 13, il me tarde bien de le revoir. Quoique M. de Bournonville m'eût dit d'aller chez M. du Chiron, depuis que M. Dolmières m'a dit qu'il se chargeoit de cela et que c'étoit inutile, je n'y ai plus pensé. Je compte le revoir demain ou après et lui demanderai si votre ordonnance est expédiée. M. de Châtillon me reçut fort bien quand M. de Bournonville me présenta à lui; il me connoissoit déjà. J'irai faire ma cour à M. le duc de Richelieu dès qu'il sera arrivé; on dit, entre nous, qu'il est à la cour aussi bien que jamais; ceux qui lui ont tourné le dos pourront s'en repentir. Je finis en vous assurant que je conserverai toute ma vie les sentiments de respect et de reconnoissance avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs. Je vous prie de faire part à mon oncle l'abbé des nouvelles que je vous mande, je n'ai en vérité pas le temps d'écrire aujourd'hui.

A Paris, ce 15 novembre 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

Je profite d'un moment de temps que j'ai employé à venir voir M. l'abbé Dolmières pour vous écrire de chez lui. Nous arrivâmes à Paris jeudi au soir; nous allâmes vendredi au devant du roi à Charenton dès le matin; nous l'attendîmes jusqu'au soir; nous entrâmes dans Paris aux flambeaux au milieu d'une foule étonnante et des acclamations générales. Tout étoit illuminé, mais le mauvais temps a empêché que cela ne fit son effet. Hier samedi le roi a été à Notre-Dame en cérémonie, précédé des quatre compagnies rouges et suivi de

46 UN l'AGL' DE LOUIS XV

la reine, de M. le Dauphin et des dames de France. Hier au soir je profitai du premier moment que j'ai eu pour aller voir M. le Premier, qui me demanda comment vous vous portiez et si je comptois lui rester encore un an. Je lui ai dit que vous vous régleriez sur ses volontés. Il m'a répondu que, si vos intentions étoient que je restasse, il me chargeoit de vous assurer qu'il auroit soin de moi. On dit que la livrée est avancée d'un mois et demi ou deux mois. Ainsi, n'ayant rien de préparé pour entrer dans le service en sortant, je crois qu'il sera plus avantageux de s'en rapporter à M. le Premier. Je crois donc qu'il ne seroit pas mal que vous lui écrivissiez pour lui demander cette année de plus. Il m'a fait entendre qu'il comptoit sur moi pour être premier page. Mais ces messieurs aiment à être prévenus sur les grâces qu'ils accordent.

Pardonnez-moi si je prends la liberté de vous dire mon sentiment sur des choses que vous savez mieux que moi; j'espère que vous ne le trouverez pas mauvais et que vous me croirez toujours avec le plus profond respect, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère. Nous allons clans le moment à l'Hôtel de ville où le roi doit dîner; après quoi il ira au salut à la maison professe des Jésuites. Demain il chassera au bois de Boulogne. Mardi il ira à Sainte-Geneviève et mercredi à Versailles. J'irai demain m'informer à la messagerie du jour que le petit abbé doit arriver

A Versailles, ce 24 novembre 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

Je viens de recevoir une lettre de M. le comte de Bruyères qui me demande des nouvelles de son fils dont il n'a pas reçu de lettre depuis un mois. Je l'ai grondé là-dessus, oar il 1

toujours été en état d'écrire; il m'a promis d'être plus exact à l'avenir. Il se porte bien, aussi bien que M. de Cavanac qui va partir samedi pour aller chercher l'Infante (1). Je m'en vais écrire à mon cher père à Montpellier puisqu'il y est arrivé. Je juge que mon cher père vous aura communiqué la lettre où je lui faisois le détail de l'arrivée du petit abbé. Je viens de recevoir une lettre de lui du 23 où il me marque que M. l'abbé de Berthier, qui a voulu le garder deux jours chez lui, le devoit remettre se soir au séminaire (2). M. l'abbé Dolmières et moi devons le voir la semaine prochaine. Je ne pus l'autre jour le voir autant de temps qu'il en fallut pour pourvoir à tout et je le laissai chez M. l'abbé de Berthier, étant obligé de repartir parce que M. le Dauphin sortoit le lendemain; il a été aujourd'hui se promener à cheval. Les deux dames dont vous me parlez sont à Paris; il est inutile d'en dire davantage. On n'a pas de nouvelles des châteaux de Fribourg. Je n'ai pas la moindre nouvelle à vous mander. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance, etc.

Je vous prie de vouloir bien assurer de mes respects ma chère mère et ma grand'mère et embrasser pour moi mes frères et sœurs.

A Versailles, ce 1er décembre 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

J'allai hier à Paris pour voir le petit abbé. Je dinai chez M. Castanier; il y avoit longtemps que j'avois vu Mme d'Auriac; son fils est grand pour son âge et fort joli. Comme nous étions

vl) Maric-Thérèse-Antoinette Raphaelle, infante d'Espagne, la première Dauphine, fille de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse, née le 10 juin 1726, morte le 22 juillet 1746.

(2) Le séminaire de Saint-Sulpice, à la communauté des Philosophes.

à table, on reçut une lettre de M. d'Auriac, qui marquoit qu'il avoit eu quelque ressentiment de goutte et qu'il n'avoit pas pu partir comme il le comptoit : on me chargea fort de vous faire des compliments. J'allai de là voir le petit abbé; je ne trouvai pas M. l'abbé de Berthier chez lui; je priai mon frère de lui faire mes excuses; j'allai présenter mon frère à M. Couturier (1) qui ne l'avoit pas encore vu et qui nous reçut fort bien; je le fis souvenir que je l'avois vu à Issy pendant la maladie de M. le cardinal (2) et qu'il m'avoit donné à déjeuner. Je vis aussi le supérieur de la communauté des Philosophes, qui me dit qu'il m'enverroit le mémoire de tout ce qu'il avoit avancé pour mon frère. Je le donnerai à M. l'abbé Dolmières qui m'a dit qu'il le paieroit. Je n'allai pas voir M. de Villeneufve parce qu'on me dit chez M. Castanier qu'il étoit à Versailles. Je n'eus pas le temps d'aller voir M. d'Albaret, qui me rendit visite l'autre jour : il étoit trop tard et je voulois revenir ici ne sachant si M. le Dauphin sortiroit aujourd'hui. Il n'est pas sorti, mais le roi a tiré. M. d'Argenson le fils (3) est arrivé ici pour apprendre au roi la reddition des châteaux de Fribourg, dont la garnison de cinq mille hommes a été faite prisonnière de guerre. Je n'ai pas d'autres nouvelles à vous mander. Il fait très froid ici. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

Je vous prie de vouloir assurer de mes respects mon cher père, ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

(1) Jean Couturier, né à Châteauroux le 1er octobre 1688, supérieur général de Saint-Sulpice en octobre 1731, mort le 30 mars 1770, à l'âge de quatre-vingt-un ans et demi.

(2) Jean-André-Hercule de Fleury (1653-1743), évêque de Fréjus en 1698, précepteur de Louis XV, cardinal en 1726, ministre d'Etat et premier ministre, membre de l'Académie française. Le cardinal de Fleury, quand il mourut, habitait à Issy, au séminaire de Saint-Sulpnv.

(3) Marc-René, marquis de Voyer (1722-1782), lieutenant-géiuial. fils aîné du secrétaire d'Etat de la guerre.

A Versailles, ce 7 décembre 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

M. l'abbé Dolmières vient d'ariver de Paris où il a vu le petit abbé et l'a fort recommandé à M. l'abbé Couturier et au supérieur de la communauté des Philosophes. Il m'a montré la copie de votre lettre à M. le Premier. Je crois qu'il l'ira voir ce soir. On dit qu'il partira demain pour Armainvilliers parce qu'il a la goutte; j'irai aussi ce soir lui faire ma cour. Il est vrai que j'ai eu tort de ne pas vous mander la disgrâce de M. le duc de Châtillon; cela ne s'est pas présenté à mon idée quand j'ai eu l'honneur de vous écrire; on ne sait pas la cause de cette chute; bien des gens veulent pénétrer dans ce mystère; mais en vérité ce qu'ils disent n'est fondé que sur des conjectures. A propos je crois que je l'avois mandé à mon cher père. La disgrâce de M. de la Rochefoucauld (1) a bien surpris du monde aussi. Il a reçu aussi ordre de rester dans ses terres. Nous devons croire qu'ils l'ont bien mérité. Je suis bien charmé que mon oncle l'abbé soit enfin dégagé de cette pesanteur qu'il sentoit à la tête; je vais lui en faire mon compliment. Cela a bien fait plaisir à M. Dolmières. Vous savez que c'est Mme de Brancas (2), mère du duc de Lauragais (3), qui a été

(1) Le duc de la Rochefoucauld venait de recevoir l'ordre de se retirer à la Roche-Guyon pour ne s'être pas privé de dire tout haut son sentiment sur la liaison du roi avec Mme de Chateauroux. Le duc de Bouillon fut également exilé dans son duché d'Albret.

(2) Marie-Angélique-Frémyn de Moras (1679-1763), femme de Louis- Antoine de Villars, duc de Villars-Brancas et de Lauragais, dame d'honneur de la Dauphine, auteur de piquants mémoires.

(3) Louis II de Brancas, duc de Lauragais, qui avait épousé une des demoiselles de Mailly-Nesles, était alors brigadier des armées du roi.

en Espagne à la place de Mme de Châtillon (1). La place de dame d'atour qu'avait Mme de Lauragais n'est pas donnée; Mme de Châteauroux, sa sœur, est à l'extrémité depuis plusieurs jours; on en désespère, elle sera plainte de tout le monde. J'ai été faire mon compliment à M. de la Fare, il ne m'a dit avoir reçu de lettre à ce sujet. C'est M. Bontemps (2) qui est de quartier chez le roi présentement et non M. Bachelier (3) comme quand vous êtes venu. Apparemment que la mort de M. de Nyert (4) a dérangé cela. Nous jouissons d'un temps assez beau pour la saison, du moins quant au froid. J'ai reçu une lettre de Mme d'Alzau (5) qui me recommande son fils et me demande le temps qu'il doit se trouver à Paris. On ne sait pas précisément le temps de la livrée qui sera avancé à cause du mariage de M. le Dauphin. On dit que ce sera à la fin de février. Je vais faire réponse à sa lettre et, dès que je saurai au juste le temps de la livrée, je le manderai. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

A Versailles, ce 11 décembre 1774.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vous dirai pour nouvelle que la cour est d'une tristesse étonnante. Mme de Châteauroux étant fort mal lundi, le roi

(1) Anne-Gabrielle le Veneur de Tillières, femme du duc de Châtillon, qui venait d'être disgracié.

(2) Premier valet de chambre du roi, mort en 1747.

(3) François-Gabriel Bachelier, premier valet de chambre du roi, gouverneur du vieux Louvre et concierge du château de Saint-Germain, mort le 8 juin 1754 à soixante-neuf ans.

(4) Alexandre-Denis de Nyert, premier valet de chambre du~roi, mort en 1744. D avait le gouvernement du Louvre avant Bachelier.

(5) Marie-Thérèse de Maures de Malartie. veuve île Gabriel de Voisins, marquis d'Alzau, morte àCarcassonne le 8 janvier 1774 à soixante-seize'ans*

partit le soir pour la Meute (1) et y apprit le lendemain la nouvelle de sa mort à dix heures du matin. Vous jugez bien si cette mort a dû l'affliger. Tous les bons François ont craint que cela ne nuisît à sa santé. Mais hier M. le Dauphin m'envoya à la Meute pour savoir des nouvelles du roi : il se portoit fort bien. On dit que Mme de Lauragais, qui est en couches, ne sait rien de la mort de sa sœur (2). Cette dame a été regrettée; elle étoit bienfaisante. En mon particulier, j'en avois reçu des politesses en bien des occasions. M. le Premier partit d'ici avec le roi, quoiqu'il eût la goutte. Mais je le vis hier à la Meute, il ne s'en sentoit plus. J'allai le voir dimanche, il me reçut fort bien et me chargea de vous dire qu'il m'accordoit la place de premier page, que, pour obtenir ce que vous lui demandiez pour moi, il faudroit qu'au sortir des pages, j'entrasse pour quelque temps dans quelque corps, à moins que le roi ne fit la campagne prochaine (ce qui est presque sûr), auquel cas je la ferois avec lui et cela me tiendroit lieu de tout. Il me chargea de vous faire ses compliments. Mme de Beringhen, qui ne me connoissoit pas encore et qui étoit présente, me fit beaucoup de politesses. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect... Je vous prie d'assurer de mes respects ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

A Versailles, ce 18 décembre 1744.

Monsieur mon très cher oncle,

Le roi partit dimanche de la Meute pour venir à Trianon où il est encore. J'allai le samedi de la part de M. le Dauphin à la Meute savoir des nouvelles du roi, il se portoit fort bien et

( 1 ) Le château de la Meute, au bois de Boulogne, par corruption la Muette. Le nom de la Meute, de mutando, lui venait de ce qu'on changeait de chiens à cet endroit pour la chasse.

(2) Les deux sœurs habitaient rue du Bac une maison dépendant du

M. le Premier me donna en partant des petits pains de beurre de la Meute, qui est fort estimé, pour les porter à M. le Dauphin et me recommanda d'arriver pour son diner si je pouvois. Je fis tant de diligence que j'arrivai dix minutes avant son diner et que je ne mis que trente-cinq minutes à venir, ce qui surprit fort M. le Dauphin. Le roi a tiré avant-hier : il étoit assez gai, il a été à la chasse aujourd'hui et il y a lieu de croire que sa douleur s'est dissipée; on ne sait pas quand il reviendra ici. On attend ici au premier jour M. le duc de Richelieu. Dès qu'il sera arrivé j'aurai soin de lui faire ma cour; il trouvera ici une bonne amie de moins pour lui; mais le roi l'aime beaucoup et cela le consolera. Je trouve qu'il a eu bien de la bonté de se souvenir de moi. M. le Dauphin est présentement sous la conduite de ses deux sous-gouverneurs. Le roi a donné ordre qu'on ne le gêne sur rien. L'un est M. du Muy (1) que. je connois beaucoup, l'autre le chevalier de Créquy (2), qui est un homme de quarante ans et qui a été page à la Petite Ecurie en même temps que M. de Saint-Sauveur. C'est lui qui a succédé à M. de Polastron. Pour M. Binet, j'ai fait connoissance avec lui chez M. de Saint-Sauveur; je crois qu'il ne sera pas mal que je lui présente le petit d'Alzau quand il sera arrivé. M. de Joncy m'a dit qu'il falloit qu'il fût ici pour le 15 de février. Je vous prie d'avertir Mme d'Alzau. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

J'oubliois de vous dire que Mme de Ventadour mourut mardi au soir : elle est regrettée de tout le monde. En effet, il seroit à souhaiter que des femmes de ce mérite-là fussent immortelles.

couvent des Jacobins (Saint-Thomas d'Aquin). On enterra la duchesse de Châteauroux le 10 décembre de grand matin, « à cause, dit Luynes, du déchaînement de la populace ». qui n'avait pas pour elle les yeux du page, dont !e jeune âge excuse seul le trop bienveillant jugement.

(1) Le marquis de Félix du Muy, d'une famille originaire de Savoie, avait été choisi par le cardinal Fleury pour devenir sous-gouverneur du Dauphin. Son Bis le comte Louis-Nicolas, qui devint lieutenant-général. maréchal de France, avait acheté le château de Grignan.

(2) Cf. p. G2.

A Versailles, ce 26 décembre 1744.

Monsieur mon très cher oncle, "]

On ne dit ici rien de nouveau. M. de Richelieu est arrivé avant-hier au soir. Je le vis à la messe de minuit, il me salua. J'ai été aujourd'hui pour lui faire ma cour, je ne l'ai pas trouvé; je serai plus heureux une autre fois. Le roi l'a fort hien reçu. M. le prince de Conti est aussi arrivé, aussi bien que M. le maréchal de Saxe. J'espère, comme vous me marquez, que je trouverai ici M. de Villeneufve, quelque jour de conseil; je ne l'ai pas vu depuis qu'il a refusé le ministère. Je compte voir aussi M. d'Auriac qui doit être arrivé à Paris à cause de son service chez la reine au 1er janvier. Vous avez raison de juger que M. le Dauphin est plus parlant depuis l'exil de M. de Châtillon; cependant il n'est pas défait de la timidité dans laquelle il l'avoit élevé; il n'est familier qu'avec ceux qui sont journellement avec lui, comme M. de Saint-Sauveur, M. Binet, ses deux gentilshommes de la manche et ses deux sous-gouverneurs. Il commence à parler un peu aux autres, ce que M. de Châtillon ne soufîroit pas. Quand il sort à cheval, où il n'est qu'avec gens qu'il connoît, il est fort familier; mais au château il est assez sérieux. Il parle beaucoup de son mariage; il disoit, il y a quelques jours, chez lui, qu'il appelleroit la Dauphine sa femme et non pas Madame. M. l'abbé de Saint- Sauveur (1), qui est arrivé avant-hier pour servir son quartier

(1) Jean-Baptiste-Amédée de Grégoire de Saint-Sauveur (1709-1792), aumônier du roi, prévôt et vicaire général de Mende.son diocèse d'origine, nommé évêque de Bazas le 19 juin 1746, est le dernier évèque qui occupa ce siège. Il était le frère de l'écuyer de la Petite Ecurie, attaché en cette qualité à la personne du Dauphin.

d'aumônier rhez lo roi et avec qui je soupai chez son frère, me dit qu'il se souvenoit fort bien vous avoir vu, il y a huit ans, aux Etats où il étoit député de M. l'évêque de Mende (1) et qu'il vous connoissoit pour le meilleur jardinier de la province. M. Binet, à qui j'ai parlé du marquis d'Alzau, m'a dit qu'il seroit bien aise de le voir et m'a chargé de vous faire ses compliment-. On sait ici depuis quelques jours la mort de l'archiduchesse (2), sœur de la reine de Hongrie. Bien des gens disent que cette reine est elle-même malade et qu'il est survenu quelque accident à ses couches. On est venu déjà prendre mesure de nos habits. Je crois vous avoir déjà mandé que, pourvu que M. d'Alzau soit ici pour le 15 février, cela suffira; je vous prie de l'écrire à Mme d'Alzau. Les équipages de Mme la Dauphine ont pris, comme vous vous en doutiez, la routé de Bordeaux, ils souffrent un temps bien froid, s'ils l'ont de même qu'ici. Permettez-moi, avant de finir, de vous renouveler mes souhaits pour vous à l'occasion de la nouvelle année; je crois que vous me rendez assez de justice pour être persuadé de leur sincérité; je n'en parlerai donc plus et vous prierai de me croire avec autant de respect que de reconnaissance, etc.

A Versailles, ce 14 janvier 1745.

Monsieur mon très cher oncle, ;

C'est avec bien de plaisir que je vois dans la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire les souhaits que vous faites pour moi au commencement de cette année; ils 9< bornent ù me souhaiter de la vertu et des sentiments <-t c'est

(1) Gabriel-Florent de Choiseul- Beau pré (1685-176;). évoque de Saint- Papoul en 1716, sacré seulement en 1718. transfère à Blende en L723.

(2) Marie-Anne-Eléonore-Willelnune-Josèjilu\ deuxième tille do l'empereur Charles VI, mariée le 7 janvier 17 V'i à Charles- Alexandre de Lorraine.

ce que je tâche d'acquérir tous les jours. Je suis charmé que le petit détail que je vous ai fait sur M. le Dauphin vous ait fait plaisir; il se forme en vérité tous les jours; il attend avec impatience Mme la Dauphine qui doit être en France depuis quelques jours. Vous me demandez comment se nomment les deux gentilshommes de la manche : c'est M. de Puiguion (1), colonel du régiment Dauphin-dragons et M. de Montaigu, capitaine aux Gardes franooises; je les connois tous deux. Un des deux sous-gouverneurs, qui sont MM. du Muy et de Créquy, couchent à leur tour (sic) dans la chambre de M. le Dauphin. J'ai vu ici plusieurs fois M. le prince de Gonti, il est un peu maigri, mais non pas au point qu'on vous l'a mandé; il n'a pas non plus les jambes enflées. M. le comte de Saxe est assez bien; ce qui l'a fort changé c'est qu'il a pris la perruque. Mme la duchesse de Boufïlers est la sœur de M. le duc de Villeroi; pour Mme de Ghalais (2), je vous avouerai franchement que j'ai oublié de le demander; je vous le manderai une autre fois. Je prierai, comme vous me le mandez, M. l'abbé Dolmières de me faire faire connoissance avec les premiers commis dont vous me parlez. Vous me mandez que vous croyez M. l'abbé Dolmières fort répandu ici, cela n'est pas étonnant; outre qu'il est fort aimable par lui-même, il suffît qu'il soit attaché à M. le cardinal pour être fêté; d'ailleurs il ne laisse pas que d'avoir bien des affaires. Il n'y a aucune nouvelle que je sache. Je vous suis bien obligé des étrennes que vous m'avez envoyées. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance, etc. Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père, ma chère mère, et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

(1) Charles-François de Granges do Surgères, marquis de Puiguion, maréchal de ramp et menin du Dauphin, petit-fds de François de Granges de Surgères, marquis de Puiguion, lieutenant-général, mort en 1723 à l'âge de soixante-quatorze ans, qui s'était distingué dans les dernières guerres de Louis XIV. Il mourut de la petite vérole, pendant la campagne d'Italie, le 5 août 1746.

(2) Marie-Françoise de Rochechouart-Mortemart, femme de Louis Jean-Charles de Talleyrand, prince de Chalais, grand d'Espagne, dame du palais de la reine, veuve en premières noces du marquis de Cany.

A Versailles, ce 26 janvier 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

On a appris ce matin une nouvelle qui vous surprendra bien, sur ma parole, si personne ne vous a prévenu, ce dont je suis persuadé : c'est la mort de l'Empereur (1). Voilà un événement qui va changer la face des affaires dans toute l'Europe. On peut dire de ce prince qu'il n'a senti que le poids de la grandeur sans en ressentir les agréments. Il a le désagrément de laisser à sa famille, qui est nombreuse, une succession bien délabrée. Tout le monde est en suspens pour savoir quel changement cela va produire. Voilà bien des hommes et de l'argent employés pour cette élection. Tout cela devient inutile. C'est, comme vous le dites, un bon préjugé pour nous que le roi ait accordé quatre compagnies à ses pages. Il en a encore donné une autre à un page de la Grande Ecurie. Quant à MM. de Roquefort, ils finissent au mois de mars leur troisième année. Le cadet en recommence une autre. L'orné entre, je crois, dans les gardes françoises. Je vois que vous avez fait remplir vos glacières; je voudrois bien être du nombre de ceux qui auront le plaisir de boire frais chez vous. J'aurois par dessus eux le plaisir de vous embrasser. J'ai même assez d'amourpropre pour croire que vous partageriez ce plaisir avec moi. Mais il faut se conformer à la nécessité. Le roi doit aller à Etampes au-devant de Mme la Dauphine avec M. le Dauphin. La reine et Mesdames n'iront la recevoir qu'à Sceaux près de Paris. On en dit beaucoup de bien. On compte qu'elle arrivera le 24. Si je ne vous ai pas parlé d'avoir vu M. de Beauteville,

(1) Charles-Albert, électeur de Bavière (1697-1745), fils de l'électeur de Bavière et gendre de Joseph Ier, élu empereur à la mort de Charles VI, BOUS le nom de Charles VII. François I'r, époux de Marie-Thérèse d' Autriche, lui succéda.

c'est que je n'y ai pas songé. Je n'ai pas d'autres nouvelles à vous mander. Le petit Chalabre se porte bien. Je finis en vous priant de me croire avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance, etc..

Je vous prie de vouloir bien assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et embrasser pour moi mes frères et sœurs.

A Versailles, ce 2 février 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Selon ce que vous me mandez dans la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, je vois que M. d'Alzau arrivera au premier jour à Paris. Dès que j'en aurai avis, j'irai le voir; il est fort heureux d'avoir trouvé l'occasion de M. de Gailhac pour venir. Ce M. de Gailhac doit être connu d'un nommé de Manse qui est ici depuis trois ans et qui est de Béziers aussi; il est à présent au voyage d'Espagne. Mme d'Alzau fera fort bien d'écrire à M. de Joncy, je le lui ai fort recommandé et j'espère qu'il ne sera pas des derniers de sa livrée. Dès que je verrai M. l'abbé Dolmières je le prierai aussi de le lui recommander. Je sais bien que M. de Roquefort veut que son fils achète une compagnie; mais en vérité il s'y prend trop tard; le roi en a déjà donné cinq à ses pages. M. le Premier lui a cependant dit qu'il en parleroit au ministre. Le petit [Roquefort] nous reste encore l'année prochaine : ce sont en vérité deux fort bons sujets. J'ai vu ici hier M. de Voisins (1) qui vient solliciter quelque grâce en considération du métier de volontaire qu'il a fait pendant toute la campagne 'i en particulier de la rencontre où il s'est distingué; ceux qui s'y sont trouvés avec lui ont été fort bien récompensés et il n'a eu que huit cents livres de gratification. Je voudrois fort

(1) Parent du jeune d'Alzau, de la branche des Voisins-Brugairolles.

qu'il obtînt quoique chose de mieux, il me paroît fort aimable. Il y a déjà quelque temps que j'ai écrit à M. le baron; je suis assurément bien éloigné d'oublier toutes les marques d'amitié qu'il m'a données, je voudrois pouvoir lui en marquer ma reconnoissance à Paris, mais je désespère de l'y revoir. Quand j'irai à Paris, je ne manquerai pas de voir M. le comte d'Albaret. On compte que Mme la Dauphine arrivera le 23 ou le 24. Le roi ira à Etampes au devant d'elle avec toute sa maison. Je crois que vous avez bien fait de faire agrandir le bosquet dont vous me parlez; cela l'approche et le rend plus beau. Je vous prie de me mander si vous avez fait mettre une balustrade de pierre ou un mur d'appui sur la terrasse qui donne sur le parterre; il m'a toujours semblé que c'étoit fait pour cela. Il y avoit hier un monde étonnant ici pour la réception des cordons bleus qui furent nommés au premier de l'an et dont je vous ai mandé les noms (1). M. de Richelieu, que j'allai voir l'autre jour, me chargea de vous faire ses compliments; il me dit qu'il comptoit me voir cette année en Flandre, ce qui me fait entendre que le roi ira. Il n'y a rien de nouveau. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père, ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

A Versailles, ce 9 février 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

L'on commence à se ressentir des réjouissances du mariage de M. le Dauphin. Mesdames ont donné dimanche un bal masqué fort brillant, où la reine est venue masquée. Quoiqu'il

(1) Les six nouveaux chevaliers étaient MM. de Meuse, de Tavannes, commandant en Bourgogne, de Sennetenv, lieutenant-général, le duc de Randan, commandant en Franche-Comté, de Montai et 1«' due d'Aumont

n'y ait que les gens de la cour qui doivent y entrer, j'ai trouvé le moyen d'y aller. Pourvu qu'il y en ait un seul d'une bande qui se démasque à la porte et qui soit un homme connu à la cour, les huissiers laissent passer toute la bande. Le roi y vint masqué et y resta toute la nuit. C'est M. de Briges (1), éeuyer de la Petite Ecurie, que le roi prend ordinairement pour annoncer la bande et dire que ce sont de ses amis. Comme ils étoient tous masqués de même, peu de personnes ont reconnu le roi. J'y dansai beaucoup. Hier, lendemain du bal, M. le duc d'Ayen, venant au grand couvert où j'étois, me demanda si j'y étois venu. Je lui dis que oui. Il alla se mettre derrière le roi et le roi, à qui il le dit en sortant du grand couvert, m'ayant aperçu, me demanda si je l'avois reconnu; je lui dis que non comme cela étoit vrai, mais que j'avois reconnu plusieurs de sa compagnie. Il me demanda quel domino j'avois, je lui dis la couleur. Il me demanda avec quelles dames j'avois dansé, je lui dis que je ne me souvenois plus du nom de toutes et que j'avois eu l'honneur de danser une contredanse avec Mesdames. Après quoi il passa son chemin.

Je vous fais ce détail parce que je crois qu'il vous fera plaisir. Mesdames donnent encore un bal chez elles, où j'irai sûrement : je me suis fait faire pour cet effet un fort beau domino. Je vous dirai que M. le Dauphin est bien timide au bal pour un jeune homme de son âge, il danse nonchalamment. Peut-être son mariage le dégourdira-t-il. Il est sorti aujourd'hui pour se promener à cheval. Aussi il ne fera rien demain. Je profiterai de ce temps pour aller à Paris exprès pour aller voir M. d'Alzau; je verrai si je puis lui être utile à quelque chose. J'irai voir aussi M. d'Albaret et le petit abbé. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs. Le petit Chalabre se porte bien.

(1) Nicolas-Augustin de Malbec, comte de Briges, entré à la Petite Ecurie en 1727, d'une famille du Gévaudan, commandait les écuries du roi sous M. le Premier.

A Versailles, ce 19 février 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Enfin nous voilà arrivés au temps du mariage de M. le Dauphin. Le roi part demain pour aller à Etampes au devant de Mme la Dauphine avec M. le Dauphin. J'y suivrai le roi. Après-demain Mme la Dauphine arrive à Etampes et lundi à Sceaux, où la reine donne à souper à toute la famille royale. La salle d'opéra qu'on a faite au manège est fort belle et coûtera, à ce qu'on dit, cinq cent mille francs. Le roi, la reine et M. le Dauphin sont venus voir les équipages que M. le Premier a fait faire pour Mme la Dauphine; ils sont fort riches et d'un goût exquis. Enfin on n'épargne rien pour bien rece* voir cette princesse et on dit qu'elle le mérite bien. M. d'Alzau est ici; il l'ait connoissance avec ses camarades; je lui ai fait faire les emplettes nécessaires. M. de Gailhac est venu me voir aujourd'hui. Son fils (1) sera premier de sa livrée, comme étant recommandé par Mme de Béringhen; M. d'Alzau sera le second, le gouverneur me l'a promis. J'ai été hier au bal, j'y ai trouvé le roi qui m'a reconnu et m'a beaucoup parlé. Pour moi, je n'ai pas fait semblant de le connoitre, parce que je sais que cela ne lui fait pas plaisir, d'ailleurs pour être plus libre. Je suis persuadé que ce soir au grand couvert il m'en parlera. On a nommé des menins à M. le Dauphin, qui sont M. de Puiguion et de Montaigu, ses gentilshommes de la manche, MM. de Talleyrand, de Sassenage, de Lorges; je ne me souviens pas du nom des autres (2). Il n'y a pas de nouvelles à vous

(1) Antoine-François de Gailhac, de Languedoc, entré à la Petite Ecurie en 1745.

(2) Le roi déclara le 14 février les huit menins du Dauphin. Les trois que ne nomme pas le page étaient MM. de Saint-Hérem, de la famille de Montmorin, de la Vauguyon, gendre du due de Béthune, et de Froulay, UN de

mander. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc. Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

A Versailles, ce 24 février 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Nous sommes ici dans les réjouissances jusqu'au cou. Le roi partit samedi pour Etampes en chaise de poste seul avec M. le Dauphin : ils soupèrent- ensemble à Etampes. Le lendemain ils allèrent au devant de Mme la Dauphine que nous trouvâmes à deux lieues au delà. Ils descendirent tous et la prirent dans leur carrosse; ils soupèrent le soir ensemble avec tous les princes du sang et les dames de la suite de Mme la Dauphine. Le souper fut fort gai. Le roi questionna fort Mme la Dauphine qui répondit fort bien. Elle n'est pas gênée et a un maintien fort modeste. On en est fort content. Elle est fort bien faite et très blanche; tout son défaut est d'avoir les paupières et les sourcils blancs; mais en vérité, elle est fort bien faite. Le roi me parla pendant son souper. Le lundi le roi, M. le Dauphin et Mme la Dauphine partirent d'Etampes pour aller souper à Sceaux, d'où la reine vint au devant d'eux avec Mesdames, et, après les compliments faits au milieu du chemin, elle les prit tous dans son carrosse. A Sceaux, elle a régalé toute la famille royale avec toutes les princesses du sang et quantité de dames; le souper fut fort brillant. Après le souper le roi partit en chaise avec M. le Dauphin pour

l'ancien ambassadeur de Venise et neveu du bailli de Froulay, ambassadeur de Malte, et de l'évêque du Mans. M. de Talleyrand était le mari de la princesse de Chalais, dame du palais de la reine, le comte de Lorges le frère du duc de Randan; quant au marquis de Sassenage il devint plus tard chevalier d'honneur de la Dauphine.

Versailles; la reine et Mesdames suivirent de près. Mme la Dauphine coucha à Sceaux et arriva ici hier au matin. La cérémonie du mariage s'est faite tout de suite et le soir il y a eu une comédie et un ballet dans la salle d'opéra faite au manège (1). Toute la famille royale soupa ensemble après le ballet et la couchée se fit après. Aujourd'hui il y a eu un bal paré dans la même salle, demain bal masqué dans les appartements. Voilà bien des divertissements comme vous voyez. Il y avoit un monde étonnant. Je vous dirai que je n'en ai pas été curieux; j'ai été du voyage à Etampes et n'ai rien manqué de ce qu'il y avoit à voir; pour ici je ne m'y suis pas fourré. Je compte demain aller au bal masqué. D'ailleurs j'ai beaucoup d'embarras, M. de Joncy est fort malade et M. le Premier m'a chargé d'arranger tout le service des pages, qui est difficile ces jours-ci, et de recevoir les nouveaux. Le chevalier de Créquy (2) est mort cette nuit au grand regret de tout le monde. J'aurois encore bien des choses à vous dire, mais je n'ai en vérité pas le temps pour cette fois-ci. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

A Versailles, ce 10 mars 1745.

Il y a eu mardi un bal chez le roi qui a été fort beau et où il y a eu beaucoup de monde. Le roi y est venu et a changé

(1) Luynes a donné la description de cette salle (t. VI) et Cochin a grave le menuet dansé au bal paré donné par le roi ce même soir à six heures.

(2) Robert, chevalier de Créquy, sous-gouverneur du Dauphin, était mort dans la nuit du 23 au 24 février. Sa charge de premier maître d'hôtel de la Dauphine fut donnée le lendemain a M. du Muy le fils, à la condition qu'il payerait 50,000 livres à la famille et 2,000 livres de pension au neveu du chevalier.

trois ou quatre fois de déguisement (1). Il m'a reconnu et m'a parlé plusieurs fois. Je reconnus aussi M. le duc d'Ayen, le comte de Noailles (2), M. de Briges, écuyer de la Petite Ecurie et M. de Champcenetz, le fils du premier valet de chambre du roi (3). Ce sont pour l'ordinaire ceux que le roi fait déguiser avec lui. Voilà enfin toutes les réjouissances pour le mariage finies à quelques représentations d'opéra près, qu'il y aura dans la salle du manège pendant ce carême. Aussi bien est-on las des bals et des fêtes. M. de Joncy est bien mal, on en désespère. M. le Premier doit présenter demain au roi les douze surtouts et les nouveaux entrants qui sont MM. de Gailhac, d'Alzau, de Vérac (4), du Mesnil-Durand (5), et Clercy (6); nous attendons le sixième. Il me présentera aussi à M. le Dauphin, à qui je donnerai la liste du gibier qu'il a tué cette année. Vous me demandez si j'ai vu ici M. de Gailhac; il me mena son fils avant qu'il entrât et je le reçus de mon mieux. Je n'ai rien de nouveau à vous mander; il fait très froid ici mais fort beau. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie de vouloir bien assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs. Cavanac, d'Alzau et Chalabre se portent bien et vous assurent de leurs respects.

(1) D'après Luynes, le roi était masqué en if, lui et sept autres, et ne se démasqua point.

(2) Philippe de Noailles (1715-1794), plus tard due de Mouchy et prince de Poix, maréchal de France, mort sur l'échafaud pendant la Révolution.

(3) Louis-Quentin de Richebourg, marquis de Champcenetz, premier valet de chambre du roi depuis 1710. Son père, François-Quentin de la Vienne marquis de Champcenetz, l'avait précédé dans cette charge et son oncle Jean-Quentin, sieur de Villiers-sur-Orge, avait été barbier et perruquier de Louis XIV. Il était gouverneur des bourgs et châteaux de Meudon, Bellevue et Chaville.

(4) Gabriel Ennemond de la Valette de Veyrac, d'une famille de Languedoc, entré à la Petite Ecurie en 1745.

(5) Francois-Jean-Graindorge d'Orgeville du Mesnil-Durand, d'une famille de Normandie, entré à la Petite Ecurie en 1745.

(6) Charles-Joseph-Hippolyte de Clercy, de Normandie, entré à la Petite Ecurie en 1745.

A Versailles, ce 18 mars 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Vous aurez été sans doute surpris de ne point recevoir de mes nouvelles depuis quelques jours. C'est un petit accident qui m'en a empêché. Il y a quatre ou cinq jours qu'en montant à cheval je voulus faire un trou à une étrivière avec un poinçon qui cassa et m'entra fort avant dans le pouce de la main droite. Vous voyez que c'est une bagatelle qui m'a cependant privé de l'honneur et du plaisir de vous écrire. Vous me demandez si le roi nous tutoie comme le feu roi vous tutoyoit : il nous appelle communément messieurs quand il nous parle en commun, ou bien quand il parle à quelque page pour les premières fois. Mais quand il le connoit, comme moi par exemple, il l'appelle par son nom mais sans le tutoyer. J'avois oublié de vous parler de M. de la Fare; il se porte fort bien et m'a demandé de vos nouvelles. Vous me demandez si ce n'est pas M. de Créquy qui étoit premier maître d'hôtel de Mme la Dauphine; oui c'étoit lui. M. du Muy a eu la place. Les équipages de Mme la Dauphine sont encore ici, en attendant que ses écuries soient prêtes. Elle sont situées dans la rue qui descend de la chapelle vers la porte des jardins, qu'on nomme du Dragon, et par laquelle on va à Trianon. Cest M. de Rubempré (1) qui a été nommé son premier écuyer. J'ai vu ici l'autre jour M. de Beauteville décoré de la croix : je lui en ai fait mon compliment. Je suis au désespoir de l'attaque de goutte qu'a eue mon oncle l'abbé; je lui écrirai demain pour lui en témoigner ma douleur. Je suis charmé que vous ayez eu bonite

(1) Louis de Mailly, comte de Rubempré, neveu de l'archevêque de Paris (Mailly) et frère de la duchesse de Mazaria et du marquis de Mailly,

compagnie ces jours gras. Tout ce qui peut vous faire plaisir me touche sensiblement. Je suis seulement fâché que vous n'ayez pas eu M. le baron; je juge par moi que vous auriez bien voulu le voir. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc. Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs. MM. d'Alzau, de Cavanac et Ghalabre se portent fort bien.

A Versailles, ce 26 mars 1745. ;

Monsieur mon très cher oncle,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 14, par laquelle je vois que vous souhaitez de savoir quel est le page qui m'a relevé chez M. le Dauphin et si la liste de son gibier que je lui ai présentée est considérable. C'est M. du Châtelier qui a pris ma place. Quant à la liste du gibier, elle se montoit à cent soixante-dix-neuf pièces. Vous avez bien jugé que je courois les chasses du cerf et autres indépendamment du tiré; c'est un agrément du premier page. Lundi M. le Dauphin et Mme la Dauphine doivent courir la chasse du cerf à Saint-Germain avec le roi. J'ai un petit présent à vous faire qui pourra vous faire plaisir. J'ai cru qu'ayant un neveu à la cour, il falloit que vous vous ressentissiez des réjouissances du mariage. Le roi a fait faire une certaine quantité de médailles sur ce sujet où est marquée d'un côté l'alliance des deux couronnes et de l'autre la figure du roi fort ressemblante. C'est M. le duc de Richelieu, comme premier gentilhomme de la chambre, qui les a fait frapper et en a fait la distribution. J'ai été chez lui pour lui en demander et lui

qui avait épousé une des demoiselles de Mailly-Nesles. Sa mère avait été dame d'atours de la duchesse de Bourgogne et sa femme, quoique fille d'avocat, remplit les mêmes fonctions auprès de la nouvelle Dauphine.

en ai dit la destination. Il m'en a donné quatre et m'a chargé de voua faire ses compliments et à mou cher père. Indiquezmoi comment je pourrai vous les envoyer. J'ai parlé au petit Cbalabre, aussi bien que M. l'abbé Dolmières. de son indolence à donner de ses nouvelles à sa famille : il nous a fort promis d'écrire plus exactement à l'avenir. M. d'Alzau se tourne en vérité fort bien; c'est un garçon de mérite et qui ne manque pas d'esprit. Si je ne vous ai pas mandé que Cbalabre avoit été en prison (1), c'est que je n'y avois pas pensé. Je crois même qu'il y a été déjà deux fois, ça ne peut que lui faire du bien. On parle toujours beaucoup de la campagne. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

A Versailles, ce 5 avril 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

i Je vois par la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire que vous jugez M. de Joncy hors d'affaire, parce que je ne vous en dis rien; il est cependant plus mal que jamais, on en désespère totalement. Je tâcherai de voir ici M. l'évêque de Saint-Papoul. Je compte voir bientôt le petit abbé à Paris et lui recommanderai de l'aller voir. M. l'abbé Dolmières m'a donné hier mon quartier d'avril, quoi qu'il n'eu ait pas reçu la prière. J'en avois un extrême besoin pour faire emplette de tout ce qu'il me faut pour la campagne. 11 me suffira poui cela. Mais comme il me faut de l'argent en campagne poui aller jusqu'au quartier prochain et que notre départ est 1>

(1) Il y avait été mis pour inconduite. On comprend que le page n'ai pas voulu dévoiler la faute de son camarade a son oncle. L'abbé Dolmières ; été moin^ discret.

lundi de Pâques, M. l'abbé Dolmières s'est offert à m'avancer ce qu'il me faudroit. J'espère que ni vous ni mon cher père ne le trouverez pas mauvais. Nous allons attendre le roi avec tous ses équipages à Landrecies; je souhaite qu'il arrive bientôt, car on dit que c'est une fort vilaine ville où nous nous ennuierions beaucoup n'y ayant pas d'occupation. Nous partons dans le moment pour Choisy d'où nous revenons jeudi : il y a longtemps que le roi n'y a été. Je vois souvent M. de Richelieu qui me demande toujours de vos nouvelles. M. de la Fare se porte bien; il est vrai qu'il est un peu maigri. Quoique les équipages de Mme la Dauphine soient à la Petite Ecurie, vous avez bien jugé que ses pages et ses gens logeoient dans un hôtel; c'est à l'hôtel de Gondrin, dans la rue de la chapelle du château. Je crois qu'ils monteront à la Grande Ecurie quand le manège sera rétabli. Je suis bien charmé que mon oncle l'abbé soit soulagé; je suis charmé que vous vous teniez clos jusqu'à la belle saison; c'est le moyen de vous bien porter et vous en aurez plus de plaisir à vous promener. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

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