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souvent avec succès, toujours avec fermeté, par une femme illustre, la comtesse de Toscane, qui réunissait à toutes les distinctions de son sexe les qualités que l’on rencontre chez les plus grands hommes. Confondant dans un même amour l’Église et l'Italie', l’héritière des margraves de Toscane avait sacrifié les liens de famille au plus noble des sentiments, le dévouement à Dieu et à la patrie’.
Au milieu de ces conjonctures critiques, l’Eglise était gouvernée par l’austère Grégoire VII, caractère ferme et courageux, esprit supérieur dominé par une pensée unique; la prépondérance universelle de l’Église. Né en Toscane d’une li^nnête famille d'artisans, il avait passé sa jeunesse dans le cloître de Cluny. Quand il le quitta pour rentrer en Italie, personne ne connaissait mieux que lui les affaires de son temps. A la mort de Léon IX, le peuple et le clergé qui voulaient un pape italien non suspect de germanisme, l’élevèrent sur le saintsiège. Jamais ce poste n’avait été aussi périlleux. Le souverain pontife se trouvait aux prises avec tous les éléments de désordre réunis ; les guerres permanentes des seigneurs féodaux, les luttes acharnées des factions, l’humeur turbulente des Normands de Sicile, le débordement des mœurs publiques et la vénalité de toutes les charges ecclésiastiques. Enfin la situation s’aggravait
1 Ecclcsiæ un us atnor mes corda refovit
llalb'quc mete... Doinniz., Vit. Mathild-
* La comtesse était tille de Boniface I", duc et margrave de Toscane, et de Beatrix, tille de Frédéric 11, duc de Lorraine. Des deux côtés elle se rattachait aux empereurs d'Allemagne.
encore des menées du césarisme allemand contre le vestige d’autorité resté au chef de la chrétienté!
Le monastère de Cluny restait comme une suprême espérance aux yeux du Pape; c'était un boulevard infranchissable à la dépravation devenue générale, et dans la profondeur de ses afflictions il aimait à voir dans le pieux abbé Hugues un confident non moins précieux par son dévouement que par ses lumières.
Quand l’âme énergique de Grégoire, écrasée de douleur, en proie à ces défaillances qui n’épargnent pas les plus grands génies eux-mêmes, venait à déborder d’amertume, aussitôt un courrier partait de Rome pour Cluny, emportant les plaintes éloquentes du pontife. « Je voudrais, écrivait-il à Hugues, pouvoir vous faire comprendre toute l’étendue des tribulations dont je suis assailli, les travaux sans cesse renaissants qui m’accablent sous leur poids de jour en jour plus pesant. . . Une indicible douleur, une tristesse extrême s'empare de mon âme à la vue de l’Église d’Orient que l'esprit de ténèbres a séparée de la foi catholique. Quand je tourne mes regards à l’occident, au midi, au septentrion, je découvre à peine quelques évêques qui soient entrés dans l’épiscopat par les voies canoniques, qui vivent en évêque, qui gouvernent leur troupeau dans un esprit de charité cl non avec l’orgueil despotique des puissants de la terre. Pour ceux au milieu desquels je vis, les Romains, les Lombards, les Normands, je leur reproche souvent d’être pires que des juifs et des païens... C’est ainsi que, partagé entre la douleur qui chaque jour se renouvelle pour moi et un espoir, hélas! trop lointain, je suis assailli
par mille tempêtes, et ma vie n’est plus qu'une agonie perpétuelle...* »
Les auxiliaires naturels du Pape, l’épiscopal et le clergé, lui faisaient donc défaut ou refusaient de l’aider dans son œuvre réformatrice 1 . Restaient les ordres monastiques, la force de l'Egliseaux jours de détresse. Dans les cloîtres, et plus particulièrement à Cluny, le zèle répondit à la gravité du péril. Tous les moines offrirent spontanément de courir auprès du souverain pontife ; tous, voulurent partager ses fatigues et le seconder dans son œuvre providentielle. Les moines les plus distingués par leur vertu et leurs lumières, les caractères les mieux trempés ppur résister à l’entraînement de l’exemple, aux atteintes de la persécution, se recommandaient avant tout pour cette dangereuse mission. On choisit donc le grand prieur Otton, Pierre, son ancien maître dans la vie spirituelle, et quelques autres hommes d’élite.
Quelque peine qu’éprouvât Hugues de priver ainsi le monastère de ses meilleure soutiens, il n’hésita pas à les envoyer au Pape persécuté, car il s'agissait avant tout de l'intérêt général de l’Église. Le jour du départ étant arrivé, les pieux voyageurs, après avoir embrassé tous les religieux et reçu la bénédiction de leur vénérable père, quittèrent le moutier de Cluny et prirent la roule
* Voigt, Grégoire VII et ton temps, t. II.
*Em Franco, dans la seule année 1077, Étienne et Guillaume sont bannis des sièges du Puj et de Clermont, qu'ils avaient usurpés, Manassés de Reims, Humbert de Lyon, les é»èquesdc Bordeaux, de Bourges, de Chartres et do Noyon sont déposés pour simonie ou pour violence, et les évêques de Senlis et d'Auxerre, pour avoir été sacrés avant l'âge exigé par les canons. Labb. Concil., t. X, p. ôtiO et seq.
tle Rome, au milieu des rigueurs de l’hiver (décembre 1078). En voyant la ville élernelle et son vénérable souverain, ils oublièrent les fatigues sans nombre de leur périlleux voyage, pour ne plus songer qu’aux préparatifs du combat qu’ils allaient livrer. A son tour, Grégoire VH les accueillit avec de grands transjwrts de joie, les considérant comme un secours inespéré que la Providence lui envoyait au milieu de ses afflictions.
Mais avant de suivre Otton dans scs différentes missions, il est nécessaire d’examiner la situation des affaires, au moment où il arrivait à Rome. La diète de Forckeim avait porté un coup terrible à la puissance de l’empereur Henri IV, déjà excommunié pour l’odieux trafic qu’il faisait des dignités ecclésiastiques. Mal conseillé, il avait nettement refusé de se présenter devant les légats du sainl-siége : alors l'archevêque de Mayence, les évêques de Wurtzbourg et de Metz, les ducs Guelfe de Souabe et Bertold de Zahringen, pressés par le peuple de mettre un terme à l'anarchie où se trouvait plongée l’Allemagne, depuis l’anathème lancé contre Henri IV, élurent pour roi Rodolphe, duc de Souabe. Des cris de joie accueillirent ce choix, qui fut ratifié par les légats du Pape. Aussitôt après, on lui prêta serment de fidélité, de façon à ne pas lui laisser le temps de refuser ou de réfléchir.
Le sacre qui suivit celle brusque élection amena une sédition violente à Mayence. Pendant la cérémonie religieuse, le roi ayant reconnu un diacre simoniaque au moment où il allait lire l’épitre, refusa de
104 liN PAPE AU MOYEN AGE.
l'entendre. Au sortir de la cathédrale, une multitude fanatique, soulevée par les prêtres excommuniés et partisans de Henri IV, se rua sur Rodolphe, qu’elle aurait massacré, si les chevaliers de sa suite ne l’eussent protégé, quoiqu’ils fussent sans armes, comme le voulait l’usage pendant le carême 1 .
En apprenant cette nouvelle, Grégoire VII comprit qu’un pas immense venait d’être franchi ; il en parut fâché, et hlâma dans ses lettres cette marche précipitée, en se réservant de traiter par lui-même cette affaire capitale. « Apprenez, écrit-il aux seigneurs allemands, que nous ordonnons à nos légats d’enjoindre aux rois Henri et Rodolphe de nous laisser parvenir en sûreté au milieu de vous, afin que nous discutions le différend qui s’est élevé entre eux à cause de nos péchés. Nous sommes prêts, avec votre conseil, à rendre justice à celui qui la mérite et à lui reconnaître les droits au trône*. »
La peasée si pleine d’équité du Pape ne reçut aucune exécution, par suite de l’acharnement des partis. Chaque jour on signalait de nouveaux meurtres, des vengeances nouvelles. Les défenseurs du souverain pontife avaient pour adversaires les partisans de l’Empereur; dans ce conflit, il n'était permis à personne de rester neutre; aussi la guerre était de tous contre tous. On pensa qu’un concile pourrait apporter quelque remède à toutes ces
* Cet événement eut lieu le 2G mars 1077.
1 Lib. IX, Epistol. 28. Il est évident que l'élection de Rodolphe fut faite en dehors de la participation et malgré la volonté de Grégoire. Quant atix commissaires du saint-siège, ils avaient visiblement outre-passé leur pouvoir; ceci ressort des documents les plus authentiques. Voir Uertold, ann 1077, Chron. l'rsperg, et enfin Voigt.
calamités. Il se lint donc à Home et fut le cinquième du pontificat de saint Grégoire. Henri IV y promit, par ses ambassadeurs, de se soumettre, et manqua aussitôt après, à ses engagements. Son conseiller Guibert, archevêque de Ravenne, qui semblait défier la longanimité du Pape par l'éclat de sa révolte et le cynisme de ses diatribes, fut solennellement excommunié. « Vous savez, écrivit saint Grégoire aux habitants de cette ville, vous savez quelles ont toujours été la fidélité et la soumission de votre Église à saint Pierre. Celui qui se dit aujourd'hui votre évêque a dévasté par ses exactions et corrompu par son exemple cette Église, jadis si riche et si pure. C’est pourquoi, dans le dernier concile, nous l'avons irrévocablement déposé, et nous vous défendons de toute l’autorité apostolique de lui obéir comme à votre évêque'. »
Tel était le milieu bouleversé où se trouva jeté l’ancien prieur de Cluny. La haute portée de son intelligence, la fermeté de ses convictions, le firent promptement remarquer du Pape, dont il devint un des conseillers intimes. Bientôt une occasion sc présenta pour lui de prendre une part plus active à la lutte ouverte contre l’autorité pontificale. Si Henri vendait les évêchés en Allemagne, la politique le rendait plus désintéressé en
1 Labbp, lib. VI, epist. J.
Italie : il les distribuait généreusement pour se créer des partisans; c’est ainsi qu’Ostie, la ville des anciens souvenirs, le siège le plus important du patrimoine, venait de recevoir un évêque interdit et excommunié 1 . Aussitôt Grégoire se hâta d’y nommer Otton, qu’il voulut consacrer de ses mains.
A partir de ce jour, le nouvel évêque partagea avec le pontife le poids écrasant des affaires de la chrétienté, et ne le quitta guère pendant les quatre années qui suivirent; aussi Bennon, pseudo-cardinal, l’ennemi le plus acharné du Paj>e et de l’Église romaine, l'appelait-il le page de Grégoire*. Un trait montrera quelle était la confiance du pontife dans les lumières de son conseiller. Au moment où l’on agitait de nouveau* à Rome la question de l’Eucharistie soulevée par Bérenger, il l’envoya à Sainte-Anaslasie avec Suppon, archiprêtre de cette Église, pour y passer trois jours dans le jeûne et la prière, afin d’obtenir de Dieu qu’il l’éclairât sur la décision à prendre au sujet du culte eucharistique
Cependant la lutte entre la papauté et l’Empire était arrivée à son paroxysme de violence. Le perfide Henri IV, voyant que sa politique contre le Pape ne l’avait pas mieux servi que le poignard de Cencius et le guet-apens de Bibianello*, résolut enfin de faire un schisme. Il comptait
1 Ce misérable, nommé Jean, répandait partout te bruit que Grégoire avait jeté par impiété, dans un brasier ardent, une hostie consacrée.
* Gregorii pedi&equum : ce mot s'emploie |iour désigner un valet, un complaisant servile. Voir Ducange, Pedüequw.
3 VI* concile, février 1079.
* Nous renvoyons aux historiens qui ont écrit sur Grégoire Vil pour tous les détails qui ne peuvent trouver place dans cet abrégé succinct de son pontificat.
lo-
que le désordre naissant d’une entreprise aussi criminelle aiderait ses intérêts. Peut-être même Henri, plus profond politique que ne l’ont pensé ses contemporains, avait-il songé qu’un schisme pourrait bien lui servir de marchepied pour atteindre le trône de saint Pierre, où il se serait assis comme empereur et comme pape en centralisant dans sa main les deux pouvoirs les plus redoutables. Après s’être arrogé le droit de donner la crosse, il voulait encore prendre la tiare. Mais l’audace manqua à l’impiété de l’Empereur, il recula comme Frédéric II devant la majesté du siège apostolique. La réforme du seizième siècle n’était pas encore venue apprendre aux princes comment ils peuvent s’improviser chefs de religion. Henri en fut donc réduit à chercher un criminel, disposé à jouer l’odieux rôle d’antipape. L’évêque excommunié de Ravenne s’offrit tout naturellement à ses regards. Aussitôt une lettre impériale convoque à Brixen, en Tvrol, tous les évêques d’Allemagne et d’Italie, interdits, déposés. 11 s’en trouva trente. Tous ensemble ils publièrent contre saint Grégoire le décret de déchéance qui suit : « Il faut retrancher de la communion des fidèles le prêtre qui a été assez téméraire pour enlever à l’auguste majesté royale toute participation au gouvernement de l’Église, il faut le frapper d’anathème, car il est manifeste qu'il n’a pas été élu de Dieu, mais qu’il s’est impudemment élevé lui-même par la fraude et la corruption. Il a ruiné l’ordre ecclésiastique, il a troublé la hiérarchie civile, il a attenté aux jours d’un roi pieux et pacifique, soutenu un roi parjure et fomenté partout la discorde, la jalousie, l’adultère. C’est pourquoi, réunis par l'ordre
de Dieu el appuyés par les lettres des députés de dix- neuf évêques assemblés à Mayence, nous avons résolu de déposer, de chasser, et, s'il refuse d'obéir à notre injonction, de damner éternellement Hildebrand, cet homme pervers, qui prêche le pillage des églises, l'assassinat, qui met en question la foi catholique el apostolique ; ce devin, ce nécromancien, cet adorateur des songes, ce moine possédé de l’esprit infernal, ce vil apostat de la foi de nos pères 1 . » Après la lecture de cet acte solennel de leur révolte ils élurent Guibert sous le nom de Clément lli (25 juin 1080).
Le chancelier de l’Empereur, assuré de son élection, avait préparé son costume, dit un historien, et, par un coup de théâtre venu à propos il parut, séance tenante avec la tiare et l'habit pontifical ’. Mais il fallait encore livrer Home à ce fantôme de pape et l’y faire proclamer, afin d’achever cette sacrilège imposture. En conséquence des bandes d’Allemands, conduites par Guibert, vinrent camper en face de la forteresse de Saint-Pierre dans les prairies de Néron. On commença aussitôt les apprêts du siège, qui dura deux ans. Encouragés parla présence de l’inébranlable pontife, soutenus par l’étonnante comtesse Mathilde, qui ne le cédait en rien aux plus vaillants capitaines de son temps, les Romains combattirent dès le début avec beaucoup de vigueur.
1 Conrad de Lichtenau, abbé d’Ursperg, qui a conserve cet acte d'accusation, était présent lorsqu’il fut libellé. Labb., Concil. X, 339.
* Arnéd. Renée, op. cit. — D'après Domniio, Guibert était issu de l'illustre famille des Guiberti, qui descendaient de Sigcfroi de Lucques, un des ancêtres de Mathilde. Vit. Math, ducat , l, c. i.
Le bruit des armes et les travaux de la défense ne firent pas oublier à Grégoire la situation précaire des catholiques allemands. De loin il apaise les rivalités qui tenaient divisés les principaux chefs de ce parti, en leur rappelant que le triomphe d’une cause exige toujours l’entente commune des volontés et des moyens d’action. Les Saxons et les Souabes accueillirent favorablement les conseils du Pape et conférèrent des pouvoirs étendus au valeureux comte Hermann de Luxembourg, qui entra aussitôt en campagne contre les Impériaux.
Cette division, de nature à inquiéter l’Empereur, ne l’arrêta pas dans sa résolution invariable de s’emparer de Rome et du Pape. Après plusieurs assauts inutiles contre la cité Léonine 1 , qu’il avait investie du côté du nord, il finit enfin par s'en rendre maitre à prix d’or. De son côté Guibert, campé à Tibur, où il commandait une division de l’armée impériale, en attendant qu’il pût trôner au palais de Latran, gardait toutes les avenues delà ville assiégée. La terreur régnait partout aux environs : on arrêtait sur le moindre soupçon. Deux prélats éminents, Bonizo, évêque deSulri, et Ûtton, évêque d’Ostie, n’ayant pu fuir assez vite, furent saisis et envoyés à l’Empereur (1082). L’importance de cette capture n’échappa à personne. On mit tout en œuvre pour détacher les prisonniers de leur fidélité envers le pontife légitime, persuadé que leur défection en entraînerait beaucoup d'autres.
' Celte partie de la ville, voisine de Saint-Pierre, avait été bâtie pt fortifiée en 8i7 par saint Léon VI, dont elle prit le nom dans b suite.
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