‹ Un pape au moyen age, Urbain 2Chapitre 8 sur 10 · EN PAPE AO MOYEN ACE · texte numérisé non relu

EN PAPE AO MOYEN ACE

Déjà Henri avait conçu la pensée secrète de faire consacrer son pape par l’évêque d’Ostie. Mais tous les calculs et toutes les promesses échouèrent devant l'intrépidité des confesseurs de la foi. Ils supportèrent les mauvais traitements et bravèrent la colère de l’Empereur avec ce calme et ce sang-froid que donne aux âmes fortes la crainte de Dieu.

Outré de cet affront, Henri fit jeter en prison les deux évêques jusqu’à ce qu’on eût statué sur leur sort. Un an se passa de la sorte sans changement du côté des geôliers, sans faiblesse de la part des captifs'.

Après ces rigueurs inutiles et brutales, l'Empereur modifie aussitôt sa conduite avec une souplesse infinie. Il recherche la laveur des Domains et offre même de se soumettre aux décisions du pontife assiégé, s’il consent à lui imposer la couronne impériale : puis, afin de dissiper tous les doutes que faisaient naître ses trnhisonsper-

4 L'arrestation de l'évêque d'Ostie est présentée différemment dans tes Œuvres posthumes, t. III. Nous avons préféré suivre la version do Voigt, qui semble plus conforme au récit de Bcrtold, prêtre de Constance, un des meilleurs chroniqueurs de cette époque, vir dévolus, itigenio clarus et complus eloquio, dit Trithème. Or, il rapporte deux arrestations différentes de prélats : la première concerne Otlou et Boniio, 1082; la seconde eut lieu en 1083, près de Forum Cassii, aujourd'hui Vetralla, à quelques milles de Ronciglionc. Uu grand nombre de clercs, plusieurs évêques et quelques abbés furent saisis en se rendant h Rome, où Grégoire VII les avait appelés pour assister è un concile, le neuvième de son pontificat. L'Empereur, suivant son habitude, avait fait serment de ne pas les inquiéter! Licet omnibus illam synodum petenlibus securitatem juramenlo promiserit. Parmi ces nouveaux prisonniers se trouvaient les envoyés des Saxons et des catholiques de l'Allemagne, Hugues de l)ic, Anselme de Lucques et Raynald de Côme; ils furent peutêtre incarcérés avec Otton, mais non pas arrêtés avec lui, puisqu'il était déjà captif depuis un an. Cf. Voici, Vie et pontifient de Grégoire VII, t. Il, p. 418.

|iéliK‘lles, il rend la liberté à quelques prisonniers 1 et laisse un passage libre à tous ceux qui veulent entrer 5 Rome. Cette ruse eut un plein succès. Les Romains, dupes de cette comédie de repentir, s’irritèrent contre la ténacité du pontife qui avait répondu aux envoyés de l’Empereur : « J’ai souvent eu occasion de connaître les ruses perfides et les sourdes menées de Henri : cependant je suis prêt à lui pardonner et à lui remettre la couronne impériale s’il veut donner à Dieu et à l’Église une satisfaction proportionnée à ses crimes; s’il ne le fait, il m’est impossible de me rendre à ses vœux*. » L’Empereur refusa, et le Pape, qui ne s’était jamais mépris sur les intentions de son ennemi, se retira par prudence dans le château de Crescentius, c’est ainsi que l’on appelait alors le fort Saint-Ange*. Nous ne suivrons pas les historiens du temps dans les détails de ce siège mémorable où le chef de l’Église, défendu, puis trahi par les Romains, n'avait plus pour royaume qu’une forteresse, pour égide que son droit et la sainteté dosa cause. Qu’il nous suffise de rappeler que l’usurpateur Guibert, établi au palais de Latran, se fit sacrer dans labasilique de Saint-Pierre, le 24 mars J 085, par les évêques de Modèneet de Rirnini , substitués aux prélats d’Ostie etdeTusculum, à qui seuls appartenait cette prérogative. Le premierusagequefitl’anlipape de sa dignité, fut de donner la couronne de roi des Romains à son maître. Cette cérémonie eut lieu le jour de

1 Rien n'autorise à penser que l'évêque d'Ostie fut de ce nombre.

* Cardin. Aragon, Fiorcntini.

5 Los auteurs du temps se servaient indifféremment du nom de caslnnn Crescentii ou de domus Theodorici.

Pâques (1084), Henri fit son entrée solennelle dans l’église de Saint-Pierre, ayant à ses côtés la reine Berthe et reçut, comme le dit Bertold, la couronne, de l’impiété.

Après ce double triomphe et ce partage de la tiare et du sceptre, les ennemis du Pape pensèrent que sa résistance ne serait plus longue et qu’il tomberait prochainement en leur pouvoir. La Providence en décida autrement .

Robert Guiscaitl parut tout à coup devant Rome avec une armée de trente-six mille hommes. Henri et son complice, surpris par de telles forces, s’enfuirent immédiatementà Civita-Castellana et ensuite à Sienne, en abandonnant les Romains à leur malheureux sort. Ceux-ci durent se repentir d’avoir trahi la cause italienne pour celle de l'Empereur; caria ville tout entière fut mise au pillage. Des Sarrasins et d'autres aventuriers aussi misérables, attirés sous les bannières du chef normand par les richesses de Rome, commirent de sauvages excès; les femmes et les religieuses furent sacrifiées à leurs brutales passions; les palais détruits cl saccagés; les églises de Saint-Laurent et de Saint-Silvestre s’écroulèrent dans les flammes. L’histoire rapporte que Grégoire, à la vue de tant d'horreurs, courut au-devant de ces forcenés avec quelques-uns de ses gardes pour les arrêter dans leur œuvre de destruction*. Robert Guiscard exerça pendant trois jours un pouvoir discrétionnaire sans limite, rançonnant et proscrivant tous les citoyens qu’il croyait en-

1 Elle était tille d'Otton, marquis de Suie. Après sa mort, Henri IV épousa Adclaïs ou Praxède, dont il sera question plus loin. On a souvent confondu ces deux princesses en les considérant comme la même personne.

* Léo Ostiens., III, 52.

nemis du pape : Je farouche guerrier, dit un historien, ressemblait à un lion puissant au milieu de la ville éternelle'.

Le sac de Rome laissa dans l’esprit du saint-père, jusqu’à sa dernière heure, un douleureux souvenir qui témoigne hautement de ses sentiments d’humanité. Le service empreint de barbarie qu’on venait de lui rendre, porta peu de fruits. Éclairé par l’attitude d’uue faction allemande et par le mécontentement des Romains, qui ne pardonnaient pas à sa politique d’avoir appelé les Normands à son aide, Grégoire VII reprit douloureusement le chemin de l’exil en compagnie de Robert Guiscard ; il s’arrêta à Salcrne, où la mort l’attendait. Dans cette triste retraite il oublia un instant ses propres malheurs. Son cœur s’attendrit en songeant aux Saxons qu’on persécutait avec une nouvelle violence à cause de leur attachement à la foi catholique et au pape légitime; alors il cherche autour de lui un prélat assez résolu pour leur porter des paroles de consolation, assez intrépide pour affronter les menaces et les périls : aussitôt Otton se présente. A peine rendu à la liberté, il va l’exposer de nouveau pour la défense de l’Église.

L’évêque d'Ostic se montra dès le début à la hauteur de sa difficile mission. Partout il nomme aux sièges va-

1 Tanquam leo forlissimus, Cardin. Aragon.

UN l’Aï E AU MOYEN AGE.

cants des hommes distingués par leur caractère et l'intégrité de leurs mœurs; il confie l’évêché de Paderbornn à Henri, comte d'Asso, celui de Constance à Gebhard, (ils du duc Bertold de Zahringen. L’onction épiscopale fut donnée à ce courageux défenseur de l'orthodoxie, malgré sa résistance et ses larmes, au milieu des acclamations du peuple. La veille il avait reçu les ordres avec le chroniqueur Bertold et quelques autres clercs. Otton s’occupa ensuite à relever le courage des catholiques allemands, qui avaient perdu à Mersebourg, sur bords de l’Elster, en Saxe, leur chef militaire le plus vaillant. Les Impériaux ayant livré bataille aux Saxons, Rodolphe leur roi, fut rencontré dans la mêlée par le duc Geoffroy de Bouillon. Les deux guerrière se chargèrent alors avec tant d'impétuosité, que Rodolphe eut la main droite coupée et reçut un coup de lance mortel. Avant d’expirer, il voulut savoir à qui restait la victoire. « A vous! seigneur, à vous, » s’écrièrent ses gardes. A ces mots, le roi reprit : « Maintenant, à la vie, à la mort je souffrirai tout ce qu’il plaira à Dieu de m’envoyer. » Ainsi avait expiré le héros chrétien.

Neuf mois s’écoulèrent en difficultés sur le choix de son successeur. Enfin les seigneurs de Saxe et de Souabe élurent Hermann de Lorraine, comte de Luxembourg. De concert avec le légat du saint-siège, le nouveau roi et ses barons, réunis à Goslar en Thuringe, proposèrent aux Impériaux une conférence afin d’examiner les points qui les tenaient divisés. Chaque parti envoya donc à Berka, près d’Eisenach, ou àGeretungen, suivant d’autres historiens, ses rhéteurs les plus ha-

biles, ses orateurs les plus éloquents, avec une députation de seigneurs.

Gebhard, archevêque de Salzbourg, défendit la cause orthodoxe dans un remarquable discours. Wécilon, archevêque de Mayence, lui répondit avec une extrême vivacité, en faisant l’apologie de l’Empereur, auquel il ne refusait aucune vertu. Il ajouta qu'aucun prince séculier ne sautait être cité en justice, accusé et condamné, lorsqu’il est dépouillé de ses biens et privé de sa dignité par force ou par menace. II conclut qu’on devait le recevoir sans l’absoudre. A cette proposition inattendue, succèdent de véhémentes répliques; les passions des partis éclatent de tous côtés; des arguments on en vint aux invectives : on prit enfin les armes, et le sang répandu fut le seul résultat de cette conférence orageuse 1 . Malgré l’insuccès de cette première entrevue, Otton réunit un concile à Qucdlimbourg, près d’Halberslad, pendant les fêtes pascales, en 1085. Les archevêques de Mayence, de Salzbourg, Hartwig et Gebhard, le roi Hermann et de nombreux évêques saxons s’y présentèrent. Après avoir fait reconnaître ses pouvoirs, il développa avec éloquence les raisons qui assuraient au siège de Rome la primauté sur les autres Églises, et prouva que les jugements du Pape ne peuvent être soumis à aucune révision; qu’il n'est permis à personne de juger après lui, parce que le disciple n’est pas l’égal de son maître. On aborda enfin la question de parenté qui existait entre le roi Hermann et Adélaïde, fille du

• Voir le sj Mode du Gersluneen, par KuosLmami, Ginette théolog. de

Fribourg.

comte d’Orlamond, qu’il voulait épouser. Le roi se leva en déclarant qu’il observerait la décision du légat apostolique. Toutefois on remit l’examen de cette affaire à une autre époque, et l’on se contenta de prononcer un nouvel anathème contre l’antipajve Guibert et ses principaux adhérents parmi les évêques.

Pendant que l’assemblée de Quedlimbourg retranchait de l'Église les évêques schismatiques, ceux-ci, dans une diète à Mayence, déposaient à leur tour les évêques catholiques, Gebhard de Salzbourg, Harduin de Magdebourg, Adalbert de Witzbourg, Altmanu de Hollande, llermon de Misniect Albert de Worms :puis, s’aidant de la persécution pour suppléer à l'impuissance de leur foudre, il les chassèrent de leur siège et les poursuivirent à outrance.

La mission de l’évêque d’Ostie à travers l’Allemagne a été diversement jugée. On lui a reproché un caractère altier et dominateur, allant jusqu'à l’inflexibilité; une sévérité de nature à compromettre la cause qu’il défendait, et une ardeur excessive à déposer les évêques schismatiques. Les écrivains qui se sont faits les échos de ces accusations ont sans doute oublié qu’à de grands maux il faut d’énergiques remèdes. Le schisme s’était répandu de l’Italie en Allemagne, où il grandissait rapidement, protégé par les hauts barons et les prélats : tous y trouvaient leur intérêt; il permettait aux uns de faire impunément la guerre aux biens de l’Église, «aux autres de se soustraire à la juridiction du Pape légitime, surveillant dangereux et gardien fidèle des mœurs cl de la discipline ecclésiastique. En déposant les évè-

ques schismatiques on sauvait le peuple et le clergé de la lèpre guibertine 1 . En menaçant d’anathème les barons spoliateurs, on protégeait la propriété contre l’envahissement de la féodalité.

La conduite d’Olton s’explique donc par les temps qu’il traversait; si elle fut ferme, elle fut toujours guidée par un esprit juste, tempérée par une scrupuleuse impartialité. Sans doute il n’eût pas hésité à sacrifier les calculs d’une politique avantageuse, la faveur même d’un allié puissant, à l’amour du droit et du devoir : mais peut-on le blâmer d’avoir aimé passionnément la justice quand la violence, le désordre et l’arbitraire régnaient partout en maîtres? Si donc,àQuedlimbourg, il menaça de la censure le roi Hermann, les règlements canoniques lui en imposaient l’obligation : plus tard, nous le verrons, dans une circonstance analogue, longtemps menacer Philippe 1 er avant de le retrancher de l’Église.

En quittant l’Allemagne Otton se dirigea vers Clunv. Un charme particulier l’attirait sans doute vers ce lieu rempli des plus doux souvenirs d’une vie calme, partatagée entre l’étude et la contemplation des œuvres de Dieu, au sein d’une nature sauvage. Quel contraste, en effet, entre l’existence uniforme du cloître, que ne viennent jamais troubler les désenchantements du cœur, les passions du dehors, et, ces vicissitudes de tout genre qu’avait traversées l’évêque au milieu des dangers d’un siège, des horreurs de la prison et du tumulte des assemblées allemandes?

* Domniio in Vit. Math.

Toul le monastère fêta le retour d’Otton; car l'éloignement n’avait pas détruit les sympathies profondes qu’il avait laissées chez ses anciens frères : ils voulurent rappeler par un événement mémorable son passage au milieu d’eux. On le pria donc de faire la dédicace d’un autel nouvellement élevé par la piété de saint Hugues. L’éclat de celle cérémonie fut encore rehaussé par la translation du corps de saint Maxime', auquel on voulait donner une sépulture digne de la vénération qu’on lui portait dans tout le Bugev.

Cependant le légat dut s’arracher bientôt à cette tranquille oasis de Cluny pour courir à de nouvelles luttes. Une douloureuse nouvelle l’attendait au seuil de la France. Grégoire Vil venait de succomber à Saleme le 25 mai 1085, laissant Rome et l’Italie sans chef, la chrétienté étourdie de la puissance de son génie et de l’étendue de ses malheurs. Peu d'hommes avaient reçu de la Providence une mission plus redoutable et mieux dessinée : aucun ne l’avait remplie avec plus d’énergie chrétienne. Grégoire Vil consuma sa vie et scs forces à rendre à l'Église l’influence, la dignité qu’elle avait perdues dans le cours du dixième siècle.

De tels buts ne s’atteignent jamais sans éclat et sans déchirements. Il y en eut de terribles : l’empereur de Germanie, maître de Rome et de l’Italie, devenu distributeur de la pourpre et de la tiare; plus pape que les papes eux-mêmes; l’épiscopat simoniaque et corrompu qui s’était fait le vassal des rois pour devenir puissant

* Saint Maxime, évtique de Turin, mourut en 465.

par leurs libéralités, se soulevèrent contre le vicaire du Christ. Mais, en dépit de celte terrible coalition du schisme défendu par une épée impériale et de l'Empire soutenu par un clergé influent, le triomphe moral resta tout entier à saint Grégoire VII. Victoire d’autant plus étonnante que les moyens mis en œuvre étaient de ceux que le monde méprise. Une noble femme pour alliée 1 , quelques moines inconnus pour ministres’, telles furent les seules forces opposées par le Pape à la prépondérance épiscopale et impériale. Il est vrai d’ajouter qu’il ne s’épargna jamais; aussi sa vie ne fut qu’un continuel combat. Il dura douze ans, et se prolongea après sa mort contre sa mémoire. Noble caractère que celui de ce moine toscan sacrifiant tout au triomphe d’une idée, et qui, parvenu au faîte des grandeurs, n’en goûta jamais que les fruits les plus amers, au prix des plus rudes tribulations! Il n’est pas une heure de son existence pontificale qui n’ait été marquée par une souffrance ou une épreuve : et l’on peut affirmer qu’à aucune époque, le vaisseau de l’Église n’avait été plus agité sous le souffle déchaîné des passions attisées par le schisme et la persécution. Cependant le pilote ne faiblit jamais : il avait foi dans la promesse de son maître et dans la justice de sa cause.

1 Mathilde de Toscane.

* Hugues, abbé deClunv, Pierre Damien. Anselme, évêque de turques, Didier, abbé du Mont-Cassin, Yves, évêque de Chartres, Pierre de Porto, Pierre d'Albano, Richard de Saint-Victor, Anselme, archevêque de Cantorbéry, et Otton, avaient tous porté l'habit de saint Benoit, enfin Bruno, comme on le sait, fonda les Chartreux.

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