Anselm. op., 1. III, op. 2J, p. 375, éd. Paris
Voici maintenant ce que rapporte Guillaume de Malmesbury ^ A son insu, deux messagers, pleins de ruse et d'artifices, avaient été envoyés à Rome par le roi d'Angleterre pour reconnaître quel iHait des deux papes le plus puissant, et pour demander à celui-ci le pallium que le roi lui-même remettrait à qui le Saint-Père voudrait. Les deux clercs de la chapelle palatine, à la snite de leur exploration, ayant vite compris que le vrai pape i4ait Urbain, ramenèrent de sa part en Angleterre tm ]é*:^iit, (jauthier, éveque d'Albano, qui était porteur du pallium sollicité et destiné à Anselme. La conduite de ce légal laissa bi(?n à désirer. Débarqué à Douvres, il vint à la cour, en cachette de Tarchevôque, et fit de magnifiques avances au roi s'il consentait à reconnaître l'autorité du pontife Urbain en Angleterre, lui promettant, disait-on, que toute correspondance du Pape avec les évèques passerait par lui et que nul légat ne paraîtrait sur la terre de son royaume sans son ordre -. « Alors, miirmurait-on, si Rome met la justice après l'or 6t Targent, quel appui, quelle lumière, quelle consolation doivent s'attïHidre à trouver désormais dans leur oppression ceux qui, défendant la légitimité de leur cause, n'ont pas de quoi don-
i^uoi qu il en soit, Tespérance devoir la paix renaître encouragea Anselme quand il entendit le roi Guillaume déclarer que désormais rAni:^leterre saluait Urbain comme pape légitime. Le légat, à la louange duquel il faut dire pourtant qu'il refusa de déposer rarchevi^que, malgré la pression du roi, le légat s'était donc empressé de porter le pallium à la cour. Guillaume escomptait ne se dessaisir de cet insigne qu'à prix d'argent. Il pensait qu'Anselme lui veVserait au moins la somme qu'eût exigée le \wi\ du voynge en Italie s'il eut fallu y aller quérir le pallium. ou du moins qu'il le dédommagerait des frais occasionnés par la démarche des deux clercs auprès du souverain Pontife. L'intègre prélat opposa un refus énergique : irréconciliable ennemi
1, Uu.i EHL >1 \LM., De Gest. Pont. (Wf/l., I. I. Cf. Baron., XVIII, 2t). t, MvMy„j Aftn. fien.jl. LXIX, n. 27.
:i. Eadu.^ llhL nov.A. II, p. 41.
île l'apparence même de la simonie comme de Tinvestiture laïque, il n'était pas homme adonner quelque argent en échange du pallium, pas plus qu'à recevoir l'insigne de cette dignité des mains d'aucun séculier. Le roi, devant cette fermeté, ne résista plus. Au jour fixé, le légat Gauthier se rendit à Cantorbéry portant le pallium dans un coffret d'argent. Anselme, revêtu des ornements pontificaux et nu-pieds, s'avança à sa rencontre, au milieu des acclamations populaires. Quand le pallium eût été déposé sur l'autel du Saint-Sauveur, l'archevêque alla le prendre respectueusement, le fit baiser à tous les assistants et le plaça lui-même sur ses propres épaules ; après quoi il célébra le saint sacrifice. C'était un dimanche, le 10 juin, et on lisait ce jour-là ce même évangile de saint Luc qui avait été jadis comme un heureux présage pour Anselme : « Un homme fit un magnifique festin à un grand nombre d'invités et leur envoya ses serviteurs à l'heure du repas... *. « Ainsi l'archevêque échappait à toute critique, la liberté de l'Eglise était sauve et le prestige de la Papauté étendu à une terre nouvelle. La paix allait-elle durer ? Anselme en doutait ; on le sent dans la lettre touchante qu'il écrivit au Pape dont il venait de venger si fièrement les droits.
« Je rends grâces à votre Sainteté si libérale de ce qu'elle a bien voulu nous envoyer de dignes légats du Siège apostolique et de la faveur insigne qu'elle a daigné me faire du pallium. La dignité de ma nouvelle charge m'imposait, je l'avoue, le devoir de me rendre aux pieds du suprême Pontife et de lui porter l'hommage de mon profond attachement. Certes depuis que je suis êvè(|ue, je l'ai ardemment désiré. C'était justice d'abord, et puis combien vivement je soupirais après la lumière de vos conseils, 1 appui de votre prudence et le soutien de votre autorité! J'en ai tant besoin pour m'aider à bien gouverner au dedans et au dehors. N'ayant pu accomplir ce douxprojet, je supplie votre Sainteté de ne pas l'attribuer à ma négligence ni à mon orgueil. Car ma conscience m'est témoin que je me suis réjoui sitôt que j'ai
l. Luc. XIV, Kî-17.
LE rONTlMATEUR DE GRÉGOIRE VII.
a{kpris votre exaltation au gouvernement suprême de la sainte ËgliBe. Toujours j'ai été profondément heureux, je ne cesse de l'être, de votre élévation au Saint-Siège. J'ai souhaité et souhaite cha<|ue jour le succès de xnive cause et, quand ce succès arrive, j'en meurs de joie. Mais la guerre nous tient en haleine de tous côtésj nous sommes sans cosse à la veille d'une invasion ou d*une surprise de la part de nos ennemis. Le roi mon maître ne m'a pas encore permis de sortir du royaume et me signifie que je ne le puis encore. D'ailleurs, à défaut de ces raisons qui m'emprêchent d'aller â vous maintenant, ce qui me torture Tâme, il y a YùgB, la maladie, la dobîHté de mon pauvre corps qui me rendent incapable de supporter les fatigues d'un long voyage. Malgré tout, en dépit dt^s peines et des difficultés, je tenterais la chose si le Dieu tout-puissant apaisait la guerre, soit eu .Angleterre, soit dans les royaumes et les provinces que je dois traverser pour aller à Rome, et rendait l'entreprise quelque peu réalisable. Mais tant qu'il n'en sera pas ainsi, je me verrai dans rimpossihilité de bouger. La clémence divine aidant, partout où je serai, je suis prct à vous obéir, à vous servir et à rendre hommage a votre Sainteté. Et puisque, dans mes malheurs, je ne puis, comme je voudrais, vous confier mes misères de chaque jour, je me permets d'importuner à ce sujet votre Sainteté, si elle veul bien qne je lui en écrive. Très Saint Père, je souffre d'être t*e que je suis et de ne plus être ce que j'ai été. Je souffre d'tHre év(Mpie, parée que mes pèches m'empêchent d'en remplir dignement les fonetiuns. Quand j'étais dans l'ombre, j'avais l'air de faire quelque chose; élevé sur le pinacle, je trouve le poids trop lourd cl ne suis utile ni à moi ni aux autres. Je succombe â la tache, parce que la force, la vertu, l'habileté, la science, tout me fait deTaut plus qu'on ne croit, pour un si sublime ministère. J ai in tenïation de fuir la charge trop pesante etdr lîtrher le fîirdeau, mais j'ai peur d'offenser Dieu. C'est la crainte de Dieu qui m'a eontiaînt d'accepter unévêché, c'est elle encore qui me pousse à le conserver. Si seulement je connaissais la volonté de Dieu, sans aucun doute je mettrais tout mon pouvoir à lui conformer mu volonté et mes actes. Mais parce
que la volonté divine m'est cachée et que j'ignore ce que je dois faire, ballotté en divers sens, je gémis et ne sais à quoi m'en tenir. Aussi j'implore votre Sainteté si charitable, au nom de Dieu et de la pitié dont vous entourez FËglise de Dieu, aidezmoi de vos saintes prières afin que, ainsi livré à ces fluctuations, je ne verse pas totalement dans la ruine et que j'aboutisse à faire au moins quelque chose. Je vous demande encore et vous supplie humblement de vouloir bien me permettre si, au milieu de tant de périls, je me sens un jour plus que jamais le besoin de vous appeler au fort de la tempête, de me réfugier dans le sein de la sainte Église, ma Mère; je vous supplie de m' accorder vous-même alors votre secours et vos paternelles consolations, au nom de celui qui a versé son sang pour nous. Quant à l'affaire de Foulques de Beauvais, je demande à votre Paternité d'en juger selon sa prudence. Pour ce qui est de notre modeste oblation, que votre Sainteté ait moins égard à la quantité qu'à la bonne volonté qui vous l'offre. Que le Dieu tout-puissant vous garde longtemps dans sa grâce et sa paix *. »
Cependant l'autorité pontificale était reconnue par delà la Manche et la réhabilitation des victimes de la persécution religieuse se faisait comme d'elle-même. Un Normand, ancien moine de Fécamp, Herbert de Norwich, promu au siège épiscopal de Thetford, non sans quelque soupçon de simonie, s'en était vu chasser par les agents de la cour, à cause de son attachement à Urbain II. Parti pour Rome, afin de se soumettre à la censure du Pape, il en avait été blâmé par Guillaume le Roux et privé de la crosse que le souverain Pontife avait consenti à lui rendre à cause de son repentir. Finalement il fut maintenu sur son siège qu'il transféra. Tannée suivante 2, à Norwich, où il vécut paisiblement jusqu'à sa mort.
1. Anselm., I. III, p. 37 (Anselm., op., p. 380. Paris, I72I.)
2. Vers le môme temps, Urbain II confirma les possessions du monastère de Saint- Yves, dans le comté d'Huntingdon. Il accorda également des privilèges aux religieux de rabbaye de Battle, près d'Exeter. (Ruinart, VU. Urb., CLXXXVII.) CVst près de Battle (nom anglais de bataille) qu'eut lieu la fameuse victoire de Guil-
laume le. Conquérant sur Haix)Id. Guillaume avait fait vœu d'y élever un monastère. Les religieux de Marmoutler, près de Tours, vinrent s'y établir. Comme on commençait à bâtir en ce lieu, on découvrit que Teau certainement y manquerait: « TravaiUez, dit le roi aux ouvriers, travaillez toujours; si Dieu me prête vie, il y aura plus de vin chez les religieux de la Bataille qu'il n'y a d'eau claire dans le meilleur couvent de la chrétienté. - [Monastic. AngL, t. I. Cf. Rohrbacher.)