‹ Un Pape français: Urbain IIChapitre 12 sur 356 · PREFACE. XXV · texte numérisé non relu

PREFACE. XXV

reur et du Pape, puis par rémiettement des fiefs et les querelles entre cités, elle s'unifia sous la voix du Pape et sous la discipline du Pape. Le seigneur était contre le seigneur, la bourgade contre la bourgade; coude contre coude et cœur contre cœur, tous se mobilisèrent pour Dieu. Le clocher sonnait tour à tour, et parfois en même temps, Tofiice du Dieu de fraternité et Talarme contre un voisin qui était ou paraissait un ennemi : du jour au lendemain, dociles à la voix d'Urbain II, tous les carillons, frères à travers les airs, sonnèrent l'alarme commune, contre l'ennemi du Christ et des chrétiens. En ces Ages où parfois il semblait que l'armure fit l'homme, l'armure, soudainement constellée d'une croix, fit le chrétien. Tout ce qui, dans les goûts et dans les habitudes des hommes, les séparait du Christ, devait désormais, sous les auspices de cette croix, les rapprocher de lui; la voix d'un Pape les rendait compagnons d'armes pour leur apprendre à se traiter efîectivement en frères; et la camaraderie du campement ratifiait et leur révélait cette fraternité baptismale.

Par surcroît, en groupant pour une guerre défensive des énergies volontiers provocatrices, en les invitant à se battre en faveur d'une idée — mieux encore, d'une foi — , et en s'érigeant, si l'on peut ainsi dire, en économe du sang chrétien, la Papauté travaillait à faire connaître au monde k quel prix la force est légitime, à quel prix elle est ennoblie: Les mêmes discours à l'issue desquels s'effilait le tranchant des glaives avaient affiné ces consciences encore rugueuses ; l'habitude des guerres privées ne pouvait être déracinée que si la notion même de guerre commençait à se transformer ; il fallait qu'un progrès dans les âmes fût parallèle au progrès dans les faits : c'est à quoi contribuèrent, tantôt à bon

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escient et tantôt à leur insu, les prédicateurs des croisades ; et si parmi nos humanitaires il en est quelques-uns qui sHndignent contre les Papes qui firent sortir les glaives des fourreaux, n'est-il pas juste d'observer que le premier effet de la prédication de la croisade fut de les y faire remettre, et qu'en reculant l'ennemi jusqu'à une distance de plusieurs milliers de lieues, Ton ralentit singulièrement la promptitude et la fréquence des coups d'épée? Il ne tint pas aux Papes que la guerre défensive contre l'Orient ne mît un terme à toutes les offensives intestines dans lesquelles se gaspillaient les forces de l'Occident; et les croisades gravèrent dans les esprits une leçon de fraternité chrétienne dont la portée ne saurait être exagérée.

On a voulu contester à Urbain II l'honneur de cette initiative; on a voulu la faire remonter plus haut; on a nommé Silvestre II... Silvestre II fut un autre Pape français. Il semblerait que par-dessus les querelles d'érudits planât cette unanime conviction, qu'entre l'esprit des croisades et la vocation du peuple français, il y a je ne sais quel lien indissoluble. La gloire d'avoir mis la force au service d'une idée paraît hésiter, indécise, à se poser sur Tune ou l'autre tiare ; mais ce sont deux tiares françaises. Et c'est une bonne fortune pour le P. Paulot que, retraçant une des plus belles pages de l'histoire de l'Église, il ait du même trait de plume, — et n'en déplaise au pauvre roi Philippe P"^ — fait revivre l'une des plus belles heures de l'histoire du peuple français.

Georges Goyau.

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