‹ Un Pape français: Urbain IIChapitre 143 sur 356 · V. — Consécration de l'église de la Gava · texte numérisé non relu

V. — Consécration de l'église de la Gava

Le Pape avait promis aux religieux de la Gava de consacrer l'église de leur monastère, et le moment approchait. Vers le mois d'août 1092, il quitta donc Anagni et les environs de Rome.

Dans le courîint de ce mois nous le trouvons à Salerne, où, avant de se rendre à la Gava, il eut à régler un différend qui avait surgi entre l'archevôque de cette ville et le duc Roger. La conduite du Pape, dans cette circonstance, fut digne du programme qu'il s'était tracé. Loin de sacrifier les droits de la justice à un favoritisme rampant qui imaginerait des semblants de raison pour justifier ses actes, il sut dire aux Normands leur fait : la vérité lui était plus chère que l'amitié. Et comme il s'agissait de l'indépendance et de la liberté de l'Eglise, moins que jamais il n'y avait d'amitié qui tînt.

La réunion eut lieu au palais de l'archevêque de Salerne. Celui-ci en présence de Rangier, archevêque de Reggio, et de plusieurs autres prélats, déclara au souverain Pontife que le fils de Robert Guiscard, Roger, duc de Pouille, avait expulsé de son église l'arc hiprêtre de Sainte-Marie, canoniquement installé, et l'avait remplacé par un intrus, pour obéir soi-disant à une vieille coutume des princes lombards. Après examen, la coutume fiit trouvée mauvaise et injuste, opposée formellement au droit qui n'autorise en aucune manière un laïque à gouverner les églises à la place des évoques. En conséquence, Urbain exigea le rappel immédiat de l'archiprêtre et condamna Roger à rétablir l'église en cause sous la juridiction de l'évêque. Le duc obéit*.

L'amitié ne devait souffrir en rien des rigueurs exigées du droit. Urbain et Roger se disposèrent à partir ensemble de Salerne pour le monastère de la Gava. Le Pape y devait procéder à la consécration de l'église bâtie en l'honneur de la Très

1. Pflugk-H., Acla, 11, n. 184. Et Pciesano, Mem. d. Chiesa Salern.y II, 39.

Sainte Trinité. On comprend ses prédilections pour cette abbaye où il retrouvait des frères clunisiens et où lui-même avait vécu un certain temps jadis. Aussi bien voulait-il répondre aux vœux de son très illustre maître Pierre qui en était l'abbé. Alfan, archevêque de Salerne, voyait avec peine ainsi mettre en relief le monastère de la Gava; il pensait que son église en souffrirait. Toujours prêt à faire droit aux requêtes fondées, le Pape lui assigna un jour pour exposer ses réclamations. Mais Alfan, averti du ciel, dii-on, et même effrayé par cette monition d'en haut, garda le silence ^

Urbain, précédé d'un long et imposant défilé d'évêques, puis d'une suite magnifique de princes et de nobles, sortit de Salerne avec le sérénissime duc Roger et seize des plus illustres cardinaux pour monter au monastère. « La langue humaine ne peut dire Tapparat, la pompe ejctraordinaire qui fut déployée, l'affluence du monde qui arriva de toutes parts. Car outre le sénat des nombreux personnages consacrés, prélats et gens d'église, outre? la foule innombrable des princes et des ducs catholiques, une multitude d'hommes et de femmes de toutes conditions étaient accourus, la nouvelle de l'imposante cérémonie s'étant répandue partout 2. » Dans le cortège, derrière les procédants revêtus du pluvial blanc et de l'aumusse violette, on voyait, montées par les évéques, les haquenées blanches avec leurs Tiousses de soie à franges d'or, puis les mules bardées de velours rouge. A la fin, s'avançait à cheval le Pape entouré de ses curseurs. En approchant de la Gava, Urbain songeait à la sainteté de ce sol, à la grandeur de la vie religieuse, à la sublime vocation de ces angéliques moines, à la personne de leur digne abbé Pierre, (»t à ces chemins eux-mêmes foulés tous les jours par des saints. Alors, se retournant avec majesté vers Roger et sa suit.(^i : « Il ne convient pas, dit-il, que nous autres pécheurs allions autrement qu'à pied sur cette terre où les saints vont pieds nus. » En di-

1. Febronius s'appuie sur cetto résistance d'Aifan pour (établir que la discipline do CCS temps-là refusait au Pape le droit de consacrer les «"'glises des divers diocèses sans Tagrément des «H'êques. Le Père 2^accaria lui a victorieusemrnt répondu. Cf. L'anti'febroniuny t. II, 423. P. Zaccaria. Trad. Peltier. Paris, 18G0.

2. Watterich, /^n(. rom. vit., I, 585. Cf. J/. G. SS., III, lîJO.

sant ces paroles, il saute de cheval à terre*, tous avec lui, et on se dirige vers l'abbaye. A peine le défile avait-il avancé quelques pas, qu'on vit venir en avant un vieillard aux cheveux blancs, entouré d'une couronne do moines. C'était le vénérable Pierre. Avec ses religieux il fléchit le genou devant le Pontife suprême. Urbain le relève aussitôt, le serre contre son cœur et l'embrasse tendrement; puis, regardant avec un sourire chacun de ses frères, il les salue doucement et les bénit. Alors une aimable discussion s'engage quand les religieux se jettent aux pieds du Pontife pour les baiser, tandis que celui-ci veut embrasser chacun d'eux corps à corps. On pleure, on chante et ainsi on arrive au monastère.

Après être allé d'abord rendre ses devoirs à la sainte Eucharistie, Urbain descendit dans la crypte où il prolongea sa prière avec larmes aux tombeaux d'Alferius et de Léon 2. Puis, bénissant le peuple, il se rendit dans les appartements qui lui étaient préparés. Il y passa le reste du jour, dans l'intimité, avec l'abbé Pierre et quelques moines qu'il avait connus autrefois : il oubliait qu'il était pape ^, pour se livrer avec aisance aux charmes de la vie de famille. La nuit, on le vit assister pieusement, au milieu de ses frères, à l'office de matines.

Le lendemain, 5 septembre 1092, Urbain II, fit son entrée solennelle dans l'église : au milieu des tentures de soie, des ornements d'or, des gerbes de fleurs, il répandit de ses propres mains l'huile sainte sur les murailles et dédia le temple au Dieu Très-Haut, à la Très Sainte Trinité. Dans le cours de la cérémonie, les parfums que l'on brûlait, les chants, le soupir des orgues, l'éclat des flûtes, les modulations des voix humaines qu'on entendait, transportèrent si fortement les âmes jusqu'aux sublimes régions que tous se croyaient déjà sur les rivages heureux de la cité céleste.

Roger en fut si touché qu'il combla l'abbaye de privilèges. II

1. « .... Lis dictis in terram ex cqiio desiliens. » Watterich, Ibid.

2. Los doux i>rédéces8eurs de Tabbé Pierre. Celui-ci 6i&ii le neveu d'Alferius. Ce fut Pierre Ini-môme qui rebâtit le monastère de la Cava. Paolo Guillaume. Vila di S. Pietro. Cava dei Tirreni, 1870.

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