MiGSE, CL
premier ranathème du Siège apostolique en devenant le violateur de ses décrets? » Confus de la témérité de son langage, Tarchidiacre reconnut sa faute et en demanda pardon devant toute rassemblée. II ne devait être sacré que longtemps après, à cause du schisme de Gaucher qui avait reçu Tinvestiture des mains de l'empereur et cherchait à s'emparer du siège de Cambrai par la force.
En quittant Reims, Lambert d'Arras, sur l'invitation d'Hugues de Lyon, légat du Saint-Siège, se rendit au concile d'Autun, et y donna lecture du privilège de l'indépendance de son siège. Le légat eut la fermeté d'écrire alors au comte Robert de Flandre, au nom du Pape, d'avoir à traiter désormais cet évêque comme le seul et légitime pontife d'Arras, et de lui venir en aide dans la restauration de son église. Il faut dire que le comte de Flandre était un prince laïque puissant, à qui les nobles, pour se rendre plus facilement indépendants de l'autorité de Tévêque, faisaient hommage de leurs châteaux forts devenus les centres, de petites seigneuries. Les troubles survenus dans l'église de Cambrai avaient favorisé leur jeu *.
Cette affaire eut sa conclusion au concile de Clermont. Urbain II écrivit lui-même directement à Lambert d'Arras pour l'inviter avenir au concile et l'avertir de se tenir prêt, avec ses clercs, à répondre aux violentes réclamations de l'évéque de Cambrai. L'évéque de Cambrai, Gaucher, avait dû recevoir l'onction épiscopale durant les fêtes de Pâques. Que s'était-il donc passé? Sans doute, le Pape, trompé sur la part que l'empereur avait prise à l'élection de Gaucher, aurait autorisé l'archevêque de Reims à consacrer celui-ci. Peut-être même l'évéque élu avait-il présenté à ses évêques consécrateurs de fausses lettres pontificales ? Du moins faut-il admirer la condescendance d'Urbain II qui, au lieu d'en finir avec la question depuis si longtemps en litige de la séparation de Cambrai et d'Arras, voulut bien renvoyer au concile de Clermont l'évéque Gaucher avec
I. V. DE Smedt, Gestes des évêques de Cambrai, Introd., XXV. — V. également La Restauration du siège épiscopal d'AtTas, par Tabbé L. Duflot. Arras, 1898.
la discussion de ses prétendus titres K Son titre, au fond, était sans nul doute le cadeau même de Tempereur.
Avant la clôture du concile de Clermont, le Pape fit lire devant toute rassemblée le privilège de l'église d'Arras 2. Cette église était servie dans ses intérêts par le schisme qui désolait Cambrai. Gaucher qui soutenait ses prétentions à la fois sur Téglise d'Arras et contre Tévêque légitime Manassès, son compétiteur cambrésien, était venu au concile. Déclaré indigne des fonctions épiscopales et sommé par trois fois de venir défendre sa cause en présence des Pères, il s'enfuit de Clermont à la dérobée. L'assemblée, jugeant son départ comme un aveu 3, le déclara déchu de tout pouvoir d'évèque, aux acclamations de son métropolitain de Reims, Renauld, et de tous les suffragants de la province. Même il fut menacé d'excommunication s'il osait recommencer quelque tentative d'intrusion à l'avenir. A l'entendre, Urbain II lui aurait demandé trois cents marcs d'argent pour lui céder le siège d'Arras, au détriment de Lambert *.
Cette accusation de simonie contre celui qui en était l'irréconciliable ennemi, n'étonne qu'à moitié dans la bouche d'un schismatique qui n'épargnait au même souverain Pontife ni les
1. — «... diccntem se et ccclesiam suani Romanis privilegiis esse munitam ». MiGSE, CLI, 422. Lettre à Lambert d'Arras.
2. Le lendemain, il apprenait à Téglise de Cambrai la confirmation de l'évAque Manassès et la déposition de Gaucher. Migne, CLI, 437.
3. « Nos ejus fugam pro confessione habentcs ». Ep. Urb. ad Camer. Migxe, CLI, 437.
4. « Trecentas marcas argenti Urbanus dari pctiit... • (Gesta Galch,, op. cit., stroph. 189.) C*est ce que répètent les Gesta episc, Camerac, (Pbrtz, SS., VII, p. 503) où Urbain II est accusé d'avoir refusé Arras à. Gaucher, parce que celui-ci n'avait pas voulu verser 300 marcs, « nisi quia pecuniam, cui nimirum omnia obediunt, summo Pontifici dare noluit •. Le Pape avait donné rendez-vous à Gaucher et a Lambert pour Clermont. Mais le Chroniqueur des Gesta rapporte que Lambert vint voir le Pape en secret : « car Lambert estoit jà venus au pape en secret et li avait donné très grands dons, pour ce qu'il ne fust desposés, et ainsi avait le Pape atrait par ces douces parolies >.(Ibid., Versio gaUica,p, 513, ad ann. 1095.) Peut-on supposer une telle conduite chez Urbain II?
Du reste, ce ne fut pas le Pape seul qui jugea, mais tous d'un commun accord ; c'est le moine de Saint- And ré, compagnon et conseiller de Gaucher au concile de Clermont, qui raconte la chose. Il l'avait du reste prédit à. Gaucher, comme il le rapporte lui-même, ayant prêté l'oreille ici et là, « hac et Wlsuc auriculantes taie ei judicium fore pnedixeramus ». (Pertz, SS., VIL Chron. S. Andrew, ad ann. 1095, p. 544.)
aménités, ni les gracieuses épithètes de turbulent, de fourbe, d'impie et d'apostat ^ .
La conclusion naturelle de cette déchéance était la promotion de Manassès, archidiacre de Reims, au siège de Cambrai. Le concile décréta qu'il serait sacré dans son église même. Cette consécration aurait eu lieu aussitôt la Pentecôte, si l'absence du comte de Flandre et les troubles suscités par Gaucher n'avaient obligé de la retarder jusqu'à l'année suivante.
VIL — Coup d'œil sur le monde. -^ Anselme,
ARCHEVÊQUE DE CaNTORBÉRY.
Avant de parler d'un des plus grands évoques de ce temps, Anselme de Cantorbéry, il ne sera pas inutile de jeter un rapide coup d'œil sur la physionomie du monde catholique à cette époque.
Tandis que Roger, comte de Sicile, s'appliquait avec grand succès à la restauration des églises épiscopales dans les pays conquis de Sicile, les princes chrétiens prenaient le même soin en Espagne, où ils travaillaient à relever l'empire du Christ battu en brèche par les Maures. Tels étaient Alphonse, roi de Castille, que Berthold appelle avec complaisance le fils obéissant de l'abbé de Cluny, et Sanche-Ramirez, roi d'Aragon, que le Pape Urbain nomme son « très cher ami ^ ».
En Allemagne, la mort avait fait bien des vides parmi les défenseurs de l'Église. La comtesse Sophie, veuve du comte Louis de Thuringe, était morte dans le courant de l'année 1093,
1. Ad hoc turbatus, Urbanus fallax, impius, Npquaquam apostolicus, Sed magis apostaticus.
Gesia Galch. — de Smedt, str. 193.
2. Dans unrcscrit adressé à l'abbé de Saint- Jean-de-Pinna, au diocèse de Pampelone, pour reprocher à celui-ci de s'être emparé des dîmes appartenant aux chanoines de l'église Saint-Saturnin de Toulouse. Baluze, MUo.f II, 180. Pfluûk-H., Aeia, n. 60. La date de cette lettre flotte entre 1088 et 1094.
et avant elle, le vénérable Werner de Mersebourg, le seul évêque vivant, en Saxe, à cette époque, dans la comnranion de rÉglise catholique. En Lombardie venait de mourir aussi, au mois de décembre, Anselme, archevêque de Milan; bien qu'ayant dû à la faveur impériale son élévation à l'épiscopat,* il avait été l'un des plus valeureux champions de la cause d'Urbain. C^est lui qui avait couronné, comme nous l'avons vu, Conrad, roi de Lombardie. Il fut remplacé par Arnoul.
Quelques jours auparavant, le 16 novembre, en Ecosse, la reine Marguerite, la sainte, aussitôt la mort tragique de son époux Malcolm, s'était pieusement éteinte après avoir recommandé ses enfants aux grands du royaume et distribué ses trésors aux pauvres.
En France, à côté des luttes politiques et des scandales de cour, les discussions philosophiques divisaient les esprits. La controverse des Nominalistes et des Réalistes qui devait remplir le moyen âge, avait pris naissance avec Roscelin, chanoine et écolâtre de Compiègne. C'est contre lui que l'archevêque Renault du Bellay venait de convoquer le concile de Soissons l'année précédente. Roscelin y fut condamné parce que, portant dans la théologie ses erreurs philosophiques ^, il prétendait que les trois personnes divines, dans la Très Sainte Trinité, sont trois substances séparées et indépendantes, comme seraient trois anges. Il fut contraint d'abjurer son hérésie devant les Pères du concile. Mais l'erreur n'était pas étouffée dans son esprit. Aussi peu de temps après le concile de Soissons, Yves de Chartres lui écrivait-il pour lui témoigner la peine qu'il éprouvait de le savoir défendant encore très chaudement ses
1. On sait en quoi consistait la controverse philosophique des Nominalistes et des Réalistes. Les uns prétendaient que les idées universelles, genres, espèces, ne sont que des mots, tandis que les autres leur attribuaient une existence réelle. Reprise au xvu* et au xviii* siècles par Locke, Condillac et les sensualistes, la théorie du Nominalisme devait plaire aux positivistes de notre temps, comme étant très propre à renverser toute la métaphysique.
Dans son livre De Verhi Incarnatione, saint Anselme appelle hérétiques de la dialectique, ces clercs dialecticiens qui, regardant comme un souffle les substances uniyerselles, mériteraient d'être soufflés hors de la compagnie des sages.
vieilles théories dans des réunions clandestines *. Roscelin allait être réfuté, dans sa philosophie et dans ses errements dogmatiques, par un homme dont le génie marquerait de sa puissante empreinte la fin du xi"" siècle, saint Anselme.
Moine du Bec, en Normandie, élève de Lanfranc, prieur de cette même abbaye après son maître, Anselme, la gloire et la splendeur de TEglise d'Angleterre, venait d'être, le 6 mars 1093, élu archevêque de Cantorbéry, encore à la place de Lanfranc, mort depuis quatre ans déjà. Né dans la cité d'Aoste, en Piémont, vers 1033, il avait embrassé la vie monastique au Bec à vingt-sept ans. Son priorat fut la douceur même. Eadmer raconte ses reproches à un abbé qui faisait battre et par là abrutissait les enfants confiés à ses soins. Ce fut aussi la générosité absolue. Son historien dit qu' a il se donna lui-même dans l'expansion d'une charité saps bornes et qu'il donna ses biens avec une libéralité sans mesure ». Venu par hasard en Angleterre pour y traiter des intérêts de son abbaye, quand il fut question pour lui de retourner en France, il se vit barrer le passage par la sympathie universelle qui l'empêcha de regagner sa cellule. Anselme ne s^attendait guère à cette surprise. Elu archevêque, il fut emmené de force dans l'église la plus proche, dit son historien Eadmer, et porté, plutôt que conduit, à l'autel, au chant des hymnes liturgiques et aux applaudissements unanimes. Plus tard il recommandera à ses frères du Bec, quand ils lui donnent de leurs nouvelles en particulier, d'écrire en assez gros caractères, parce que, depuis qu'il lui est arrivé ce malheur d'être évêque, malheur qu'ils déplorent eux-mêmes, les larmes qu'il a versées jour et nuit ont beaucoup affaibli sa vue ^. En réalité, il entrait dans l'arène de la souffrance et ce n'est pas sans raison qu'au milieu de ses mojnes il se comparait plaisamment au hibou qui est déchiré par les corbeaux dès
1. IvoN, ep. 7. A ce pro|>os, Yves, dans cette même lettre, applique à Roscolin le mot des épitres d'Horace :
Quo semel est imbuta recens, servabit odorem
Testa diu. Hor., lib. I, ep. II.
2. • Mult» diumaset noctum» lacrymae visui meo nimis nocuerunt •. Anselm., op., 1. UI, ep. 15.
qu'il sort de son trou. Mais son invariable bonté le suivrait partout, et, comme le dit Eadmer, il serait perpétuellement fidèle au mot du psaume devenu sa devise : Avec ceux qui haïssaient la paix, j'étais pacifique !
Comme il arrive toujours, les plus méritants sont les plus humbles, et la résistance qu'ils montrent à l'acceptation des honneurs vient de leur foi intime en leur incapacité personnelle. Anselme mit en a vaut son indignité et résista tant qu'il put. Comme les invités de l'Évangile, il s'excusa quand tout était prêt et la table servie. 11 lui vint même à l'idée de profiter des divisions malheureuses qui affligeaient l'Église d'Angleterre, pour se faire éconduire. Guillaume le Roux ne s'était pas encore déclaré pour le Pape légitime. L'Angleterre suivait son roi. Anselme crut expédient d'afficher très haut ses préférences pour le parti d'Urbain, ce qui d'ailleurs ne faisait qu'exprimer ses convie* tions, dans l'espoir d'être rejeté des Anglais. Il affirma donc solennellement que, en dépit de toute éventualité, il continuerait d'être le fils obéissant d'Urbain II, comme il avait fait jusqu'alors.
Ses protestations se prolongèrent durant six mois. Rien n'y fit. 11 nous l'apprend lui-même dans une de ses lettres à Hugues de Lyon : * « Avant de consentir au choix qu'on avait fait de moi, dit-il, j'ai dit publiquement que j'étais pour Urbain et que je m'opposais aux prétentions de Guibert. Pendant six mois j\ii dit et fait tout ce qu'il était possible de faire et de dire pour éluder le fardeau. »
Peu de temps après, pour montrer son inviolable attachement au légitime Pontife, il fit hommage à celui-ci de son livre De Fide ou de l'Incarnation du Verbe, qu'il avait écrit en réfutation des erreurs de Roscelin. La dédicace en est remarquable : a Au seigneur et père de l'Église universelle voyageuse sur la terre , au souverain Pontife Urbain, le frère Anselme, pécheur par la vie, moine par l'habit, appelé évêque de la métropole de Cantorbéry par l'ordre ou la permission de Dieu , avec son entière soumis-