‹ Un Pape français: Urbain IIChapitre 184 sur 356 · Ep. 24, lib. IIL · texte numérisé non relu

Ep. 24, lib. IIL

sion, son humble dévouement et ses ferventes prières. » Voici maintenant les termes dont il se servait pour soumettre son livre au jugement du Pontife : « Puisque la divine Providence a choisi Votre Sainteté pour garder la morale et la foi des chrétiens, il n'appartient à aucune autre autorité de redresser les hérésies qui pourraient s'élever dans TEglise contre le dogme catholique. L'auteur soumet donc son livre à l'examen de Votre Sainteté, afin qu^elle censure les erreurs possibles et appuie de son autorité tout ce qui est conforme à la saine doctrine ^ »

Au début de sa discussion avec l'hérésiarque, Anselme avait dit : « Ce que l'Eglise catholique croit de cœur et confesse de bouche, nul chrétien ne doit disputer pour savoir si la chose est ou n'est pas. Mais chacun doit demeurer toujours ferme dans la même foi, l'aimant et modelant sa vie sur elle, chercher humblement, autant iqu'il le peut, à s'en rendre raison. S'il comprend , qu'il rende grâces à Dieu; sinon, il n'y a pas lieu de s'escrimer à heurter le mystère avec les cornes. Il vaut mieux baisser la tète et adorer, car l'humaine sagesse trop confiante en elle-

I. Pour rappeler ici, en passant, la valeur doctrinale d'Anselme, il paraît trancher avec la tradition reçue jusqu*alors en Théodicée. Avant lui, les Pères de rËglise, pour démontrer l'existence de Dieu, s'étaient bornés aux preuves cosmogoniques. Saint Anselme, qui appartient à la scolastique primitive, revient aux idées platoniciennes et cherche, dans les idées pures, la preuve a priori de l'existence de Dieu. On connaît son argument : J'ai l'idée d'un être infiniment parfait au-dessus duquel on ne peut en concevoir de plus grand. Or, si cet être n'existait pas réellement, on pourrait en concevoir un autre plus parfait, à savoir celui qui, à l'essence, joindrait l'existence. Donc l'être infiniment parfait existe [Proslogium). On reproche à cet argument d'être une [>étition de principe. On ne peut pas concevoir en effet un être infini sans le concevoir comme existant, mais peut-on conclure du pur concept à la réalité ? Dans la suite, les défenseurs de ce procède intuitif ont senti le besoin de le modifier : ainsi Descartes et Leibniz et, sous leur influence, Bossuet et Fénelon.

Quoi qu'il en soit, si l'apologétique moderne en était réduite à ce seul tenant dans lequel les Cartésiens se sont retranchés comme dans une place forte, elle serait pauvrement défendue, depuis surtout que les Kantistes ont attaqué la valeur de l'objectivité des idées, et que la philosophie positiviste part uniquement des pliénomënes. Cependant l'argument de saint Anselme, s'il peut être pris dans un sens sophistique, conser\'e une réelle valeur. Car du pur concept de la vérité et de la perfection absolue, on peut conclui'e à la nécessité d'une intelligence infinie qui en soit le support, comme on conclut de la contingence des êtres à la néces- .sité d'une cause première. Saint Thomas lui-même n'a pas négligé la preuve ontologique.

même aurait plus tôt fait de s'arracher les cornes à force d'assauts, que d'ébranler la pierre * . »

Cependant rien au monde n'était capable de faire revenir les Anglais sur le choix qu'ils avaient fait d'Anselme pour le siège de Cantorbéry. D'ailleurs l'archevêque de Rouen, dont Tabbaye du Bec dépendait, avait donné son approbation. Anselme reçut donc la consécration épiscopale, le 4 décembre 1093.

C'était un évêque. N'est-ce pas lui qui disait qu'il « aimerait mieux être saps péché dans l'enfer qu'avec un péché dans le ciel 2? » Peu de temps après, le grand Yves de Chartres, le plus digne de fraterniser avec lui, venait lui offrir l'hommage de sa confiance et se recommander à ses prières : « Quand il aurait plu à Celui qui vous a invité, de dire à. votre modestie : montez plus haut, je ne puis pas croire que votre paternité , si douce pour les moines, soit plus oublieuse que jamais de ceux qu'elle a autrefois aimés. Si par hasard la chose arrivait, à cause de l'écrasant souci de vos affaires d'église, nous rappellerions à votre grandeur, par tous les moyens possibles^ le souvenir de notre humble personne, car nous prétendons avoir l'appui de vos prières et, s'il le faut, les inépuisables ressources de votre cœur ^. »

On s'étonnera peut-être qu'un évêque aussi intransigeant ail accepté de recevoir son ordination des mains de ces évêques anglais toujours flottants entre la vérité et le schisme, quand lui-même avait afiiché hautement ses attaches inviolables au parti de l'ordre. A quel mobile Anselme obéissait-il par cette façon de faire ? Il le dira dans la suite à Gautier d'Albano. Voici en effet une partie de la lettre qu'il écrivit h ce sujet au légat. Il dit, en parlant de ces évêques : « Je ne savais et je ne sais pas encore s'ils sont schismatiques et séparés de l'Eglise, comme ils le disent. Et si l'un de ceux qui parlent ainsi le disait, moi présent, je lui montrerais que non, avec de solides raisons à l'appui. Ils ne reniaient pas en effet le Pontife romain légitime,

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