‹ Un Pape français: Urbain IIChapitre 197 sur 356 · Gesch. des Arem., 2* éd., p · texte numérisé non relu

Gesch. des Arem., 2* éd., p

4. M. le chanoine Condamin dit que quelques critiques modernes ont révoque"' en doute la présence de Pierre au concile et nié qu'il ait parlé. « Eh quoi ! s'écrie M. Condamin dans son discours du VIII* centenaire, Pierre aurait parcouru la France en 10%, prêchant la croisade et ne «erait pas allé à Clermont? Mais qu'a dit Pierre?... Je l'ignore. Et pour trancher la difflculté, ajoute M. Condamin, puisque aussi bien ces voûtes viennent de retentir de suaves harmonies d'une superbe cantate en l'honneur de mon héros, je vais demander aux artistes éminents, poète et musicien, qui l'ont écrite de me prêter leur secours. » {Le VIII" centenaire du concile de Clermont, p. 110, Clermont-Ferrand, 1895.) D'abord nous accordons que Pierre assista au concile de Clermont. Il est même très probable qu'il accompagnait le Pape sur l'estrade. Cependant nul tt'moignage, parmi ceux des témoins oculaires, ne fait supposer qu'il ait parlé. Mais s'il a parlé, eh quoi ! Nous ne saurions pas ce qu'il a dit quand sa parole aurait été l'étincelle qui alluma l'incendie? Les chroniqueurs pi-ésents rapportent au long les paroles du Pape et rien de Pierre. En tout cas, faible appui pour la critique que celui des musiciens et des poètes.

émaciée, avec une longue barbe grise qui lui descendait jusqu'à la ceinture. Il avait les pieds nus, et portait sur sa tunique de laine un froc de moine. Sa petite taille ne le désavantageait pas, car il allait généralement monté sur un âne. Surtout il avait la réputation d'un saint. La foule qui subitement d' attacha à ses pas, le vénérait si profondément, raconte Guibert, que la moindre de ses paroles était regardée comme un oracle divin, si bien que sa monture elle-même semblait hériter d'une partie du caractère sacré de son maître et que, parait-il, on lui arrachait des poils comme reliques ^

Quant à ce ramassis de gens qui suivaient Pierre en masse, les contemporains n'en font pas des pèlerins très vénérables, au moins pour un certain nombre, quand ils les appellent « la lie du peuple franc, une race indisciplinée » ^, « ime tourbe qui ne cessait de faire mal, brûlant et dévastant maisons et églises ^ ». Cependant, malgré la présence de ces gens d'aventure, toujours trop nombreux et toujours inévitables, il s'en faut que les 150.000 hommes qui marchèrent à la suite de Pierre, aient tous mérité cette appellation injurieuse d'écume de la France.

Faut-il ajouter foi au merveilleux dont le personnage et la mission de Pierre sont environnés ? On ne peut guère envisager la chose que comme un procédé de littérature employé par les chroniqueurs, ou comme un élément excitatoire usité, le plus naturellement du monde d'ailleurs, parles acteurs de la croisade. Car il faut bien noter que les visions et les révélations abondent dans les récits du grand événement. D'après Foucher de Chartres, la croisade avait été prédite par les prophètes ^. Elle était une entreprise moins humaine que divine, dit Ekkehard ^.

1. • Praesertim cum etiam de ojiis mulo pili pro reliquiis rapercnlur... • Glib. DE NoG., Hec. Hist. occ., IV.

2. • Indisciplinatus vulguset fœxTCsiduaFrancorum •. Guibert, dans Hec, HisL occ, IV, 143.

3. « Non cessabant agere omnia mala, comburentes et dévastantes domos et ecclcsias ». Bongars, I, 34. Dans Hagenmeyir, p. 128.

4. « De hoc itinere plura in prophetis legimus.é. » Foucher de Chartres, 1. I, c. VI. HisL occ. dêt croisades^ III, p. 328.

5. Ekkehard d'Aura : • non tam humanitus quam divinitus >. {Hierosolym., 1. 1, c. I, p. 95.) V. dans Hagenmeyer, op. ciL^ p. 77, les visions du prôtreDesiderius,

Est-il donc vrai que Pierre TErmite aurait rapporté de Jérusalem une lettre officielle du patriarche grec Siméon, en communion avec Rome, lettre dans laquelle le patriarche racontait avoir eu une vision de Notre-Seigneur qui aurait réclamé le secours des Occidentaux? Elle n'est pas relatée dans les premiers historiens latins, mais seulement dans les écrivains postérieurs, Albert d'Aix, Guillaume de Tyr et Gui de Bazoches. Si cette lettre avait eu rimportance qu'on veut bien dire comme cause déterminante de la croisade, les contemporains n'eussent pas manqué de la signaler. Il est donc probable qu'il faut la ranger .parmi les excitatoriœ composées après coup pour traduire un état d'esprit et soulever les volontés généreuses en faveur de la délivrance des Saints Lieux ^.

Enfin quel crédit mérite certaine lettre colportée par Pierre l'Ermite dans ses prédications et soi-disant apportée du ciel ^ ?

Si cette lettre que mentionnent les annales de Rosenfeld a existé, on ne peut guère que la ranger aussi parmi les pièces excitatoires à l'usage des orateurs populaires. Ces sortes de lettres pouvaient bien n'être. tout simplement que des missives apportées ou qu'on donnait comme apportées par des pigeons voyageurs ^.

(lu prêtre Hobrard, du prôtrc Bcrtram, de l'évêque d'Ata. Ekkeharo, lui-mémo, Jlierosolym., c. viii, 3, parle d'une lettre de Jésus-Christ poitée à l'église de Jérusalem par l'archange Gabriel.

1. M. Riant cite aussi une lettre attribuée à Siméon, patriarche de Jérusalem, et à Adhémard de Monteil. Cette lettre est de septembre 1097, elle est adressée aux fidèles du Nord. Il y est également question d'une vision que le patriarche aurait eue : « Quomodo eiapparuerit in visu ipse Dominus, et promiserit in hac expedilione laborantibus quod ante se in trcmendaet extrema judicii die quisque procède! coronatus ». Cf. Riaxt, Inv, cnt.y App., p. 222. Ce manuscrit est à Reims.

Bibl. de la viUe K ^ (M. S. XII), f. 209 \

2. Voici ce que disent les annales de Rosenfeld : • quamdam c ircumferens (Petrus) chartulam, quam decœloisserehAi lapsam •. Ann, fios. ad. ann. 1090. Pektz, J/on. Hiit. Germ., XVI, 101. Et la Chronique d'Helmold : • Protuht (Petrus) epistolam, quam de cœlo afflrmabat allatam... > Helmold, Chroniq, ad. ann. 109G. Pertz, M, G. SS., XXI, 33.

3. Sur Tusage des pigeons voyageurs en Terre Sainte, voir ce qu'en disent les chroniqueurs du temps. Ainsi Albert d'Aix rapporte que Hodefroy de Bouillon avait remis une lettre où il promettait son appui aux envoyés de Témir Omar ceux-ci attachèrent la lettre à la queue d'un pigeon : acolumbas duas eduxc-

La ppédîcatîon de Pierre TErmite n'a donc pas précédé le concile de Clermont. Son voyage à Jérusalem, son sommeil et sa vision dans une des églises de la ville sainte, sa mission reçue du patriarche Siméon, sa lettre céleste, voilà autant de données qui paraissent bien ne pouvoir résister à la critique.

Le projet de la délivrance du Saint Sépulcre est bien la conception d'Urbain II. Et on ne peut dire que celui-ci ait simplement continué l'impulsion une première fois donnée, soit par Pierre l'Ermite, soit par Grégoire VII ou Silvestre II, à moins qu'on ne veuille lui donner comme prédécesseur dans l'œuvre de l'expédition sacrée, ce que plusieurs historiens ont tenté de faire, Charlemagne ou même Constantin.

Ce projet appartient en propre à Urbain II avec d'autant plus de vraisemblance que de nouveaux et graves événements survenus en Orient et en Occident l'appelaient plus que personne et plus qu'en aucun ^temps, à l'exécution de la véritable croisade. D'une part, jamais, quoi qu'on dise, les chrétiens d'Orient n'avaient tant souffert. Alors surtout les Turcs étaient les tyrans de Jérusalem. Mais, d'autre part, une question des plus sérieuses soulevée en Occident exigeait une prompte solution. La subite invasion de la tribu fanatique des Almoravides venait de fondre sur l'Espagne et la menaçait de nouveau malgré les victoires d'Alphonse VI et de plusieurs princes français sur les musulmans dégénérés, après la journée de Zalacca. Il fallait débarrasser le pays de cet ennemi public qui, plus menaçant que les Normands d'autrefois, devenait dangereux pour l'Europe entière. Il fallait opérer une diversion contre un ennemi qui occupait l'Europe, menaçait Rome et infestait la Méditerranée. Dans la deuxième moitié du x** siècle, les Sarrasins avaient occupé tous les passages des Alpes où ils rançonnaient les pèlerins, et attaqué Narbonne en 1019. L'île de Lérins en particulier avait ter-

runt a sinusuo, otcartacaudis illarumfilo innodaïa... omisérunt ». Albert d'Aia, (Uns Hist. occ. des crois., IV, 438. — Guillaume de Tyr {Ibid., I, 281) montionne la même chose. Dans le lioman de Gudefroy de Bouillon (éd. Reiffenbt»rg, II, c. xxi, CLXxxi). y a un corlain nombi*e d'cxomplos de ces missives aériennes.

riblement souffert de leurs prétentions depuis le cours du viii" siècle durant lequel saint Pacaire et ses cinq cents religieux avaient ét^ leurs victimes, jusqu'à cette année 1047 où les Sarrasins, saccageant tout dans Tile après les Normands euxmêmes, s'y étaient saisis des religieux pour les emmener en Espagne ^ Car en ce temps il y avait une confusion facile entre les Sarrasins d'Espagne et ceux du Levant. M. Rôhricht^ dit que le mot Hispania s'appliquait alors à la fois à deux contrées très éloignées l'une de l'autre, l'Espagne et la Perse, Hispania et Ispahan, M. Riant ^ ajoute que cette confusion entre l'Espagne et l'Asie intérieure, l'une et l'autre sièges de califats, aurait contribué à la formation de la légende de la croisade de Charlemagne en Terre Sainte. Et on s'imaginait sans peine qu'une expédition organisée en Orient opérerait une diversion contre les ennemis d'Espagne. Quoiqu'on ignorât alors l'état de division profonde qui existait dans l'Islamisme et entre les Sarrasins de différents pays, cette idée de diversion semble pourtant avoir pris le caractère d'une importance extrême et a dû fortement toucher les croisés de France, bien autrement que le danger d'Orient. C'est Guibert de Nogent qui nous montre le Pape comme bien plus ému du péril général de la chrétienté et des irruptions fréquentes des Sarrasins en Espagne, que du péril d'Orient annoncé par Alexis'*. La même idée perce visiblement dans un des discours de Clermont^.

Il semble donc établi que l'occasion qui déterminera, dans les conseils du Pontife, la prédication de la croisade, fut

1. Cf. VUe et Vabbaye de LérinSy par un moine de Lérins, p. 65-76, Lérins, 18116.

•2. Beitr. 3. Geschisckte der Kr,, II, p. 15.

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