Chron.Mont, Cassin,, Pertz, SS"., Vil
Dieu fussent munis et décorés du signe de la victoire, eux qui se préparaient à la guerre pour la gloire du Seigneur. Et Foucher ajoute : « C'est Urbain, Thomme sage et vénérable qui médita ce chef-d'œuvre dont l'univers resplendit dans la suite... Et comme il avait la passion d'exalter en toutes manières le nom de Dieu, le monde presque entier se livra, dans un élan spontané d'obéissance, à sa Paternité K »
Mais il importait d'offrir aux croisés des garanties matérielles pour leurs biens pendant la durée d'un si long voyage, et de les mettre à Fabri de leur propre inconstance et des défaillances possibles dans les difficultés d'une pareille entreprise. Aussi, les biens des pèlerins étaient-ils placés, en l'absence de leurs possesseurs, sous la protection générale de FÉglise et sous la tutelle particulière des évèques dans chaque diocèse. Ils seraient partout et toujours à l'abri de toute violence, et personne, sous quelque prétexte que ce fût, n'y pourrait porter atteinte. C'était la paix perpétuelle et la Trêve de Dieu couvrant les possessions des croisés jusqu'à leur retour ^. Un décret complémentaire ordonnait la restitution totale de ces mêmes biens à l'arrivée de leurs maîtres. D'autre part, Urbain II décida que ceux qui, après avoir pris la croix, perdraient courage en route ou reprendraient leur marche au nom du Seigneur vers Jérusalem, ou seraient frappés des anathèmes de l'Église et mis au ban de la société chrétienne ^. C'est ainsi que le comte Etienne de Blois, après avoir quitté l'armée par frayeur, fut contraint plus tard de retourner à la croisade où il mourut en 1101.
Mais le pieux Pontife n'ignorait pas que pour une expédition sainte il était indispensable de s'assurer le secours du ciel d'une façon instante et permanente. Et à qui s'adresserait-il de préférence, sinon à Celle que l'Église invoque sous le titre d'Étoile de la Mer et qui est terrible comme une armée rangée en bataille? Elle protégerait ses enfants contre les flots de la mer ou contre
1. FuLCii. Carxot., Ifisl, hier,, Rec, hist. crois,, III, p. 325. •2. « In pace et treugà quousque reclierint ». (Baroxius, ad ann. 10i6, n. 50.) Callixtc II et Pascal II confirmèrent dans la suite celte décision du concile. 3. GuiB. DE Xov., 1. II, c. V, Hist. occ, des crois,, IV, 140.
le glaive des itffîdèles. Urbain II savait par expérience * que les difficultés les plus insurmontables ont une heureuse issue, qui sont favorisées de Tappui de la Bienheureuse Vierge Marie. Après avoir demandé Tavis des Pères du concile, il décréta que les prières horaires, appelées vulgairement l'office de la Mère de Dieu, et qui étaient déjà en usage chez les moines ermites de Pierre Damien 2, seraient récitées, comme un tribut d'hommage offert à la Très Sainte Vierge, par les clercs eux-mêmes. Pratiqué par les clercs d'abord, cet usage se répandit avec grand succès parmi les laïques, hommes et femmes, non sans des prodiges de grâces. Les Chartreux eux-mêmes l'adoptèrent. Surius pense que ce fut à la suite d'une révélation de saint Pierre aux premiers solitaires découragés. Le saint les aurait assurés que la Mère de Dieu leur accorderait de persévérer dans leur vocation, s'ils récitaient chaque jour, en dehors du grand office, celui de la Sainte Vierge. Quoi qu'il en soit, la décision pontificale de Clermont dut contribuer beaucoup à attacher les Chartreux à ce saint exercice, quand on songe que Bruno, leur père, ne fut pas sans influence sur le concile de la première croisade. Et sans doute, au désert de Chartreuse, les moines obéirent à la volonté du Pape et furent fidèles à prier pour la Terre Sainte, quand, aujourd'hui encore, détail touchant, après l'office de la Sainte Vierge, ils persévèrent à réciter des prières pour la délivrance des Saints Lieux 3.
Cette pratique de dévotion en l'honneur de Marie avait aussi l'avantage, dans la pensée du Pape, de grouper tous les cœurs et
1. « Quod pix)be scirot experimento. » Baronius, ad ann. 109Ô, n. 51.
2. Cet usage n'était pas absolument nouveau du reste. Ainsi on voit dans une constitution de Grégoire II, en 715, que les moines du Mont-Cassin le pratiquaient déjà depuis longtemps. S'il faut en ciboire Raoul de Tongrcs, ce fut au concile de Clermont qu'Urbain II en établit la récitation quotidienne et la célébration solennelle chaque samedi. (D. Martène, De antiq. eccL rit.y t. IV, p. 82.) Le cardinal Bona (Tract, de div. Psalmodia, c. xii, § 2) démontre que les Heures de la Très Sainte Vierge existaient plus de trois cents ans avant Pierre Damien, dans les deux Églises, grecque et latine.
3. Cette récitation de prières pour la délivrance de la Terre Sainte remonteraitelle seulement pour les Chartreux à la décision du concile de Latran en 1215, comme semble l'indiquer l'abbé Lefebvre dans Saint Bruno et Vordre des Chartreux? t. I, p. 229.
de diriger les préoccupations de tous vers le but commun. Ceux qui étaient empêchés de prendre part à l'expédition, pouvaient au moins aider les autres de leurs suffrages, et leur prêter les armes de leurs prières. Aussi, tandis que Tarmée allait vers Jérusalem, le villageois aux champs, le voyageur sur la grande route, la châtelaine au donjon, entendaient-ils retentir, chaque jour, à la tour de Féglise voisine ou au clocher du monastère, les trois Ave de TAngelus, aussitôt ils se mettaient à genoux, les mains levées vers le ciel. Pendant que la cloche égrenait à chaque Ave ses trois larmes d'argent et que la pensée s'envolait mélancolique sur les dernières ondes pleureuses parties du beffroi,- vers les sables brûlants ou vers les bataillons turcs, on priait la Mère des affligés et la Reine des combats d'apaiser la soif d'un frère pèlerin ou de garder intacte, sous le heaume d'acier, contre le cimeterre infidèle, la blancheur d'un front tendrement aimé, ou peut être demandait-on pour les siens, s'il plaisait à la Majesté divine, les palmes d'un bôau martyre, et, pour le pur sang de France, l'honneur de couler sur ces chemins qui avaient bu jadis le sang d'un Dieu. C'est le Pape, dit-on, qui avait demandé à tous les fidèles, dès que l'armée se serait mise en marche, de réciter l'Angelus chaque jour. Et c'est ce décret peut-être qui a donné naissance à la pieuse coutume de l'Angelus observée dans le monde catholique jusqu'aujourd'hui. Si l'institution de l'Angelus n'appartient pas à Urbain II seul, Jean XXII l'ayant prescrit dans la suite pour le soir et Grégoire IX pour le milieu du jour S du moins le Pontife des croisades, plusieurs le pensent, aurait-il eu le mérite d'en ordonner la récitation pour le matin. Il en aurait fait un signe de fraternité et un cri d'ardent appel de frères en détresse aux pieds d'une commune Mère, la Mère de notre foi invoquée contre les infidèles. D'après G eoffroi de Vigeois, l'usage d'honorer Marie le samedi remonte également à cette époque de la première croisade. Et, s'il faut en croire une tradition, ce fut pour la première fois que le pape
1. Cf. HùL lUL des Ben., VIII, 533. — V. ZWc/ionnairtf de Théol. calhoL, \acast, à Tail. AngeluSy fasc.V, 1278. Paris, Lctouzoy, 1901. Cet auteur estime, peut-être trop absolument, que l'origine de l'Angelus est de beaucoup postérieure à Urbain II.
^0 riNITIATEUR.
Urbain II, le samedi, célébra la messe De beata avec Tintroït : Salve Sancta Parens^ dans Féglisc de. Notre-Dame du Port, devant la statue de la Vierge miraculeuse *.
V. — Nomination d'Adhémar de. Monteil comme légat dl Pape à la Croisade. — Clôture du Concile.
Quand le Pape eut accordé la bénédiction apostolique, il donna licence à tous les assistants de retourner dans leurs foyers, d'y propager la grande idée et de travailler sans relâche aux préparatifs du départ.
Il avait demandé que les vieillards, les infirmes ou les gens incapables de porter les armes n'entreprissent point le voyage, ni les femmes sans leurs époux ou leurs frères. De tels renforts eussent été plus à charge qu'à profit. Il ne permettait pas aux prêtres, ni aux clercs de'quelque ordre que ce fût, de partir sans la permission de leurs évèques '^, ni aux moines sans le consentement des abbés. De même il enjoignait aux évèques de veiller à ne laisser partir aucun laïque sans l'approbation et la bénédiction des prêtres 3.
Pour ce qui est des moines, on peut dire qu'en général le Pape se montra très difficile pour leur accorder la permission de partir. La chose eût été trop grave de conséquences. Ainsi voit-on saint Anselme détourner un religieux de Saint-Martin de Séez d'entreprendre le saint voyage comme étant contraire au vœu de stabilité et à l'obéissance due au Pape ^. Saint Anselme
1. Cexulte du samedi consacré à la sainte Vierge existait déjà du temps de saint Pierre Damicn. Écrivant à Didier du Mont-Cassin, celui-ci parle de ce • bol usage qui s'est introduit dans quelques églises de célébrer la sainte Messe tous les samedis en Thonneur de la sainto Vierge ». (Op. 33, c. 3. Cf. D. Martène, De antiq. eccL rit., t. IV, p. 82.) DomMartène fait observer que certainement Pieriv Daniien mettait lui-même cet usage en pratique dans ses monastères et ses ermitages. {Ibid.)