Tentate prius nobiscuni pondus iaboris. » lOiiL
il aimait à se dire le fils et le disciple, pour Gluny enfin dont il écrivait à l'abbé, aussitôt son élection au souverain pontificat : « Ce qui fait que je suis très redevable à votre personne et à votre monastère, c'est que j'ai reçu de vous les premiers éléments de la vie religieuse et que j'ai été régénéré chez vous parla grâce salutaire du Saint-Esprit*. »
A son entrée au noviciat, le postulant recevait l'habit monastique, légèrement différent de celui des profès, livrée sainte qui devait l'accompagner jusque dans la tombe, selon l'usage clunisien.
Nous ignorons à quelle époque précise Odon entra comme novice à Cluny. On ne peut pas la retarder au delà de 1077 ; car, en parlant des compagnons de saint Bruno, lorsque celui-ci s'enfuit de Reims, en 1076 ou 1077, Guibert de Nogent ne mentionne pas Odon. Il parle seulement de Raoul le' Verd et de Fulcius le Borgne, ce qui fait supposer qu'Odon les avait précédés.
Dès le début, Odon s'était vite habitué aux signes : jamais on ne parlait ni au dortoir, ni à l'église, ni dans le cloître; s'il le fallait absolument, on le faisait par signes avec les doigts. Le silence était en effet regardé comme un des moyens les plus puissants de perfection. « Sans lui, la vie d'un religieux n'a aucune valeur, » disait l'abbé Odon de Cluny. Mais le silence d'action était joint à celui des lèvres. Aussi la plus grande tranquillité devait-elle régner dans le couvent; il ne fallait jamais avoir l'air pressé. Celui qui voulait écrire dans le dortoir commun devait faire le moins de bruit possible avec son parchemin ou son stylet *. La parole humaine avait cessé de se faire entendre, mais la divine avait pris sa place. On lisait, dans l'espace d'une année, l'Ancien et le Nouveau Testament tout entier, et la lecture commencée au réfectoire se continuait à Téglise. L'Ecriture sainte, comme la liturgie, était le principal aliment des âmes.
A propos du chant liturgique, à cette époque, on tenait dans
\ 1. MiGXE, Pat.lat., CLI,291, ci BibL Clun., p. 514. 2. Comnet, Clun., II, 24. Cf. Hurter, op. cit., II, 342.
les monastères, beaucoup plus que dans les cathédrales, « à la pureté grégorienne* ». Le caractère de ce chant était « une mélodie rêveuse et quelque peu champêtre, mais d'une grande douceur 2 ». C'était le temps où Gui d'Arezzo simplifiait l'étude tlu chant en désignant par une syllable invariable les différents tons de la gamme 3, le temps aussi où Fulbert de Chartres chantait « à la Vierge qui doit enfanter » ses trois magnifiques Répons *. Il y a plaisir" à s'imaginer le calme de ces mélodies grégoriennes dans l'immense et résonnante basilique de Cluny, surtout si on y ajoute le mystère de l'obscurité, car, disent les Annales bénédictines, les fenêtres étroites laissaient l'église ensevelie dans cette pénombre discrète a qu'aimaient nos pères; nos pères étaient convaincus que les pensées se dispersent dans une lumière trop abondante, qu'elles se recueillent dans une clarté plus rare et comme incertaine, et que la piété y trouve mieux son centre ^ ».
Le temps qui n'était pas consacré à la prière l'était à l'étude. L'époque le voulait du reste. Le siècle de fer et d'ignorance exigeait qu'on défrichât surtout le champ de l'esprit. Aussi le travail des mains se réduisait-il à peu de chose à Cluny : arracher les herbes, pétrir le pain, éplucher les fèves ^.
Nous ne savons rien de cette époque de la vie retirée du jeune Odon. Les journées du moine se ressemblent, si ce n'est en un point, celui du progrès, car la voie du juste est « comme une lumière qui se lève, croît et se développe jusqu\iu jour parfait ' ». Odon s'isolait librement pour être capable de paraître un jour avec sécurité sur la scène du monde. 11 ignorait sa destinée ; mais, s'il l'avait connue, il n'eut pas choisi, pour s'y préparer, d'autre voie que la sainteté religieuse.