III. — Fondation du Prieuré de Binson
C'est à cette époque, ot même à une date un peu antérieure, vers 1077, qu'il faut faire remonter la fondation du Prieuré de Binson, près de Châtillon-sur-Marne.
Primitivement, Binson était un bourg gallo-romain, d'une e(Ttaine importance, avec port et pont en pierre sur la Marne. Dans ces derniers temps, on a trouvé, dans l'espace compris entre l'église actuelle et la rivière, sur une largeur de plusieurs centaines de mètres, de nombreux débris de murailles ot des pièces de monnaie à l'effigie des empereurs romains. Aux alentours de l'église, on a également mis à jour des tombes méronngîennes, ce qui ferait supposer qu'un édifice religieux autrefois occupait remplacement de c(îlui d'aujourd'hui ^ Deux voies romaines aboutissaient au pont de pierre, venant vraisemblablement, l'une de Soissons, l'autre de Reims. Avec le voisinage de la forteresse de Châtillon, elles ajoutaient à l'importance du pays. Le village fut détruit lors de l'invasion des barbares. Relevé, il devînt, dans la suite, le chef-lîeu du Bainsonois et, réuni en 853 à la légation de Reims, il fit partie des fiefs de cette église, quoique dépendant au spirituel de Tévéque de Soissons. Les habitants, h l'époque des guerres féodales, dépouillés et appauvri», cherchèrent un abri autour du château voisin. C'est îûnsi que le bourg de Châtillon se forma et s'accrut au détriment du pagus Bansionensis.
Un souvenir religieux à la fin du v* siècle se rattache à cette histoire locale. Une jeune Irlandaise appelée Posenne, avec ses sœurs et ses frères, forcés d'émigrer sans doute à cause de la persécution des Pietés, était venue se mettre sous la direction de l'Apôtre des Francs. Saint Rémi établit les pieux pèlerins sur les bords de la Marne, les échelonnant depuis Dormans jusqu'à Chàlons. Posenne vécut à Binson, elle y fut ensevelie et les
1. Cf. Remy, Histoire de ChâUUoU'Sur'Mamej p. 19. Reims, IS81.
miracles rendirent son tombeau glorieux^. Quand Tinvasion des Normands obligea les habitants de Binson à se réfugier sous Faile du château féodal, l'église fut probablement détruite et le souvenir de la sainte demeura enseveli sous les ruines. Ce fut au XI* siècle que le père de notre héros, Eucher de Lagery, possesseur de terres seigneuriales à Binson, songea à la restauration de Tédifice religieux. Odon, qui avait passé là au moins une partie des premières années de son enfance, vit probablement construire la belle église romane que nous admirons encore aujourd'hui. Peut-être même fut-il présent à la reconnaissance canonique des reliques de sainte Posenne, lorsque Odalric, prévôt de Téglise de Reims, vint, en 1069, relever l'autel qui avait été autrefois consacré à la religieuse irlandaise. Aussi, devenu grand prieur de Cluny, n'eut-îl rien de plus à cœur que de profiter de l'occasion, s'il ne la provoqua lui-même, de fonder une maison de son Ordre à l'ombre du sanctuaire édifié par les libéralités de sa famille.
En 1077, Tévêque de Soissons, Thibaut, de qui relevait Yautel^ Saint-Nicolas de Binson au temporel, obtint des chanoines de sa cathédrale qu'ils en abandonneraient les revenus en faveur des moines bénédictins de Coincy. Ceux-ci, en retour, auraient la charge de pourvoir au culte de l'église et paieraient au chapitre de Soissons une rente annuelle de vingt solidi. Eucher de Lagery, qui possédait Binson, donna son adhésion à cet arrangement, comme on le voit d'après la charte d'Urbain II datée de 1096 3. Peut-être même fut-ce à sa prière que les moines de
1. On a récemment découvert dans l'église actuelle une pierre qui a été é\idemment la table d'un autel fixe. M. l'abbé Chevallier eiv a donné connaissance à l'Académie de Reims en mai 1881. La pierre d'autel qui fut incrustée plus tard dans cette table a mutilé l'inscription dont M. le chanoine Lucot a rétabli le texte primitif. En voici la traduction : • L'an du Verbe incarné 1069, Odalric, prévôt de l'église de Reims, en relevant cet autel, trouva dessous le sarcophage de la B. Posenne, vierge, avec une pai'celle de son corps qu'on y avait autrefois déposé. Il nîplaça la relique dans l'endroit où il l'avait trouvée. •