LIVRE DEUXIÈME
L — URBAiri II A Rome. — Situation de l'Église en Allemagne. — Conduite du Pape envers les excommuniés. — Modération du Pontife.
C'est à Rome que nous retrouvons notre Pontife. Entré dans la Ville éternelle pour la première fois depuis son élection, il y passa tout l'hiver de cette année 1089, mais dans une si grande détresse qu'il avait à peine le nécessaire pour vivre. Les partisans de la faction adverse harcelaient tellement les tenants du Pape qu'il était impossible à ceux-ci de respirer. Guibert avait enjoint à Odon de Tuiliers, sa créature comme préfet de la ville, de faire au Pontife une guerre sans merci. Urbain II en fut réduit à un tel degré de misère qu'en le voyant, on pense d'instinct aux Papes de la primitive Église, condamnés à se cacher pour échapper aux persécuteurs. Il fut contraint de se réfugier dans Lycaonie, une petite île du Tibre, située entre deux ponts; il y reçut l'hospitalité généreuse du patricien Pierleone. Le diacre Pandolfe raconte que les dames romaines venaient apporter des secours au Pape. On vit aussi de pauvres mendiantes épargner
sur leur pain pour lui venir en aide ^ II s'abrita tant bien que mal derrière la forteresse de Pierleone, « c'est-à-dire derrière le théâtre de Marcellus transformé en roche féodale'^ ». Le cardinal Pitra pense que c'est parce que le Latran et le Palatin, après la catastrophe de Robert Guiscard, restèrent longtemps désolés et inhabitables, qu'Urbain II se retira dans cette île du Tibre, et qu'Eugène III bâtit, près de Saint-Pierre, un palais qui fut l'ébauche du Vatican'. C'est de là qu'Urbain II gouvernait son Eglise, comme les Papes des Catacombes, ^ans la liberté. Malgré sa pénurie extrême, il pensait aux nécessités de tous et pourvoyait aux besoins de l'Eglise universelle. Il est probable que c'est dans ces jours mauvais que le Pape écrivit ses angoisses à la comtesse Mathilde.
Où en étaient donc alors les affaires d'Allemagne ? Ilélas ! les désordres n'y étaient pas moindres qu'en Italie et à Rome ou Guibertistes et Henriciens vivaient en lutte permanente. Villes et provinces étaient devenues la proie des factions rivales, mais la victoire semblait s'annoncer aux catholiques : à Augsbourg, c'est Welf de Bavière, l'ennemi d'Henri, qui vient de s'emparer de la place et d'y faire prisonnier l'évêque intrus Sigefroi; à Worms, c'est un évéque schismatique qui revient à résipiscence, quitte son siège et se fait moine à Hirschau; à Metz, le peuple, conquis à Urbain, chasse le pseudo-évêque Benon et proclame hautement qu'il ne connaît d'autre pontife que Hermann, le pasteur légitime.
D'autre part, à cette même époque, les miracles se multipliaient au tombeau de saint Stanislas, évéque de Cracovie *, et semblaient apporter du ciel une consolation à tant de maux. Mais la joie de ces événements devait être tempérée par l'épreuve. Les églises d'Allemagne étaient en deuil de la mort de plusieurs
1. Cf. Abbé DucHESNE, Liber Ponlif. (Grlase II), t. Il, p. 311, et Pandolfe, Vie du pape Gélase II.
i. Abbé DiCHESNE, HibL deVÉc. dex Chartes, t. 1, p. 102.