IX
: Assurément, la fixité dans les principes, dans les idées—surtout en économie politique—n’a jamais été le caractère principal des hommes d'Etat anglais. Leur grand objet paraît être de s'adapter aux besoins, aux circonstances et au sentiment dominant dans le pays. Les tergiversations des politiques sont malheureusement de tous les temps, et on dirait que c’est pour les excuser qu’'Horace a écrit ce vers célèbre :
Tempora mutantur et mutamur in illis.
On a vu, par exemple, lord Palmerston émigrer
d'un camp à l’autre et s'assurer ainsi. une longue
14 que le chef adhésion des nme un signe le toutes les propriété, du
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possession du pouvoir; on ne soupçonnerait guère que M. Gladstone à formé partie d’un cabinet conservateur et qu'il a publié un livre en faveur de l’union de l'Eglise et de l'Etat, lui qui est devenu chef du parti libéral et a supprimé l'Eglise d’Irland>, et nous avons déjà constaté que sir Robert Peel n’hésita pas à arborer les couleurs de l'ennemi après avoir été le champion du système protecteur.
M. Disraeli n’a guère échappé à cette règle, et,une fois ministre, il s'est écarté de plus d’un principe qu'il avait chaudement prôné dans l'opposition. Ces variations n’ont pas trop lieu de surprendre s'il est vrai qu'il a proclamé un jour qu’un homme d'Etat ne doit pas se soucier de ses opinions, mais ne rechercher que ce qui est ulile à son pays et conforme à l'esprit du temps. En 1845, il déclarait que la protection n’est pas un principe mais un expédient, et l’année suivante, la protection était, selon lui, non-seulement un principe, mais le pays lui devait sa prospérité : “ J'affirme que le pays est prospère,” disait-il en
‘Chambre, ‘* parce que vous lui avez donué une
protection judicieuse et modérée” IL s'était aors délaché du chef conservateur, sir Robert Peel, qui avait supprimé les droits de douanes, et il ne craignait pas d'appeler son gouvernement
> ‘une hypocrisie organisée ” : parole qu'un
homme politique canadien lui a évidemment erm-
> pruntée en l’appliquant au parti libéral, et qui est devenue fort en vogue.
Cela n’empêcha pas M. Disraeli d'accepter, plus
bannière de la liberté du commerce, à laquelle il n’a cessé depuis d’être fidèle. ‘“ Ma conscience,” disaitil dans un discours en date du 17 septembre 1851, ‘ me rend le témoignage que, quand le système protecteur a été attaqué, j'ai fait de mon mieux pour le défendre ; mais autre chose est de défendre une législation qui existe ou de ramener une législation qui a été abrogée.” Il est vrai que les idées d'Adam Smith avaient tellement envahi tous les esprits en Angleterre, à la suite de la fameuse croisade contre la loi des céréales, qu’il eût été impossible de vouloir revenir à l’ancien système, d'autant plus que l’Angleterre, grâce à ses immenses capitaux, à ses fortes industries, à son outillage perfectionné, pouvait alors soutenir avec avantage la concurrence des autres pays.
Depuis quelques années, cependant, l'Angleterre a vu naître de puissantes rivales qui lui disputent la suprématie industrielle, et, les circonstances changeant, le système protecteur—ou ce que l’on appelle la réciprocité des tarifs—pourrait bien avant longtemps redevenir le credo économique de ce pays. En effet, bien loin de progresser, la cause du libre-échange subit un mouvement rétrograde incontestable dans le monde entier. Aussi faudra-t-il que la métropole se protège tu définitive contre une grande partie de l’'Eurir: et de l'Amérique, de même que le Canada a dû user de représailles à l'égard des Etats-Unis qui avaient fermé leur marché à la plupart de nos produits.
Si le ‘ibre-échange a été établi en Augieterre par un protectionniste de la veille, sir Robert
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Peel; s’il y a été maintenu par un ancien adversaire de la liberté commerciale, M. Disraeli, par contre, la protection a été instituée ici par un homme qui est, croyons-nous, favorable au libre-échange en théorie, ou qui plutôt est d'avis que le système fiscal d’un pays—opinion que nous partageons entièrement—doit être basé sur les besoins et les circonstances de l'heure présente.
I est vra: que le libre-échange est inappl.cable au Canada—même en supposant qu'on pourrait remplacer les impôts indirects par les impôts directs pour nous donner le revenu nécessaire— puisque la république américaine, avec laquelle s'est fait le gros de notre commerce depuis quelques années, non-seulement refuse de donner libre accès à nos denrées, mais les frappe de droits presque prohibitifs. C’est ce qui a amené beaucoup de libre-échangistes en théorie à sanctionner la politique nationale récemment inaugurée par le parti conservateur.
Dans un discours que prononçait M. Disraeli, il v a quelques années, il émettait l'opinion hardie que l'Angleterre est une” puissance asiatique dont:le centre de gravité est à Calcutta. Pénétré de cette idée qui ne manque pas d’une certaine justesse — l'empire ayant dans l'Asie seule les trois quarts de ses sujets, environ cent cinquante millions—le chef tory a remué mer et monde pour étendre l'influence de son pays et lui
assurer une route libre vers ses immenses possessions orientales. C’est dans ce but qu'il a pris les mesures nécessaires pour Contrôler la compagnie chargée d'administrer le canal de Suez—ce canal ouvert par un Français de génie, M. de Lesseps, pour le plus grand profit de l'Angleterre ; c'est dans ce but qu'il a acquis de la Turquie l’île de Chypre—cette île célèbre par ses souvenirs antiques et qui avaitdéjàété conquise par Richard Cœur de Lion au douzième siècle ; c'est dans ce but qu'il a résisté aux empiètemenis du colosse russe, le plus grand ennemi du lion britannique, qui voudrait s’agrandir en Orient non moins awen Occident ; c’est dans ce but encore que M. Disraeli a su ajouter à ja courvune de une perle d’un prix inestimable, le glorieux titre d'Impératrice des Indes, qu'aucun des prédéceseurs de la reine n'avait jusqu'ici osé prendre. Au commencement de cette étude, nous avons dit que M. Disraeli avait paru s'attacher à personnifier quelques-uns des héros de ses romans ou à accomplir plusieurs des hauts faits ou des projets plus ou moins audacieux qu’il leur prête. Gela est surtout vrai pour ce qui regarde l'Asie et l’Afrique—berceau de ses ancôtres—qu'il a visitées avec le plus vif intérêt dans sa jeunesse et qui lui ont inspiré les plus riches descriptions comme les rêves les plus brillants. Si l’on en doute, qu’on lise, par exemple, le langage que tient l'émir Fakredin dans son célèbre roman : Tancred, publié il ya plus de trente ans :
“ Vous autres, Anglais, votre devoir est d'exécuter en grand le coup de tête dont s’avisa jadis le Portugal, Vous
1ses posil a pris a COMpa- Suez—ce ie, M. de igleterre ; rquie l’île souvenirs r Richard st dans ce u colosse itannique, on moins re que M.
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feriez bien de quitter un petit pays qui ne vous suffit plus pour un vaste et magnifique empire. Que la reine d'Angleterre rassemble sa flotte, qu’elle y embarque ses trésors, son argent comptant, sa vaisselle d’or et ses armes précieuses ! qu'escortée de toute sa couret des principaux personnages de son royaume, elle transports le siége de son gouvernement à Delhi ! Elle y trouverait une armée excellente et d’inépuisables revenus. Je prendrai soin, quant à moi, de l'Asie. Mineure et de la Syrie; c’est par la Perse et les Arabes qu’on peut gouverner les Afghans. Nous reconnaitrons l’Impératrice des Indes pour notre suzeraine, et nous lui assurerons la tutelle des rivages du Levant. Si elle veut, elle aura Alexandrie, comme elle a Malte; ce sera le plus grand empire que le soleil ait jamais vu, sans compter que la nou-
velle impératrice sera délivrée à Nan des ‘ennuis et des . LE] tracas que lui causent ses deux chambres.
Il n’est guère un article de ce programme fantastique--si l’on excepte sans doute la suppression des deux chambres—qui n'ait paru préoccuper lord Beaconsfield depuis qu’il est premier ministre. ‘omme le disait un écrivain anglais, qui lui est pourtant rien moins que sympaihique, s’il n’a pas ambarqué sa reine pour le pays du sandal et des diamants, il a mandé des cipayes en Europe pour la défendre et il l’a proclamée Impératrice des Indes. IL a fait reconnaître sa suzeraineté sur l’Asie-Mineure, et s’il s’est privé d'Alexandrie pour ne pas se brouiller avec la France, il a remplacé Alexandrie par l’île de Chypret.
Dans une sphère bien moindre, il est vrai, le premier ministre Canadien poursuit le même but, Tout en travaillant à ouvrir à la colonisation les vastes territoires du Nord-Ouest—appelés à recevoir plus tard des millions d'habitants et à modifier les conditions économiques au monde
l The Polilical Adventures of Lord Beaconsfield.—The Fortnighily Reviow, 1878,
entier— il consacre son énergie à la construction du chemin de fer du Pacifique qui, une fois en opération, sera la route la plus rapide, la plus directe, la plus libre entre l'Angleterre et les pays de l'Orient. Aussi, la mère-patrie ne saurait mieux favoriser ses véritables intérêts qu'en facilitant de toutes ses forces l'exécution de cette entreprise colossale. Outre que ce chemin lui donnera une communication indépendante avec les Indes, il développera un vaste pays où pourra s’établir le surplus de sa population, qui trop souvent se dirige du côté des Etats-Unis, dont la politique lui a presque toujours été hostile. Des millions de piastres dépensées de cette façon seraie’: autrement profitables à l'Angleterre que ics sommes fabuleuses englouties en expéditions ruineuses à la recherche Gun passage du Nord-Ouest, dans le but de trouver la voie la plus courte entre l'Asie et l’Europe.
On reprochait à sir Robert Peel — dit un bio. graphe de M. Disrieli—d’ètre médiocrement üimable pour ses amis st de réserver pour ses adversaires toutes ses avances, tout ce qu’il y avait en lui de bonne grâce naturelle. Les partisans de M. Disraeli ne sauraient lui faire le même reproche. Mais s’il a beaucoup d'égards pour les brebis de son troupeau, il ne ménage guère les brebis du voisin,et ses sarcasmes — dont il manie l'art à un haut degré — tombent parfois de haut, C'est ce
onstruclion ane fois en la plus di- 4 les pays irait mieux 1 facilitant entreprise ii donnera : les Indes, urra s'éta- Op souvent à politique Des mil- )n seraie’:' ) que ic litions ruiord-Ouest, 1S Courte
un bio.
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reproche.
bis de son voisin,et un haut est ce
maitre passé en raillerie qui a dit dans un de ses écrits: À smile for a friend, a sneer for the world, is the way lo govern mankind—que l'on peut traduire comme suit: ‘Un sourire à son ami, un sarcasme pour le monde: c’est ainsi qu’on gouverne le genre humain.”
Comme le chef des conservateurs anglais, sir John Macdonald sait se concilier l'affection et le dévouement de ses partisans. Il a pour eux, en général, des égards et des attentions qui manquent rarement leur effet. Il ne ménage pas ses adversaires au besoin, évitant cependant les colères stériles et se tenant presque toujours dans les bornes d’une raillerie fine et enjouée. On voit qu'il connaît tout le prix de ce mélange de bonne humeur et de sang-froid que lord Liverpool conseille aux hommes politiques : An ounce of temper is worth a pound of wit : ‘Une once d’emnpire sur soi-même vaut tout une livre d'esprit” Aussi, sa rare Courtoisie et ses bons procédés lui ont souvent gagné des recrues précieuses, même parmi ses antagonistes les plus ardents.
Toutefois, ce serait une erreur de croire que sir Johu Macdonald n'’excite pas des haines profondes dans le camp ennemi. En effet, personne wa été attaqué avec plus d’acharnement par le parti libéral, qui ne saurait lui pardonner de lui avoir fermé si longtemps les avenues du pouvoir. On ne s’est pas contenté de lui reprocher ses fautes politiques, on a fouillé sa vie privée sans merci pour trouver des armes contre lui, Depuis trente ans—si l’on excepte la période de l'alliance éphémère de M. Brown avec le chef
conservateur en vue d'établir la Confédération — il n’est guère paru un exemplaire du Globe où sir John Macdonald n'ait été peint comme le Béelzébuth de sou parti. Il ne lui a donc pas manqué cet autre trait de ressemblance avec M. Disraeli, qui prétend que, pour avoir beaucoup d’ennemis— pour être the best abused man in England— il ne s’en porte pas plus mal.
La gloire est plus solide après la calomnie, .
Et brille d’autant mieux qu’elle s’en vit ternie,
A ni lun ni l’autre on ne saurait adresser le reproche que l’on a fait à Palmerston de s’entourer de médiocrités afin de briller davantage ; car ils se <nt efforcés d'attirer dans leur parti les hommes politiques d’une valeur réelle, ou de mettre en lumière les jeunes gens de mérite, Désireux avant tout de rendre le service public aussi parfait que possible, ils n’ont pas même hésité à conférer des charges très impor tantes à ceux de leurs adversaires qu'ils croyaient plus que tous autres en mesure de les remplir dignement.
On a pu voir que M. Disraeli a presque toujours agi comme chancelier de l’échiquier dans sa carrière ministérielle. La finance n’est pourtant pas le trait caractéristique de son talent—quoique ce faiseur de romans ait appris à traiter les matières les plus abstraites—et il est probablement inférieur, sous ce rapport, à M. Gladstone, qui s’est acquis une réputation considérable par ses brillantes dissertations statistiques et ses réformes économiques. M. Disraeli s’est contenté, d'ordinaire,d’exposer la situation d'une façon fort brève, fort
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lucide, et une fois même il a prononcé en cinquai te-cing minütes le discours sur le budget, auque! un ministre des finances consacre communément plusieurs heures. IL laissait aux secrétaires de la trésorerie le soin de discuter et d’élucider les détails, se disant sans doute : Dux sum el super arithmelican.
Gi la finance.n'a pas beaucoup d’atiraits pour lui, il entend Part de la politique, l’histoire constitutionnelle et le mécanisme des institutions anglaises mieux probablement qu'aucun de ses contemporains. Comme lui encore, sir John Macdonald excelle sous ce triple rapport, plusieurs de ses discours et de ses mémoires aCCusant, par exemple, une connaissance du droit constitutionnel que peu de représentants de la mère-patrie possèdent au même degré.
Ni l'un ni l'autre ne sont, à proprement parler, de grands orateurs. Leur parole souple, facile et mordante est peut-être moins de l’éloquence que de laction parlée. Cela n’empèche pas qu'ils savent mieux que personne, par l'effet de la parole, contrôler une chambre, la plier à leurs idées, à leurs sentiments, ce qui doit être l’un des plus beaux triomphes de Part oratoire.
Comme succès d’éloquence, nous n’en connaissons guère de plus remarquable que celui que remporta sir John Macdonald quand il amena, par la seule force de son langage persuasif et entraînant, la Ghambre des communes à approuver le traité de Washington à une majorité considérable. On sait que ce traité, auquel il prit part
comme représentant spécial des intérêts canadiens, e
souievait à cette époque la plus vive opposition dans le pay:, bien que les résultats n'aient pas éié aussi funestes qu’on l’appréhendait. La majorité qui ratifia le traité se composait non-seulement de ses partisans, qui, pour un bon nombre, étaient d’abord revèches, mais de plusieurs libéraux qui avaient déjà condamné cette convention comme sacrifiant l'intérêt national au profit des Etats-Unis.
Tous les deux entendent aussi à un haut degré la stratégie parlementaire. Nul de leurs rivaux ne sait tirer parti avec autant d'adresse des ressources infinies de cet art difficile. Ils excellent à masquer leur jeu, à saisir le défaut de la cuirasse chez l'adversaire et à lui tendre des piéges auxquels il échappe rarement. Avec cela ils sont capables de prendre au besoin les décisions les plus hardies, les plus énergiques, d'opérer les évolutions les plus inattendues, les plus surprenantes, qui déroutent tous les calculs, tous les plans de l’ennemi. ‘ Ce n’est pas tout,” écrivait M. Disraeli dans son roman de Vivian Grey, ‘ de gouverner les hommes, il faut encore les étonner” Aucun diplomate ne pratique aujourd’hui avec plus de succès que M. Disraeli l’art d’étonner sur le grand théâtre de la politique européenne.
A l'exemple de maints personnages célèbres, tous les deux doivent beaucoup à leurs femmes.
Celles-ci jouent parfois un rôle plus considérable
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qu'on ne l’imagine dans la politique, leur influence étant d'autant plus forte qu'elle est moins perceptible. .
On peut dire que lady Beaconsñeld n’a pas peu contribué à assurer à son mari un avenir brillant en lui procurant la fortune sans laquelle on parvient difficilement en Angleterre. “Je ne cours pas après l’argent”—disait Macauiay—" mais je me convainc chaque jour que l’aisance est nécessaire à un homme qui veut s’illustrer et rendre des services à son pays.”
Lorsque M. Disraeli sollicita La main de sa future compagne, en 1839, elle était la veuve d’un riche propriétaire, M. Wyndham Lewis, qui avait représenté précédemment le bourg de Maidstone. Point belle, ayant douze ans de plus que son second mari, pas remarquable pour son esprit, mais douée de beaucoup de jugement, elle lui a donné, par un dévouement inaltérable, le bonheur domestique, ‘“ seule source du bien pur et stable,” selon l'auteur du roman: The Young Duke, qui n’est autre que M. Disraeli lui-même. Au plus brillant de sa carrière, ce dernier s’est montré reconnaissant envers sa femme, praclamant même qu'il lui devait tous ses succès.
Suivant une antique coutume, on distribue chaque année, à Dunmow, dans le comté d’Essex, une flèche de lard au couple marié qui jure sur la bible, devant l'autel de l’église, que, pendant un an et un jour, la paix du ménage n’a pas une seule fois été troublée par quelque querelle intestine. Or, M. et madame Disraeli n'ont pas craint de se présenter, il y a quelques années, devant les
autorités de Dunmow pour réclamer le prix d’une année entière de patience et de soumission mutuelle, qui leur fut décerné avec toutes les formaiités de rigueur.
Pour ne dater que de douze ans, l’union de sir John Macdonald avec Mile Suzanne-Agnès Bernard—fille de feu l'honorable M. Bernard, de la Jamaïque—a eu aussi la plus heureuse influence sur la dernière partie de sa carrière. Femme d’une haute intelligence, d’une grande distinction, d'un cœur généreux et dévoué, lady Macdonald s’est associée noblement à la bonne comme à la mauvaise fortune de son mari el a acquis le respect de toutes les classes de la société. Aussi, lorsque le chef du parti conservateur parcourut ie pays eu triomphateur, lors de la der nière campagne électorale, salué par les acclamations populaires, jusque dans les places fortes de l'ennemi, lady Macdonald a souvent eu sa bonne part des ovations décernées à son mari, recevant les adresses les plus flatteuses accompagnées de cadeaux précieux.
A maintes reprises, On a annoncé la retraite des deûx hommes politiques qui font l’objet de ce parallèle ; mais nous ne croyons pas que jamais ils se soient arrêtés sérieusement à pareille idée. Leur parti ne désire pas d’autres chefs; car, tout en tenant compte de leurs fautes et de leurs erreurs, il s'est habitué à croire qu’il ne pourrait
confier le commandement à des mains plus habiles et plus fermes. D'un autre côté, ses chefs v’auraient ou trouver des partisans plusindulgents et plus fidèles, et ils ont dû venir à la conclusion qu'ils étaient faits les uns pour les autres. Pour lui donner une marque tangible de leur appréciation de ses services, les amis de sir John Macdonald lui présentèrent, il y a quelques années, une somme considérable, fruit d'une souscription publique, répétant ainsi le témoignage de reconnaissance que les whigs décernèrent autrefois à Fox.
Lorsque M. Disraeli fut élu lord recteur de l’université de Glasgow pour l’année 1873—distinction éminente conférée tout récemment à M. Gladstone-— il lui fut offert un grand banquet dans cette ville, et il saisit cette occasion de rappeler avec une satisfaction bien légitime qu'il avait été chef de parti pendant la plus longue période de temps dont il soit fait mention dans les annales de l'Angleterre —il comptait alors vingt-cinq années comme chef de parti, et il en a aujourd’hui plus de trente, soit cinq de plus seulement que sir John Macdonald. Les paroles qu’il prononçait à ce sujet ont un intérêt plus qu'ordinaire :
‘“’ La raison pour laquelle je suis resté le chef d’un parti pendant une si longue période, dans des circonstances difliciles et décourageantes, c'est que le parti que je dirige est le plus généreux et le plus indulgent qui ait jamais existé. Parfois, je ne puis m'empêcher de sourire lorsque j'entends constamment répéter les insinuations de gens qui se prétendent dans les secrets du monde politique et disent que le perti conservateur désire ardemment se débarrasser de mes services. Chaque fois que j'ai exprimé le désir d’abandonner la direction du parti, il m'a, avec une bienveillance extrême, prié de la garder, et si je fais une erreur, la seul
différence quise manifeste dans sa conduite, c'est que son indulgence et sa bienveillance redoublent ”
La vie politique, avec ses alternatives de succès et de revers, est pour tous deux leur véritable élément, et ils pourraient difficilement s'en passer. Ils ont fait du service du pays leur état et leur devoir. Aussi paraît-il probable qu'ils resteront sur la brèche jusqu'à la dernière heure, succombant, peut-être comme autrefois Chatham, après avoir prononcé un dernier discours, dans l'enceinte parlementaire, pour défendre les intérèêts de la nation.
Nous venons de parler des fautes et des erreurs de ces deux premiers ministres. Ni l’un ni l’autre ne prétendent à l’infaillibilité, et en plus d’une circonstance, ils ont déclaré que, s'ils avaient à refaire certains de leurs actes politiques, ils agiraient tout autrement. Nous avons entendu sir John Macdonald avouer franchement ses erreurs dans un langage à peu près semblable à celui dont s'est servi Disraeli, il y a quelques années, devant ses électeurs de Buckingham :
« Nul ne le sait mieux que moi : dans le cours d’une vie politique assez agitée et déjà, hélas! d’une assez longue durée, j'ai fait bien des choses que je regrette, j'ai dit bien des choses que je déplore ; mais la carrière d’un homme public doit être jugée par son ensemble et par son caractère dominant. Quant à moi, je puis l’affirmer en toute sincérité, j'ai toujours cherché à maintenir la grandeur de mon pays : je n'aijamais eu une seule pensée d’un intérêt bas, sordide ou exclusivement personnel, et de toutes les récompenses, celle que j'ambitionne le plus, c’est l’estime et la sympathie de mes concitoyens, sous quelque bannière politique qu'ils puissent être rangés.”
Quoique ni l’un ni l’autre ne soient jeunes, leur disparition prochaine de la scène publique est rien moins que certaine. On a i& vie dure dans la famille Disraeli, Ce dernier se plaisait jadis
à rappeler que son grand-père avait vécu quatrevingt-dix ans et que sou père était mort octogénaire, faisant remarquer à sa décharge que ce robuste vieillard avait été enlevé par une épidémie,
A l’âge de sir John Macdonald, les hommes politiques de l’Europe ne sont pas toujours à l’apogée de leur gloire. Les plus grands ministres du moment sont des vieillards : qu’il nous suffise de mentionner Disraeli, Bismark et (Gi -tschakoff, sans compter Ceux qui, naguère encore, tenaient le sceptre du pouvoir par leurs lumières et leur expérience : Thiers, Guizot et Palmerston, tous morts octogénaires, le dernier alors qu’il était premier ministre et membre de la Chambre des communes. Les actes les plus brillants de l’étonnante carrière de Disraeli luimême ont été accomplis depuis qu'il est septuagénaire. Signalons en particulier le protectorat de l’Asie-Mineure, la création de l'empire des Indes, l'acquisition du canal de Suez, le traité de Berlin—lun des plus remarquables succès diplomatiques des temps modernes.
En approchant du terme de leur course, il doit leur être agréable d'avoir su conserver pendant de longues années l'estime de leurs concitoyens, d’avoir obtenu la plus haute et la plus enviable situation à laquelle puisse aspirer un sujet anglais dans leur pays respectif, et d’avoir vu reconnaître leurs services publics de la façon la plus signalée.
La reine Victoria ne pouvait rendre un hommage plus flatteur à M. Disraeli qu’en décernant
la pairie, en 1867, au moment mème où il allait quitter le pouvoir, à sa noble compagne, devenue ainsi comtesse de Beaconsfield, plusieurs années avant que son mari fût nommé membre de la Chambre des lords. De fait, on ne peut citer que quelques exemples d’une distinction de ce genre dans l’histoire d'Angleterre, parmi lesquels celui de la femme du premier Pitt, créée pairesse en son propre nom lorsque cet homme illusire ne portait pas encore le titre de lord Chatham.
On sait que M. Disraeli refusa la pairie lorsqu’elle lui fut d’abord offerte, ne voulant pas prendre sitôt ses invalides. Il redoutait probablement l'exemple de lord Chatham dont influence s’affaiblit quand l’âge lui fit abandonner les luttes actives des Communes—qui s’appelaient fièrement the first assembly of gentlemen in Europe—pour se réfugier dans l’enceinte plus paisible mais plus imposante de la Chambre des lords, que l’on a comparée, avec raison, au sénat des Romains. Bien loin de diminuer, l'influence de lord Beaconsfield n'a cessé de grandir depuis quelques années, et son action se manifeste parfois sous les formes les plus audacieuses dans le mouvement diplomatique du monde entier. Possédant la confiance de la nation, jouissant d’un pouvoir presque absolu, comblé des honneurs les plus insignes, on peut dire de lui comme d’un de ses prédécesseurs :
Nor King, nor deputy of Kings, Yet greater than all Kings.
De son côté, sir John Macdonald à obtenu la distinction la plus éminente qui ait été offerte à un représentant des colonies, lorsqu'il a été
ce [u, ut
nommé membre du conseil privé pour l’Angleterre. Dans son récent voyage d’outre-mer, la reine lui a témoigné des égards tout particuliers, l'invitant même à sa table, et nous avons déjà dit qu'il fut l’hôte de son premier ministre, honneur qui a dû lui être extrêmement sensible.
Sans doute, il n’a pu exercer son talent sur un théâtre aussi vaste que celui où s’agite l’homme d'Etat anglais, mais nous ne le flattons pas en disant qu'il était assez brillamment doué pour jouer un premier rôle parmi les six cent cinquante députés qui composent les Communes d’Angleterre. La postérité n’onbliera pas son nom, n’eûtil fait, pour le lui rappeler, que contribuer largement à jeter les bases de cette grande confédération qui, suivant l'expression prophétique de Montalembert, doit un jour, des bouches de lOrégon à celles du Saint-Laurent, devenir la riiule des Etats-Unis. Un nom inscrit sur pareii monument ne saurait périr.
Quelque soit le jugement de l’histoire, les deux premiers ministres de l'Angleterre et du Canada —dont nous venons de comparer la carrière—sont des exemples du succès éclatant réservé au talent, au travail et à la persévérance dans les pays véritableme 1t libres. Si l’on a pu dire que le bâton de maréchal se trouve dans la giberne de tout soldat français, nous avons aussi la preuve qu'il n’est pas de degré si élevé de l'échelle sociale et politique auquel ne puissent atteindre les sujets de la reine Victoria, qui savent mériter la confiance de leurs concitoyens.