LUI SEUL ET C'EST ASSEZ
Au coup de midi, comme tous les jours, Ching Shan sortit de son lit et fit une toilette approximative, — mais brossa toutefois ses dents avec application.
Puis il se rendit dans la petite pièce du devant où s'accrochaient désespérément les rayons chétifs et glacés d'un soleil qui, de l'autre côté de la rue, faisait voler en éclats la coupole de la fumeuse Pell Street.
Soigneusement, il se mit à étudier le ciel. Il tria, parmi les nuages et la fumée, une tache irrégulière de pur bleu d'émeraude qui s'évanouissait en délicat vert jade avant de disparaître derrière le contour du temple de Bouddha. Non moins soigneusement, il mit en réserve le souvenir de ce petit morceau de couleur dans sa tenace cervelle mongole. C'était un rite à lui, une part intégrale et non sans importance de ses
méditations circonspectes, philosophiques et intuitives sur Je moyen d'atteindre la paix de l'âme, la beauté, la longévité et le bonheur.
— Ces quatre éléments me suffisent, disait-il dans son anglais précis de Harvard, à Miss Edith Rutter, la directrice du Patronage, qui, dans la vaine innocence de son cœur, lui prêchait la parole du doux Maître.
— Non. Personnellement, je ne me soucie pas du sacrifice. Le sacrifice est essentiellement immoral ! Le sacrifice vous écarte de la force et la force seule possède les fruits de la terre. Le sacrifice vous conduit à la faiblesse qLii, justement parce qu'elle est stupide et douce, n'en aura rien sauf peut-être la pelure et l'écorce.
Quittant la fenêtre, il alluma deux bâtons d'encens de lotus devant une hideuse idole ventrue avec laquelle il était sur le pied d'une intimité taciturne, plutôt tolérante, retourna à sa chambre à coucher, pressa ses lèvres sur le tube de caoutchouc qui communiquait avec la cuisine du Grand Palais Chop Suey de Shanghaï et, dans un paisible gazouillis, donna ses ordres pour le déjeuner.
Les mêmes ordres, tous les jours. Un plat de riz plein à déborder, des nouilles frites, une poignée de crevettes sèches, une tasse de thé des Montagnes Nuageuses.
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— Faites attention de servir le thé dans ma tasse de céladon du Thibet, peinte à l'image du seigneur Bouddha dans la pose de VAbbaya. Car nous sommes au mardi. Le mardi de la semaine dernière vous avez commis une erreur. Vous avez servi mon thé dans la tasse du mercredi, ma tasse des Ming, bleue à fleurs blanches, et vous avez troublé de la sorte les délicates harmonies de mon âme.
— Songez aussi à ma pipe, ma pipe de bambou h glands noirs et à embouchure de jade du Yu Nan.
— T'écouter c'est se soumettre à ton désir, ô sage et plus vieux frère ! répondit la voix de Nag Hong Fah, le propriétaire du restaurant.
— Très bien.
Après quoi, Ching Shan, tandis qu'il attendait son repas, s'assit à son bureau, déroula une feuille de vélin crème, trempa un pinceau pointu dans une épaisse encre noire et poursuivit la composition de l'ode à laquelle il travaillait depuis plus d'un an.
C'était une ode dirigée contre un ennemi de sa jeunesse, un certain gouverneur de Canton, nommé Kwang Chi'ich'ao, qu'il appelait, dans son poème, Hun-Te-Kung, c'est-à-dire le Duc des Vertus Désordonnées : autrement dit Le Maladroit bien intentionné.
Par un curieux tour de Pécriture idéographique chinoise, chaque strophe se terminait avec les caractères du propre nom de Ching Shan. Ainsi :
Mais ces deux caractères, lorsqu'ils étaient joints aux deux précédents, devaient se lire et se prononcer d'une manière entièrement différente, tout à fait intraduisible et, du point de vue chinois, délicieusement facétieuse. Lus de cette manière, ils dépréciaient avec cruauté l'honorabilité du Gouverneur, mort depuis vingt ans, il est vrai, mais dont l'esprit perdait de la sorte une part insigne de prérogatives et d'illustration.
Dix minutes après, Pi H'siao, le bossu, qui faisait dans le restaurant toutes sortes de travaux, entra avec le repas, l'opium, la lampe, l'aiguille, et Ching Shan ferma son bureau dans un soupir de satisfaction.
C'était toujours avec une véritable joie de tous les sens qu'il dévisageait les traits tordus, les membres tortus de l'estropié.
— Posez le plateau, dit-il de sa voix glissante et surveillée. Là, Pi H'siao. Attendez un peu. Dorénavant, je vous appellerai Yho Yuan, plaisanterie exquise que vous, né à Pékin, vous pourrez savourer. Car Yho Yuan, nom du palais d'Eté dans la cité Impériale, vient de la phrase
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du Livre des Rites et des Honorables Démonstrations Extérieures qui signifie : Dispensateur du repos et de la paix à la vieillesse octroyée par le ciel.
« Et lorsque je vous considère, j 'éprouve le repos et la paix. Tout r; 'est-il pas contraste dans le monde. Voyez, me voici à cinquante ans d'âge, riche et sain, satisfait de ce que ]a vie m'a apporté, tandis que vous êtes, vous, Pi H'siao, un homme méprisable et vil, puant, pustuleux et corrompu. Je suis le jade précieux et vert, tandis que vous êtes l'albâtre cassant, laid, inutile ; et c'était le philosophe de la province de Lou qui, parlant un jour à Tzeu Kong, lui expliqua que, si le jade est chéri par le sage, l'albâtre ne l'est point. Oui, c'est en vérité une pensée des plus charmantes du digne Nag Hong Fah de faire servir mon repas par un bossu. Je lui enverrai une caisse de fleurs de thé de mandarin au renouvellement de l'année, et maintenant, allez, ô vous que le Désir ne supplia jamais. )>
Puis Ching Shan se mit à table, sirotant son thé avec bruit et se servant, pour manger, de ses doigts, au lieu des bâtonnets d'ivoire incrustés de nacre.
Car, pour citer ses propres mots, les bonnes manières ne doivent servir qu'à donner du relief aux gaucheries de la jeunesse. De même
22f» UN PARFAIT C.ENTILTÎOMTvIE ET Ot^ELQUES AUTRES
que le paysan compte dans les premiers mois de l'automne sm* la moisson du millet gluant, de même le monde exige du jeune âge qu'il ait des mœurs polies.
— Mais l'âge mûr se pénètre peu à peu d'indifférenee pour l'opinion du monde. Il a les moyens de s'aeeorder la splendide élévation des manières répréhensibles. Je le sais. J'ai réfléchi là-dessus. J'ai pensé à droite et j'ai pensé à gauche.
Tout ceci depuis l'étude du ciel de midi jusqu'à l'offrande des bâtons d'encens, depuis le compliment dont Pi H'siao avait été régalé jusqu'au thé siroté avec bruit, était un cérémonial aux yeux de Ching Shan, une sorte de refrain journalier, la quintessence de mœurs favorables et délicates. C'était un ensemble de rites qu'il accomplissait et solennisait, mais non pas toutefois sans l'ironie pesante et hiérarchique d'un moine rouge du Thibet, déclamant devant les autels le Prajana paramata, c'est-à-dire le faux Evangile bouddhiste sur la sagesse transcendentale.
Oui, lin cérémonial, et presque beau à ses yeux de Chinois, Il l'avait accompli tous les
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jours, sans la plus légère variation depuis le quarantième a,nniversaire de sa naissance, dix ans plus tôt. C'est alors qu'il avait renoncé à son grand appartement de Riverside Drive et déménagé pour s'établir à Pell Street ; Pell Street, fiLament tenace et visqueux de la bave de Canton répandue à l'est de New- York comme un fumier livide ; terre d'alluvion asiatique passivement hostile et pleinement hautaine qui s'est centralisée elle-même en dépit de Kearney (1) et de l'Acte d'Exclusion ; îlot accroupi, flasque, obèse, mais suprêmement obstiné, entre les « gratte-ciels » délirants des Diables Etrangers et enfermé de tous côtés par une houle de pierre de taille.
C'était pour les nécessités de son commerce que Ching Shan avait vécu à Riverside Drive. Maintenant, retiré des affaires, n'ayant plus d'autre but dans la vie que la recherche de la Paix, de la Beauté, de la Longévité et du
(1) Denis Kearney (1847-1907), agitateur travailliste américain qui se mit à la tête d'un mouvement connu sous le nom de Kearneyism, en Californie. Né en Irlande, il s'embarqua très jeune et, en 1872, s'établit à San Francisco. En 1877, il commença à exciter les ouvriers contre les classes riches et attaqua violemment le capital, les travailleurs chinois, etc.
En 1878, il se rendit dans les principales villes de l'Est des Etats-Unis, avec l'espoir de réussir à soulever la classe ouvrière, mais sans grand succès.
Graduellement, le mouvement disparut en Californie où il ne resta bientôt plus que le mot de Kearneyism, n. d. t.
Bonheur, i] avait préféré se réunir au troupeau de son peuple. Pell Street, l'homme blanc quand il la nommait, la maudissait pour sa fumée et son ordure : mais Ching Shan qui, pendant vingt ans, avait évolué dans les meilleurs cercles mondains et commerciaux de New- York, l'appelait « la rue des mille et trois Béatitudes » et louait ses riches senteurs.
Le repas terminé, Ching Shan fuma sa première pipe, (( l'honorable pipe de l'auguste commencement » ainsi qu'il l'appelait.
Il posa dans le fourneau un minuscule cylindre d'opium coLdeur d'ambre qui, tenu sur la lampe grésilla avant de se dissoudre et de s'évaporer. D'un soufïie, Ching Shan aspira l'acre fumée, puis revint à son progra»mme habituel. Il alla vers le mur opposé — à la rencontre d'un large miroir.
Gravement il s'examina. Il se tenait un peu de côté en regardant par-dessus son épaule, suivait avec application le contour de son visage, le dessin de sa silhouette, la haute cambrure de son pied tout petit et vêtu de velours.
Ching Shan était satisfait de lui-même. Il en était ainsi tous les matins.
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Après tout, pensait-il, il n'avait pas vieilli au cours de la nuit précédente. Sa peau était douce et satinée, à peine marquée d'une ride ; ses lèvres se montraient pleines et rouges sous la moustache tombante. Ses cheveux étaient épais et lustrés, insensiblement parsemés de blanc. Son corps était robuste et bien en chair. De plus, point suprême et synthèse de sa propre personne, il voyait au miroir la noble lueur de son âme placide, entièrement libérée de Faction des nerfs, d'un calme philosophique très subtil ; et cela était l'œuvre aussi bien de son régime intellectuel que de ses habitudes ingénieuses et alambiquées.
La Paix, la Beauté, la Longévité, le Bonheur...
Le bien du corps, la paix de l'âme...
— Car, disait Ching Shan, citant les paroles de Tso Chuan, la mâchoire du bas assiste la mâchoire du haut et, si les lèvres se ratatinent, les dents souffrent du froid.
Il y avait des années ce jour-là, dix pour être exact, à sept heures et demie du soir pour être plus exact encore, qu'il avait souhaité un adieu assez pathétique aux jours de son exubérante jeunesse et de sa maturité conquérante, cinq
minutes après avoir fermé la porte prétentieuse de son appartement de Riverside Drive sur Calhoun Allen, son meilleur ami américain, et sur Sarah, sœur de ce dernier. Il avait entendu borner par là le temps des aventures éclatantes traversées dans réchauffement et la surexcitation, non-seulement au milieu des affaires — où il avait été un commerçant très heureux et, ce qui est de même ordre, un joueur à tête froide, — mais aussi dans le monde.
Il ne pouvait y avoir de doute ni sur son instruction ni sur son éducation (il était gradué d'Harvard summa cum lande) ; et en outre, même du point de vue occidental, on le trouvait bel homme (quoique dans un style quelque peu arrogant et appesanti), si bien que plus d'une femme lui avait souri avec complaisance, en donnant les signes d'une certaine expectative nerveuse.
Mais, difficile et dédaigneux par nature, il avait senti plutôt que compris que, si la Femme Blanche était sans préjugés parce qu'elle n'avait rien à redouter de la compétition des races, l'Homme Blanc, au contraire, en était rempli, parce qu'il en avait tout à craindre. Ching Shan n'ignorait pas que le succès de ses affaires était en grande partie dépendant du bon vouloir de ses amis américains, et, en conséquence, il n'avait jamais répondu à l'espoir qui lui avait souri dans des
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yeux gris, ou bleus, ou bruns, jusqu'au jour où il avait rencontré Sarah Allen, la sœur de son bon ami Calhoun Allen.
C'était une femme de trente ans, dont l'étrange et troublante beauté ne pouvait se caractériser par rien de particulier. Elle avait cette sorte de beauté qui n'est pas la pure beauté, mais qui en donne l'impression. Sarah Allen était Nouvelle Angleterre, avec un peu de cette réserve affectée, imperceptiblement hypocrite, des puritains du May Flower, cette modération évasive et prudente qui va si bien avec les sandwiches à la laitue, les poèmes de Hawthorne et les mincepies. Elle avait eu des crises d'austérité chrétienne, aussi bien que des accès de paganisme entêté.
Presque à première vue, elle et Ching Shan, étaient tombés amoureux l'un de l'autre. Pourquoi ?
C'est impossible à déterminer. Peut-être parce qu'il était oriental, elle occidentale, — et quoiqu'ils n'eussent rien de commun, ni la culture, ni la tradition, ni la civilisation, — ou peut-être à cause de cela même ! En tous cas, ils s'étaient rencontrés et ils s'étaient aimés. Car s'il y a des moments où la vie est de la psychologie en action, il y en a d'autres où il semble qu'une déduction logique est battue par un fait gros-
sièrement illogique ; d'autres enfin, rares et embrumés, où, qu'on le veuille ou non, il faut faire sa soumission au Destin — sans plus.
Ching Shan, étant oriental, s'était soumis sans même essayer d'analyser le pourquoi et le comment. Elle, étant Nouvelle Angleterre, s'était analysée, puis s'était soumise. Une semaine plus tard, Ching Shan invita Calhoun et Sarah Allen à célébrer avec lui le quarantième anniversaire de sa naissance.
Après le café et les cigarettes, il avait demandé la main de Sarah à Calhoun Allen. Un drap funéraire, chargé de silence et d'angoisse, tomba sur son faible : — « J'aime votre sœur, x^llen. Elle m'aime. Je la veux pour femme. »
Il n'y eut d'abord aucun conflit, car si la bonne éducation, différemment envisagée en Amérique et en Chine, signifie dans le premier pays le maintien d'une certaine distance à l'égard d'un interlocuteur auquel on semble accorder l'égalité des rangs, et, dans l'autre, un mélange d'étiquette rigoureuse avec une franchise brutalement incongrue, tous deux étaient gentlemen. En sorte que Allen, soigneusement impersonnel, avait aligné les raisons biologiques, théologiques et historiques au nom desquelles il était résolument opposé au croisement des races entre Blancs et Jaunes, tandis que Ching Shan,
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méticuleusement subjectif, avait réfuté point par point les arguments adverses.
Tous deux avaient fait preuve de bonne humeur jusqu'à ce que, brusquement, un mot, un fugitif et négligeable petit mot survint. Ce qu'ils disaient était sans importance cependant. Désormais le délicat équilibre était détruit et, tout à coup affrontés, ces deux représentants des Blancs et des Jaunes, gentlemen tous deux, amis, avaient senti se cristalliser dans leur cœur toute la haine, le mépris et le dégoût que leurs races s'étaient réciproquement voués depuis le commencement du monde.
Subitement, l'antique défiance et la répulsion héréditaires, s'étaient mises à chuchoter, dans le calme menaçant de mornes et sourdes palpitations, avec les ombres des pensées inexprimables qui rampaient avant de s'échapper tout d'un coup des abîmes où sont les âmes mortes.
Ils s'étaient regardés comme un loup noir regarde un loup gris. Chacun avait tenté de pénétrer l'essence de l'autre. Un mot malheureux, un geste excessif, un sourire faussement interprété et ces deux impeccables gentlemen en habit de soirée, se seraient pris à la gorge, griffant et mordant, comme aux Temps Primitifs,
â34 UN PARFAIT GENTILHOMME ET QUELQUES AUTRES
A la fin, Ching Shan se leva, marcha vers la fenêtre et regarda dehors où, dans la nuit, derrière la course des nuages, la lune vacillait à la dérive comme une chandelle qui va s'éteindre.
Calhoun Allen s'était tourné vers sa sœur, dont le visage, reflétant des émotions bizarrement mélangées, laissait percer sous l'angoisse quelque chose de risible.
Elle était assise, tremblante, silencieuse, les yeux secs. Calhoun Allen avait prononcé une douzaine de mots, pas davantage, et l'amour de Sarah avait été incapable de se dresser contre le mépris glacial de son frère.
Toujours silencieuse, avec les mouvements saccadés d'un corps qui paraissait en bois, elle avait suivi Calhoun dans l'antichambre, ramassé son manteau et marché vers la porte.
Là, elle s'était tournée vers le Chinois qui les avait suivis :
— Ching, avait-elle dit d'une voix étouffée, je... je vous aime. Je ne vous oublierai jamais. Peut-être un jour... je pourrai...
Mais Ching Shan avait coupé ces paroles comme avec un couteau :
— Pourrai-je arracher de l'eau la lune qui s'y reflète ? Laisserai-je la chasse à la garde du chacal ? Chercherai-je l'amour, l'amitié, l'honneur dans le cœur d'une...
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Soudainement la voix se rompit. Un cri aigu et fêlé éclata :
— Dieu vous damne ! Dieu vous damne, vous et votre race !
La porte battit, jetée sur Sarah et Calhoun Allen.
Ching Shan était seul.
Il avait préparé et allumé une pipe d'opium, la première depuis vingt ans, et, cinq minutes plus tard, réconcilié avec lui-même, il avait réparé ses pertes.
— Paix ! avait-il dit au ciel empourpré du soir. Il n'y a pas de Calhoun Allen. Il n'y a pas de Sarah. L'homme Blanc n'existe pas. Je ne suis pas certain qu'il existe un peuple Chinois. Il y a seulement Ching Shan, Ching Shan tout seul. Il n'y a pas d'amitié, pas d'amour, pas d'hostilité, pas de haine. Il y a seulement mon propre corps, mon âme propre, mon cœur à moi. Il n'y a que moi au monde, pour moi seulement et moi tout seul.
Et ainsi, à son quarantième anniversaire, il se résolut déjfinitivement, pour citer ses propres
paroles, à ne plus s'occuper de choses insignifiantes. Il avait, dans cette vue, quitté son appartement et cédé ses affaires, — avec une perte considérable, il est vrai, mais à laquelle il n'accorda aucun regret.
Puis il avait prudemment exploré son esprit, ses pensées et sa conscience pour se libérer de tout ce qui n'était pas le culte de la Paix, de la Beauté, de la Longévité et du Bonheur.
— Ce qu'il y a de plus élevé dans l'amour et dans l'amitié, dans l'honneur et le désintéressement, disait-il à Miss Edith Rutter, directrice du Patronage, est créé par notre propre imagination. Ce n'est que le vide immense et la marge des Limbes. Ce sont des choses inutiles mais sonores, mauvaises pour les nerfs, mauvaises pour le bonheur de l'homme, mauvaises pour la digestion de l'homme, trinité que je tiens pour un dogme plus sain que ceux dont fait mention le Sutra Diamant et votre honorable Nouveau Testament.
Aujourd'hui, la vie de Ching Shan était une mosaïque exquise d'habitudes aimables mais inflexibles comme l'acier, logiquement calculées, parfaitement ajustées les unes aux autres, mises en œuvre pour faire de chaque minute une garantie de la tranquille félicité du jour.
Avec une volonté inhumaine, il avait organisé
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ses actions journalières, depuis le moment où il se levait jusqu'à l'heure de la pipe finale, dans l'arrière-salon du restaurant de Nag Hong Fah, l'Honorable Pavillon de la Tranquille Longévité, ainsi que le nommait la Ville Chinoise.
Là, Ching Shan était un auditeur et un spectateur pensif, silencieux, maître de soi et grandement respecté par l'aristocratie de Pell Street.
* * ïjî
Ching Shan regarda sa montre. Il était un peu plus d'une heure. C'était le moment d'une seconde pipe, puis d'un tour fait à loisir dans Chatham Square, à travers l'East Side et, plus loin, vers la North River. La veille, le soleil avait été magnifique et jetait sur les vagues bouillonnantes une gaze d'or à cassures pourpres. Sans aucun doute, aujourd'hui aussi, il serait possible de découvrir quelque admirable nuance parmi les couleurs répandues. Ce serait peut-être du vert glauque. Il aimait le vert glauque. C'était une couleur si tranquille. Il souriait à cette pensée lorsque, un peu ennuyé, il entendit le bourdonnement du tube de caoutchouc qui communiquait avec le restaurant du Grand Palais Chop Suey de Shanghaï.
Nag Hong Fah avait des ordres pour toutes
les éventualités. Il était payé pour cela. Qu'estce qu'il voulait ? Qu'est-ce que ?... Zzt... zzt... zzt... Le bourdonnement insistait et Ching Shan, traversant la chambre, mit sa bouche contre l'orifice.
— Qu'est-ce que c'est ! grand-père des casseroles ? demanda-t-il d'une voix basse, unie, impassible, attentive à ne pas s'émouvoir.
Mais les paroles embarrassées de Nag Hong Fah étaient pleines d'agitation et aussi de curiosité.
— Une femme, disait-il, une femme qui veut vous voir, ô sage et plus vieux frère.
— Une quoi ?
— Une femme qui veut vous voir, une femme blanche. Un Diable Etranger. Son, nom est, attendez...
Ching Shan perçut l'anglais bégayé par saccades de Nag Hong Fah, puis la réponse faite à voix douce et mal articulée d'une femme, en effet.
Bientôt Nag Hong Fah reprit, en chinois, par le tube :
— Son nom est Sa... lah! Entendez-vous, ô très digne ? Salah Allen. Elle dit qu'il faut qu'elle vous voie, qu'elle volis parle tout de suite. Elle dit que...
— Attendez.
LUI SEUL ET c'est ASSEZ
Pendant la fugitive fraction d'un instant, Ching Shan resta indécis. Pendant cette fraction d'un instant il s'étonna, fit des conjectures. Sarah ? Sarah Allen ? La femme qu'il avait aimée, qui avait été dans son cœur comme de l'encens fumant et le souffle même de tout ce qui vit sur terre...
Que voulait-elle ? Pourquoi venait-elle ici ?
Allait-elle...
Ching Shan appela en bas :
— Ho, Nag Hong Fah...
— Oui.
— Dites-lui... attendez, attendez...
Il s'arrêta un peu tremblant. Il avait peur de parler à Sarah, peur de découvrir ce qu'elle venait faire, peur de la voir heurter désagi'éablement le précieux équilibre de la vie quotidienne* Pourquoi ?...
La porte s'ouvrit et Pi H'siao entra portant la seconde pipe du jour, une longue pipe d'ivoire avec une embouchure de cristal rose et des glands d'argent. Subitement, Ching Shan fut décidé : ici il y avait l'opium, ses promenades à la recherche d'un peu de vert glauque dans le ciel ; ici il y avait sa vie combinée minute par minute...
Ici étaient la Paix, la Beauté, le Bonheur et
240 Ul^ PARFAIT GENTILHOMME ET QUELQUES AUTRES
une longue Vie. Ici il y avait lui, Ching Shan, lui, et lui seul.
Il remit ses lèvres sur le tube de caoutchouc :
— Nag Hong Fah ?
— Oui, ô sage et plus vieux frère ?
— Dites à la femme blanche que j'ai oublié son nom.
Et il se tourna vers le bossu qui attendait debout, la pipe entre les main :
— C'est toi, Pi H'siao, ô gros bouton purulent ? Regarde-toi et regarde-moi. Songe que la Paix, la Beauté, la Longévité et le Bonheur sont...