UN PARFAIT GENTILIIOMÎ^IE
au-dessus des nattes. Vous ne pouvez pas perdre la face. Car si le vase précieux est brisé en morceaux, le trésor des anciens préceptes ne sera-til pas perdu pour toujours ? Il faut aussi considérer l'assemblée de vos honorables ancêtres.
Pendant un long moment, Tsing Yat fuma en silence.
— Vous avez bien réfléchi ? Vous avez pensé à droite et pensé à gauche ?
— Oui, répondit Tsing Yu Ch'ing, impassible et sec.
— Vous êtes sûr que le docteur étranger dit la vérité ?
— Il dit que, sans aucun doute, l'opération réussira. Il a déjà tout arrangé pour une chambre à l'hôpital et pour l'infirmière. Dans un mois, dans six semaines au plus, elle verra. Elle me verra, moi, ajouta-t-il d'une voix étrangement inanimée.
— Et alors ? demanda l'autre, remplaçant la pipe d'ivoire par une pipe d'écaillc mouchetée. Comme le jeune cousin ne répondait pas, il s'arrêta pour rire d'une façon assez discordante, avant de continuer.
— Vous pensez qu'elle vous verra tel que vous êtes, ô petit frère ! et vous n'êtes pas beau, et l'amour de son âme expirera, étouffé dans le dégoût de ses yeux !
T.sing Yu Cîi'ing leva ses maigres épaules.
— Je n'en sais rien, répondit-il. Peut-être l'amour de son âme scra-t-il plus fort que le dégoût de ses yeux. Peut-être qu'il ne le sera pas. Elle m 'cl toujours cru beau, et lorsque ses yeux ouverts lui montreront le mensonge vivant, le miel de cinq années de bonheur, de paix, de douceur se changera peut-être en fiel amer, empoisonné, fétide. Je ne suis sûr que d'une chose — et il étendit sa main déchaînée comme les baguettes d'un éventail, pour indiquer qu'il n'ignorait rien de la futilité de ses paroles ni de la futilité de la vie elle-même — je ne suis sûr que d'une chose : mon honorable serment était fixe. J'ai juré de donner à ma femme tout au monde, excepté de la souffrance.
— Il y a aussi l'éventualité de votre honorable suicide, suggéra Tsing Yat avec calme.
— A cela aussi j'ai pensé, car le suicide est joh lien, approuvé par la Loi. Mais si, dès à présent, c'est-à-dire avant que le docteur ait opéré, je m'élève de mes px^opres mains sur le Dragon, le choc peut la tuer, et ses dernières heures seraient en conséquence douloureuses. Si j'attendais, au contraire, que l'opération fût accomplie, elle me verrait sur mon lit de mort, et peut-être dans mon cercueil durant la célébration des rites suprêmes. Et, me contemplant tel que je suis,
moi qu'elle a cru beau, le miel des amiées écoulées se changerait dans son âme en fiel de dégoût et de haine.
Tsing Yat se mit sur son coude et considéra de tout près son visiteur. Les yeux en amande, presque cachés sous les paupières gonflées par l'opium, luisaient d'un regard qui était à la fois étrangement moqueur et singulièrement pitoyable.
— Vous êtes décidé, ô petit frère ? demandat-il.
— Oui.
Tsing Yat fit un grand geste. C'était plus qu'un simple mouvement de la main et du bras. On eut dit qu'un grand coup de théâtre était intervenu et qu'une ombre tragique avait traversé le repos des guirlandes de fumée noire : Pell Street, l'Amérique, la loi des Hommes Blancs, leurs préjugés et leurs interdictions avaient reculé bien loin.
— Il n'y a qu'un moyen, continua Tsing Yu Ch'ing. Je porterai moi-même le fardeau de la souffrance, du malheur et de la solitude à travers les années nombreuses. Sans Minnie, ma vie n'aura plus de signification et ne sera plus qu'une coquille vide. Mais il y a mon honorable amour, mon honorable promesse. Il y a, en outre, son amour pour moi. Je le rendrai étemel. Je la
36 UN PAP.FAIT GENTILHOMxME ET OUl:'LQUli:S AUTRES
tuerai de crainte que ses yeux ne pénètrent le mensonge vivant de ma face repoussante.
— Oui ! soupira paisiblement Tsing Yat, pétrissant le cube d'opium contre la paroi de la pipe. Tout à l'heure, quand je me lèverai, je parlerai à Lu Hsi, l'Homme à la Hache. Il possède un poison qui ne laisse pas de traces. Vous pourrez le donner ce soir à votre honorable épouse dans une tasse de thé. Les Diables Blancs n'en sauront jamais rien.
Puis, après une pause :
— Voulez-vous fumer, dit-il en indiquant avec courtoisie le toey d'ivoire gravé, chargé d'opium.
— Oui, répondit Tsing Yu Ch'ing.
Au dehors, les mauvaises et taciturnes lumières de Pell Strett essayaient de percer le crépuscule qui traînait au ras du sol...
UN SIMPLE ACTE DE PIÉTÉ
Il a,vait, ce soir-là, une affaire ennuyeuse.
Il se proposait d'assassiner au coin du Bowery, une vieille Espagnole qu'il connaissait depuis des années, avec laquelle il avait toujours échangé des salutations pleines de courtoisie et pour laquelle il n'avait jamais éprouvé ni amitié ni aversion.
Il la tua, effectivement. Elle savait qu'il allait venir avant la minute où il se montra, dans la boutique étouffante et nauséa-bonde. Derrière les ballots informes de marchandises d'occasion qui bouchaient jusqu'au seuil, elle le vit s'avancer sous l'apparence indistincte, presque surnaturelle, d'un gros Chinois caressant. D'une voix dont le timbre argentin n'était pas de la terre, il lui souhaita le bonsoir. Elle était incertaine de ce qui se passait. Cette indécision même augmentait son horreur et elle sentait ses cheveux se
soulever comme s'ils avaient été tirés par un grand vent. A la minute dernière, elle saisit une lueur de vérité dans les yeux d'un noir pourpre, bridés par des paupières étroites. Mais déjà il était trop tard.
Le mince couteau courbe était dans la main, et à travers la gorge décharnée passa un glouglou de suffocation. Une ligne cramoisie s'élargit en barbouillage, un corps tomba par à-coups, et tout fut fini, du moins en ce qui la concernait.
Une minute plus tard, Nag Hong Fah se dirigeait vers l'autre bout de Pell Street et entrait au Lieu des Désirs Suaves et des Célestes Divertissements. C'était l'endroit où se réunissaient les Chinois de la famille Nag, et lui-même y occupait un siège d'honneur en raison de son ferme jugement, de ses richesses et de sa charité.
Il parla pendant une demi-heure avec les membres de son clan. Il sirota le thé embaumé de Formose, séché au soleil et mêlé de fleurs de jasmin, jusqu'à ce qu'il fût sûr d'un alibi à l'épreuve des balles.
L'alibi tint bon.
Car Nag Hong Fag est encore aujourd'hui en liberté.
On peut souvent l'entendre parler avec regret du meurtre de la Senora Garcia, la vieille Espa-
UN SIMPLE ACTE DE PIÉTÉ
gnole, qui tenait la boutique de brocantage au coin du Bowery. Il est bon client du neveu Carlos, qui prit la suite des affaires. Ce n'est point que Nag Hong Fali cherche à expier de la sorte F oeuvre rouge de ses mains ; c'est simplement parce que les marchandises sont à bon m.arché.
Il ne regrette rien. Pour regretter, il faut reconnaître le péché dans son cœur ; et, dans le cœur de Nag Hong Fah, le meurtre de la Senora Garcia n'a pas le sens du péché. C'est à ses yeux, au contraire, une action simple, respectable, méritoire même.
Car il est Chinois, et quoique tout se soit passé entre le brun-chocolat de l'Hudson et le grisnuageux de l'East River, l'histoire est d'Orient. Elle baigne dans l'atmosphère de l'âge du bronze- vert, de l'opium de première classe (1) et de l'aloès aromatique ; des statues sculptées et dorées venues des Indes au tem.ps où Confucius était jeune ; des broderies fanées, moisies dans l'odeur des siècles morts, odeur très suave, très noble, très inhumaine. Le chemin de fer aérien rugissait en l'air. Au-dessous, les policemen traînaient leurs pieds plats sur l'asphalte graisseux.
(1) Il y a dans le texte first chop chandoo, termes dont je ne pus réussir à découvrir la clef avant de consulter Captain AbduUah lui-même. Il répondit : « Opium supérieur. Le mot chandoo est un mot d'origine tiindoue, communément empJoyé dans les ports francs du Pacifique. » n. d, t.
iO UN PARP^AIT GENTILHOMME ET QUELQUES AUTRES
Pourtant l'histoire est bien de la Chine, — mais le nœud dramatique d'une histoire chinoise n'est pas au même endroit, s'il est regardé du point de vue américain ou de l'angle toujours un peu tordu d'un Chinois.
Pour Nag Hong Fah, le nœud du drame ne se rattachait pas au meurtre de la Senora Garcia, mais au rire de Fanny Mci Hi, lorsqu'il lui vit dans les mains le petit bijou qui brillait et qu'elle en fit l'estimation.
Elle était sa femme, honorablement et .véï-idiquement mariée.
Rien n'avait manqué au cérémonial du mariage, ni l'étroit bandeau d'or, ni le clergy- 7nan, ni le bouquet de roses monté sur fil de fer et vendu au rabais par un Grec ambulant, ni les poignées de riz jetées par des représentants facétieux et pochards de la race jaune — aussi bien que de la blanche.
Evidemment, lorsque le projet d'une telle union fut annoncé, bon nombre de gens, autour de Pell Street, jasèrent et chuchotèrent. Il fut question de la « fumée noire » (1), de l'esclavage des femmes et de bien d'autres vilaines choses plus ou moins romanesques et luxurieuses.
Quant à Nag Hong Fah, qui conservait ensem-
(1) L'opium, N. d. t.
UN SIMPLE ACTE DE PIÉTÉ
ble le soin de sa dignité et le sens de l'humour, il les invita tous chez lui : cancaniers, chuchoteurs, Miss Edith Rutter, directrice du Patronage, et Bill Devoy, détective de la Deuxième Section.
Chez le marié, ils ne trouvèrent ni opium, ni panneaux à coulisses, ni armoires secrètes, ni affreux mystères mongols, mais un joli petit appartement « à chauffage central », meublé par les Grand Rapids (1) de la Quatorzième rue, des porcelaines allemandes, une caisse de bière blonde de Milwaukee, un grand pot contenant cinq livres de tabac haché du Kentucky, un phonographe et une belle grosse Bible ornée d'un fermoir de cuivre et d'illustrations de Mr. Doré.
— Revenez nous voir, disait Nag Hong Fah aux invités qui descendaient en troupe l'étroit escalier. Revenez nous voir quand vous voudrez. Nous serons toujours contents de votre visite. N'est-ce pas mon petit chat, disait-il en prenant sa femme sous le menton.
— Vous pouvez parier votre vie là-dessus, mon vieux sucre jaune, agréa Fanny, — puis, en guise de flèche barbelée dirigée spécialement contre Miss Rutter qui battait en retraite, elle cria :
(1) Grand Rapids, ville de PEtat de Michigan qui fabrique des meubles en série et qui possède des succursales dans toutes les villes des Etats-Unis. n. d. t,
(( Ah ! Et puis, vous savez, toutes les fois que vous aurez envie de voir mon acte de mariage, il est là, accroché entre les photographies du Président et du patron, toutes les deux encadrées, et chiquement ! »
Nag Plong Fah avait rencontré Fanny Mei Hi pour la première fois, un soir, dans un Saloon du Bowery où elle lui avait été présentée par Mr. Brian Neill, qui se disait son oncle et qui était, en outre, propriétaire du Saloon. Ce gentilhomme, venu du Comté d'Armagh, avait quelque peu éclaboussé sa proverbiale pureté irlandaise dans la vase du ruisseau du Bowery. Qu'il fût l'oncle de Fanny Mei Hi, cela ne pouvait pas être pris tout à fait au sérieux, car Fanny Mei Hi n'était pas Irlandaise. Ses cheveux étaient dorés, ses yeux bleus, mais ceci mis à part, elle était Chinoise, au mioins pour les neuf dixièmes. Naturellement, elle s'en défendait, mais cela n'y changeait rien. Elle n'était pas une dame. Elle ne pouvait pas l'être, voyons, vous le sentez bien, avec ce sang mêlé dans les veines, ayant respiré dès son premier jour l'air de vice des mares empoisonnées de l'East Sidc, et avec Mr. Brian Neill en guise d'oncle.
UN 3IMPLE ACTE DE PIÉTÉ
Mais Nag Hong Fah, qui était, d'une part poète et philosophe, et de l'autre, propriétaire du Grand Palais Chop Suey de Shanghaï, disait qu'elle avait l'air, avec ses cheveux d'or, de la Déesse du Mal et des Sept Péchés Capitaux ; puis il ajoutait, — ceci dit au Devin de son clan, Nag Hop Fat, — qu'il se souciait peu qu'elle eût commis, en effet, sept, ou dix-sept, ou sept fois dix-sept monceaux de péchés, tant qu'elle en garderait le mystère dans le sein sacré de la famille Nag.
— Oui, — dit le Devin, jetant en l'air une poignée de bâtonnets d'ivoire peint et observant la manière dont ils tombaient pour surprendre le sens des augures : — la pureté n'est un joyau qu'aux yeux de la niaise jeunesse et vous êtes ^ ieux, ô honorable cousin.
— Certes, accorda Nag Hong Fah, je suis vieux — et gras, et indolent et très sage. Convientil de reconnaître plus de prix à la pureté qu'à la satisfaction d'un respectable citoyen qui contemple ses enfants mâles en joie autour de lui ?
Il sourit quand son plus jeune frère, Nag Scn Yat, le marchand d'opium, vint l'entretenir d'une certaine Yung Quai.
— Yung Quai est belle, dit le marchand d'opimn, et jeime. Fille appartient à un honorable clan — et...
— Et elle est stérile ! — Et elle est à San Francisco ! et nous avons divorcé !
— Mais il y a son frère aîné, Yung Long, le chef du clan des Yung, Il est riche et puissant. Il est l'homme le plus riche de Pell Street. Il considérera votre nouveau mariage comme une honte sur sa tête, et d'autant plus que votre nouvelle femme est étrangère.
— Elle ne l'est p^s. Ses yeux et ses cheveux seuls sont étrangers.
— Où les cheveux et les yeux veulent conduire, la volupté suit, repartit Nag Sen Yat, qui réitéra son avertissement à propos de Yung Long.
Mais l'autre secoua la tête et répondit par une citation : « Ne donnez pas des ailes au tourment. Il vole assez vite sans aide. D'ailleurs, ajoutat-il, le De\in assure, d'après ses bâtonnets peints, que Fanny Mei Hi me portera des fils, un, peut-être deux. Ensuite, s^ vraiment une goutte de sang barbare a mis un, nuage sur le clair miroir de son âme chinoise, je pourrai toujours répudier Fanny Mei Hi pour reprendre dans ma maison la belle et honorable Yung Quai, de qui j'ai divorcé et que j'ai envoyée en Californie parce qu'elle n'avait pas d'enfants. Elle adoptera alors les fils que l'autre femme m'aura portés et tout s'arrangera ainsi d'une façon extrêmement satisfaisante.
UN SIMPLE ACTE DE PIETÉ
Il revêtit alors son plus beau costume américaiii, alla chez Fannj^ et, avec les manières les plus dignes, a.u moj^en des phrases les plus choisies, se proposa comme époux.
— Sûr ! que je veux bien me marier avec vous, dit Fanny. Sûr ! Je serais la femme du plus gros et du plus jaune des Chinois de New- York plutôt que de continuer à mener la vie que je mène. Sûr, Chinkie Toodles !
« Chinkie Toodles » sourit et la regarda d'un air approbateur, se disant que les bâtonnets peints avaient dit la vérité' et que Fanny porterait ses enfants mâles.
La propre mère de Nag Hong Fah, achetée en Chine, pendant une période de sécheresse, pour une poignée de grains cuits au soleil, avait passé sa vie sur un bateau de fleurs. Elle n'en était pas moins morte en odeur de sainteté, ayant, à la suite de son cercueil gaiement laqué, dix-neuf prêtres bouddhistes qui remuaient cérémonieusement leur tête rasée en psalmodiant des vers pe Chin-Kong-Ching aussi flatteurs qu'approprié à la circonstance.
Fanny, d'un autre côté, tout en insistant avec méchanceté et hypocrisie sur la pureté de sa
race blanche, savait que les Chinois ont l'esprit large et libre, qu'ils font de bons maris et battent leurs femmes plutôt moins souvent que ne font les blancs de même condition.
Bien entendu, née dans le ruisseau, elle insistait agressivement sur ses droits.
— Chinkie Toodles, dit-elle, la veille du mariage, — et la lueur de ses yeux affilait chacun de ses mots — écoutez, je vais vous parler carrément, car j'ai l'intention de vivre de même. Peut-être que je n'ai pas toujours été une parfaite lady, mais je n'ai pas l'intention de vous jouer des tours, vous m'entendez. — Elle leva les yeux et soudainement — Nag Hong Fah le comprit — les clameurs, l'arrogance et tout ce qu'il y a de tragique dans un être de sang mêlé se pressèrent dans ses paroles, — Je veux avoir ma liberté, je suis Américaine, je suis blanche, vous savez, et, apercevant un sourire qu'il cacha rapidement derrière sa grosse main, elle cria :
— Vous n'avez pas besoin de rire ; je suis une blanche et non une poupée chinoise aux joues peintes. Je ne resterai pas assise, hébétée, à attendre le retour de mon gros jaune Seigneur et Maître, dans une cage étouffante et empestée de cinq pieds sur quatre. Autrement dit, je veux pour ma petite personne à cheveux d'or la liberté de sortir dans la rue aussi bien dans le
UN SIMPLE ACTE DE PIÉTÉ
jour qu'aux lumières électriques. Vous comprenez ? Et je jouerai franc jeu tant que vous en ferez autant, ajouta-t-elle d'une voix contenue.
— Bien sûr, dit-il, vous êtes libre. Pourquoi pas ? Je suis Américain, Buvez donc. Et ils scellèrent le marché avec une timbale d'eau-de-vie de riz chinois et d'eau-de-vie de Bourbon parfumée à l'anis et au gingembre.
Le soir qui suivit le mariage, le mari et la femme, au lieu d'un voyage de noces, s'offrirent une fête bachique parmi les splendeurs nouvellement vernies de leur appartement de Pell Street. Côte à côte, en dépit du mordant froid de décembre , ils étaient penches à la fenêtre ouverte, braillant un jpœan d'ivrogne devant les hauts édifices qui, austères, désolés, pointaient vers les étoiles, comme de gigantesques glaçons, et retentissaient du bruit des voix parmi l'odorante et chaude vapeur de Chine montant des fenêtres et des soupiraux.
Nag Hong Fah, voyant Yung I^ong traverser la iTie, se mit à penser, avec une sentimentalité de pochard, à la sœur de Yung Long, la première femme qu'il avait répudiée parce qu'elle ne lui avait pas donné d'enfants, et il cria à son ancien
iS UN PARFATT GENTTLÎTOMME KT QUELQUES AUTRES
beau -frère une bruyante invitation à monter.
— Venez, venez, vous o,urez à boire, hurlait-il d'une voix coupée par les hoquets.
Yung Long s'arrêta, regarda — et répondit avec courtoisie, mais non sans avoir lancé à la femme aux cheveux d'or qui vociférait auprès de l'obèse époux un lent coup d'œil d'évaluation. Debout, dans la lueur vacillante du réverbère, Yung Long était assez bel homme, et sur le soyeux éclat de son étroit et puissant visage, les ombres noires coupaient le jaune pâle de la peau aussi nettement qu'avec une lame.
— Il est chic ce Chinois, déclara Fanny Mei Hi, pendant que Yung Long s'en allait, et Nag Hong Fah, qui se trouvait, grâce à l'eau de vie de riz, le cœur plein de libéralité, agréa :
— Sûr ! très chic. Beaucoup d'argent. Buvons !
Après la sixième timbale, Nag Hong Fah sentit son âme de poète libérée par l'alcool. Il prit sa rougissante épouse sur ses genoux et improvisa un chant d'amour à la mode de Canton.
Le matin suivant Fanny, dégrisée, se réveilla avec la crainte de s'être liée pour la vie à un ivrogne. Mais elle ne tarda pas à reconnaître que ses soupçons n'avaient rien de fondé. La bacchanale à l'eau de vie de riz n'avait été qu'une cérémonie en l'honneur de l'enfant mâle sur lequel Nag Hong Fah avait placé tout son
UN SIMPLE ACTE DE PIETE
espoir. C'est pour ce fils et pour tous les autres fils à naître qu'il se leva du lit où il avait laissé tomber, la veille, son corps gras et mou. Il n'avait ni mal à la tête, ni mal au cœur. Il qviitta l'appartement, se rendit à ses affaires et conclut plusieurs marches avec Yung Long, l'épicier en gros, qui possédait des succursales à Canton, Manille, New-York, San Francisco, Seattle et Vancouver.
Pas un mot ne fut prononcé h propos de Yung Quai ou de Fanny. La conversation roula uniquement sur les boîtes de fer-blanc, les pousses de bambou, les sangsues conservées, les fruits-étoiles marinés, les croustillants gâteaux d'amande.
Ce fut seulement après que les prix eurent été fixés et le marché dilment conclu, que les mots consacrés eurent été dits et que les paumes eurent touché les paumes, — les parties ne pouvaient plus revenir sur leur parole sans perdre la face, — ce fut seulement alors que Yung Long remarqua en passant, d'un ton indifférent :
— N'oubliez pas que c'est au comptant, strictement au comptant. Et il sourit.
Car il savait que le propriétaire du restaurant
îïO UN PARFAIT Gt]NTrLnOMME ET QUELQUES AUTlXES
était un coiiimciçaiit audacieux qui comptait, avec raison, sur de longs crédits et de futurs profits. Il n'avait jamais hésité jusqu'alors à lui accorder quatre-vingt-dix jours de délai, sans questions ni arrangements spéciaux.
Nag Hong Fan sourit à son tour d'un long, mince, énigmatique sourire.
— J'ai apporté l'argent sur moi, répondit -il, tirant de sa poche, une poignée d'obligations de de rEmprunt d'Amérique. — Et les deux gentlemen se regardèrent en silence avec beaucoup de respect mutuel.
— Cela fait quarante-sept dollars et trentetrois cents d'économisés sur la première affaire de mon ménage, dit Nag Hong Fah, le soir, à son clan rassemblé au Lieu des Désirs Suaves et des Célestes Divertissements. Ah ! j'aurai de belles et vastes affaires à laisser à l'enfant mâle que me j)ortera ma femme. '
Et l'enfant mâle vint en effet.
Cheveux dorés, yeux bleus, peau jaune, il fut nommé Brian en l'honneur de l'oncle apocryphe qui tenait le Saloon du Bowery. Pour le baptême, Nag Hong Fah envoya des invitations particulières sur des caries roses, gravées avec un virulent rouge-rnagcnta et brodées en guirlandes, de myosotis verts mélangés de roses cramoisies, tandis qu'au dos s'étalait une
ÛN SIMPLE ACTE DE PIETE
annonce du Grand Palais Chop Suey de Shanghaï. En outre, il fit cadeau à sa femme d'un précieux bracelet de jade blanc nuageux ; de boucles d'oreilles de jade vert artistement incrustées de plumes bleues ; d'un coffret thibétain en pierre tendre sculptée ; d'un flacon de parfum français ; d'ime livre de fleurs de thé de Mandarin qu'il avait payée soixante-dix dollars au prix du gros ; d'une garniture de zibeline rouge de Chine et d'un nouveau disque de Caruso pour le phonographe.
Fann)^ donna ses préférences aux deux derniers présents, surtout aux fourrures, dont elle s'enveloppa malgré la chaleur orageuse d'une journée d'août, dès qu'étant assez forte pour quitter son lit, elle put sortir pour une expédition sur le pavé natal, car elle tenait à affirmer au plus vite ses droits déjà proclamés à « la liberté de la rue et des lumières électriques » (sans parler de l'arrière-boutique du Saloon de son oncle).
Elle se trouvait à l'aise entre les murs délabrés et moisis, couverts de réclame pour les émin entes distilleries du Kentucky et de tra,ces indélébiles laissées par plusieurs générations de mouches. Elle se plaisait parmi les tables gangrenées, les crachoirs bossués, dans l'atmosphère de pauvreté et de fainéantise où se mêlaient, à travers
t)2 UN PARFAIT GENTILHOMME ET QUELQUES AUTRES
la poussière, les odeurs de la bière éventée, des sandwiches au fromage, des vêtements humides et des cigares refroidis.
— Va-t'en au Diable d'Enfer ! dit-elle, admonestant un maçon saupoudré de briqLie rouge, qui franchissait en chancelant le seuil de l'arrièreboutique et voulait lui prendre la taille dans une intention amoureuse.
— Eh bien quoi ! Je suis une respectable femme mariée, peut-être ! Puis se tournant vers Miss Ryan, la camarade de son ancienne et tumultueuse vie de vieille fille, qui était assise au coin de la table et plongeait son joli petit nez retroussé dans un « demi )) écumant :
— Si tu veux un bon tuyau, Mamie, épouse un Chinois. C'est la vraie vie, tu peux me croire. Il n'y a que ça.
Mamie secoua la tête :
— Tant mieux pour vous, Fanny, réponditelle. Mais ça n'est pas mon affaire. D'ailleurs, ça n'est pas étonnant que ça vous convienne : vous êtes vous-même plus Chinoise qu'autre chose.
— Je ne suis pas Chinoise. Je ne suis pas Chinoise. Je suis blanche. Qu'est-ce qui vous prend de m'appeler Chinoise ?
Puis, voyant des signes de repentir sur le visage de son amie, elle concéda :
UN SIMPLE ACTE DE PIÉTÉ
— Enfin, ça ne fait rien. Chinkie Toodles est assez bon pour moi. Il me traite comme s'il était blanc. Ça va bien. Ça va bien !
Elle n'exagérait pas. Nag Hong Fah était bon pour elle. Il était heureux d'avoir réalisé les rêves d'une paternité que lui rappelaient, chaque nuit, les cris vigoureux répercutés, à travers l'étroite et branlante maison de Pell Street, jusqu'à la boutique de liqueurs de la Chin Sor Company où les membres du clan des Nag prédisaient un avenir brillant au père et au fils.
Le premier était prospère. La responsabilité d'une famille avait apporté une vivacité nouvelle et du mordant à son âpre cerveau de trafiquant mongol. Où, jadis, il eût exprimé le jus d'un dollar y il pressurait à présent le cent. Il eut à soutenir plus d'une dure lutte avec l'opulent Yung Long au sujet du riz, du thé et autres denrées comestibles, mais jamais, dans ces rencontres, aucun des deux ne fit allusion à Yung Quai ou à celle qui avait supplanté Yung Quai dans le cœur de Nag Hong Fah.
Fanny était honnête.
Elle « marchait droit et serré )) comme elle se l'était prom.is à elle-même.
— Et je ne me force pas, vous savez, confiait-elle à Miss Ryan.
Fanny était satisfaite. La vie, après tout, avait été bonne pour elle et lui avait apporté la prospérité et le contentement, — après une jeunesse fantaisiste, tortueuse, malpropre, — en la mettant entre les mains d'un gros Chinois. Malgré tout, il y avait des instants où elle se sentait entraînée par le ruisseau de qui elle tenait les neuf dixièmes de ce sang toujours si vigoureusement renié.
A travers le brouillard épicé et chaud de Chinatown (1), elle riait au bonheur, son premier-né tapi sur la poitrine, prêts tous deux à lier amitié avec tout le monde.
Ce fut ainsi que Yung Long la revit. Elle descendait Pell Street. Et lui était assis sur le siège sculpté de la fenêtre de son magasin, fumant sa pipe à glands de soie cramoisie. Un rayon de soleil entrait en dansant à travers les vitres, se rompait en éclats irisés et enguirlandait sa face pâle et sereine de vapeurs opalines.
Yung Long ne manqua pas d'agiter sa main en signe de courtoise salutation.
Elle ne manqua pas non plus de rendre la politesse.
(1) La Ville Chinoise, n. cl, t.
UN SIMPLE ACTE DE PIÉTÉ
— II est chic ce Chinois ! pensa-t-elle encore. Mais Dieu-eu-eii ! elle marchait droit. Parfaitement, parfaitement !
Un an plus tard, Nag Hong Fah ayant acquis, dans l'attente d'un heureux événement, une option sur un restaurant qui dominait la \ille (afin que le second fils ne fût pas dépouillé en faveur de Brian, lequel était l'héritier du Grand Palais Chop Suey de Shanghaï), Fanny expédia un aucre petit sang-mêlé dans le vacarme et la fumée de Pell Street.
Mais lorsque Nag Hong Fah rentra chez lui, ce soir-là, la garde lui annonça que l'enfant qui venait de naître était une fille, événement qui devait s'inscrire au débit et non au crédit du Grand LivTc de la famille.
Ce fut alors qu'un changement se produisit dans les relations conjugales de Mr. et de Mrs. Nag Hong Fah. Non que le premier eût de l'éloignement pour la petite fille, qui fut nommée Fanny comme sa mèrCc Loin de là ; il l'aimait avec une sorte d'amour apathique et passif. On pouvait le voir, l'après-midi, berçant le petit paquet avec ses bras énormes Cj) chantonnant les plaintives ballades de Canton où il est question du dieu des petits enfants, de qui la face est une prune confite baisée et léchée sans répit par les menues langues roses.
Mais, cette fois, il n'y eut pas de baptême, pas de superbes invitations imprimées en rougemagenta et envoyées a.ux élus, pas de flatteuses prédictions pour l'avenir. Il n'y eut pas de précieux cadeaux de jade verc et de jade blanc amoncelés sur la couche de la jeune mère.
Elle le remarqua mais ne se plaignit pas. Elle se dit que, sans doute, la nouvelle entreprise avait avalé tout l'argent de son m.ari et, un soir, elle lui demanda comment marchait le nouveau restaurant.
— Quel nouveau restaurant ? demanda-t-il d'un ton paisible.
— Celui qui est au-dessus de la ville, Toodles, le restaurant que vous avez acheté pour le bébé.
Nag Hong Fah sourit avec négligence :
— Oh, j'ai renoncé à l'option. Je n'ai pas trop perdu.
Fanny se dressa, étreignant la petite Fanny contre elle :
— Vous... vous avez renoncé...? Qu'est-ce que vous voulez dire, renoncé ?
Alors, brusquement, inspirée par quelque secret soupçon, elle cria du haut d'une voix extraordinairement forte :
— - Voulez-vous dire que vous avez renoncé parce que... parce que la petite Fanny est... une fille ? '
UN SliMPLE ACTE DE PIÉTÉ
Il acquiesça avec un signe de sa face souriante.
— Bien entendu. Une fille n'est faite que pour porter des enfants.
Il le dit sans aucune brutalité, sans aucune prétention de supériorité virile. Il le dit simplement, comme on établit un fait, un fait mélancolique et indubitable, mais auquel on ne peut rien changer, un fait dur comme le roc.
— " Mais... Mais... — La stupeur de Fauny, son orgueil blessé se débattaient dans le flux de mots du ruisseau qui montaient à sa gorge dans des remous a,ffreux : « — Je suis une fem.me moi-même cria-t-elle enfin et je... ))
— xlssurément, vous êtes une femme et vous avez fait votre devoir. Vous m'avez mis un fils au monde. Peut-être, si les augures sont favorables, m'en porterez-vous encore un autre. Mais cette... cette fille... Il ne cachait plus son dédain de la petite Fanny. Un geste de sa grosse main à fossettes la montrait comme un regrettable accident, et il continua de sa voix caressante :
— On aura soin d'elle. J'ai déjà écrit à des amis de San Francisco pour prendre les arrangements convenables. Mais il faut attendre qu'elle ait atteint l'âge voulu.
Il disait cela avec l'anglais mélodieux et précis qu'on lui avait enseigné à l'école du soir,
58 UN PARFAIT GENTILHOMME ET QUELQUES AUTRES j
au temps où il était l'orgueil et l'honneur de la j classe. j
Fanny s'était levée. Dans un frou-frou de ^ pantoufles tricotées, elle avait quitté son lit. Elle apparut dans le cercle de faible lumière répandu ; par la lampe à pétrole qui vacillait au centre de la pièce, et s'approcha de son mari. De la main gauche elle serrait le bébé sur son cœur, tandis qu'elle braquait sa main droite comme un \ pistolet sur la massive poitrine que ses yeux de | violette semblaient traverser de leurs rayons.
Mais dans les veines de Fanny le sang chinois, ' patient, sagace, enraya tout à coup la violence , de l'emportement américain et de l'impulsion i américaine qui l'entraînait à clamer bien haut le droit, la justice, la bonne foi. Elle se maîtrisa. La main accusatrice fléchit, se posa avec ménagement sur l'épaule de l'homme. Fanny entrait ] dans la lutte pour sa fille. Elle engageait le com- j bat pour la goutte de sang blanc de ses veines Mais il ne fallait pas perdre la tête.
— Ecoutez, Chinkie Toodles, dit-elle, vous vous dites chrétien, n'est-ce pas, chrétien et Américain. Eh bien, montrez du cœur et du bon sens. Ce petit bout n'est pas chinois, voyons, Toodles. La petite Fanny ne va pas être vendue au poids, à tant la livre, sur l'offre d'un riche , Chinois. Non, ça m'étonuerait, Elle doit recevoir ;
UN SIMPLE ACTE DE PIÉTÉ
de rëducation. On doit lui donner sa chance, voyons. Elle ne va pas dépendre des bêtes mâles. Elle ne doit pas mener la vie que les bêtes mâles aiment à faire mener aux femmes. Croyez-moi, Toodles. Je sais ce que je dis.
Mais i] secoua sa tête opiniâtre.
— Tout est arrangé, dit-il ; et de la manière la plus satisfaisante.
Il fit un mouvement pour s'en aller. Mais elle bondit sur lui et s'accrocha à sa manche :
— Vous... Vous... Vous ne voulez pas dire... Vous ne pouvez pas vouloir... bégayait-elle...
— Si, oie !
Il fit un geste mou et négligent comme s'il cherchait à se débarrasser de quelque chose d'inconcevable.
— Vous êtes femme. Vous ne pouvez pas comprendre.
— Ah ! Je ne comprends pas... Bien sûr que je ne comprends pas...
Entre ses dents, les mots cliquetaient et se brisaient comme des glaçons qui s'égouttent. Tout d'un coup, sa colère se pétrifia, puis reviat aussi brusquement qu'elle était tombée, et Fanny se précipita en crachant un fleuve d'injures :
— Damné Chinois, jaune et puant. Vous... Vous... Qu'est-ce que vous voulez dire que vous me faites porter des enfaxxts, et puis...
La petite Fanny commençait à hurler vigoureusemejat. Sa mère lui couvrit le visage de baisers :
— Ah ! mon pauvre petit mimi ! C'est donc en enfer que vous avez été chercher votre père. C'est un père infernal ! Regardez-le là, plein de graisse et tout jaune... et... il veut vous vendre... à une autre bête sauvage de Chinois. Il veut... vous envoyer en esclavage...
— Mais, ricana Nag Hong Fah, vous êtes... ah! ah !... vous êtes Chinoise vous-même, imbécile...
— Non, je ne suis pas Chinoise. Je suis blanche et sérieuse, et je me tiens bien et...
Il alluma une cigarette et sourit avec placidité. Elle comprit brusquement qu'il était inutile de discuter et de chercher à le convaincre. Il eût été aussi superflu de plaider devant l'infini ironique et sourd, devant l'immensité sans nerfs et sans cœur. Et, en vraie femme, elle fit passer le point important après un point secondaire :
— Vous avez raison, je suis en partie Chinoise moi-même, et terriblement fâchée de l'être, je vous assure. Aussi, je comprends que vous ne m'ayiez pas fait de cadeaux quand la petite Fanny est née, puisqu'elle était une fille. Comme si c'était de ma faute ! Ah ! vous pouvez ricaner et baver. Oui, c'est pour ça que vous ne
tîN SIMPLE ACTE DE PIETÉ
m'avez pas donné de cadeaux. Je sais, je sais ce que ça veut dire, si un Chinois ne fait pas de cadeaux à sa femme quand elle met un enfant au monde. C'était pour me faire honte, n'est-ce pas, et me faire perdre la face. Voilà ce que vous vouliez. Et dire que j'ai cru un moment que c'était parce que vous économisiez de l'argent pour que la petite Fanny puisse se tirer d'affaire plus tard! Mais est-ce que vous ne sentez pas qu'une autre idée est en train de vous venir à présent ? Voilà ! Vous allez faire ce que je vais vous dire. Vous allez ouvrir le nouveau restaurant et vous allez me donner un cadeau. Un bracelet, tenez, voilà ce que je veux. Je ne veux plus de vos jades chinois. En V7^ai, vous m'entendez ! De l'or et des diamants, vous entendez !
Et elle parlait encore que lui, indifférent, silencieux, le sourire sur les lèvres, quitta la chambre et descendit l'escalier gémissant pour aller chercher une délivrance dans les drogues épicées du Lieu des Désirs Suaves et des Célestes Divertissements.
Elle se rua à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. Elle se penchait de toutes ses forces. Ses cheveux encadraient son visage d'une auréole glorieuse et désordonnée. Sa robe lâche glissait de ses épaules rayonnantes, ses yeux violets étincelaient de feu et de haine.
()2 UN PARFAIT GKNtlLIÎOMME ET Q^ET^QUES AUTllËS
Elle cria au dos gras qui s'éloignait :
— Uii bracelet ! Voilà ce que je veux. Voilà ce que vous allez me rapporter, entendez-vous ? En or ! avec des diamants ! De l'or et des diamants, cochon jaune, entendez-vous ?...
Ce fut à ce moment que Yung Long passa devant la maison. Il entendit, regarda en l'air, et salua courtoisement Fanny, comme c'était sa coutume. Mais, cette fois, il ne poursuivit pas immédiatement son chemin. Il la regarda pendant plusieurs secondes, observant les suaves lignes du cou et des épaules, le pâle ovale du visage avec le cramoisi de la large bouche généreuse, l'éclair des petites dents égales et les sombres orbites bleues. La lumière de la lampe brillait au fond de la chambre. Un vent léger passa par la fenêtre ouverte, et les larges manches de la robe se mixcnt à flotter comme les ailes d'un grand papillon rose.
Instinctivement, elle lui rendit son regard. Instinctivement, à travers la colère et la douleur, l'impression d'autrefois surgit :
— Il est chic, ce Chinois !
Sans s'apercevoir de ce qu'elle faisait, ses lèvres avaient donné à sa pensée la forme des mots :
— Très chic.
Elle les prononça dans un murmure impé-
UN SIMPLE ACTE DE PIETE
tueux et véhément, qui tournoya dans la vapeur fumeuse de Pell Street, eomme un message sifflant et subtil.
Yung Long sourit, éleva son élégant chapeau et continua son chemin.
Tous les soirs qui suivirent, Fanny, cajoleuse ou menaçante, caressante ou injurieuse, revint à l'attaque.
— Ecoutez, Chiakie Toodies... Mais, pour l'impression qu'elle produisait sur cet époux éternellement souriant, elle aurait aussi bien pu essayer d'argumenter contre le Sphinx. Il abandonnait son corps amorphe dans un confortable rocking qu'il faisait marcher en haut et en bas du bout de son pied à pantoufle de feutre. Une cigarette pendait négligemment du coin droit de ses lèvres grossières et affaissées, et, avec une tasse d'eau-de-vie de riz tiède commodément à sa portée, il observait Fanny comme il aurait pu faire des mouvements giratoires d'une bestiole exotique qui se brûle continuellement les ailes au-dessus d'une lampe. Elle l'amusait. Mais, après quelque temps, la distraction répétée devint fade et tomba dans la monotonie. En Chinois correct, Na.g Hong Fah décida de porter
fî-i UN PARFAIT GENTILIîOXnrE ET QUELQUES AUTIU':S
une plainte dans les forincs devant Mr. Brian Neill, le propriétaire du Saloon du Bowerj^, qui se disait l'oncle de Fanny Mei Hi.
La vie, pour ce fils prodigue de la verte Erin, était un riant amalgame d'étroites convenance"? et de petits vices plaisants. Après avoir écouté Nag Hong Fah, il fit entendre son rire du gosier et appela son neveu « un damné sentimental imbécile ». Puis :
— Battez-là, — conseilla-t-il d'un ton calme et positif. Donnez-lui une de ces bonnes vieilles raclées qu'elle connaît bien, et après cela, elle viendra manger dans votre main, mon garçon.
— Alors j'ai votre permission officielle, votre permission comme chef de famille ?
• — Sûr ! Attendez. Je vais vous prêter mon bâton. Elle sait le goût qu'il a.
Nag Hong Fah prit ensemble l'avis et le bâton. Le soir même, il administra à Fanny une sévère correction et répéta l'exercice tous les soirs, pendant une semaine, jusqu'à ce qu'elle fûc calmée.
Une fois de plus, elle redevint le modèle des femmes et le bonheur refleurit dans le sein puissant de l'époux. Miss Rutter, la directrice du Patronage, prononça à ce propos un remarquable commentaire :
« — Le véritable amour est l'abri inexpu-
UN SIMPLE ACTE DE PIÉTÉ
gnable de la paix, » dit-elle, un jour qu'elle avait rencontré la famille Nag Hong Fah descendant Pell Street, le jeime Brian marchant en avant, de son petit pas mal assuré, et le bébé serré dans les bras de sa mère.
Généralement, Nag Hong Fah fermait les yeux sur les insignifiantes manifestations de la vanité de son épouse. C'est ainsi qu'une aprèsmidi Fanny rentra, rouge, surexcitée, exhibant un bracelet qui luisait à son poignet.
— Je l'ai acheté avec mes économies. C'est une véritable imitation d'or et de diamants, Chinkie Toodles. J'ai pensé que ça ne vous ferait rien. J'ai même cru que ça ne vous contrarierait pas si des Chinois, ici ou là, pensaient que c'est en vrai et que vous me l'avez donné.
Il sourit et la prit sur son genou comme autrefois.
— Bon, bon, disait-il en caressant l'or vif des cheveux de Fanny avec sa grosse main. Ça va bien. Peut-être que si vous me portez un autre fds, je vous donnerai un bractelet en vrai, de l'or et des diamants véritables. En attendant, vous pouvez garder ce brimborion à votre bras.
Comme jadis, elle tenait jalousement à exer-
cer ses droits « à la liberté de la rue et des lumières électriques ». Il n'y faisait pas la plus légère objection. Il avait donné son autorisation au moment de leur mariage et, comme il était homme de parole, il tenait sa promesse avec exactitude et sérénité.
Mr. Brian Neill, qu'il rencontra par hasard une après-midi, dans la boutique de brocantage de la Senora Garcia, l'approuva entièrement.
— La rossée que vous lui avez donnée ne lui a fait aucun mal, mon neveu bien-aimé. Elle joue franc jeu. Elle n'a rien à cacher. Dieu assiste celui qui voudrait lui conter des douceurs !
Il riait intérieurement au souvenir d'un matelot Finnois qui avait dû subitement et honteusement battre en retraite, de Tarrière-boutique dans le Saloon^ avec une égratignure balafrant sa face ensanglairtée, tandis que des mots amers sur « les femelles de cette espèce » sortaient en foule de ses lèvres.
— Par ma foi, elle est sérieuse. Elle s'assied là avec son petit verre de gin et sa vieille camarade Mamie Ryan, et je suis sûre qu'elles passent le temps à parler de robes et de babioles...
Bien entendu, une fois de temps en temps, il pouvait arriver que Fanny revînt à la maison un pou éméchée. Mais Nag Hong Fah, étant Chi-
UN SIMPLE ACTE DE PIÉTÉ
nois, couvrait ces petites erreurs avec la large charité de son relâchement personnel.
— J'aime mieux une femme qui boit, mais fait bien la cuisine, lave les enfants et retient sa langue entre ses dents, qu'une femme sobre, qui sue la vertu et casse les pots du ménage, disait-il à Nag Hop Fat, le Devin. Je préfère un honorable cochon à une bouteille fêlée.
— Assurément ! Mieux vaut une mule rapide qu'un cheval paralysé, dit l'autre, dévidant la pelote des plaisantes métaphores orientales, et, pour finir, renforçant son opinion par une citation choisie et bien appropriée de Fo-Sho-Hing- Tsen-King.
Un soir de cet hiver-là, tandis qu'un vent violent, grondant du Nord, balayait de son souffle coupant, dans Pell Street, les maisons couvertes de neige, Fanny rentra tard, un peu grise, avec un frisson et une toux saccadée. Lorsque, sept heures plus tard, elle fut très mal d'une pneumonie, Nag Hong Fa h fut authentiquement désobligé.
Il remit la garde de son restaurant à son frère Nag Sen Yat et s'assit auprès du lit de la malade, murmurant des mots d'encouragement, baignant la tête fiévreuse, changeant les draps, administrant les médecines avec des doigts aussi lestes et aussi délicats que ceux d'une femme.
Même après que le Docteur lui eut dit, le troisième soir, que le cas était désespéré et que Fanny allait mourir ; même après que, s 'étant excusé, il fut passé, en homme pratique, dans la chambre à côté pour écrire à sa femme divorcée Yung Quai ; même après qu'il l'eut priée de se tenir prête à venir et eut joint à la lettre cent dollars pour le voyage de San Francisco, il continua à traiter Fanny Mei Hi avec la plus extrême bienveillance.
S 'agitant sur ses oreillers brûlants, la malade pouvait entendre, au cours des longues veilles de la nuit, son mari respirer avec précaution pour éviter de la déranger. Le lundi matin, il la fit asseoir contre les oreillers et la prit sur sa propre poitrine pour l'aider à supporter la toux effrayante qui secouait ce corps épuisé. Il lui fit connaître alors qu'il était revenu sur ce qu'il avait dit au sujet de la petite Fanny.
— Vous allez mourir, dit-il avec placidité et en quelque sorte sur un ton d'excuse. Il convient que votre fille s'incline avec révérence devant votre esprit qui va partir. Les prières d'un enfant ne peuvent être mieux stimulées que par la reconnaissance et la petite Fanny vous sera reconnaissante. Elle ira dans une bomie école américaine et, pour payer les frais, je vendrai après votre mort tout ce qui vous aura appar-
UN SIMPLE ACTE DE PIÉTÉ
tenu : le bracelet de jade blanc, les boucles d'oreilles de jade vert, les zibelines rouges. Cela produira quatre mille dollars et même cette babiole — il fit glisser le bracelet brillant du poignet amaigri — fera quelques dollars, dix, peutêtre douze. Je connais dans Mott Street un marchand pour ces sortes de bagatelles.
— Ecoutez...
La voix de Fanny interrompit, rauque, provoquante. Elle s'était tirée hors des bras de son mari. Une lueur opaque errait sur les yeux bleu de violette. Son corps entier tremblait. Cependant, elle se soutint d'elle-même sur ses coudes avec une terrible tension et refusa l'aide des mains qui s'offraient.
— Ecoutez. Combien dites-vous que vaut ce bracelet ?
Il sourit gentiment. Il ne voulait pas blesser la vanité de sa femme, aussi il augmenta sa première estimation.
— Vingt dollars, proposa-t-il. Peut-être vingt et un. Ne vous tourmentez pas. Je le vendrai le plus avantageusement possible pour votre petite fille.
Mais, tout d'un coup, Fanny éclata de rire, un rire haletant qui secouait son corps, s'étrangla dans sa gorge et précipita un torrent de sang hors de ses poumons torturés.
— Vingt dollars, criait-elle. Vingt et un, dites-vous, pauvre idiot ! Ce bracelet seul peut payer toute l'éducation de la petite Fanny. Il vaut trois mille dollars. Il est en vrai^ en vrai! De l'or et des diamants... or... et diamants ! Yung Long me l'a donné, imbécile que vous êtes... Elle tomba en arrière, puis expira en gardant sur le visage un sourire qui la faisait pareille à un enfant endormi, un enfant sérieux et pervers.
Le lendemain de l'enterrement de sa femme, Nag Hong Fah, après avoir envoyé une lettre cérémonieuse, se présenta chez Yung Long, au magasin d'épicerie en gros.
Dans les annales bouffonnes et tortueuses de Pell Street, cette rencontre devait revêtir, au cours des années, quelque chose d'épique, d'homérique, pour tout dire quelque chose de presque religieux. Elle est mentionnée avec orgueil par le clan des Nag et des Yung. L'histoire vogua jusqu'à la côte du Pacifique et aborda même la Chine lointaine, où les Sages en parlent encore avec un balancement respectueux, quand ils se réunissent sur la rivière, dans les habitations flottantes qui vont à la dérive, à la saison des pêchers en fleurs.
UN SIMPLE ACTE DE PIÉTÉ
Yung Long reçut Nag Hong Fah sur le seuil de la boutique.
— Daignez entrer le premier, dit-il, en saluant.
Nag Hong Fah salua encore plus bas.
— Comment oserais- je, répliqua-t-il, citant un mot du Livre des Cérémonies et des Démonstrations Extérieures, qui prouve que les belles manières sont l'essence même des sentiments du cœur.
— Je vous en supplie, daignez entrer le premier, accentua fortement Yung Long et, une fois de plus, l'autre fit la réponse correcte :
— Comment oserais-je ?
Enfin, après une dernière requête, mais protestant encore, Nag Hong Fah entra comme il en était prié. Yung Long suivit, se dirigeant vers Test de la boutique et indiquant l'ouest au visiteur, ainsi que le commande la politesse chinoise.
— Daignez choisir votre natte, continua-t-il, et, après plusieurs modestes refus, Nag Hong Fah obéit derechef, s'assit et sourit gracieusement à son hôte.
— Une pipe ? suggéra ce dernier.
— Mille et mille remer ciments. Une simple pipe de bambou, je vous prie, une pipe avec une embouchure commune et sans aucun ornement.
— Non, non ! protesta Yung Long, vous
fumerez une précieuse pipe de jade avec une embouchure d'ambre sculptée et ornée de glands de soie pourpre.
Il frappa dans ses mains. Un -de ses jeunes cousins entra avec un plateau de nacre élégamment ordonné, qui portait une lampe à opium, j des pipes et des aiguilles, des cuillères de corne ^ et des boîtes d'ivoire. 1
Une minute plus tard, les cubes d'opium gré- ! sillaient sur la flamme et la pipe de jade toute 1 préparée était passée à Nag Hong Fah, qui, j ayant aspiré la fumée grise et âcre de toute la force de ses poumons, rendit la pipe à l'enfant — ; lequel se mit à l'apprêter de nouveau avant de I la tendre à Yung Long.
Pendant un certain temps, les deux beauxfrères fumèrent en silence. i
Ils n'étaient que des hommes de Pell Street et des hommes de petit négoce ; mais derrière j eux leur race avait trois mille ans d'histoire ; ininterrompue, trois mille ans de même lignage, j d'orgueil accumulé, d'acquisitions et d'impassi- > bilité héréditaires. Assis face à face comme des idoles sculptées, rangées en ligne solennelle, le temps pesait sur eux et leur prêtait sa majesté.
Yung Long caressait sa joue de sa main droite. La mourante lumière du soleil dansait et faisait ! briller le poli soigné de ses ongles.
UN SIMPLE ACTE DE PIÉTÉ
Finalement, il rompit le silence :
— Votre femme est morte, dit-il, en imprimant à la phrase une petite cadence de deuil extrêmement lugubre.
— Oui ! Nag Hong Fah inclina la tête avec application et reprit après une courte pause :
— Mon ami, il est certes bien raisonnable de penser que les jeunes hommes sont absurdes. Leur cervelle chaude est rougie par les brouillards aveuglants de la passion, tandis que le calme et la sagesse sont les splendides attributs des hommes plus vieux. Par exemple, vous et moi...
— Assurément, dit Yung Long d'un ton libéral.
Il se leva sur ses coudes et ses yeux obliques luisaient d'un regard scrutateur.
Nag Hong Fah le considéra pesamment du coin de l'œil, puis remarqua tout haut avec indifférence qu'un sage et vieil homme doit : premièrement, pénétrer la nature des choses ; deuxièmement, élargir sa connaissance, puis endurcir sa volonté, puis maîtriser les impulsions de son cœur, puis se corriger à fond lui-même, puis établir le bon ordre dans sa famille.
— Bien parlé, agréa Yung Long. Bien parlé, ô sage et plus vieux frère. Une famille ! L^ne
famille a besoin de la force d'un homme et de la suave obéissance d'une femme.
— La mienne est morte, soupira Nag Hong Fah. Mon ménage est bouleversé, mes enfants crient.
Yung Long fit glisser un petit éventail de sa large manche de soie et le déplia avec circonspection.
— J'ai une sœur, dit-il paisiblement, Yung Quai, une femme sans enfants qui fut autrefois votre épouse, ô sage et plus vieux frère !
— Yung Quai est la plus honorable des femmes, dit Nag Hong Fah en fermant les yeux. Puis il continua :
— Je lui ai écrit il y a cinq jours en lui envoyant l'argent du voyage de San Francisco à New- York.
— Ah ! souffla doucement Yung Long. Et un nouveau silence suivit.
Le jeune cousin de Yung Long pétrissait, entre les bords de la pipe, les sombres cubes d'opium que la flamme transformait graduellement en or ambré.
— Veuillez fumer, dit Yung Long.
Nag Hong Fah avait complètement fermé les yeux et son visage gras, jaune comme un vieux parchemin, était devenu indifférent, hébété, presque plongé dans le sommeil.
UN SLMPLE ACTE DE PIÉTÉ
Cependant il parla :
— Votre honorable sœur, Yung Quai, fera la plus satisfaisante des mères pour les enfants de ma dernière femme.
— Certes, dit Yung Long.
Il y eut un nouveau silence, rompu encore par Nag Hong Fah. Sa voix observait un grand calme, un ton chantant et traînant d'homme bien élevé. Elle avait la qualité du bronze, le bronze verdi par les siècles oscillants, le son doux et assourdi des gongs dans les temples anciens.
— Mon ami, disait la voix, il y a aussi ce bracelet que vous avez donné à ma dernière femme.
Yung Long leva rapidement les yeux, puis les baissa quand il vit la paisible expression des traits de Nag Hong Fah qui continuait déjà :
— Pendant quelque temps, je me mépris.
Mon cœur était aveugle, mon âme était flétrie par la colère. Je... J'ai honte d'en convenir, je nourrissais contre vous un dur ressentiment. Puis, j'ai considéré que vous étiez le frère aîné de l'honorable Yung Quai et un homme du rang le plus honorable vous-même. J'ai compris qu'en donnant un bracelet à mon épouse, vous aviez voulu sans nul doute faire montre de votre estime pour moi, votre ami et son mari. N'ai-je eu pas raison ?
Yung Long renversé en arrière, avait rempli ses poumons d'une nouvelle bouffée d*opium ; ses deux épaules touchaient la natte de manière à dilater largement sa poitrine, comblée des vapeurs de la drogue philosophique.
— Oui, répondit-il, après une minute ou deux. Vos lèvres indulgentes ont prononcé des mots pleins d'harmonie et de raison. Seulement, il y a aussi une chose négligeable et vraiment insignifiante...
— Dites-la. Elle sera honorablement accueillie.
Yung Long s'assit en s'éventant avec lenteur :
— Au temps où j'arrangeai une rencontre avec la mère de vos enfants, dit-il, de manière à pouvoir l'entretenir du respect affectueux que je vous porte et lui remettre un bracelet en gage de ces sentiments, j'ai craint les bouches débondées de Pell Street. J'ai redouté les bavardages et le scandale. C'est ainsi que, pour y parer, j'eus ridée de rejoindre votre femme dans l'arrièreboutique de la Senora Garcia, au coin du Bowery. Depuis, je suis arrivé à penser que j'ai agi inconsidérément, car la femme étrangère peut avoir mal interprété mes motifs. Elle peut pai'ler, ce qui nous déshonorerait, vous, aussi bien que moi, en souillant l'esprit enfui de la
r^N SIMPLE ACTË DE PiÉTE
morte. Que dit le Li-Ki ? a Ce qui a été prononcé à voix basse dans les appartements privés ne doit point être crié au dehors. >^ Ne pensez-vous pas que cette femme étrangère devrait... Nag Hong Fah sourit avec bienveillance :
— Vous avez dit la vérité, ô sage et plus vieux frère, dit-il en se levant. Il est nécessaire pour mon honneur et pour le vôtre, aussi bien que pour l'esprit enfui de mon épouse, que la femme étrangère ne puisse aventurer les mouvements de sa langue. J'y songerai ce soir même.
Il agita sa main grasse pour demander à Yung Long de ne se donner aucun dérangement :
— Oui. Oui, j'y penserai. C'est un simple acte de piété familiale, mais, à part cela, sans aucune importance...
Il salua, quitta la boutique et retourna chez lui pour chercher son couteau mince...
L'HOMME A LA HACHE
L'orgue de Barbarie qui jouait au bout de la rue s'arrêta soudain, rendant l'espace au silence. Par la porte ouverte, le tremblement sonore de Pell Street redevint peu à peu perceptible, soutenant d'un son lent et dramatique, les paroles de Yung Long, l'épicier en gros :
— Oui, disait-il, Wong Ti — et Wong Ti qui traversait le vestibule s'arrêta en entendant son nom — Wong Ti, l'Homme à la Hache, est un tueur. Dans Pell Street, il n'y a personne de mieux doué pour sa profession. Il est vieux et desséché, c'est vrai, mais son esprit est aigu, sa main est ferme, et il connaît la science embrouillée des drogues. Il peut vous mettre du poison dans le ventre sans que vos lèvres s'en soient doutées. De plus, il ne craint pas les lois incompréhensibles des Diables Blancs. Il a tué plus de fois qu'il n'a de poils sur son honorable poitrine.
80 UN PARFAIT GENTILHOMME iST QtJELQtJES AUTRES
Cependant, il n'a jamais été puni et n'a même jamais été soupçonné.
— Pourquoi ? dit une voix qui passa légèrement sur le côté ironique de la question.
— Parce que, répondit Yung Long, c'est un philosophe, un homme juste, sain d'esprit, un homme tolérant. Il sait que lorsqu'on danse tout nu on ne peut pas déchirer ses habits. Il sait qu'une mule morte ne peut pas manger de navets. Il sait qu'il n'y a ni commencement ni fin à la barbe de ceux qui n'ont pas de barbe. Il sait qu'on ne peut pas consoler le cœur d'une femme avec de la poudre et de l'acier, ni guérir le chancre de la jalousie avec du poison. C'est un gentleman des plus honorables, que chaque jour on voit gagner plus de considération par sa sagesse et l'artifice de sa charmante simplicité.
— L'artifice de sa simplicité, ô sage et plus vieux frère ? dit une voix naïve dont l'inflexion rauque et quelque peu étrangère décelait quelque jeune Chinois né Américain.
— Certes, dit Yung Long, la pipe entre les dents, tandis qu'ondulait autour de lui un rire glissant et de bonne compagnie.
Mais d'autres voix surgirent pour citer à l'appui du point controversé les sentences polies et pleines de l'étrange dissimulation des anciens Chinois. Et Wong Ti, l'Homme à la Hache, dis-
L*HOMME A LA HACHE
parut derrière les grandes caisses de thé, garnies de fer, qui barraient le fond du magasin, étroit et long, d'un attroupement d'ombres rouges.
Il tourna et monta l'escalier de ce pas furtif, qui était devenu chez lui le mouvement instinctif d'une seconde nature, depuis que le meurtre scientifiquement exécuté lui apportait en abondance l'éclat de l'or, le biillant de l'argent, le son discordant du cuivre et le froissement sec, si plaisant, du papier-monnaie. Il marchait les talons bien bas, les orteils pesamment agrippés aux semelles de molleton, les bras équilibrés avec précaution, les mains à angle droit des poignets et les doigts étendus à tâtons, à la façon des sensibles antennes d'un insecte nocturne, pour éprouver dans les ténèbres les objets inconnus.
En passant au premier étage, il fit une pause, surpris peut-être par la modernité incongrue d'une petite plaque de cuivre où, en plein centre du labyrinthe étouffé et moisi de la ville chinoise de New- York, se lisait sous un double bec de gaz vacillant : En Hai, A. B. Yaîe, M. D. C. du Collège de Columbia des médecins et chirurgiens, membre de la Société américaine de Chirurgie
clinique, membre correspondant de la Société de Chirurgie de Paris et de l'Association Britannique Royale de chirurgie et de gynécologie.
Dans les années qui précédèrent le succès triomphal des études supérieures du En Hai, un fameux chirurgien de New- York s'était évanoui contre la table émaillée de blanc, pendant une opération sur l'hypogastre, au moment critique où une fraction de seconde a le sens de la vie ou de la mort. En Hai avait pris le scalpel des doigts flasques du chirurgien, et avait si bien mené l'opération qu'en un instant tout avait été terminé et admirablement réussi. Immédiatement, son nom avait été conjiu de tous dans les cercles médicaux. Il avait reçu des offres de l'Ecole supérieure de médecine, de l'Ecole Johns Hopkins de New- York et de la polyclinique de Boston, mais les avait refusées, en disant qu'il préférait retourner à Pell Street où il était né, et travailler parmi ses compatriotes, — « car ils ont besoin de moi », ajouta -t-il.
A cette époque, qui se trouva coïncider avec un temps de famine politique et sociale, où il n'y avait ni élection ni divorce scandaleux, ni double meurtre sensationnel annoncés en man-
L*HOMMË A LA HACtîË
chette aux premières pages des quotidiens de la métropole, la décision magnanime du En Hai causa une sensation considérable. Toutes les femmes reporters l'avaient interviewé. Elles avaient rempli des rames de m.auvais papier, usant sans ménagement des termes de « martyr moderne » et de « noble cœur ». Elles l'avaient comparé à Marc Aurèie et à plusieurs saints de second ordre. Elles avaient opposé les honneurs, la renommée et la fortune qui s'apprêtaient pour lui, à la vie qu'il avait choisie dans les bouges de la Ville Chinoise puante et enfumée, (( parce qu'ils ont besoin de moi ». Miss Edith Rutter, la directrice du Patronage, qui s'était spécialisée dans les Mongols, écrivit à une de ses amies de Cuyahoga-Falls, Ohio, financièrement intéressée comme elle à ce sujet favori, qu'elle n'avait pas travaillé en vain, puisqu'à New- York il y avait un Jaune qui, finalement, consentait à prendre sa part du fardeau que les Blancs avaient jusqu'ici porté seuls.
Si Pell Street entendait autrement la question, Pell Street ne le dit pas.
Si Pell Street mit sa langue dans sa joue, per- • sonne ne s'en aperçut.
Mais quand, au soir, le travail du jour terminé, les graves bourgeois Célestes se rencontrèrent dans )a boutique de liqueurs de la CJiin Sor
Company, pour colporter les mouvants commérages de la Ville Chinoise, il fut rappelé avec des lèvres comprimées et des yeux contractés en fente mince, que le père du En Hai, En Gin, avait été de son vivant un vaurien, un paralytique adomré sans retour à la « fumée noire » (1), et l'objet de la charité de Pell Street.
Comme ils étaient Chinois, ces hommes avaient assaisonné leurs bienfaits de plaisanteries crues, d'injures fleuries d'obscénité, à l'occasion même, d'une bourrade ou d'un coup de pied ; et puisqiie, aux yeux d'un Chinois, une famille, y compris ses membres morts et enterrés, est une entité qui ne se peut rompre, — l'individu ne comptant pour rien, — le jeune En Hai, qui avait été vers ses huit ans un garçon mal élevé, rabougri, aux yeux apeurés, avait partagé le mélange de durs outrages et de plus dure charité, accumulé sur la tête de son père.
Miss Rutter pourtant était intervenue. Elle l'avait envoyé d'abord à une bonne école, ensuite au collège. Et maintenant, de retour à Pell Street, dans des costumes américains bien coupés, il était propre, poli, il avait des manières égales et douces ; il était un homme accompli,
(1) L'opium. N. d. x.
l'homme a la hache
presque célèbre. Et Pell Street savait, mais ne le disait pas, pourquoi il était revenu.
— Il vient nous flétrir et nous braver, mais il nous guérira, voilà ce qu'elle pensait,
Nag Hop Fat, le Devin, avait ainsi défini le sentiment général : « En Hai, accumulant beaucoup d'illustration et de prérogatives pour luimême, pour son père et pour tous ses ancêtres, ne nous offrira-t-il pas avec chaque goutte de médecine, deux et peut-être trois grains de mépris ? Et nous, qui le saurons grand docteur, nous ne pourrons refuser ni la médecine ni le mépris. C'est le plus judicieux et le plus sage des hommes, En Hai. Il a fini par obtenir notre considération. »
Wong Ti, arrêté, fixait la plaque de métal qui porta.it le nom du Docteur gravé à la fois en caractères anglais et en idéogrammes de mandarin. Une oreille très perçante aurait pu saisir un souffle pantelant, pareil à celui que le bourreau sait arracher par la torture, presque un sanglot, puis le crissement de l'acier nu, rapidement tiré à moitié, et non moins rapidement remis au fourreau doublé de velours.
L'Homme à la Hache monta dans son propre appartement, au second étage de la maison, laquelle, s'écartant de la ligne droite, montrait, du côté du Bowery, les rideaux rouges des fenê-
très crimineUcs salies par les mouches et, de l'autre côté sur Mott Street, le contour illogique et bizarre d'un balcon en nid d'oiseau, où des fleurs nosta]?.yiques de la lointaine Asie avaient engagé une bataille valeureuse mais perdue d'avance, contre Pcîl Street et l'odeur de ses égouts. îî y avait là un lycliee-iree très vieux et nain aux feuilles brillantes d'un vert noirâtre ; une tulipe perroquet, brune et fauve, p;:inachée de gomme-gutte, dans un pot bleu turquoise ; dans un autre pot, d'un cramoisi virulent et orné d'un dragon, était planté mx anémique frésia de Canton ; un bulbe de narcisse enfin, qui portait un bouton de cire courbé sous la suie graisseuse et fétide, était le parfait symbole de Wong Ti, tueur, assassin aux mains atroces, — quoique homme ju.ste, philosophe et bien né.
Car — eliose qui l'aurait condamné au travers des lunettes des hommes blancs et qui, au contraire, rehaussait sa valeur morale et civique aux yeux en biais de ses compa,triotes — il ne tuait que lorsqu'il avait reçu le prix du crime, jamais par rancune où par vengeance personnelle.
Ses pas s'assourdirent, puis moururent comme il ouvrait la porte de son appartement ; et dans la mxaison, le silence se mit à ramper encore comme un chien battu. Il n'y eut plus que le
l'homme a la hache
murmure des voix traînantes, en bas, dans le magasin d'épicerie, le son fortuit d'un métal contre un autre métal dans le cabinet du Docteur, et le rire nonchalant d'une femme...
— Shia Shun ! appela l'Homme à la Hache, d'une voix usée qui sautait sur les fissures d'une haleine courte :
— Ahi ! Shia Shun ! répéta-t-il non sans pétulance.
Mais Shia Shun, dont le nom signifiait Admirable et Obéissante, ne répondit pas.
Wong Ti haussa les épaules.
— Sans aucun doute, se dit-il à lui-même, elle est à l'étage au-dessous, dans le cabinet du Docteur.
Parlant de quoi ? Faisant quoi ?
Il fit un léger mouvement comme pour revenir sur ses pas. Sa main chercha au fond de la manche lâche le poignard rengainé.
Alors le rire inconscient tinta encore, la voix plus basse d'un homme lui faisant écho, et une profonde rougeur de honte envahit les joues tannées et ridées de l'Homme à la Hache. Mais il se reprit, écarta sa pensée de ce que le son des voix pouvait signifier, comme si, après tout, c'était quelque chose de négligeable. Il ouvrit un coffret de bois de santal incrusté et sculpté, et eu sortit son attirail de fumeur d'opium.
Avec le plus grand soin, il choisit sa pipe, une simple pipe de bois de cerisier avec un bout d'écaillé brune et un gland de soie noire, une pipe en harmonie avec son humeur. Il chargea l'aiguille, souffla sur la flamme, pétrit le cube couleur d'ambre et aspira profondément la mordante fumée.
Au bout d'une minute, une paix totale l'enveloppait. Le rire de sa femme et la voix du Docteur faisant écho, semblaient maintenant venir de très loin et n'étaient plus à son oreille que le bourdonnement de quelque insecte inoffensif. Il sourit en voyant, par la porte ouverte, la chambre de Shia Shun où le mourant soleil d'Août faisait fleurir de moelleuses roses d'or, entassait les ombres rouges sur les ombres violettes et brodait les couleurs avec plus de couleur encore.
Cette chambre était pleine de meubles et de brimborions.
Chaque objet représentait en soi un caprice passager de Shia Shun et un meurtre accompli avec succès.
La grande psyché était intimement liée au meurtre mystérieux d'un certain Li Tuan Feu, roi parmi les blanchisseurs et ennemi héréditaire du clan des Yung. Tous les matins, et un nombre incalculable de fois pendant le jour, Shia Shun y contemplait la flexible et mauvaise
i/homme a la hache
douceur de ses dix-neuf ans, ses cheveux lisses et noirs comme la plume du corbeau ; ses longs cils noirs qui descendaient sur ses yeux délicieusement obliques, comme de jolies franges de soie, et surtout sa peau, délicat tissu de velours doré ; ses mains enfin, étroites et voltigeantes.
Auprès du miroir était étendue une couverture brodée d'un dragon. C'était une merveilleuse splendeur de bleu d'outremer et de bleu de cobalt sur champ d'émeraude, piqué de menus points d'orange ou de jaune de cadmium. Cette couverture, qui eût convenu à la maîtresse d'un Nurhachi, d'un prince mandchou casqué de fer, avait été payée de la mort d'un homme expédié par un poison à base de ptomaïne, ainsi que le relataient les registres de l'hôpital Belle vue ; — le nom exact, détail sans importance dans les affaires, l'Homme à la Hache ne se le rappelait plus.
Il y avait encore bien d'autres choses dans cette chambre : un piano qui n'était jamais ouvert, une couple de gravures de sport, un jeu de Tantale, une toilette Duchesse, un bas-relief encadré de velours grenat, une garniture de flacons de toilette à bouchons d'argent. Chaque objet représentait une fantaisie passagère en même temps qu'un crime impuni ; tout, jusqu'au phonographe, une grande machine en bois de
Circassic, énorme et très chère, dont le portedisque était rempli de danses hoquetantes et passionnées, moitié africaines, moitié américaines, de romances des rues, sentimentales jusqu'à la nausée, d'airs italiens qui cassent la tête, de chimériques et faunesques tangos argentins.
Il se rappelait parfaitement comment il l'avait gagné.
Il y avait eu d'abord, dans l'arrière-boutique du Saloon de Mr. Brian Neill, une conversation à peine murmurée avec Nag Pao, chef de la branche de Montréal du clan des Nag ; puis le fatiguant voyage jusqu'à la glaciale et malveillante cité du Nord (1) — voyage détourné de manière à embourber la piste ; — l'attente en embuscade derrière la rue Sainte-Marie jusqu'à ce que la nuit vînt, confondant les maisons de bois accroupies et chancelantes en tas grisâtres et informes ; puis le signal : une lumière tremblotante, vite supprimée ; des ongles de félin agrippés autour de vieux os cassants ; le couteau qui luit et sort de la manche comme s'il avait une vie propre; l'âcre hoquet de la mort et l'honneur de Nag Pao lavé enfin ! La main de l'Homme à la Hache était lourde d'or monnayé et, deux
(1) Le traducteur répugne h transcrire co jugement que sa conscience doit respecter mais que ses sentiments contredisent avec énergie, m. c. j.
l'homme a la hache
semaines plus tard, Shia. Shun, sa femme, chantant de plaisir, envoyait au devant de lui, d'un tour de sa main souple, quand iî rentrait, quelque lascif tango argentin.
— Ah ! vous êtes un amour ! C'est ce qu'il y a de sûr, Wougee Pongee, disait-elle selon le surnom qu'elle avait donné sans cérémonie à son vieux seigneur et maître qui s'en délectait ainsi que de l'habitude qu'elle avait prise de lui parler en anglais. Vous pourriez à votre âge être dur et sec comme une vieille noix, n'est-ce pas ? Tandis que vous savez joliment bien comment on traite ime jeune personne, vous pouvez le dire. Venez, m.on vieux, essayons cette danse.
Elle l'avait saisi par la taille et l'avait forcé, riant et protestant, pendant que la double dignité de sa race et de sa caste s'envolait dans un élan de passion, à marcher au rythmée syncopé d'un tango per\'ers.
Wong Ti sourit à ce souvenir. Comme elle s'était amusée ! et, oh oui ! pour lui aussi, ça en avait bien valu la peine !...
Car il aimait Shia Shun.
C'était par amour qu'il l'avait ramassée dans le ruisseau, quand elle n'avait que quatorze ans et cjue son père, dernier du clan, était mort déshonoré en faisant banqueroute ; ♦c'était par amour qu'il était intervenu quand Yu'Chang,
prêtre du temple de Bouddha, avait mis au point certains arrangements avec une dame dont les antécédents, sinon la profession, étaient mal connus, là-bas, à Seattle. Pour l'amour de Shia Shun, l'Homme à la Hache, se fiant à ses privilèges professionnels et à la crainte qu'il inspirait, avait commis le seul péché qui eût été considéré comme impardonnable par ses frères célestes, s'ils l'eussent connu : il avait murmuré dans l'oreille réceptive de Miss Rutter une histoire d'esclavage chirois, et parlé d'une jeune enfant élevée pour vivre dans la honte.
— Devons-nous, disait-il avec sa manière ingénieuse et recherchée de présenter les idées suivant l'usage de l'ancienne école, laisser emporter au vent la bulle dorée de la beauté innocente sur les mares en putréfaction du vice ?
C'est ainsi qu'il avait mis en ligne les forces de l'Homme Blanc contre l'ordre moral des Jaunes, et que, par un résultat naturel, Shia Shun était devenue la pupille favorite de Miss Edith Rutter.
Trois ans plus tard, l'Homme à la Hache avait épousé Shia Shun et Miss Edith Rutter n'avait fait aucune objection à cette alliance. Ni elle, ni Bill Devoy, détective de la Deuxième Section, ni personne, en dehors des Hommes Jaunes, ne connaissait la source rouge qui alimentait la bourse de Wong Ti,
L^HOMME A LA HACHE
Pour elle, l'Homme à la Hache n'était qu'un vieil homme inoffensif qui marchait sans bruit, un Chinois qui avait de vagues affaires dans les thés, la soie ou le gingembre ; qui écoutait avec déférence les leçons des Blancs sur le Christ et qui — le cœur de vieille fille de Miss Rutter éprouvait un émoi tout universitaire à cette idée — aimait la vive et leste Shia Shun, avec un dévouement et une tendresse extrêmes.
— Oui, — aA^ait-elle dit à Bill Devoy, le représentant de la police qui, ô ironie du bourbier jaune et blanc de Pell Street ! avait promis d'être témoin de l'Homme à la Hache, — Wong Ti est le vrai mari qu'il lui faut. C'est un bon vieux, si bien élevé et si sincère ! Elle sera en sîireté avec lui. Il ne lui dira pas d'injures, il ne la battra pas.
— Peut-être que c'est justement ça dont elle aurait besoin, Lady ! grommela Bill Devoy.
Car il avait plus d'un,e fois regardé au fond des yeux noirs et obliques de Shia Shun, et vingt ans de ronde dans Pell Street lui avaient appris à juger d'une façon crue, mais positive, la psychologie mongole.
Au moment du mariage, Wong Ti avait donné des éclaircissements sur son état d'âme à Nag
Di UN PARFAIT GENTILHOMME ET QUELQUES AUTilKS
Hong Fah, Je propriétaire gras et pansu du Grand Palais Cliop Sucy de Shanghaï ; non qu'il crût devoir une explication à qui que ce Kit ; mais il préférait aller au-devant des commérages malveillants ou indiscrets.
— Je ne suis pas un porc de Canton, — avait-il dit d'abord, en ajoutant avec une brutalité endurcie, — comme vous. Je suis de l'Ouest, de la province de Shensi, le berceau de la race aux cheveux noirs. Nos hommies sont libres, et libres sont nos femmes, plus libres même que celle-ci, dit -il en montrant du doigt dans la rue une personne grande et massive, à cheveux dorés, une voyageuse évidemment, en train d'expliquer à son mari pacifique et résigné le sens et la portée des lois domestiques.
— J'ai, en effet, entendu raconter des histoires sur les femmes de Shensi, dit Nag Hong Fah. La remarque à propos des pc>rcs de Canton » jetait encore du venin sous sa large mamelle, et il se m't à citer certaines histoires fort scandaleuses qui réfléchissaient défavorablement la vertu des dames de Shensi.
— Les bonnes mœurs, — dit-il en terminant non sans défi, mais avec quelque chose d'onctueux et de senteucieux dans l'interprétation personnelle qu'il donnait de l'honneur, — ont été considérées comme la source de la vie par le Ta
l'homme a la îlACilE
Pi Ku, c'est-à-dire par les cent cinquante premiers Disciples. Les bonnes mœurs se résument dans la seule loi par laquelle l'esprit humain peut tenter d'atteindre aux plans bri]la,nts de la sagesse spiiituelle. Les bonnes mœurs sont nécessaires pour les femmes et désirables, même pour les hommes.
— Les bonnes mœurs sont une duperie, imbécile ! avait sèchement répliqué l'Homme à la Hache. Le bonheur seul compte dans la vie. Lo bonheur ci la justice. Quant à Shia Shun...
— Eh bien ? questionna Nag Hong Fab, d'une lèvre empressée.
— Je sais qu'elle est un papillon, ta,ndis que je suis un regrettable cafard tout desséché.
— Et pensez-vous qu'il convienne de m.arier ensemble un papillon et un, ah !,.. un regrettable cafard tout desséché, ô sage et plus vieux frère ? dit Nag Hong Fah en souriant hyprocritement.
— Non. car je sais aussi qu'un jour viendra où le petit papillon à ailes d'or rencontrera...
— Un autre papillon. Peut-être un papillon mâle...
— Oui ! et ce jour-là...
— Vous vous rappellerez, Wong Ti, combien il est fort votre bras armé du sabre ; vous vous souviendrez que la science des poisons vous appartient, et vous ferez travailler vos honora-
Of) UN PARFAIT GENTILHOMME ET QUELQUES AUTRES
blcs mains dans les pots puants et les bouteilles de Leyde...
— Non et encore non, ô fils de moins que rien ! Ce jour-là, mon vieux cœur se brisera jusque dans la moindre de ses parcelles. Mais je n'oublierai pas que Shia Shun m'aura donné un souffle de jeunesse, un peu d'amour, une suave brise de bonheur pour éventer la saison morne et grise de mes années déclinantes. Je me souviendrai que je suis devenu vieux et inutile, que la jeunesse a toujours appelé la jeunesse, et qu'il est naturel qu'un papillon soit sensible à la vue d'un autre papillon.
— Vous... pardonnerez ?
— Qu'est-ce qu'une chèvre ne mangerait pas et qu'est-ce qu'un imbécile ne dirait pas ? Suis-je un Chrétien pour pardonner ? De plus, qu'y a-t-il à pardonner dans l'amour ? l'amour qui sort de l'ombre sans avertir (1), sa.ns faire sonner les cloches ? Non, je ne pardonnerai pas, mais je comprendrai, ô grand malavisé !
Et il avait compris presque tout de suite, lorsque le En Hai était revenu à Pell Street,
(1) On peut rapprocher ceci du vers de Swinburne : Blind love that cornes by night aud casts eut rest {Ilerinaphroditus).
Poems and Ballads.
l'homme a la hache
« parce qu'ils ont besoin de moi », et avait cloué sa plaque à l'étage au-dessous.
« — Il est naturel qu'un papillon soit sensible à la vue d'un autre papillon. )> Wong Ti souriait maintenant, tandis qu'il tenait au-dessus de la lampe le petit cube brun qui était collé sur le fourneau. L'opium grésillait, fondait, s'évaporait. Les pensées de l'Homme à la Hache devenaient brumeuses.
« L'Homme chez qui il n'y avait pas de désir de venir au monde et d'exister, celui que j'appelle calme, il a surmonté le désir. »
Ces mots de l'Empereur Jaune revenaient à la mémoire du fumeur en se mêlant avec étrangeté au tintement argentin du rire qui montait du cabinet du Docteur.
Par un curieux détour de l'ironie éternelle, ce fut Miss Rutter qui, dans son ingénuité, amena le jeune docteur dans la vie de l'Homme à la Hache.
Je suis responsable de ces deux jeunes gens, avait-elle dit. Vous savez que j'ai payé l'instruction de En Hai. Et, d'autre part, je crois bien que c'est moi qui ai appris à cette chère petite qui est votre femme tout ce qu'elle sait.
— Tout? se demanda dans son cœur l'Homme à la Hache qui se posa cette question silencieuse
et sarcastique, tandis que Miss Rutter conliiiiiait :
— Ils sont destinés à se voir assez souvent. Ils sont jeunes tous deux. Ils vivent dans la même maison ; leur éducation, j'entends leur éducatioa américaine, les rapprochera. Et, ajoutat-elle avec un innocent enjouement de vieille fille, il faut me promettre que vous ne serez pas jaloux, cher Wong Ti. Vous savez comment sont les jeunes gens en Amérique, et tous deux, votre femme et le docteur, sont tout à fait américanisés.
— Tout à fait.
— Ils feront comme les autres. Oh ! vous savez ce que je veux dire. Des camarades, de vrais camarades. Ils seront comme frère et sœur; je le sais, cher Wong Ti, et j'en suis si contente !
— Moi aussi, dit l'Homme à la Hache, gravement approbateur.
— Et c'est ainsi que le papillon a rencontré le papillon, se disait Wong Ti, en respirant la fumée de sa pipe d'opium. Il se rappelait comment, tout d'abord, sans doute en raison de la crainte et du respect qu'inspirait son farouche renom de tueur professionnel, ils avaient évité de se regarder l'un l'autre, comment lorsqu'ils étaient tous trois réunis, les jeunes gens s'étaient
HOMME A LA HACHE
montrés raides, mal à l'aise, montés sur des échasses pour ainsi parler, et lui avaient adressé scrupuleusement, à lui, qui n'était pas de leur âge, tout ce qu'ils avaient à se dire.
Plus tard, En Haï s'était enhardi aux clins d'œil, aux chuchotements et jusqu'à chercher furtivement une main sous la table ; Shia Shun se retenait encore, soit par un reste de loyauté, soit par faiblesse de caractère — Wong Ti était incapable d'en décider.
Mais finalement, quand elle avait cru que son vieux mari ne s'apercevait de rien, ou que, voyant, il ne se souciait pas de ce qu'il voyait, elle avait jeté aux vents toutes les précautions. Son amour pour celui qui était jeune, elle le portait dans les yeux, dans les gestes ; et elle était bien femme en ceci que, jusque dans ses conversations avec l'homme qu'elle trompait, elle ne pouvait retenir le nom de l'homme avec qui elle le trompait. Elle vantait les élégants costumes américains d'En Hai, son talent de médecin, la force agile de ses mains petites et brunes, son savoir, son adresse, son esprit.
— Dites, Wongee Pongee, — disait-elle, assise sur les genoux de son mari, balançant son corps svelte, et confiant naïvement, sans savoir ce qu'elle faisait, le secret de son amour, — ce docteur en sait des choses, plus d'une ou
100 UN PARFAIT GENTILIîOMMK ET QUELQUUB ArTRK3
deux, vous pouvez le dire ! Et croyez- vous qu'il est bien habillé ! Avez-vous vu ce nouveau complet gris qu'il a acheté et qui a été fait sur mesure, oui monsieur ! (1). Et je voudrais que vous puissiez voir comment il traite ces Chinois qui lui ont fait m.ener dans le tem.ps uîie vie infernale, à lui et à son père ! Exactement comme la boue de ses souliers, voilà comment il les traite, Wongee Pongee.
— Dites-lui de prendre garde, petit papillon, ïl y en a, parmi ces porcs de Canton, qui ont la colère courte et le couteau long.
— Qu'est-ce que vous racontez ! Ce jeune homme sait ce qu'il a à faire. Il a plus de cœur au ventre que tous les autres ensemble !
— Oh ! bien sûr ! et l'Honmie à la Hache souriait, de même qu'il souriait à présent, étendu, en écoutant le tintement du rire argentin qui ondoyait en bas dans le cabinet du docteur.
Il avait réfléchi à tout, tout décidé.
Dans ime auréole dorée, Shia Shun lui avait donné quelques années de jeunesse et de bonheur. Pour toujours, il lui en était recon-
(1) En français dans le texte, n. d. T.
l'homme a la haghb
naissant ; mais maintenant, c'était fini, l'amour l'avait prise dans sa douce et prompte angoisse. Il serait vain de lutter, vain, comme de peindre des images sur l'eau courante.
— L'amour est l'amour, confiait-il à sa pipe,, et un éléphant est un éléphant, aussi bien dans un marais que sur les hauts lieux.
Bientôt, il mourrait, son corps, en;.porté vers l'Occident rouge et assoupi, reposerait à Shensi, dans le sein de la Chine éternelle, loin des bâtards, et des métis, et des porcs francs, suivant les rites convenables et majestueux qui seraient dus à sa race très ancienne, à ses ancêtres, à son honorable profession. Le papillon se marierait au papillon et l'amour auquel tous deux ne pouvaient mordre encore qu'avec des dents furtives et à la dérobée, ils l'engloutiraient à grandes bouchées.
Il soupira un peu. Soupir à moitié résigné, à moitié satisfait.
Tout près de la porte, à gauche, était accroché au mur un lourd morceau de brocard noir et or, qui provenait d'un temple et qui était brodé, en vermillon, d'idéogrammes de mandarin. Il se mit à le lire et à le relire et crut sentir qu'une grande paix blanche, une poignante douceur avaient volé ensemble vers son âme.
La citation venait du Livre de Lieli Tzu, le
Livre du Philosophe Inconnu qui avait vécu bien des siècles avant Confucius, et disait :
{< Il y a une vie qui n'est pas révélée.
« Il y a un tr ans figurât eur qui ne change pas.
« Seul, celui qui n'est pas créé peut produire la vie. »
<( L'invariable seul préside aux mouvements et aux métamorphoses. »
— Il y a une vie qui n'est pas révélée... pas révélée... murmure Wong Ti, le tueur, et sa tête se laisse aller sur sa poitrine pendant que le rieur tintement d'argent semble s'évanouir dans les spirales de la fumée noire.
Tout à coup, il s'assit, complètement réveillé.
La nuit s'étendait sous la voûte d'un ciel noir comme l'onyx, où une lune ivoirine, en forme de lame courbe, se tenait haute. La flamme de la lampe vacillait. L'opium avait grésillé jusqu'au bout en déposant une lie amère et empoisonnée*
Un léger mal de tête battait à ses tempes.
Il se sentait très vieux, très seul.
Il se leva, étira ses os douloureux et bâilla longuement.
Le rire, le rire tintant et nonchalant, avait cessé, comme il arrive que la vie cesse et comme cessent aussi la colère et l'amour, et la force et la foi...
l'homme a la hache
Il fit un pas vers la chambre à côté, louvoyant dans le noir.
— Shia Shun ! appela-t-il. Ahi ! petit bouton de lotus rose !
Mais aucune réponse ne lui parvint. Etait-elle encore en bas ? Il était surpris de ne rien enten» dre, car ils riaient toujours ces deux-là quand ils étaient ensemble. Toujours...
Papillons ! petits bêtas de papillons dorés qui s'aimaient, qui s'étaient aimés...
— Dites, pour l'amoLir de Dieu ! Vous ne voulez pas dire ça ? Vous voulez plaisanter n'est-ce pas ?
Claire, distincte, la voix de sa femme le poignardait, venant à lui par le monte-charge ; et Wong Ti se précipitant en arrière écoutait en aspirant son souffle pendant que son vieux cœur battait comme un marteau.
— Mais dites, mon amour, mon amour bienaimé, vous m'avez dit que vous m'aimiez, n'estce pas, et maintenant vous...
Et sa voix montait jusqu'à l'octave, montait jusqu'au cri perçant.
— Ce n'est pas ce que vous voulez dire, mon doux amour ? Dites-moi que ce n'est pas ça !
— Je l'ai dit, petite sotte, accentua la voix soyeuse de En Plai.
— Vous... dites...
— Oui, combien de fois faudra-t-il vous le répéter ? L'homme s'embarrassait et s'impatientait. Ne comprenez- vous pas l'anglais ? Je ne veux pas, — et il adoucissait un peu, — je ne veux pas blesser vos sentiments, ma chère...
— Blesser mes sentiments ! Christ ! Vous avez peur de blesser mes sentiments après avoir arraché mon cœur de mon corps et piétiné dessus et craché dessus ! Et vous m'avez dit que vous m'aimiez ! Et je vous ai donné ce que vous vouliez, et que de fois vous m'avez dit que vous attendiez que mon vieux, là-haut, ait cassé sa pipe pour m'épouser et que vous m'aimeriez toujours, et... maintenant... vous me dites...
— Parfaitement. La voix de En Hai devenait glaciale, métallique. Ce n'est pas une femme comme vous que je peux me permettre d'épouser. Je suis obligé de penser à ma réputation, à ma profession, à mon rang. Essayez d'y penser de mon point de vue, et...
— Alors, vous ne... m'aimez pas... ?
— Non, si vous insistez pour savoir absolument la vérité. Je... ah! bien entendu, j'ai été épris de vous et je suis toujours épris de vous. Mais, du reste... Eh bien ! voyons, soyons sensés,
l'homisie a la hache
ma chère. Il n'y a pas de raison pour que, vous et moi, nous ne continuions pas...
— Vous oseriez me toucher ! Je vous hais ! Je vous hais ! Vous êtes un scélérat, un misérable ! Vous êtes un trompeur, un traître ! Dieu vous damne ! Je prierai pour qu'un jour un de ces Chinois que vous avez si bien traités vous traite de même, et vous coupe la gorge ! Otez-vous de mon chemin !
Une porte battit violemment. De petits pieds frappèrent à coup redoublés les marches des escaliers, et Shia Shun se rua dans la chambre, droit sur Wong Ti, qui la reçut dans ses bras, près du seuil.
— Wongee Pongec... disait-elle étouffée par les larmes. Oh ! Wongee Pongee... je... le Docteur, et je... il...
— Chut ! murmura l'Homme à la Hache, en tapotant tendrement les joues mouillées, chut ! petit bouton de lotus rose...
Il la prit contre sa poitrine et la mit sur le lit, couvrant la jeune forme palpitante d'une robe soyeuse.
— Attendez, petit morceau de mon âme... Attendez, ne brisez pas votre petit cœur insensé,
— Je le hais... le hais, bégayait Shia Shun couchée là, pitoyable et fripée, considérant son
mari avec des yeux stupéfaits et une bouche qui s'affaissait.
— Oui, oui, petit papillon, attendez...
Sanb hâte il quitta la chambre, gagna l'escalier, de ce pas furtif qui était devenu chez lui l'instinct d'une seconde nature, les talons bien bas, les orteils pesamment agrippés aux semelles de molleton, les bras équilibrés avec précaution, les mains à angle droit des poignets et les doigts étendus à tâtons à la manière des sensibles antennes d'un insecte nocturne pour éprouver dans les ténèbres les objets inconnus.
Il avait fait glisser le poignard au bas de sa manche lâche. Et tandis qu'il ouvrait la porte du cabinet du Docteur, il se demandait obscurément lequel de ces Chinois de Canton, que En liai avait traités comme la boue de ses souliers, serait soupçonné du crime.
Chi-Kun-Yi était un poète, et un poète extrêmement vain.
Car il avait frémi de la douceur de ses propres rimes, de la tendre et trouble beauté de ses propres chants, et s'il est permis de citer ici la parole de son camarade à l'Université de Columbia, Yat, un Chinois de Canton trapu et couleur de miel, Chi-Kun-Yi croyait que, « dans l'aire des émotions humaines », il pouvait vanner le grain au seul vent de ses narines,
A quoi le poète répondait d'uzie voix sèche, coupante comme le vent d'Est :
— Pourquoi pas ? Dans mon pays natal, mon nom est honoré, non seulement parce que (il parlait avec une insolence bienheureuse et une condescendance effrontée, mais non sans grâce),
parce que je suis un Mandchou, un gentilhomme dont lahgnée sans tache remonte jusqu'au petitfils du prince Yangkunu qui arracha le trône du Royaume du Milieu à la dynastie Chinoise des Ming efféminés ; mais aussi, parce que, avec l'aide de mes ancêtres, j'ai accompli moi-même de grandes choses.
<( Afin de me soumettre à mon père respecté, je suis venu à New- York pour recueillir la sagesse d'Occident. Malgré mes très tendres années, — je n'ai aujourd'hui que vingt-deux ans, — - j'avais déjà été remarqué comme poète, et non de petit mérite je vous prie de le croire, — par les personnes les plus distinguées et les plus à la mode de Pékin. Vous-même, né dans l'insignifiante ville de Canton, vous partagez leur sentiment. Pékin ! une royale cité ! La gazette de l'Empire publia le poème que j'écrivis le soir même de mon départ pour San Francisco. Et maintenant, si vous voulez me passer ma guitare, j'enchanterai vos oreilles.
Grognant, quoique secrètement séduit, Yat lui donna l'iaistrument à deux cordes, en proclamant que, certes, Chi-Kun-Yi était un poète :
— Toutefois, ajouta-t-il, vous êtes trop suffisant, beau dandy de Pékin à sang bleu. Si l'on vous écoutait, on croirait vraiment que vos pantalons de coton pourraient entier en rivalité
avec les culottes d'un Mandarin, pour la splendeur, le discernement et l'illustration !
— Attachez votre langue de peur qu'elle ne glisse, clignotant Bouddha, conseilla le jeune Mandchou, car voici un poème qui est un poème. Et la musique aussi. Je l'ai composée moimême. Observez combien noblement les har-' monies s'unissent et se confondent... Comme ça et comme ça... et encore comme ça...
Dans une cadence mélancolique et monotone, il cherchait à atteindre, sur les deux cordes tendues, le sol et le ré, c'est-à-dire une seizième insaisissablement au-dessous du ton auquel les oreilles des hommes de l'Ouest sont habituées.
Enfin le chant éclata :
Pour Tamour d'une rose,
Je devins esclave d'un millier d'épines,
Encore que je ne m'en plaigne,
Car je ne ressens point la piqûre des épines
Quand l'odeur de la rose esW dans mes narines,
Suavement,
Doucement.
— Doucement, répéta la voix, faisant écho à une note haute en fausset qui fit vibrer les cordes dans un final mineur, tandis que le musicien, se tournant vers son ami, montrait dans leur éclat la ligne de ses dents blanches et régulières :
— Aimez-vous ça, tortue de bouc de Canton ? demanda-t-il. En avez-vous senti la beauté, la flamme de passion ? Avez-vous compris la vérité de mon poème ?
Yat était un grave et laborieux jeune homme, peu porté vers la raillerie légère. Mais, dans la sublime suffisance de son ami, il y avait quelque chose qui eût excité le sens de l'humour chez le plus impassible.
— J'ai senti la beauté, répondit-il et aussi un peu de la passion .Mais la vérité ? Ab ! que savez- vous du cœur de la femme, beau seigneur au sang bleu ? Que savez-vous de l'odeur de la rose et de la. douleur d'un millier d'épines ?
— Que puis-je ignorer d'elle, ô père à cerveau vide de la curiosité ? Les femmes ? Ah ! elles ont fait de leur petit cœur un matelas pour que mes pieds y marchent suavement, doucement, jusqu'à l'heure du retour au foyer ombragé par le mur tartare de la viile de Pékin .
— Pékin, oui, dit Yat en riant. Il est facile d'invoquer ce qui s'est passé dans des lieux si lointains. Mais ici, remarquez-le, nous sommes à New- York.
Chi-Kun-Yi abattit ses poings sur la table et les encriers sautèrent :
— Penh ! dit-il, vous êtes, et moi aussi, de la race à cheveux noirs, et ces gens, ces Américains,
LA CHANSON DU PRINTEMPS DANS PELL STREET Ml
qui nous font part, siins rechigner, il est vrai, de leur sagesse, sont d'une autre eouleur. C'est leur volonté que les deux races ne s'assujettissent pas l'une à l'autre dans l'esclavage de l'amour. Cette volonté, nous la partageons, nous, hommes de la Chine, tortues de boue de Canton aux yeux de perles, ou — et son intonation se nuança de complaisance — ou patriciens de Pékin, princes casqués de fer, à sang bleu et à somptueuse suite d'ancêtres. Ainsi, ne parlons pas des femmes d'Amérique, mais de nos propres femmes. Et nos femmes, je les connais. Leur cœur est pour moi un livre ouvert.
Sa voix était langoureuse comme la brise du printemps qui, là-bas, sur les rives de Jersey, ayant passé sur la terre chaude au soleil, et sur l'arbre et sur la fleur, enroule ses spirales autour du tombeau de Grant, en appelant les habitants de la ville vers les champs et les jardins. Au dehors, ça et là, des lumières jaunes ou blanches perçaient comme des lames de poignards le manteau opaque du soir tombant. L'air retentissait du chant passionné de la nuit. Les vapeurs se fonçaient et se mouillaient de violet.
Chi-Kun-Yi alla vers la fenêtre et regarda du côté du Sud, où les toits de la grande cité se serrent tout bossus dans l'immensité de pierre de
112 UN PARFAIT GBNTILItOMMl^ KT QUELQUES AUTÎIÉS
taille. Avec la force et la présomption de la jeunesse, i] croyait en lui-même et rit à grand bruit :
— Regardez, Yat, dit -il. — Son long doigt mince décrivit un cercle, puis se posa sur un lieu imaginaire, dans un lointain où des ombres en deuil et des lumières dansantes précipitaient leurs demi-tons gris et leurs faibles clartés. — Là-bas est Pell Street, la Ville Chinoise, avec son dédale et ses fumées, Pell Street méprisée ou plutôt, ce qui est pis, gracieusement prise en pitié par nos amis Américains. Mais il y a des femmes dans la Ville Chinoise, des femmes et des jeunes filles de notre propre race, Yat, des femmes aux yeux noirs, aux cheveux noirs, des fleurs en bouton, des boutons de rose et de jasmin, de précieuses orchidées pourpres, tigrées d'orange et de fauve. J'irai là, je veux y cueillir la plus belle parmi ces fleurs de beauté, pour la mettre à mon chapeau, en signe de triomphe et de conquête.
Il poussait déjà Yat devant lui, et dans une exubérance tourbillonnante, ils arrivèrent bientôt tous deux au bas des marches rapides de Mcrningside Parle.
— L'amour vient avec une brise molle et folle, — continua-t-il, en entrant dans le train aérien plein de poussière et de fracas qui traversait la rue comme une gigantesque toile
LA CHANSON DU PRINTEMPS DANS PELL STOEET Ho
d'araignée, — une brise folle et molle qui peut se changer soudain en un terrible ouragan... Il rit et fredonna :
Pour l'amour d'une rose Je devâns esclave d'un millier d'épines.
ce qui lui valut un regard défavorable de la part du contrôleur.
— Maudit Chinois, Maudit fumeur d'opium ! murmura l'Américain entre ses dents — et le train partit en vitesse accélérée.
Le printemps était établi dans Chatham Square. Passant par les vieilles rues repliées sur elles-mêmes, il leur avait versé ses couleurs de bleu ciel, de rose tendre, de vert d'eau, et avait jeté une nostalgique floraison jusque sur l'azalée en pot du second étage de l'hôtel Carnahan où ne vont que les gens de la haute. Le printemps rendait plus sombre les caoutchoucs laqués qui pointaient leurs larges feuilles dans la boutique de Mike Rapotto, le charcutier ; de la structure d'acier du chemin de fer aérien, il faisait pleuvoir de la poussière de clair de lune ; il mirait la danse des étoiles et des nuages floconneux dans les bocaux ventrus remplis d'une eau verte ou cra-
moisie, qui annonçaient le commerce d'un apothicaire du Vieux Monde ; il peignait toutes les couleurs de Parc-en-ciel au Bowery, devant le Saloon de Mr. Brian JMeill, dans une flaque d'eau où les gouttes de pluie, captées par une petite rigole d'asphalte, coulaient avec l'huile qui s'égouttait d'une gourde brisée ; il envahissait la vapeur moite et le vacarme de Pell Street et se réfléchissait aux mille facettes plates des fenêtres bien tenues du Grand Palais Chop Suey de Shanghaï, derrièrcl esquelles Nag Hong Fah, le gros restaurateur, préparait, avec l'aide de son tumultueux personnel, un repas digne de mandarins à boutons de corail.
— Les huîtres, disait-il, en divisant une écaille large et rugueuse de la pointe d'un couteau courbe, c'est un plat des Barbares étrangers. Un plat qui peut cependant être délectable au palais d'un Chinois, si on le relève d'une goutte de suey... comme ça ! Un brin du plus beau persil de Nanking, là ! Et alors, lentement, doucement, je dirai même tendrement, jetez dans une casserole qui a été garnie de beurre frais à peine nuancé d'un soupçon de canelle, — kwang ka nonng su \ — II lança le mot, et donna gentiment du manche de son couteau sur les doigts du cuisinier en second. Doucement, disait-il en l'exhortant, doucement de peur que
LA CHANSON DU PRINTEMPS DANS PELL STREET li^
la sauce ne perde son arôme princier, ô fils d'œuf clair de canard !
Tout en se dandinant, il alla dans la direction d'un immense pot de fer d'où montaient vers le plafond enfumé des odeurs savoureuses. Il y trempa une cuillère de bois à long manche, ramena une généreuse mesure de sauce et la sirota à grand bruit.
— Ah ! délicieux ! dit-il, en faisant claquer ses larges lèvres. Combien avez-vous mis de jus de fruit-étoile mariné ?
— Deux tasses.
— Pas tout à fait assez.
Il atteignit sur une étagère une bouteille exotique trapue, remplie d'un liquide verdâtre, en versa juste une demi-tasse, et, avec précision, la fit tomber goutte à goutte dans le pot, puis remua lentement.
— Sung-Pu-Lu, le marchand de légumes, est un homme qui fait honneur à son ventre, dit-il, et Lin Hsii, l'Homme à la Hache, mieux encore ! Ah ! Lin Hsû sait vivre, en tuant beaucoup ! II mérite par là les nobles salaires qu'il emploie tous les jours à son plus grand avantage. Ce soir, il épouse la fille aînée de Sung-Pu-Lu, WuhWang, cette charmante et délicate fleur de cerisier. Le repas doit être digne de palais si vantés et des hôtes nombreux qu'ils ont appelés à le partager.
Tout le clan des Sung sera présent et il y aura aussi Kang Kee^ le grand Homme à la Hache de San Francisco. Il est l'ami de Lin Hsû et il est venu à New- York spécialement pour assister aux fêtes du mariage.
Nag Hong Fah alla vers la fenêtre, Fouvrit et respira l'air langoureux du printemps.
Le mariage de Lin Hsû avec la jolie petite fiancée de quinze ans, Wuh Wang, était un événement dans la société de PelJ Street. Il unissait deux respectables clans de Canton, dont l'un, les Sun g, avait toujours gagné de quoi vivre décemment en fournissant aux besoins du corps humain, l'autre en supprimant ce dernier quand le propriétaire était devenu persona non grata aux yeux des principaux citoyens de la communauté.
C'est ainsi que Pell Street était remplie d'une foule en fête qui débordait des maisons sur les trottoirs et dans la rue : Chinois, métis, blancs égarés du Bowery, hommes, femmes, enfants, chiens des ruelles et cha.ts des toits, — ces derniers sortant du baquet de cendres avec un air coupable, — tous jacassaient, riaient, aboyaient, miaulaient. Même les moineaux vagabonds de Chatham Square s'étaient joints au chœur de la joie générale.
Ça et là quelqu'un, dans le tourbillon humain,
LA CHANSON DU PRINTEMPS DANS PELL STREET il;
regardait et jetait une salutation au propriétaire du restaurant qui, de la fenêtre, dominait la foule, comme un Bouddha gras et graisseux.
Nag Hong Fah rendait toujours le salut, mais soigneusement gradué en raison de la race, de la caste et de la bourse de l'interlocuteur.
— Hello, mon gros !
Nag Hong Fah joignit ses mains joufflues et les porta à la hauteur du bout de son petit nez rose :
— Comment vous portez-vous ? dit-il en gazouillant. Montez donc, vous aurez un petit verre.
— Merci, mon gros, j'accepterai plus tard quand les invités commenceront à arriver. Je me demande s'il n'y aura pas ici, ce soir, du travail pour moi ?
— J'espère que non, Mr. Devoy.
— Moi aussi, ma foi.
Une autre voix, traînant inexprimablement les mots sur le mode mongol, en tomba d'accord. Le restaurateur aussitôt lui répondit avec un excès de politesse fleurie :
— Dix mille vies à votre Honneur, Kang Kee ! Dix mille vies et une de plus, et une encore ! Le repas fume. Il est prêt à être jugé par les personnes de distinction qui sojit, comme vous Têtes, famihères avec la chère délicieuse de San Fran-
cisco. Daignerez-vous y goûter tout de suite, Votre Honneur ?
— Non, non, dit en riant l'Homme à la Hache, qui était venu de la côte du Pacifique pour être le garçon d'honneur de son confrère Lin Hsii. Je m'éloigne du marié. J'ai peur que ses mains, trop habituées au maniement de la hache et du pistolet, n'aient une distraction en jouant un peu trop nerveusement avec les cordons de sa robe de noce.
— Hai, hi ! Grand père des casseroles ! dit une autre voix, pure, métallique, dont les inflexions brusques et haut perchées brillaient de ce grand style archaïque plus habituel aux mandarins qu'aux coolies, et qui, surprenant Nag Hong Fah, le fit se pencher à la fenêtre pour regarder dans la foule afin de rendre une salutation digne et appropriée à celui qui avait parlé ainsi.
Il vit un jeune homme très beau, flanqué d'un compagnon court et trapu, un vrai type de Canton, celui-là. Le premier avait une belle et svelte longueur des membres, des épaules souples, larges et bien faites, des mains puissantes qui prouvaient l'altière chevalerie de sa race mieux encore que le soyeux éclat de son teint mat et blanc.
Son nez long et mince^ en forme de bec a.uda-
cieux, contrastait étrangement avec les yeux bruns lourdement frangés qui étaient ceux d'un rêveur — et la démarche balancée participait à la fois de la fanfaronnade et de la majesté affectée.
— Par le chignon béni de la mère du Seign,eur Bouddha ! — s'exclama Nag Hong Fah sarcastique, mais très impressionné, en dépit de ses principes de démocratie, par la rare curiosité d'un Chinois de Pékin dans Pell Street, — nos yeux sont fixés sur l'Empereur Jaune, venu parmi les humbles et dans les rangs des Inférieurs pour considérer avec bienveillance la postérité du Dragon Etincelant. Et Nag Hong Fah baissa la voix jusqu'à un murmure rauque qui tomba dans la rue comme un caillou plat :
— D'où nous vient cet honneur, ô Mandchou ? Que cherchez- vous ici ?
Le poète fit claquer ses longs doigts :
— Ce que je cherche ici ? Un bouton de rose puisque tu veux le savoir.
— Un bouton de rose ?
— Oui, un bouton de fleur, fleur de cerisier, fleur de prunier, hautain gardénia de cire...
— Ah ! Ah ! Vous êtes venu faire votre cour !
— Faire ma cour ? Moi ? Un poète ? Un gentilhomme ? Non, lune de graisse ! non ! De quelle fortune l'intérêt serait-il ainsi perdu ! Laissez aux femmes le soin de me faire la cour. C'est moi
qui leur jette le mouchoir. Elles le ramassent et le gardent ensuite comme un trésor précieux. Ainsi faites-les venir. Montrez-les moi, fils de moins que rien. Allons, appelez-les. Peut-être vos propres filles, ou bien plutôt, — et insolemment il considérait le visage défraîchi de l'autre, — ou bien plutôt, vos petites- filles !
Nag Hong Fah donna un mauvais pli à sa lèvre affaissée qui se roula au coin gauche comme une queue de goret. Puis le sourire s'élargit en éclat de rire gargantuesque et il se pencha si fort par la fenêtre que le second cuisinier, craignant que son maître ne perdît l'équilibre, le retint de toutes ses forces par la ceinture pour lui sauver la vie.
— Hai hi ! Hai hoo ! hurlait Nag Hong Fah. J'ai donc enfin trouvé un homme selon mon cœur. Un homme qui sait donner les verges avec des mots cinglants et aromatiser la sauce du discours avec Tépice de l'injure.
— Montez, vous et votre ami, ajouta-t-il d'un ton hospitalier. Un mariage doit être célébré ce soir dans ce mesquin et très indigne restaurant. Deux honorables clans vont s'unir dans l'esclavage de la tendresse. La mariée est une fleur entre les fleurs ; un astre de délices tout couvert de fossettes ; un plat de bonbons roses arrosé de sucre et saupoudré de violettes confites.
— Silence, ô fils bavard de l'importunité, répliqua l'étudiant. Laisse aux poètes l'invention et le verbe !
— Mais vous viendrez ?
— Assurément. Et, suivi par Yat qui riait et protestait, Chi-Kun-Yi, tournant sous la porte du Grand Palais Chop Suey de Shanghaï, vint rudement se cogner dans Kang Kee, le Tueur de Californie, qui s'était arrêté pour saisir au passage l'échange des propos railleurs.
L'Homme à la Hache était maigre et anguleux. Le nez, les oreilles, le menton dont la pente se relevait pour rencontrer la lèvre inférieure riche en ironie, les sourcils, la mince et vaste bouche, les hanches étroites, jusqu'aux pieds dans leurs pantoufles de feutre ouaté, tout en lui était à angle aigu. Et à angle bien affilé fut aussi le ton des mots qu'il décocha à l'étudiant :
— Un poète ? Vous êtes poète ? Et amant des boutons de roses ?
— Oui, poète ! dit Chi-Kun-Yi, étudiant, et gentilhomme ! — Et, serrant les poings, il bondit en arrière comme un jeune fauve, ainsi qu'il l'avait vu faire à ses amis les athlètes américains. — Un ferrailleur, un homme qui aime à choquer les lames et à broyer les corps ! Et vous ? Qu'est-ce que vous pouvez bien être !
Kang Kee ricana.
— Ce que je suis ? Il n'y a pas plus grand batailleur que moi dans toute la Californie, non, qu'est-ce que je dis là, dans les Etats-Unis tout entiers. J'ai toujours accompli mon devoir, dit-il, en se complaisant à qualifier ainsi à voix haute son gagne-pain, de même qu'il le faisait lorsqu'il était en prière devant l'autel domestique. Je l'ai toujours accompli avec soin et avec célérité. Les hommes me craignent, car je suis l'Homme à la Hache. Je suis un tueur, ajouta-t-il d'un ton roide, avec un grondement dramatique et en avançant son menton anguleux.
Chi-Kun-Yi poussa un cri de joie. Un tueur, un fidèle du fer aigu ! Un chevaleresque et parfait assassin ! De basse classe naturellement, tandis qu'il était, lui, du sang le plus bleu. Mais, qu'est-ce que cela fait ? N'était-il pas, lui, Chi- Kun-Yi, d'une race de combattants ? N'est-ce pas en combattant et en tuant que ses propres ancêtres, précipités de l'Asie centrale, avaient marqué au fer rouge une terre trempée de sang bouillonnant !
— Bien ! cria-t-il. Vous, Homme à la Hache, moi, poète et Mandchou ! Attelage d'élite en vérité !
Kang Kee était content. Content comme un lion rassasié et ronronnant lorsqu'il abaisse son œil sur le petit chat effronté qui n'a pas peur et
LA CHANSON DU PRINTEMPS DANS PELL STREET i23
qui fait du sport avec la queue terrible et touffue.
— Ahi ! s'exclama-t-il, et il jeta en avant ses longs bras et serra Chi'Kun-Yi sur sa poitrine osseuse et plate.
— Je vous aime, poète. Je vous aime, ferrailleur princier, car moi aussi je suis poète. Je forge des rimes avec l'acier qui grince et la balle qui vole. Je compose des chants avec le glouglou de la mort, car je suis un coupeur de cous, un ouvreur de gorges, un déchireur de veines jugulaires. — Et, embrassant encore le jeune homme: — moi aussi, disait-il j'aime les boutons de roses embaumés, les fleurs de cerisier, de prunier et d'oranger royal.
Et le poète et l'Homme à la Hache, face à face, se tenant par les bras, balançaient leur corps en avant et en arrière dans un énorme rire, un rire à faire éclater les côtes, tout en se regardant du coin de l'œil, comme il est dit que les Grecs regardaient les Grecs.
Yat se tenait coi, dans un naïf étonnement qui devait bientôt se changer en crainte nerveuse.
Il tira sur la manche de son ami :
— Venez, dit-il avec insistance. Allonsnous en.
— A la maison ? dit le poète en riant.
— A la maison ? dit Kang Kee en écho et à,
l'unisson. Et tous deux crièrent d'une voix formidable :
— Non !
— Et la fête ? dit Chi-Kun-Yi.
— Et le repas fumant ?
— Et les pousses de bambou au miel ?
— Et les ailerons de requins au beurre de cacao ?
— Et les vins étrangers qui troublent la tête et chatouillent le gosier ?
— Ne voulez-vous pas boire du vin de riz de Hopeh chauffé avec précaution ?
- — Et les douceurs ? Et les sucreries ?
— Et, — c'était l'Homme à la Hache qui parlait, — et les boutons de roses, mignons, menus, soignés, parfumés, les boutons de roses rouges tels que...
— La petite mariée ? demanda Chi-Kun-Yi d'une voix très basse et très douce.
— Oui, dit l'Homme à la Hache en imposant silence à l'étudiant avec une petite toux et un coup d'œil brutal. Oui, Wuh Wang, la fille de Sung-Pu-Lu, le marchand de légumes. Ce soir, les liens de l'amour l'uniront à Lin Hsû, mon camarade de New-York.
— Mais, — et le poète fit sa voix plus basse encore, — vous êtes...
— Le meilleur ami de Lin Hs:u ? Certes oui.
tA CHANSON DU PRINTEMPS DANS PELL STREET
Mais... et il prit de nouveau le jeune homme dans son embrassement d'ours. Poète ? Mandchou ? Puis-je avoir confiance en vous ?
— Aveuglément! Ecoutez-moi prêter serment : par la dent du Lord Bouddha et par mon propre honneur, je jure que...
— C'est bien, je vous crois. Ecoutez. Kang Kee pencha son long corps maigre et murmura à Toreille de l'autre :
— Un jour, Wuh Wang me regarda avec bonne grâce. C'était l'an dernier, quand je fus appelé ici pour.... oui, enfin, vous comprenez, — il fit avec le pouce et l'index le geste d'enfoncer un poignard. — Mais Sung-Pu-Lu, ce marchand gonflé de légumes gâtés, refusa. Il me refusa moi ! moi ! Je lui aurais coupé la gorge, sans sa fille pleine de larmes et de protestations mélodieuses. Mais... Ah ! — et il murmura quelques mots, très bas, puis garda le silence.
— Vous avez perdu la face ?
— Terriblement.
— Et elle est jolie ?
— Wuh Wang ? rien de plus charmant. C'est un précieux écrin que les arts de la coquetterie ont rempli jusqu'au bord. Sa chevelure, noire comme le plumage du corbeau, est formée de serpents femelles. Ses pieds sont des lis d'or. Ses petites mains blanches,... par Bouddha etBoud-
126 UN P.\nFAIT GENTILHOMME ET QUELQUES x\UTHE9
dha ! ses petites mains blanches vont bientôt se nouer autour du cou grossier de Lin Hsii.
— Qui est votre ami, prononça Yat, prenant pour la première fois la parole depuis que le poète avait refusé de rentrer à la maison.
— Qui, certes est mon excellent ami, répondit l'Homme à la Hache avec un regard meurtrier. Cependant, — et il se tourna encore vers Chi-Kun- Yi avec un second coup d'œil brutal, — si un poète, jeune, beau, et Mandchou venait à moi et me disait : « Vous avez perdu la face ; qui sait ? peut-être pourrais- je retourner les cartes ? peutêtre pourrais-je vous rendre l'honneur ? )> Si donc, sur ma parole, un poète, un Mandchou me faisait entendre de tels mots, peut-être, à mon tour, pourrais-je l'aider à...
— Cueillir le bouton de rose ?
— Vous l'avez dit, Mandchou.
Il le prit par le bras avec autorité et tous deux, suivis de Yat, traversèrent rapidement la foule, tournèrent le coin, entrèrent bientôt sous une sombre porte,
— Regardez droit devant vous, dit Kang Kee, et le poète, levant les yeux, vit un spectacle qui fit courir le galop au sang de ses veines.
Car, au rez-de-chaussée de la maison de Sung- Pu-Lu dont les rideaux étaient tirés au large en sorte que les bons esprits de la nuit pussent
entrer librement, bien découpée dans la lumière des lampes suspendues, Wug Wang apparaissait, chargée des parures nuptiales à la mode de Canton.
De sa coiffure, où le rouge cerise et la pourpre royale se mélangeaitent avec un vigoureux vert émeraude, pendaient sur les jolies épaules étroites, jusqu'aux pantalons lâches, une immense perle de nacre ainsi que des ornements de filigrane, et ses souliers menus étaient brodés de fleurs nuancées avec délicatesse.
Son front était large et blanc comme la glace. Son petit nez...
— Une fleur, murmura le poète transporté. Une fleur ouverte de seasamum tendue vers la brise odorante du printemps. Et ses lèvres ! Rouges comme la pulpe de la framboise, suaves comme le pétale de la rose. Ah ! Avec bruit il aspira l'air entre ses lèvres et, dans le sublime emportement de l'égoïsme et de la jeunesse, leva au ciel des bras enthousiastes.
— Je cueillerai le bouton de rose. Le bouton de rose m'appartiendra.
— C'est fort bien, très poétique aussi, coupa Yat très sec. Seulement, — dit-il en s'adressant au Californien, — pourquoi, puisque vous aimez cette jeune fille, consentez-vous à y renoncer ? Pour-
quoi ne cucillez-vous pas le bouton de rose vousmême ?
L'Homme à la Hache le frappa brusquement sur l'épaule et s'exclama :
— Voilà une question logique, une question juste ! Vous êtes sans aucun doute étudiant au barreau, et je vous répondrai en toute vérité : Je ne puis m'emparer d'elle. Car — ces gens-ci, Sung-Pu-Lu, sa femme, sa grand'mère édentée, sa répréhensible belle-mère et un grand nombre de tantes gloussantes, comment ! mais même Lin Hsîi qui est mon ami, — tous m'ont chassé !
— C'est incroyable, soupira Yat.
— Mais vrai, répondit Kang Kee, en lui lançant un mauvais coup de pied dans les tibias. Ils ont soupçonné que je pourrais avoir envie d'enlever la rougissante mariée sous leurs nez bourgeonneux. Et ils ne se sont pas trompés, les répugnants cochons ! Tel était bien mon projet, effectivement.
— Et un noble, un digne, un poétique projet ! cria Chi-Kun-Yi avec enthousiasme.
— J'étais sûr que vous me comprendriez. Mais... mais... mais ils m'ont lié les mains. Ils m'ont invité au mariage comme garçon d'honneur. Ils ont de la sorte engagé ma loyauté, et je ne salirai pas mon nom...
LA CHANSON DU PRINTEIMPS DANS PKLL STIIEET 121)
— Ail ? demanda Yat d'une voix immobile et toute unie.
— Non ! tonna Kang Kee, mais vous, poète ! vous pouvez faire tout ce que votre fantaisie libre et légère vous commandera. Vous pouvez cueillir le bouton de rose si vos mains sont adroites, vous pouvez leur faire perdre la face à eux qui m'ont outragé ! L'offense qui leur sera faite sera le gage de mon honneur reconquis. Et me voici pour vous aider.
— Mais je ne suis qu'un pauvre étudiant, dit Chi-Kun-Yi, soudainement intimidé.
— Tuer est ma profession et c'est une profession lucrative, repartit l'Homme à la Hache prompt à la réplique. Je remplirai votre robe avec quinze fois quinze paquets d'or monnayé. Je doterai moi-même la mariée, votre mariée, poète, allons !
Il poussa les jeunes étudiants dehors, mais les arrêta bientôt au Lieu du Repos Béatifique où, assis à une table, il leur partagea Teau-de-vie de riz préparée avec de l'anis et de la poudre de gingembre. Pendant un bon moment, on put l'entendre chuchoter à l'oreille de Chi-Kun-Yi.
— C'est facile, dit-il pour finir. Vous êtes poète, c'est-à-dire un enlaceur et un choqueur de mots frottés de miel. Vous êtes rompu à l'art de la tromperie. Vous viendrez et vous chan-
130 UN PAPIFAIT GENTTT.nOMME ET QUELQUES AUTRES
terez mélodieusement. Ensuite, vous réclamerez l'ancien droit, l'antique privilège. Et, quant au reste, laissez-moi faire.
Puis il baissa la voix en un ronron confidentiel, et cette fois, tandis que Chi-Kun-Yi gloussait comme un coq triomphant, le craintif Yat lui-même se déclara satisfait, regarda son ami avec un mélange d'envie et d'admiration.
— Bon, bon, bon, disait le poète, par l'ongle de l'orteil de Çakya-Mouni Bouddha ! et pour la troisième fois, il tomba dans les bras longs et osseux de l'Homme à la Hache.
Le poète et le tueur, serrés l'un contre l'autre, se regardaient du coin de l'œil en se donnant de petits noms affectueux — et ils se balançaient avec de furieux éclats de rire.
— Dans une heure et demie, dit Kang Kee en se levant. Comment ! la bouteille est encore à moitié pleine ! Humectez votre gosier pour mieux chanter tout à l'heure.
Lorsqu'ils sortirent, la petite mariée, au milieu d'un clan nombreux, quittait justement la maison de son père pour se rendre au festin des noces, et la rue pleine de monde retentissait de cris de joie et de souhaits de bonheur.
La vaisselle s'entre-choquait. Les verres sonnaient. Des odeurs savoureuses montaient des plats. Les bâtonnets cliquetaient comme des aiguilles à tricoter. La fête des noces était en plein branle et chacun, y compris la femme et la belle-mère de Sung Pu Lu, les tantes gloussantes elle-mêmes, parlait avec éloges de la conduite du garçon d'honneur.
Il était ici, là, partout, aidant Nag Hong Fah, le restaurateur, à découper un canard cuit au sucre et aux épiées, tapant sur l'épaule du marié avec une plaisanteiie intraduisible et finement appropriée à la situation, singeant, non sans rire, les manières des Diables Etrangers ; envoyant un baiser dans la direction d'une grand 'mère toute racornie, serrant les mains de Wuh Wang, exprimant en termes choisis son double espoir, d'abord qu'elle donnerait cent et trois enfants mâles à Lin Hsii, et ensuite que cent et trois ans passeraient avant qu'elle n'eût à franchir la porte gardée par le Dragon.
On le voyait encore écouter, la tête inclinée, une dissertation théologique de Yu Ch'ang, le prêtre à barbe blanche, puis, se tournant vers la compagnie, renouveler mille badinages, farces et calembours.
— Un digne seigneur ! proclama le frère aîné de l'épicier en gros, Sung Lung, qui, venu de
Montréal, était un prince magnifique parmi les blanchisseurs. Il Ica a son verre en l'honneur du Californien :
— Puissiez-vous vivre cent vies, dit-il avec conviction.
— Et puissiez-vous vivre assez longtemps pour être présent aux cérémonies de mes funérailles, répondit l'Homme à la Hache, très courtois. Mais comme la porte s'ouvrait pour l'entrée de Chi-Kun-Yi, accompagné de Yat, il reprit :
— J'ai préparé une petite surprise. Celui-ci, dit-il, en étendant sa main osseuse vers le Mandchou, est un de mes amis personnels.
— Votre ami ? balbutia le restaurateur qui, éprouvant sous la table la pression du pied de l'Homme à la Hache, devint subitement muet.
— Un cher ami, continua Kang Kee. Un étudiant à l'Université des Barbares Blancs, un poète distingué aussi, et dont le renom sonore a dépassé Pékin, sa ville natale.
— Pékin ! soupira une vieille dame entichée de snobisme, Pékin ! Serait-il vraiment de Pékin ?
— Oui, mère de tous les charmes. Il est de Pékin et Mandchou. Il nous chantera ses poèmes et il enchantera nos oreilles avec une délicate ballade composée en l'honneur de Wuh Wang, ce bouton de rose entre les boutons de rose.
Le poète salua très bas, s'avança vers la mariée, à laquelle il lança un regard pathétique, — et tout à coup le chant éclata :
Pour l'amour d'une rose, Je devins esclave d'un iiiillier d'cpiiies Encore que je ne m'en plaigne, Car je ne ressens point la piqûre des épines Quand l'odeur de la rose est dans mes narines Doucement...
Suavement...
Il termina sur une haute roulade et des applaudissements frénétiques saluèrent le chanteur. Chacun voulait lui serrer la main. On lui passait nourritures et boissons :
— Un émincé de canard, Mandchou !
— Qu'il vous plaise d'honorer les humbles, ô Mandchou ! en trempant vos lèvres dans leur vin très indigne.
— Une pipe ? Garçon, ici ! Une pipe sculptée pour le barde harmonieux.
— Et une fleur ! cria Kang Kee, s'approchant peu à peu de Chi-Kun-Yi, une fleur choisie par la mariée pour purifier le foie du poète, amollir les cordes de sa gorge et lui permicttre de chanter encore.
— Une fleur ! Une fleur de la . mariée !
Le cri monta et, rougissante, Wuh Wang donna une de ses rases rouges au poète.
Un nouveau chant s'éleva. Chi-Kun-Yi improvisait des couplets en l'honneur du marié, en l'honneur du père de la mariée, et encore, et surtout en l'honneur de la mariée elle-même.
Emporté par le spectacle de la beauté, son caprice poétique planait sur l'assistance. Le jeune sang du poète palpitait et courait. Dans ses yeux virait la flamme lente de la passion. L'âme de sa jeunesse se séparait de lui comme un vêtement usé, et il se sentait un homme, un conquérant, un vrai Mandchou.
A peine s'il avait conscience du lieu, de l'assemblée, du tintement des verres, du choc de la vaisselle. Il ne voyait que la jeune fille, menue, tendre et délicieuse. Tout ce qui avait précédé, ses fanfaronnades dans la chambre de l'Université, la rencontre avec l'Homme à la Hache, les projets de ce dernier, ses promesses, tout dansait dans la tête de Chi-Kun-Yi comme des atomes tournoyant sans but, comme un essaim composé des miettes d'un rêve.
Il l'aimait. Il l'aimait et il le lui disait publiquement avec la licence ailée du poète :
Des lis jumeaux sont ses mains,
De blancs lis
Blancs et tendres.
Des lis jumeaux sont ses pieds.
Des lis d'or balancés.
Des lis jumeaux sont ses yeux, Des lis noirs, Noirs et doux.
Il aurait chanté pendant des heures, oubliant toutes choses, s'oubliant lui-rnême, si le prêtre ne s'était levé pour avertir que l'heure de bonne augure, minuit, était proche et que si l'on voulait se rendre propices les mauvais esprits, il était temps, pour compléter une cérémonie si bien commencée, de se rendre au Temple, afin d'y brûler des bâtons d'encens Hung Shu, en l'honneur de la Déesse de la Miséricorde.
— Je conduirai la mariée au Temple, dit-il en terminant, pendant que vous, hommes de son clan et ses amis, vous attendrez ici l'heure de minuit. Alors vous nous suivrez.
Pendant la harangue du prêtre, l'Homme à la Hache avait dit un mot à l'oreille du restaurateur, en abaissant une main où avait retenti le son de l'or. Passant devant Chi-Kun-Yi, il lui avait fait faire un bond involontaire en lui marchant légèrement sur le pied. Chi-Kun-Yi faisait face à la société, d'où partaient des éclats de voix et des rires. Il leva les bras pour réclamer le silence. Ses yeux lançaient des flammes. Il cria :
— Mille et mille pardons à l'honorable prêtre ! mais je réclame l'ancien privilège des bardes
aux cérémonies de mariage, et c'est moi, le poète, qui conduirai la mariée.
— Bien parlé, cria Nag Hong Fah, le gros propriétaire du Grand Palais Chop Suey de Shanghaï.
— Bien parlé, dit l'Homme à la Hache comme un écho. C'est une ancienne et charmante coutume. — Diplomatiquement, il se tourna vers la plus âgée des dames de l'assistance : « N'est-ce pas notre devoir, ô mère de nombreuses années, de conserver intactes sur la terre des Etrangers d'Occident, les vénérables traditions de nos pères ?
— Certes, croassa la vieille. Et, parmi l'approbation générale, le marié même souhaitant au jeune homme « de la chance sur la route )), le poète, suivi par son ami, enleva la mariée dans ses bras, la posa sur ses souples épaules et, se pavanant gaiement, sortit de la chambre,
Kang Kee suivit une seconde après.
— Je vais éteindre la lumière électrique, exp]iqua-t-il, pour que les mauvais esprits soient incapables de les voir et de les rattraper.
On entendit un déclic,
La salle fut plongée dans l'obscurité.
Tout ne fut que silence.
Au bas des escaliers, dans la rue déserte, Chi- Kun-Yi allait en pressant contre son cœur son fardeau parfumé, doux, chaud, et les tresses enrubannées lui frôlaient le visage.
Le vin et la passion rougissaient ses joues.
— OIî ! vous êtes le plus joli, le plus joli bouton de rose de Pell Street, murmurait-il en s 'emparant avec douceur de la petite main que la jeune fille lui avait mis sur le cou.
Puis il dit à son ami :
— Montre le chemin.
Yat se mit à rire et passa devant en regardant soigneusement à droite et à gauche. Du côté de l'Ouest clignotaient les troubles et maigres lumières de Mulberry Street, dont la voie était coupée à moitié chemin par l'ombre accroupie du Temple de Bouddha, lequel, hors de l'alignement, se remarquait à peine parmi les maisons du voisinage, malgré l'orgueil de son revêtement somptueux et théologique, de cramoisi, de bleu sombre et d'or.
A gauche, se tirant contre le trottoir, aussi indiscutablement américaine que celle du Temple était mongole, une autre ombre massive, indistincte, était arrêtée.
C'était vers elle que Yat se dirigeait et Chi Kun Yi le suivait en pressant contre lui la forme pliante de Wug Wang à laquelle il murmurait
de tendres choses avec son assurance habituelle.
Mais elle ne se laissait pas faire. Elle se débattait dans les bras du poète.
— Vous ne connaissez pas Pell Street, poète, criait-elle en protestant. Vous avez laissé en arrière le temple de Bouddha. Vous vous trompez. Ce n'est pas par ici.
— Le Temple de Bouddha ? dit Chi-Kun-Yi en riant. Puissent les mauvais et lourds esprits de la nuit s'envoler avec lui et se laisser choir dans la tête creuse de Lin Hsû, votre mari, vieux et respecté ! Je connais un autre temple, un temple consacré aux fleurs, aux parfums, aux délices et à la jeunesse. Vous y rencontrerez l'amour d'un Mandchou, un amour fanfaron et joyeux. Et c'est là que je vous conduis.
Yat ouvrit la porte du taxi-cab arrêté dans une ombre basse et mystérieuse, au coin du Bowery.
Chi-Kun-Yi déposa à l'intérieur de la voiture Wuh Wang, qui protestait véhémentement et griffait de tout son pouvoir.
— Vous allez connaître l'amour d'un Mandchou, petite pensée, criait-il triomphalement. Déjà, il montait sur le marchepied en inclinant vers la droite ses épaules trop larges pour la porte.
Ce fut soudain et brutal. Cela le toucha droit
dans la poitrine, avec la force et la férocité d'un coup de pied de mule. Il trébucha, tomba, et au même moment, comme si elle était douée de sens, la machine d'acier bondit en avant avec un bourdonnement profond.
Bing ! La porte claqua avec bruit. Pendant que Chi-Kun-Yi se ramassait péniblement, la dernière chose qu'il vit fut une main maigre, osseuse, jaune, dessinée d'un trait aigu à la lueur d'un réverbère, et qui, de l'intérieur du taxi, se tendait vers lui avec un geste de dérision en faisant, du pouce et de l'index, semblant d'enfoncer un poignard.
Chi-Kun-Yi se dirigea sans un mot vers la station du chemin de fer aérien de Chatham Square. Côte à côte avec Yat, sans un mot, il voyagea pour rentrer à l'Université. Sans un mot non plus, il entra dans l'appartement qu'il partageait avec son camarade. Il alla vers la fenêtre et montra du doigt un point imaginaire, loin, du côté du Sud où les ombres fauves avec les lumières dansantes se précipitaient de concert, en demi-tons gris parsemés de points brillants.
— Donnez-moi ma guitare^ tortue de boue
de Canton, dit-il à la fin. Et quand son ami lui eut passé l'instrument, il fit une fois encore, chanter les cordes résistantes, avec un défi dans la voix :
Pour l'amour d'une rose Je devins esclave d'un millier d'épines, Encore que je ne m'en plaigne, Car je ne ressens point la piqûre des épines Quand l'odeiu de la rose est dans mes narines.
Yat souriait sèchement et dit enfin :
— Ah ! C'est vrai, oui, c'est vous, beau dandy de Pékin, qui connaissez le cœur des femmes, et l'odeur de la rose, et la douleur que font mille épines enfoncées dans la chair.
— Je la connais, Bouddha aveugle ! réponditil avec calme. Non -seulement je connais le cœur de la femme, mais aussi, là-bas, dans Pell Street, j'ai acquis des lumières sur le cœur de l'homme.
Du reste, écoutez, j'ai fait à ce sujet une nouvelle chanson :
Il pinça les deux cordes dures, préluda, et sa voix monta de nouveau :
Pour l'amour d'une rose Je devins esclave d'un millier d'épines. Mais j'ai vendu ]e baume pour un grain de vanité ; Et maintenant il ne me reste que la cendre du pétale de rose Et aussi il est vrai, les mille épines ;
Ce qui démontre en vérité que moi, Clii-Kun-Yi, je suis un
[sot,
Et aussi, bien entendu, un poëte.
— Un poète ! Ahi ! répéta-t-il, et le coin de sa lèvre voluptueuse se retroussa dans un sourire de béatitude.
SUIVANT SON ESPÈCE (1)
Lorsque Bill Devoy, détective de la Deuxième Section et préposé principal aux rondes de Pell Street (c'est-à-dire à la surveillance du gaz, de l'opium et des hommes blancs ou jaunes en généra]), se retira du service, il avait coutume de dire que de tous « ces damnés Chinois, le seul qui l'avait battu, — et largement, et pour la vie, — c'était ce sale vieil hypocrite de Yu Ch'ang à peau de citron », le prêtre du Temple de Bouddha.
Bill Devoy étendait alors ses pieds sur la grille de la vérandah de la petite maison de Long Islaud, où il vivait de sa pension et de ce qu'il avait pu mettre de côté, de « beurre pour les épi- Ci) Genèse I, 25 :
« Et Eîohim créa les animaux sauvages suivant leurs espèces, et les animaux domestiques suivant leurs espèces, et tous les reptiles suivant leurs espèces. Et Elohim vit que cela était bon. ;) N. d. T.
m UN PARFAIT GENTILHOMME ET QUELQUES AUTRES
nard.s », pcndaiiL les ani)ëes qu'il aA^ait passées dans la police. II regardait le décor environnant, lequel comprenait l'élégante toile d'araignée métallique du chemin de fer aérien, les dessous d'un voisin qui se balançaient au vent avec cette dignité pompeuse et sûre de soi particulière à la flanelle rouge mouillée, et une étrange plantation de tomates dans des pots tout bossu és. Après réflexion, il cracha à la tête d'un moustique qui passait et, se parlant à lui-même, prononça d'une voix sans rancune :
— C'est égal. Je ne sais pas ! Peut-être que ce vieux fumeur d'opium de Chinois ventru était aussi innocent que le jury de douze bons et véritables gens d'honneur a déclaré qu'il l'était. Je ne sais pas, on ne sait jamais n'est-ce pas avec ces gens-là, surtout si on songe que Miss Rutter...
Il s'arrêta, puis reprit d'un ton méditatif :
— Je ne sais pas, je n'ai d'opinion ni d'un côté, ni de l'autre. Toutes ces femmes, dans Pell Street, on ne croirait pas... oui, enfin
Sans rancune aussi était Yu Ch'ang, qui, juste à la même époque, ayant quitté Pell Street pour rentrer dans sa ville natale de Canton, faisait remarquer au prêtre Shen Chin, gardien du Temple des Cinq Béliers, que les Diables Etrangers étaient sans aucun doute des gens bizarres.
• — C'est l'un ou l'autre, disait-il, ou ils font
SUIVANT SON ESPÈCE
trop de questions, ou pas assez. Et, comme vous savez, — il avait d'un mouvement glissant pris dans sa manche volumineuse l'éventail dont il faisait cliqueter en parlant les bâtonnets d'ivoire ciselé et la feuille de soie peinte, — l'intelligence est comparable à un chien ou à une courtisane : elle vient vers les hommes sans être appelée.
L'autre inclina sa tête rasée, qu'il grattait avec soin du bout de l'ongle fantastiquement long qu'il portait gaîné d'or, et répondit, en gras Pharisien qu'il était, qu'après tout, cela n'avait aucune importance, car le Seigneur Bouddha a dit à son disciple Sabhuti que les formes et les qualités des phénomènes sont transitoires et imaginaires. En conséquence, ô sage et plus vieux frère, ajoutait-il, il n'y a qu'à poser en principe que, parmi les phénomènes connus, le plus éphémère et le plus illusoire est le Diable Etranger.
D'après Jack Davis, l'as des reporters du Sun (quoiqu'il n'ait rien à faire dans cette histoire), il faut considérer tout ce qui va suivre comme une affaire caractéristique de Pell Street. C'est toujours la même chose avec les Chinois. On a beau faire, on vient toujours se cogner à un mur impénétrable.
î 10 UN PARFAtT OKNTILHOMME ET QUËLQVKS AUTRES
Au preniier abord, inipossiblc de s'y tromper. Jabez Carleton Trask redoutait Pell Street. Rien d'étonnant. Tout le monde en a peur. Pell Street est à des niiiliers de milles du Bowery, sa voisine, si toutefois, vous avez des yeux pour mesurer les distances, de même que Fifth Avenue et Upper West Side sont des constellations entièrement différentes. Jabez Trask savait reconnaître les distances ; mais Pell Street le fascinait, comme on dit qu'un serpent fascine un oiseau.
Jabez Trask était un poète de quelque talent avant d'avoir été piqué par l'aiguillon de la Réforme, piqué et jeté (mais ceci est une autre aventure et non des plus douces, je vous prie de le croire) entre les griffes ingénues de Miss Edith Rutter, directrice du Patronage, qui consacrait aussi bien son propre argent que les souscriptions d'un certain nombre de ferventes vieilles filles du Middle West, à pourvoir Pell Street de bénédictions chrétiennes et des plus récents progrès de la plomberie, — quoi qu'on puisse avancer, à ce propos, par parenthèse et d'une manière où le lecteur aurait tort de voir aucune espèce d'ironie ou de cynisme, — qu'il n'est pas certain que l'un et l'autre soient désirables pour les Mongols à pea.u jaune et les Tartares à face rouge.
Trask était sous le coup du respect et de la terreur.
SUIVANT SON ESPÈCE
Un soir, que les reflets pourpres et violets du ciel s'étendaient en voûte sur les mornes façades aux balcons en nids d'oiseaux, et qu'une lune nostalgique s'affaiblissait de minute en minute à l'Ouest, pour s'évanouir enfin dans le vaste monde de l'aurore, comme si elle fuyait les vapeurs d'opium et de sueur qui montaient de la Ville Chinoise, Trask marchait dans la buée épicée et moite de Pell Street avec Miss Rutter, — dont l'innocente main gantée de soie lui montrait les détails curieux ou malpropres — et il sentait les muscles de son cœur se contracter dans une frayeur sans nom.
Le chuchotement doux et glissant des pantoufles de feutre qui trottinaient dans toutes les directions, de ce pas furtif particulier à une race peut-être astreinte à des missions d'une nature mystérieuse et louche, lui donnait le mal du pays pour les aspects vulgaires, mais propres et soignés, de Broadway, à quelques rues de là.
Les voix étouffées, bien que Trask sût parfaitement qu'elles ne faisaient que des offres inoffensives de soie, de ginseng, de thé, d'opium et d'autres marchandises de tout repos, lui faisaient imaginer un jargon primitif où le langage articulé ne s'était pas encore dégagé de la m.atière, au temps où les émotions de la haine, de l'amour, de l'amitié, étaient encore trop vagues pour
148 UN PAllFAIT GENTILHOMME ET OUËLQUES AUTUE^
être saisies et notées par les organes stridents de l'Ouest.
Peut-être était-ce le poète qui se soulevait vaguement en lui contre les obscures attaches des âmes superposées que la société lui avait faites, les âmes qui se berçaient et se balançaient au rythme syncopé de la vie moderne. Peut-être aussi n'était-ce que le chimérique et lointain mirage d'une imagination anémique et bigarrée...
A tout événement, lorsqu'il rentra, ce soir-là, dans la petite chambre qu'il occupait au-dessus du Saloon de Mr. Brian Neill, il inscrivit, dans le journal singulièrement naïf où il s'épanchait tous les soirs, que Pell Street était quelque chose de monstrueux et de primitif, quelque chose d'épouvantable qui représentait une partie de la civilisation contemporaine, bien que fort loin de la civilisation telle qu'il la concevait, une chose qu'il redoutait et qu'il avait en dégoût, mais dont cependant il se donnait la tâche de sonder les profondeurs jaunes.
Un mois plus tard, il y ajouta quelque chose sur l'opium, l'opium cuisant, l'opium aux miasmes aigus et âpres, quoique embaumé d'un parfum épais et doux comme le miel, l'opium chaud, lourd, lascif, mixture de bois de santal et d'orchidées mortes, qui faisait chanceler ses sens en
SUIVANT SON ESPÈCE
éveillant son corps aux flammes de voluptés inconnues.
Il lui arriva un jour de dire quelque chose de ce genre à Bill Devoy, lequel répondit en posant son doigt sur son front et en enfermant toute sa critique dans un mot élégant et bref :
— Toqué !
Mais il ajouta :
— Ecoutez-moi jeune homme et n'oubliez pas le tuyau d'un vieux frère. Pell Street ! ça va bien (1) tant qu'on ne s'en casse pas la tête. Prenez ça comme un fait, un sale fait jaune, si vous voulez.
— Mais, Mr. Devoy, je ne peux pas m'empêcher d'y penser tout le temps.
— Comment... vous ne pouvez pas... vous empêcher ? — Bill Devoy leva la tête d'un mouvement rude, mais non sans bienveillance :
(1) Il y a dans le texte ; « Pell Street is O. K. « etc.
On sait l'histoire de ce général illettré, mais victorieux, qui, au cours de la Guerre de Sécession, annonça un important succès à son gouvernement par une dépêche portant ces simples mots : f OU is korrect, Ces deux fautes d'orthographe, en trois mots, ont vivement touché le peuple américain qui, des premières lettres du mot oll (pour ail) et du mot korrect (pour correct) a fait une expression couramment adoptée dans les Etats. Tout le monde, dit encore IVs O. K. pour signifier que tout vï^ bien, n. d, x,
— Voyons, qu'est-ce qu'il y a ? Vous ne vous êtes pas « cogné au li-un )> ? dit-il, • — et se traduisant lui-même, dès qu'il vit que le jeune homme ne comprenait pas, il ajouta : — Je veux dire, vous ne vous êtes pas mis à fumer l'opium, déjà encore sitôt, comme disent les Hollandais ?
— Dieu non !
La réponse était convaincante avec son accent sincère et offensé.
— Alors, qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas, mon garçon ? Allons dites ce qu'il en est à votre vieux cama,rade.
Le jeune homme rougit :
— Rien, oh ! je parlais pour parler, répondit -il faiblement, et il s'en alla.
— Au diable, marmonna Bill Devoy, qui l'après-midi même déclara à Mr. Brian Neill, le tenancier du Saloon, qu'il ouvrirait l'œil a et le pelé )) sur ce jeune imbécile !
— Il y a quatre semaines qu'il est dans Pell Street et il s'embarrasse déjà du pourquoi et du commuent ! Je vais vous dire une cho:>e, Brian, voilà un bonhomme qui a retenu sa place pour un tas d'embêtements, s'il ne monte pas la garde !
— Oh ! moi ça m'est égal ! Je ne m'en tourmenterai pas plus que pour un bouton qui perce, répondit Brian Neill, d'un cœur endurci, en pas-
SUIVANT SON ESPÈCE
sant dans le salon d'arrière où il rejoignit, pour une converfsation mystérieuse, un souriant Céleste à face de lune.
Bill Devoy avait raison. I] y avait des embêtements dans l'air, un drame même, un drame qui prit son point de départ dans un mot tendre tombé d'un balcon peint, s'épanouit dans la fleur périssable de l'amour, gela dans le sang noir et se termina enfin, plusieurs années après, à Canton, au cours des méditations philosophiques d'un prêtre de Bouddha.
Ce drame sortit du regard de deux yeux de velours que d'énormes paupières incurvées surmontaient, d'une bouche écarlate qui bâillait comme la blessure d'un sabre, et d'une voix de miel qui troubla le poète dans l'âme de Jabez Trask.
Les yeux, les lèvres et la voix, le tendre charme des dix-sept premières années, appartenaient à Tzu Mo, la fille de sang mêlé de Yu Ch'ang, prêtre du Temple bouddhiste, lequel était, pour une raison pleine d'ironie, le plus opiniâtre, puisque passif avec mépris, des opposants au Patronage dont Miss Edith Ruttcr
était la base — et Jabez Carleton Trask, un pilier plus ou moins solide.
Jack Davis, reporte?' du Sun, dont la liste des crimes au Bureau de police, les registres des Hôpitaux, la fréquentation de la Morgue, avaient surmené les nerfs et aguerri le cœur, aperçut Tzu Mo une ou deux fois dans les visites nocturnes qu'il faisait à Pell Street, pour chercher des nouvelles. Il avait souri d'une manière tout impersonnelle à la douce fleur de son visage et l'avait cataloguée « Chinoise- Américaine, créature trompeuse, séduisante et sans conséquence. »
En quoi il avait eu tort, puisque, trompeuse peut-être aussi bien que sans conséquence, elle avait encore deux autres caractéristiques qui eusent aisément réussi à dominer les premières : d'abord, elle était païenne ; ensuite, elle avait hérité d'une mère Sicilienne l'humeur et les dispositions générales d'un chat sauvage.
Penchée sur le balcon de la maison de son père, les mains fermées sur son sein palpitant et rond, de profonds sanglots secouaient tout son être. S ^s laiges yeux mats et noirs, un peu obliques, étaient remplis de larmes. Ses lèvres rouges tremblaient.
Jabez Trask n'eut qu'à passer en bas, dans la rue, et à la voir en cet état, pour se sentir
SUIVANT SON ESPÈCE
malheureux. Le poète qui était en lui se mit à reconstruire instantanément une histoire pathétique dont elle était l'héroïne à titre de victime persécutée. Trask, en effet, ne pouvait pas savoir que la douleur qui faisait couler les larmes sur ses joues roses et blanches n'était pas de l'âme, mais du corps ; que, dix minutes plus tôt, son père l'avait vigoureusement étrillée avec une ceinture de cuir pliée en deux, en ayant bien soin de se servir de la boucle pour lui faire plus de mal — et en prononçant, dans l'intervalle des coups, certaines maximes chinoises très vénérables principalement frappantes par les sentiments pieux que les enfants sont supposés nourrir pour leurs parents pleins d'amour.
— L'âme d'un enfant, disait-il, abattant la boucle de la ceinture avec un bing retentissant, est un vase rempli de mérites incommensurables et sans limites. Le cœur d'un bon enfant est une chose plus rare et plus précieuse que les dixhuit cent mille champs de lotus bleu pâle du bienheureux Seigneur Bouddha. Mais l'âme d'un mauvais enfant, bing, bang, sanglotait la lanière, est plus souterraine et plus noire que le grand Enfer Aviki. Les enfants ne doivent pas répondre à leurs parents, aveuglés par la tendresse, des mots malicieux et impies, car, bing, bang, dites-moi, ô petite fille bien-aimée, les rivières
ioi UN PARFAIT GENTILHOMME ET QUELQUES AUTRES
peuvent-elles avaler leurs eaux, les arbres peuvent-ils manger leurs fruits ?
Un sifflement final, un cuisant bing, et Yu Ch'ang était déjà à trottiner paisiblement sur le chemin de la Chin Sor Company, « Lieu des Désirs Suaves et des Célestes Divertissements », pour se rafraîchir avec une tasse de inoy-kwee loo, — tiède mélange de genièvre, d'eau-de-vie de riz, de jus de whompee et de graines de pommelo, — tandis qu'à son balcon Tzu Mo pleurait à flots comme si son cœur allait éclater.
Pendant un bon moment, elle discuta avec elle-même pour savoir si elle allait sauter dans la rue et briser son joli petit cou, non pas, comme eût raisonné un enfant blanc, pour désoler son père et en conséquence lui donner des remords, mais plutôt, peur lui faire perdre la face aux yeux du voisinage.
Pendant qu'elle regardait en bas avec un frémissement pour mesurer la distance, elle aperçut Jabez Trask.
Instinctivement, il regarda en l'air et s'arrêta. Le regard de la jeune fille fuyant obliquement, à travers les larmes qui lui remplissaient les yeux jusqu'aux bords, le retint, l'attacha.
Bien entendu, elle savait qui il était. Elle savait qu'il était l'une de ces molécules de l'humanité de l'Ouest agglomérées dans Pell Street
SUIVANT SON ESPÈCE
avec rintentioii probable de porter le trouble parmi les Jaunes et les Métis. Elle avait entendu son père, ainsi que les amis de son père, discuter les aptitudes physiques et intellectuelles de cette sorte de gens et elle avait vu alors les minces lèvres mongoles, tantôt ridées par le venin, tantôt soulevées par le rictus d'un mépris pesant.
Aussi, le premier mouvenient de Tzu Mo fut de dire a «jaDe z Trask (et non point d'une manière distinguée) de s'en aller tout de suite.
— Fichez le camp.
Elle étouffa le reste.
Car, debout sous la tremblotante lueur du réverbère, les ombres dansantes et rouges exagérant son front lisse et blanc, son nez aquiîin, ses lèvres bien faites et sensibles, effleurées par une moustache toute petite, Jabez Trask n'était pas déplaisant. Et tout de suite Tzu Mô se décida pour une manière plus subtile et moins douloureuse pour elle que la première, de fa;ire perdre à son père toute respectabilité.
Tzu Mô sécha ses larmes et donna à ses sanglots une note féline et caressante :
— Vous êtes Mr. Trask, du bureau du Patronage, n'est-ce pas ?
lo6 UN PARFAIT GENTILHOMME ET QUELQUES AUTRES
Elle se pencha tandis que sa question tombait dans la rue :
— Miss Rutter me chante tout le temps votre nom aux oreilles. Elle dit que vous êtes un damné bon professeur. Peut-être que vous voudriez bien me donner des leçons ?...
Mots grossiers, hélas ! peu engageants et vils !
Cependant, ils traversèrent le voile de suie grasse qui flotte sur Pell Street, comme le son de clochettes d'argent qui tintent, coururent du balcon à la rue comme des lutins ombrageux, parmi les formes incertaines des vérandahs à jour et des fabuleuses enseignes chinoises rouge et or. Ils dardèrent leurs rayons droit au cœur langoureux de Jabez Trask et enflammèrent ses joues — ce qui fit un point à marquer pour Tzu Mô.
Elle savait que son père ne s'opposerait point à ce qu'elle allât passer quelques studieuses soirées auprès de Miss Rutter ; car, haïssant la Croix et tout ce qui s'offrait en son nom, le prêtre n'en était pas moins un Mongol pratique, positif, qui savait parfaitement soumettre les préjugés de race et de culte à l'intérêt.
— Oui, petite fille, répondit-il, une chose apprise est une gerbe mise au grenier. Apprenez tout ce que, dans leur folie et leur vanité, les Diables à cheveux rouges voudront vous enseigner sans payer,
SUIVANT SÔN ESPÈCE
Donc, trois fois par semaine, Tzu Mo s'asseyait avec humilité en face de Jabez Trask et absorbait les divers genres de connaissances qui, de toute évidence, lui seraient indispensables dans sa carrière future de Pell Street. Elle apprit ce qui concerne Tart des paysages de jardins, la physiologie, Longfellow et autres sujets approuvés par le Comité du Patronage, tandis que Miss Edith Rutter, dans une pièce voisine, enseignait à une poignée de petits polissons aux yeux presque fermés, aux cheveux nattés en queue de cochon, les trois R des Anglo-Saxons (1).
On peut se demander si, tout d'abord, Tzu Mo projeta autre chose qu'un petit flirt avec Jabez Trask ; juste ce qu'il fallait pour contrarier son père, mais pas assez pour le scandaliser par une injure à pointe aiguë et justifier l'intervention de la ceinture de cuir pliée en double.
Avec la connaissance efficace et crue de la psychologie de Pell Street, qu'elle avait développée dans le ruisseau, elle dit en confidence à Fanny Mei Hi, la femme de sang mêlé de Nag Hong Fah, propriétaire du Grand Palais Chop Suey de Shanghaï :
(1) Les trois R, c'est-à-dire Reading, Writing, Ariilimétic, I^es trois mots bredouillés par les enfants semblent tous trois commencer par un r. Le peuple américain appelle renseignement rudimentaire : les trois R. n. d. T.
— Mon père est un vrai Chinois, vous savez. Il est juste, même s'il doit en souffrir. Vous comprenez, il aura envie de m'arracher la peau quand il verra ce jeune homme me faire de l'œiL C'est sûr. Vous pouvez parier là-dessus l'argent de votre tire-lire. Mais il sera assez malin pour voir qu'il n'y a rien entre le type et moi. Je veux dire i^ien, vous comprenez, Fan ! Alors il ne me touchera pas parce qu'il CvSt Chinois et juste. Et il sera obligé de conduire sa langue et ses mains. Mais il sera tout de même aussi en colère qu'une chèvre qui a mal à l'estomac et, par conséquent, il perdra la face terriblement. V ous V êtes ?
— Sûr que je comprends ! La meilleure moitié de moi-même est tout pareil, dit Fanny. Dites donc ! Ça n'est pas difficile de rendre un Chinois fou, quand on sait s'y prendre. ! Et Fanny ajouta avec un grain de malice féminine :
— C'est un chic type tout de même, ce Bon Pasteur. Prenez garde de ne pas vous y brûler les doigts, mon petit chat.
— Moi ? oh ! Il n'y a pas de risque, il n'est pas de mon espèce ! Ce n'est pas mon type !
Ainsi que Tzu Mo le disait, décidément Jabez Trask et elle n'étaient pas de même espèce.
SUIVANT SON ESPÈCK
Jusqu'ici, l'idéal de Tzu Mo, en fait d'hommes, avait été de deux sortes :
D'abord elle avait distingué un jeune Chinois avec des cheveux d'un noir bleu, une peau opaque, douce, satinée, . des mains délicates, des yeux glissants et mauvais. Elle était bien aise qu'il fût né en Amérique, et, de famille caucasienne, ce qui devait diminuer le poids de l'opiniâtre passivité orientale, et le rendre en conséquence plus malléa^ble, entre les doigts curieux et dissecteurs de la femme.
L'autre était un belliqueux garçon qui portait des pantalons pareils à ceux des voyous du Bowery et une truculente chemise rose. Il avait une taille de guêpe, le cou rasé, et, comme caractéristique finale, laissait voir du linge de couleur au-dessus de souliers à bouts pointus.
Tous deux, le Blanc et le Jaune, elle savait d'instinct comment les manœuvrer et le point exact jusqu'où elle pouvait aller avec eux.
Quant au discours, elle ne s'y montrait nullement prude mais ne se serait pas non plus laissé offenser.
Elle disait juste à temps : « Arrêtez- vous, mon petit, vous allez trop loin. »
Jabez Trask, d'un autre côté, représentait pour elle le type qui lui avait toujours déplu, qu'elle avait toujours ridiculisé ; et, si elle eût été
•160 UN PARFAît GENTILHOMME ÈT QUELQUES AUTOE^
sincère dans son examen de conscience, qu'elle avait toujours légèrement craint, jalousé même, moralement du moins.
Ainsi donc, dès l'abord, elle regarda la situation en face. Lorsque Trask était présent, elle lui était hostile, et quand, sous la suie grasse que Pell Street verse par ses fenêtres, il lui exposait les beautés lyriques, chantées par Wordsworth — ou quelque autre poète de l'école du plein air, des gazons lisses et des crocus qui haussent la tête pour se montrer au jour, — elle était obligée de bourrer son mouchoir dans sa bouche pour s'empêcher d'éclater dans son argot en injures exaspérées ; tandis que lui, élevé, suivant les convenances, puritain, mais livré en secret aux fantaisies pudiques d'une âme imaginative, il se sentait peut-être coupable, quand, le soir, au lieu d'écrire son journal, il se trouvait tout à coup en train de composer certains vers libres pour deux yeux noirs légèrement obliques.
Elle avait alors dix-sept ans et lui trente-quatre et le printemps venait de souffler ses premières brises et d'apparaître dans Pell Street sur de tremblantes ailes de gaze ; le printemps
SUIVANT SON ESPÈCE i(U
voltigeant comme un oiseau au-dessus des toits sordides et goudronnés, dorant d'une façon romanesque les hideuses obscénités chinoises, les algues pourries, les lambeaux desséchés de poisson ou de canard, les bulbes d'invraisembables légumes dans les boutiques d'épicerie ; le printemps qui tombait goutte à goutte comme de l'argent liquide sur le laborieux dédale des rues galeuses et mettait une harmonie même dans les bruits stridents du trottoir et du ruisseau. Le printemps éclatait en inondant de son flot clair les rudes et discordants cailloux des pensées de Tzu Mo et en émiettant les interdictions ataviques de la conscience puritaine (1) de Jabez Trask.
Le printemps !
Et Jabez Trask était poète. Il fallait le voir quand l'aurore orange et violette tissait des lueurs changeantes et diaprées sur son front blanc et sur son nez aristocratique, tandis qu'il parlait à Tzu Mo en citant Shakespeare.
Les lèvres de Jabez Trask étaient douces et chaudes quand elle les baisait, comme elle fit un jour.
L'été vint — écarlate et rigoureux.
Et, un soir, Tzu Mo tomba sur les genoux et
(1) II y a dans le texte : the May Fhwer conscience, n. d. t.
pria, d'abord le Christ, puis avec une arrièrepensée le seigneur Gautama Bouddha.
Puis elle songea à son père et un frisson convulsif parcourut son jeune corps.
C'était l'habitude de Yu Ch'ang, quand il se rencontrait avec ses compatriotes, dans le magasin de liqueurs de la Chin S or Company, le Lieu des Désirs Suaves et des Célestes Divertissements, de chercher à gagner de la considération pour lui même, aussi bien que pour sa caste sacerdotale, en discourant d'une manière lente et didactique sur les choses mondaines et spirituelles.
— Il n'y a plus de révérence pour les vieilles coutumes parmi nos enfants, disait-il un soir de la fin du mois d'Août. Ils ont déserté les voies anciennes, les justes v^oies, les voies de leurs honorables pères. Les Diables Blancs les ont gâtés. Vous, par exemple, — et avec une brutalité calme, car il se fiait à son privilège sacré, il se tourna vers le gras et pompeux Nag Hong Fah, le propriétaire du Grand Palais Chop Suey de Shanghaï, — votre maison est une abomination empestée aux narines du Sage et du Juste. On m'a dit que votre fils avait ouvertement
SUIVANT SON ESPÈCE
déclaré sa croyance dans les Dieux chrétiens, Nag Hong Fah replia son éventail avec une lente dignité. La critique de l'autre ne le tourmentait guère. Yu Ch'ang était prêtre, certes, mais Nag Hong Fah était Chinois, c'est-à-dire franchement et ironiquement impie. Non cependant qu'il voulût entreprendre de contredire le prêtre^ car, Chinois, il Pétait trop aussi pour qu'à de rares moments de crédulité, la philosophie matérielle et traitable de son âme ne réclamât pas quelques onces de stimulant hygiénique sous forme d'un peu de poudre d'encens, d'un grondement sourd de gong sacré, d'une ou deux insignifiantes prières écrites sur un papier rouge qu'on mâche et qu'on avale. Mongol de pure race, il mêlait singulièrement les coutumes de la plus basse superstition aux pratiques commerciales les plus modernes , et, de même qu'achetant un chou chez l'épicier, il se procurait chez le prêtre un excitant spirituel, il ne lui serait pas venu à l'idée de disputer avec ce dernier sur la théologie ou d'apprendre à l'autre à conserver ses légumes frais et en bon état.
— A chacun sa besogne ! — était une de ses maximes. Personne n'y perdra. Personne ne sera volé. Alors, pourquoi disputer et contredire ?
C'est ainsi que, dans la circonstance, il conserva son calme, prépara sa pipe et sirota sou
loi UN PARFAIT GENTILHOMME ET OUELQUl^S AUTRES
thé des Montagnes Nuageuses, tandis que Yu Ch'ang, onctueux et malveillant, continuait dans la pleine conscience de son droit :
— Il n'en est pas ainsi avec Tzu Mo, ma propre fille. Je l'ai élevée à la vieille façon, la bonne façon. — Et il sourit, car il pensait à la boucle de la ceinture. — Elle fera de la sorte une honorable obéissance à mon esprit quand je monterai sur le Dragon. Oh ! C'est une perle brillante d'équité et de chasteté, de pureté et de piété, ainsi que de beaucoup d'autres vertus.
Dans le silence, il sembla qu'un lourd drap mortuaire se développait avec lenteur. On n'entendait que le grésillement des lampes à opium, l'aspiration des lèvres serrées qui suçotaient le thé bouillant, et le murmure lointain d'un orgue de Barbarie qui jouait le refrain d'une romance usée. Les membres de la compagnie assemblée évitaient avec soin de se jeter le moindre regard, mais soupiraient à l'unisson comme s'ils étaient profondément d'accord avec le prêtre. Les visages immobiles avaient l'aspect de masques sculptés et personne n'aurait pu deviner que chacun roulait sous la langue, un scandale de choix.
Cependant, à l'exception de Yu Ch'ang, tous savaient que cette même Tzu Mo, si vantée tout à l'heure, avait pris un Blanc, un Chrétien, pour amoureux !
SUIVANT SON ESPÈCE
— Laissez chacun balayer la neige du toit de sa propre maison, — murmura Nag Hong Fah, à Yung Lung, Tépicier en gros.
— Oui, répondit l'autre, avec cette large tolérance qui lui venait de son relâchement personnel, car il est dit dans le « Sutra Diamant » que c'est le sens qu'on attache aux actions qui en détermine la valeur relative, c'est-à-dire le Bien et le Mal qu'elles contiennent.
Et un nouveau silence tomba, tandis que des guirlandes de fumée s'amoncelaient au plafond et pendaient sur les fumeurs comme des nids d'abeilles, énormes et transparents.
C'est alors qu'éclata un rire insultant qui, sans pitié, trancha dans l'impassibilité générale — et Nag Hop Fat, le Devin, regarda le prêtre, puis fit un geste de dérision avec le pouce et le second doigt.
Par tradition, il était l'ennemi de Yu Ch'ang ; car tous deux se partageaient la charge de pourvoir à la félicité spirituelle de Pell Street. Tous deux gagnaient leur vie de la même manière : le prêtre en exposant la philosophie calme de Bouddha, la sagesse épique du Kin-Kong-King, et la rigide étiquette du Livre des Démonstra-
tions Extérieures ; le devin, en consultant certains volumes cabalistiques, en soufflant sur de petites meules de sable ou de riz, en lisant dans la paume des mains ou sur les ongles des doigts, en jetant au hasard des bâtonnets peints et en tirant des déductions pour l'avenir d'après la manière dont ils se plaçaient en tombant.
Si l'un perdait de l'argent et de l'autorité, l'autre en gagnait d'une manière correspondante. Dans le passé, ils avaient eu plus d'une prise d'armes, plus d'un combat théologique, et c'était généralement le prêtre, bien entraîné parmi les dix-huit Lohans dorés du Monastère du Lama à Pékir, qui était sorti vainqueur de ces rencontres.
Nag Hop Fat avait aujourd'hui une chance de régler une fois pour toutes la dette contractée et il répéta, en conséquence, le geste de dérision du pouce et du second doigt :
— O prêtre prudent et grave, dit-il, j'ai entendu dire que mille exploits construisent le piédestal, mais qu'un mot suffit à le détruire. Et, quand l'autre, soupçonneux, vigilant, le regarda, il lui dit la vérité.
Yu Ch'ang se leva. Son visage était calme, impassible.
— L'honorable Devin dit-il vrai ? demandat-il en s 'adressant à la compagnie tout entière.
SUIVANT SON ESPÈCE
Comme nulle réponse ne se faisait entendre hormis mi profond soupir poussé à l'unisson, le prêtre marcha vers la porte.
— Je m'occuperai de ce qui concerne l'honneur de ma fille, dit-il en saluant, les mains serrées. Je prendrai soin également de ce qui regarde l'Etranger. Du reste, rien ne presse.
Il quitta la chambre.
Ils purent voir la haute figure descendre Pell Street où l'ondoyant crépuscule faisait jouer le vermeil et l'argent sur la robe de soie.
Les ombres de la nuit entraient par la fenêtre.
— Ah ! soupira languissammcnt Yung Long, en pétrissant un cube d'opium de ses doigts agiles, la vie est aussi instable que la barbe d'un Tartare !
Ce qui arriva à Tzu Mo a toujours été l'objet des conjectures de Pell Street. Certains assurent qu'elle fut sur le champ tuée par son père. D'autres prétendent qu'elle fut assassinée par Wong Ti, l'Homme à la Hache, soudoyé pour la circonstance. D'autres encore disent qu'elle fut expédiée par bateau dans une colonie du clan des Nag (cousins éloignés de Yu Ch'ang), au sud de Mexico, où elle passa le reste de ses jours dans une servitude abjecte.
Quoi qu'il en soit, il est certain que personne ne la revit plus jamais dans la Ville Chinoise. Lorsque Fanny Mei Hi ou toute autre de ses amies blanches, ou demi blanches, vinrent lui rendre visite, il leur était simplement répondu que Tzu Mo était partie. Ceux qui questionnaient au delà obtenaient seulement l'invariable mot des Chinois qui ne veulent pas répondre :
— No savvy.
Un trait caractéristique du détective Bill Devoy, c'est qu'il refusa toujours de prendre aucun intérêt à la disparition de Tzu Mo.
— Vous savez, confiait-il à Jerry Maguire, le capitaine de la Police de l'Arrondissement, tout ira bien tant que les Chinois s'en tiendront à s'assassiner les uns les autres. Un Chinois mort est un bon Chinois. Seulement, s'ils se mettent à s'occuper des Blancs...
— Qu'est devenu ce jeune homme ? Comment s'appelait-il donc ? dit Maguire, associant les idées.
— Vous voulez dire le type du Patronage, le grand coupable dans l'affaire ? Jabez Trask ?
— Sûr.
— Eh ! bien cap, — je lui ai glissé le conseil de
SUIVANT SON ESPÈCE
filer pendant qu'il est encore temps. Tiens, je vais aller voir s'il m'a écouté.
Mais lorsque, quelques minutes plus tard, Bill Devoy se rendit au Patronage, Jabez Trask était là, penché sur son bureau. Il ne bougea pas à rentrée du détective lequel lui dit :
— Dieu me damne, mon garçon ! Vous devriez savoir que le climat de Pell Street n'est pas bon pour vous ! Fichez le camp, voyons, s'il vous plaît !
Ce fut Miss Rutter qui répondit :
— Mr. Devoy, dit-elle de sa voix précise, j'ai parlé de toute l'affaire avec Mr. Trask. Il a décidé de continuer son travail à Pell Street.
— Continuer... son quoi ? Et Devoy étouffa le rire qui, intérieurement, voulait jaillir de ses lèvres.
— Son travail ! interrompit nettement Miss Rutter, qui toisa le détective de son rapide regard d'oiseau. Il expiera, par humilité, par foi, le péché qu'il a commis. Il expiera pour être utile, pour aider ces malheureux païens, pour répandre parmi eux la sainte parole de l'Evangile.
Devoy la regarda, absolument abasourdi.
Jusqu'alors, il avait toujours traité Miss Rutter avec une sorte de mépris qui n'était pas malveillant, mais un peu protecteur. Il lui semblait
qu'elle allait à travers la vie avec la vélocité d'un cerceau d'enfant et ne servait à rien de plus. Elle n'avait jamais fait aucun mal, certes ; rien ne l'y eût prédisposée avec son hérédité de vieille famille du vieux New-York et la cuirasse que lui faisait une naissance distinguée. Mais, d'un autre côté, avait-elle jamais eu l'intuition nécessaire pour acccomplir un bien réel et durable dans Pell Street ?
Et maintenant...
Devoy gratta sa tête en boule.
— Je ne vous saisis pas, Lady, dit-il.
Miss Edith Rutter tapa vivement de petits coups secs sur la table avec son crayon :
— Vous n'avez pas à me saisir, Mr. Devoy ; Mr. Trask me comprend et cela suffit. N'est-ce pas ? — Elle se tourna vers le jeune homme qui leva la tête, rougit, mais ne parut pas toutefois trop gêné.
— Oui, répondit-il d'une voix basse qui vibra avec sincérité, je suis d'accord avec Miss Rutter.
Le détective restait là, debout, plein de l'honnête perplexité qui se montrait sur son visage rude et carré.
— Ne vous tracassez pas, mon vieux, tout va bien, dit Trask. Je vais...
— Zut pour l'expiation, coupa brutalement Devoy. Il n'y a pour vous qu'une manière
SUIVANT SON ESPÈCE
d'expier cette amourette, au moins pour satisfaire Yu Ch'ang, et c'est d'avoir la gorge fendue d'une oreille à l'autre, ou de recevoir trois onces de plomb dans le ventre. Voyez si c'est ça que vous voulez ! Vous feriez mieux de m'écouter, mon garçon, et de retourner droit vers l'Upper West Side d'où vous êtes venu.
— J'ai pris mon parti.
— Vous avez ...vraiment ? eh bien ! c'est bon, mon garçon, mais rappelez- vous que je vous aurai bien prévenu...
Après quoi, Bill Devoy se rendit au Saloon de Mr. Brian Neill et confia à ce riant et dissolu fils d'Erin que parmi tous ces damnés abrutis... Jabez Trask...
— Au diable... Bill... au diable, s'esclaffait Mr. Brian Neill. Laissez-les faire. Nous avons besoin d'un peu d'excitation par ici depuis quelque temps. Ça nous fera du bien. Qu'est-ce que vous buvez ?
Mais il n'y eut aucun sujet d'excitation et ce fut en vain que Pell Street toute frémissante se mit sur la pointe des pieds et retint son haleine fétide dans une expectative fiévreuse,
Tzu Mo avait disparu. C'était tout... Yu
Ch'ang suivait tranquillement son chemin. Il avait la même égalité d'humeur. Quotidiennement, comme de coutume, il remplissait les devoirs de son sacerdoce dans le Temple de Bouddha, exorcisait les mauvais esprits, brûlait de l'encens, faisait résonner les gongs et les cymbales et marmonnait sans fin : « O-mi-To-faVs. »
A la nuit, il expliquait ces mêmes rites avec une inimaginable mauvaise foi aux touristes (1) qui lui étaient personnellement conduits, pendant la promenade qu'ils faisaient, dans la Ville Chinoise, avec des airs scandalisés, à la descente des moto-cars.
Deux ou trois fois par semaine, Yu Ch'ang allait siroter une tasse de thé ou de moy-kweeloo et fumer une simple pipe de bambou au Lieu des Désirs Suaves et des Célestes Divertissements, Jamais il ne faisait allusion ni à Tzu Mo, ni à Jabez Trask. Jamais non plus il n'était interrogé, car s'il avait dit qu'il réglerait la question de l'Etranger, il avait dit aussi que rien ne pressait.
C'est ainsi que Pell Street attendit tous les jours, toutes les semaines, jusqu'à ce que l'été vînt enfin s'évanouir dans le sein de l'automne.
(1) Il y a dans le texte, rubherneck, mot exclusivement américain qui signifie cou caoutchouc, n. d. t.
SUIVANT SON ESPÈCE
Plusieurs fois, Bill Devoy fut sur le point de poser à Yu Ch'ang une question directe, brutale, mais chaque fois il y renonçait, car l'autre avait le don étrange et véritablement magnétique, de s'entourer, au moment exact où il le voulait, d'une nappe de silence impossible à percer, même par le mépris congénital du détective pour les hommes jaunes.
Bill Devoy était donc obligé de se trouver satisfait, car en veillant étroitement il ne pouvait rien découvrir.
— Peut-être que le Chinois s'est calmé ? suggéra le capitaine de police Jerry Maguire.
— Ne croyez pas ça, cap, disait Devoy en renâclant. Un Chinois est capable de tout pour venger l'honneur de sa fille. Seulement, celui-ci prend son temps. Yu Ch'ang n'est pas assez bête pour risquer sa peau jaune s'il peut faire autrement, vous pouvez m'en croire.
Il en parla un jour à Yung Long, l'opulent épicier en gros, sur lequel, pour de mystérieuses raisons qui n'ont jamais figuré sur les registres de la police, il avait une certaine influence :
— Qu'est-ee que Yu Ch'ang va faire ?
demanda-t-il.
— Qu'est-ce que va faire Mr. Trask ? heurta de front l'épicier dans l'anglais parfait et modulé que Miss Rutter lui avait appris. Si j'étais
Mr. Trask, je méditerais sui l'ancien dicton qui dit que le cheval même le plus rapide ne peut pas sauver ses jambes de derrière quand c'est le Destin qui le poursuit, — réponse figurée qui n'apaisa pas les craintes du détective.
Cependant, il ne se passait toujours rien. L'hiver arriva. Les flocons de neige se mirent à voler doucement par intervalles, et Yu Ch'ang semblait avoir oublié la tache noire qui avait sali l'honneur de sa maison.
— Il montre réellement une indulgence presque chrétienne, prononça Miss Rutter, quand Trask lui dit qu'ayant rencontré le prêtre dans la rue, il lui avait marmotté quelques mots de maladroite salutation, sans trop savoir que faire, et, qu'en retour, le Chinois l'avait salué avec courtoisie.
— Je sens que je dois lui exprimer mon admiration et ma sympathie, dit Miss Rutter. Je pense que j'irai le voir ce soir.
Elle le fit et Yu Ch'ang, hospitalier et souriant, la reçut avec dignité.
Dans la suite, elle le vit fréquemment et il fut remarqué qu'ils avaient ensemble de longues conversations.
Il n'y avait que Mr. Brian Neill qui exprimât,
SUIVANT SON ESPÈCE
sans se gêner, un désappointement impie. Il avait compté sur « un peu d'excitation )> et il n'y en avait point, à part les habituels raids de police dans les maisons de jeu et dans les repaires d'opium, tandis que Pell Street bouillait et ricanait, en dessous, d'affaires moins importantes que l'histoire d'amour de Tzu Mo et de Jabez Trask.
— C'est incroyable, n'est-ce pas ? demanda Miss Rutter, le visage éclairé par le triomphe, à Bill Devoy qu'elle rencontra auprès de la station du chemin de fer aérien.
— Vous l'avez dit, Lady, dit le détective, ambigu comme sa réponse. C'est incroyable. Mais enfin, ça va bien, ça va bien !
Cependant, à première vue autant que d'après les circonstances, il n'y avait pas une raison au monde pour douter de la vérité de ce que disait Miss Rutter.
Cela commença un jour, dans le magasin de liqueurs de la Chin Sor Company. Nag Hop Fat, le Devin, qui avait la bile échauffée pour avoir pris trop d'un opium très capiteux, se tourna en ricanant vers Yu Ch'ang et lui demanda, avec une métaphore bien mongole, s'il n'avait pas remarqué que l'or était la racine de toutes choses
aussi bien sur la terre que dans le monde futur.
— II y a de l'or dans le pain que nous mangeons, disait-il, de l'or dans le labeur qui nous accable, de l'or dans la soie que nous tissons, et, — s 'élevant sur son coude, il regarda tout l'entourage comme une maîtresse de maison qui rallie les regards approbateurs : — il y a même de l'or dans le déshonneur de nos enfants, car diies-moi, ô prêtre plein de dévotion, combien d'or les Diables Blancs vous ont donné pour laver la tache rouge que porte la chasteté de votre fille ?
Yu Ch'ang le regarda fixement avec des yeux dont les paupières lourdes étaient contractées en manière de fentes étroites. Il l'étudiait comme s'il eût étudié une variété nouvelle et plutôt répugnante d'animal exotique dont il n'aurait pas encore décidé s'il en aurait crainte ou dégoût, ou si simplement il ignorerait son existence.
— Mon ami, dit-il à la fin avec un calme total et pesant, il est aussi inutile de vous demander de comprendre que d'emprunter son peigne à une nonne Bouddhiste.
— Et pourquoi ne pas lui emprunter son peigne ? demanda Nag Hop Fat perplexe.
— Parce que, laissa tomber doucement le prêtre, les nonnes Bouddhistes ont la tête rasée. Considérez donc à quel point il serait superflu de
SUIVANT SON ESPÈCE
VOUS demander de comprendre ! Autant vaudrait essayer de mesurer la profondeur de la mer avec la queue d'un, chacal.
Ayant dit, il se retourna sur sa natte et regarda le ciel, où le soleil ouvrait à l'Ouest une vaste porte rouge.
L'esprit médiocre du Devin, sa mesquinerie se soulevèrent alors et se hérissèrent avec fureur, se traduisant dans l'incohérence d'un discours vide et brumeux où il accusait l'autre de s'être détourné des voies anciennes, des voies véritables, des voies bienséantes, des voies des ancêtres ; de s'être compromis avec les Etrangers ; d'avoir mis la puantevir et l'opprobre non-seulement sur lui-même, prêtre de Bouddha, mais sur tout Pell Street, sur toute la race à cheveux noirs, d'être devcrai comme un chrétien invertébré qui accorde à son ennemi sa faible grâce et son lâche pardon.
Le prêtre inclina la tête et dit que, dans le monde tout était possible.
— Une pierre peut être portée sur les eaux, dit-il, et un singe peut chanter une chanson. Tout est possible si vous avez des yeux pour voir, des oreilles pour entendre.
— Et quant au Christianisme, ajouta-t-il, d'une voix qui frappa, aiguë, coupante, contenant quelque chose comme un défi dans l'inflexion qui mon-
ils UN PAnFAIT GHNTÎLÎÎOMME ET QUELQUES AUTRES
tait, peut-être ai~je eu tort V J'ai causé souvent avec la femme étrangère, Miss Rutter, à propos du mérite de sa foi. Eh bien oui ! Peut-être me suis-je entièrement trompé dans le passé. Peutêtre y a-t-il certaines instructions dans l'Evangile des Etrangers...
— Infidèle ! cria Nag Hop Fat. Traître I Engeance de chameau ! Fils illégitime et pestiféré !
— Silence ! Chien sans cœur, sans foi, sans mœurs ! coupa le prêtre, tandis que ses mains à demi ouvertes se tordaient convulsivement.
Mais il se ressaisit et sourit au Devin avec la nuance indulgente qu'il aurait eue pour un enfant babillard :
— Que sait le cochon du goût du gingembre ? s'iiiforma-t-il doucement. Que peut savoir un homme qui souffle sur des tas de sable et jette en l'air des bâtonnets peints, de la pure et subtile essence de la théologie ?
Il se retourna pour s'adresser à la compagnie silencieuse des Célestes qui fumaient :
— Mes amis, dit-il d'une voix profonde qui décelait un certain sens caché, ne soyez pas étonnés si vous entendez dire que j'ai renoncé à la religion de la terre ancestrale, car, — et il caressait son menton lissé, — j'ai appris qu'il n'y avait pas beaucoup de différence entre le Chris-
SUIVANT SON EBPÊCÊ
tianisme et le Bouddhisme. Le Christianisme, ainsi que le dit la femme étrangère, enseigne à pardonner les insultes. Mais il est dit aussi, dans le Chin-Kong-Ching, que l'homme qui pardonne une noire injure atteindra sur les flots de la colère la rive lointaine de la faveur divine et de la béate félicité, parce qu'il aura maîtrisé le torrent des passions. Donc, et il citait mot pour mot, — « il ne servirait à rien de posséder un radeau pour flotter sur les eaux de la colère et de la haine ! Mais, si tu es, fais pleuvoir, ô Ciel ! »
Il s'éventait avec lenteur. Puis il ajouta d'une voix nonchalante et imperturbable :
— Ce soir, j'aurai une instructive et pieuse conversation avec l'Etranger, avec Jabez Trask.
Un frisson imperceptible courut à travers la chambre, un frisson bientôt dominé par la question inachevée de Yung Long :
— Et... vous le...
— Non, dit le prêtre, je ne tirerai pas le sabre de la vengeance. Je ne rejetterai pas non plus le fourreau de la précaution. Je suis un homme doux, 'presque un chrétien.
Et, de nouveau, il regarda dehors, puis au ciel où le soleil vacillait comme une chandelle qui va s'éteindre dans la rencontre de vents opposés.
180 UN PARFAIT GCNTÎLIIOMME ET QUELQUES AUTIlElrJ.
Bien entendu, le Devin répandit l'histoire dans tous les sens. Bien entendu, l'Homme Jaune, l'Homme Blanc et le Métis poussèrent des gloussements, et quand Miss Butter déclara en triomphe, comme elle le fit à Bill Devoy, le jour même, auprès de la gare du chemin de fer aérien, que l'Eglise avait recueilli une nouvelle brebis dans son bercail, le détective n'était pas sans en avoir entendu parler. Ainsi donc Pell Street, lasse du vieux scandale, en escomptait un nouveau, lorsqu'un dimanche, quelques semaines plus tard, non loin de Mott Street, une petite chapelle pleine de musique suave et de cérémonial sacré reçut, aux côtés de Jabez Carleton Trask, Yu Ch'ang qui abjura les Dieux païens et inclina sa tête opiniâtre devant Jésus.
Il s'ensuivit que le Temple de Bouddha, accroupi dans la poussière, la maussaderie et la tristesse, resta sans prêtre, sans fumée d'encens, sans coups de gongs...
Il s'ensuivit que Nag Hop Fat, le Devin, libéré de la gênante rivalité de l'orthodoxie démodée du prêtre en matière spirituelle, gagna beaucoup d'argent avec les bâtonnets peints et les petites meules de sable. Il s'ensuivit que tous les soirs Jabez Carleton Trask s'agenouilla devant son lit et longuement pria avec ferveur, non-seulement pour le salut de son âme, mais aussi pour
SUIVANT SON ESPÈCE
le salut de Yu Ch'ang, son frère devant l'Eglise Chrétienne.
Il s'ensuivit qu'il ne fut plus question du déshonneur ni de la disparition de Tzu Mo.
Miss Rutter avait cependant usé des plus vives instances pour savoir ce qui était advenu de la jeune fille. Mais rien n'avait pu desceller les lèvres de Yu Ch'ang, et Miss Rutter était une personne trop raisonnable pour risquer, en insistant trop, de perdre une recrue promise à l'Eglise Evangélique. Elle préférait ne pas l'agacer, mettre sa confiance dans l'adoucissante influence du temps et, pour le moment, laisser tomber l'inquiétante affaire dans les Limbes des choses révolues.
Tout alla bien jusqu'à un samedi soir où, peu après six heures, Mr. Brian Neill arriva rouge et à bout de souffle au poste de police :
— Où est Devoy ? dit-il haletant, et, quand le détective sortit du bureau du capitaine, l'Irlandais cria aussi fort qu'il le put :
— Vous avez gagné votre pari, Bill : Yu Ch'ang a crevé le jeune Trask !
— Il a... quoi ?
— Il lui a ouvert la gorge d'une oreille à l'autre, oui Monsieur (1)... Je parlais avec O'Connor,
(1) En français dans le texte, n. d. t,
VOUS savez, le garçon du Saloon, et, tout à coup, nous avons entendu un cri perçant qui venait de l'Enfer ou de l'étage au-dessus, je n'ai pas bien distingué. Je me dis : Hu ! Mais ça m'avait effarouché, vous savez ! Nous nous précipitons et dans l'escalier nous rencontrons Yu Ch'ang qui descendait comme l'éclair.
Mr. Brian Neill bégayait. Les mots s'étouffaient dans sa gorge.
— Continuez, dit Devoy impatiemment.
— Je vous parle aussi vite que je peux. Je crois que nous avions perdu la tête et que c'est pour ça que nous n'avons pas empoigné le Chinois. Nous nous sommes précipités dans la chambre de Trask et nous l'avons trouvé le bec sur le plancher, plus mort que...
Devoy attrapa revolver et menottes.
— Vous dites que vous avez rencontré Yu Ch'ang dans l'escalier ?
— Oui.
— Sûr que c'était lui ?
- — Pas le moindre doute. Dites donc... — Il s'interrompit, puis continua en faisant férocement saillir sa mâchoire prognathe — est-ce que vous ne me croyez pas ? Est-ce que vous croyez que c'est moi qui ai crevé le type ? Moi ou bien Danny O'Connor ?
— Faites pas attention, mais qu'est-ce que
SUIVANT SON ESPÈCE
vous voulez que j'y comprenne ? dit le détective. Pourquoi, s'il voulait tuer le type, n'a-t-il pas pris plus de précautions ? Yu Ch'ang n'est pas un imbécile. Vous savez vous-même que ces Chinois sont tous plus ou moins pareils, et l'escalier n'est qu'à moitié noir, et...
— C'était lui. Parfaitement lui, je reconnaîtrais sa vilaine trogne parmi un million d'autres, je vous le dis, et Danny l'a vu aussi ; et dans tout Pell Street, Trask n'avait pas un autre ennemi; et Yu Ch'ang n'a jamais cessé de l'être depuis que... Et puis quoi, c'est vous-même, Bill, qui avez toujours dit que ça tournerait mal !
— Sûr. Mais tout ça ne fait pas une preuve suffisante. Pas pour le jury, du moins !
— Attendez. Ça n'est pas tout. Vous connaissez Mrs. Levinsky, qui tient le magasin d'occasions au coin du Bowery ?
— Sûr.
— Eh bien ! En venant ici, je lui ai crié la nouvelle et elle m'a dit que Yu Ch'ang était venu la voir de bonne heure dans l'après-midi pour lui acheter un couteau à lame droite, un de ces « chatouilleux » dont se servent les marins. Eh bien ! C'est justement un de ces couteaux-là qu'on a trouvé enfoncé dans la gorge de Trask ! Ainsi... Je vous le dis, Bill, ce Chinois est tout troussé pour la chaise électrique. Zing bloiieie
banng, touchez le petit bouton noir et guettez-le siffler — à moins que le singe jaune ne se sauve à temps.
Cependant, Yu Ch'ang ne fit aucune tentative pour s'évader.
Bill Devoy le trouva sirotant paisiblement son thé dans le salon d'arrière du Grand Palais Chop Suey de Shanghaï, et quand le représentant des Lois entra, revolver au poing, en disant qu'il supposait que le prêtre savait qu'il était mis en état d'arrestation, l'autre inclina la tête et répondit que oui, qu'il comprenait parfaitement, car on venait de lui dire que Mr. Trask avait été assassiné et qu'il était naturel, en raison du regrettable scandale d'autrefois, de le soupçonner.
— Ecoutez. Vous n'avez pas l'intention de jouer l'innocent, hein, n'est-ce pas ? demanda le détective en ajustant les fers avec un petit bruit sec. Vous n'allez pas essayer de nous chanter une pareille bourde ?
Yu Ch'ang soupira avec une grande quantité de résignation.
— Mr. Devoy, dit-il dans son anglais correct et lent, et d'une voix qui traînait. Je suis innocent. J'ai d'ailleurs un, comment dites-vous ?...
— Un alibi ? suggéra le tenancier du Saloon qui assistait à la conversation en spectateur intéressé,
SUIVANT SON ESPÈCE
— Oui, Mr. Neiil.
— Bien, mon garçon, dit l'Irlandais en riant et en frappant sur l'épaule du prêtre sans aucune méchanceté. Mais il faut que vous ayiez un alibi du diable pour me battre...
— Vous battre ? et Yu Ch'ang éleva les sourcils.
— Vous pouvez le dire, mon fils ! — moi, O'Connor et Mrs. Levinsky, quoi !
— Taisez-vous tous les deux, ordonna le détective en se souvenant de ses devoirs et en conduisant le prisonnier vers l'escalier.
— Au revoir ! dit Mr. Brian Neill en riant, comme on entendait claquer à grand bruit la porte de Black Maria (1). Je crois que je vais aller téléphoner à Sing-Sing (2) pour leur dire de graisser la chaise électrique.
Mais, quatre semaines plus tard, Yu Ch'ang était libre. Comme par le passé, il avançait dans la confusion et les embarras de Pell Street sur de furtives pantoufles ouatées, parlant paisiblement aux Blancs et aux Jaunes.
(1) Nom populaire de la voiture cellulaire en Angleterre et en Amérique.
(2) Prison de l'Etat de New- York. n. d, t.
Il était l'objet d'une considérable sympathie de la part de certains touristes auxquels on l'avait signalé comme un typique spécimen de l'humanité asiatique persécutée ; il était l'objet de l'intérêt financier d'un agent d'affaires du quartier de Tombs, qui parlait d'arrestation faite à tort et de dommages et intérêts à réclamer ; un objet d'admiration pour ses graves concitoyens tandis qu'ils fumaient leurs pipes d'opium ornées de glands, au sein du Lieu des Désirs Suaves et des Célestes Divertissements, en citant savamment les textes anciens ; un objet de stupéfaction pour Bill Devoy lui-même, qui, pendant longtemps, fit sa ronde dans Pell Street en portant sur son visage rouge, et carré l'expression d'un homme qui cherche à deviner un rébus — et soupçonne un balcon peint, un mur ciselé, la façade d'une maison chinoise en forme de bulbe, de se moquer de lui.
Car il ne comprenait pas :
— Non, confiait-il à Mr. Brian Neill, deux heures après que le jury eut rendu son verdict de non culpabilité. Je n'y suis pas. Il n'y a pas de doute que vous avez dit la vérité, O'Connor et vous.
— Et le couteau qu'il a acheté à Mrs. Levinsky !
— Sûr. Il a dit qu'il avait bien acheté le cou-
SUIVANT SON ESPÈCE
teau, parfaitement, parfaitement, mais qu'il l'avait perdu quelques minutes plus tard et que quelqu'un, — le meurtrier, par exemple, — pouvait l'avoir ramassé.
— Perdu ? Ramassé ? Mais, diable, ça ne tient pas debout, voyons Bill !
— Ça ne lui a pas servi à grand'chose quand Nag Hop Fat, Yung Long et un couple d'autres se sont mis contre le jury qui était plutôt mal disposé. Ils ont fait serment qu'ils avaient vu le prêtre exactement une demi-heure avant le moment où vous avez entendu le cri perçant, où vous avez couru en haut et rencontré Yu Ch'ang qui descendait.
— Eh bien ! même si on suppose que le jury soit composé d'assez damnés idiots pour croire au témoignage d'un Chinois, qu'est-ce que ça prouve cette demi-heure, Bill ? demanda Mr. Brian Neill que les devoirs de sa profession avaient gardé hors de la salle d'audience pendant les dernières minutes du procès.
— Ah voilà ! Vous allez voir ! Un peu après cinq heures et demie, juste quelques minutes avant que je ne pince le vieux farceur, il était avec...
— Un frère Chinois... ?
— Non, avec Miss Rutter !
— Vous dites que Miss Rutter a juré ça ?
— Oui ! soupira le détective. Elle dit qu'elle s'en souvient d'une manière toute spéciale. Elle dit que Yu Ch'ang arriva avec un air assez mélancolique et vint s'asseoir auprès d'elle, sans dire un mot, à la maison du Patronage, vous savez, et puis qu'il prit une Bible et se mit à la lire comme un bon garçon. Oui ! Elle a juré ça ab-so-lu-ment — et de cette façon, elle a...
— Sauvé le cou jaune de Yu Ch'ang.
— Sûr ! Le jury n'est pas resté dehors plus de cinq minutes.
Il y eut une pause pendant laquelle Bill Devoy regarda pensivement dans son verre de whisky. Soudain, Neill se pencha sur le comptoir.
— Bill, demanda-t-il assez haut pour être entendu de tout le monde, pensez-vous que Miss Rutter... que... elle et le Chinois... ?
Le détective secoua la tête.
— Je lâche tout, Brian, dit-il. Je demande ma retraite. Je suis resté trop longtemps à Pell Street, je suppose ! Je crois que je perds ma perspective. Vous savez, j'aurais plutôt pris du poison que de croire que Miss Rutter...
— Se déshonorer pour un Jaune et se parjurer pour sauver son sale cou !
: — Non, non. Je ne le croirai jamais ! s'exclama Bill Devoy blessé jusqu'à la racine de son honnête et simple cœur. Miss Rutter peut être une
SUIVANT SON ESPÈCE
oie, mais, bon Dieu ! elle est franche et blanche, et c'est une dame, une vraie dame !... Et pourtant, reprit-il, après une pause...
— Et pourtant, disait-il quelques années plus tard en parlant du temps de Pell Street, avec un vieil ami, il n'y a pas de doute, Brian Neill et Danny O'Connor avaient dit la vérité. Il n'y a pas le moindre doute dans mon esprit ! Yu Chang a crevé le type. Et si ce n'avait pas été Miss Rutter... mais quoi ! Elle a juré du haut en bas que Yu Chang s'était assis à côté d'elle dans une espèce de tristesse et de silence et avait la la Bible comme un bon garçon. Bon ! oui, j'y renonce ! Je n'y suis pas ! Et il cracha méditativement à la tête d'un moustique qui passait.
A peu près au même moment, dans l'odorant jardin du Temple des Cinq Béliers, là-bas, à Canton, Yu Ch'ang faisait remarquer à son confrère, le prêtre Shen Chin, que les Diables Etrangers étaient décidément des gens bizarres qui posaient ou bien trop de ques tions, ou bien pas assez.
— Oui ! O sage et plus vieux frère, disait-il, plus de mille questions ils m'ont posé, le juge, le procureur chargé des poursuites et la police,
mais il y ei) avait une qu'ils ont toujours oubliée.
— Oui ? soupira doucement Sheo Chin.
— En vérité, oui. Ils ont oublié de me demander si j'avais un frère jumeau, Yu K'wang de son nom, un frère jumeau aussi pareil à moi que deux galets jetés ensemble par la houle sur la grève.
Il continua après un court silence :
— Il fit le long voyage de San Francisco pour m'aider dans ma petite affaire et souvent, depuis, il m'a dit combien il s'était diverti dans la compagnie de Miss Rutter, assis à côté d'elle, en lisant, dans le silence et la paix, la Bible des Diables Blancs, pendant que de mon côté j'étais occupé à laver l'honneur de Tzu Mo, ma fille.
CIRE-A-SAVATE
^' On l'appelait Pi H'siao dans Pell Street, Pi H'siao ou, si l'on veut, Cire-à-Savate, « parce que, disait Nag Hop Fat, le Devin, il est doux, étant seul au monde ; dur, étant orgueilleux ; et sa peau est ncire ».
Cette dernière proposition n'était pas tout à fait juste. La peau de Cire-à-Savate n'était pas noire. Luisante comme le cuivre rouge, elle en faisait un homme à part au milieu de ces Chinois de Canton à face de cire qui vivaient en troupeau gêné, entre le Bowery et Mulberry Street, enfoncés comme un mince coin d'Asie dans le trafic américain, entre des Siciliens à voix criarde et des Juifs Russes aux épaules étroites.
Ils avaient dû, ces Chinois, mettre de non-
Ji)2 UN PARFAIT GENTILHOMME ET QUELQUES AUTRES
veaux tours dans leurs cervelles mongoles (1) pour surmonter la concurrence famélique des balayures de l'Europe, ce qu'ils avaient, du reste, très bien su faire : à la confusion de leurs compétiteurs et pour l'infaillible accroissement de certains comptes portés sous des en-têtes variés et pittoresques, dans les registres des banques de Hong Kong et de Shanghaï, à des milliers de milles, là-bas, de l'autre côté de la mer.
Mais il n'y avait ni écriture, ni crédit dont l'en-tête portât l'idéogramme carré qui correspond au nom de Pi H'siao, quoique Pi H'siao fut arrivé en Amérique vingt-cinq ans plus tôt.
L'histoire de son voyage est une odyssée
(1) Wlîich I wîsh to remark
And my language is plain That for ways that are dark And for tricks that are vain The heathen Chinée is pecùliar.
Bret Harte (1839-1902). Plain language from Truthful James.
Bret Harte est le poëte américain des camps de mineurs. Il se nomme lui-même « the Truthful James » et écrit dans un vigoureux style populaire.
Ces vers, les premiers d'un poème sur un Chinois qui triche au jeu, sont classiques aux Etats-Unis :
Ce que je désire faire remarquer, Et mon langage sera simple, C'est que pour les voies obscures Et pour les dons diaboliques, Le païen Chinois ne craint personne.
CTRE-A- SAVATE
tumultueuse. Elle n'a jamais été contée et n'a jamais pu l'être. Elle compromettrait trop de gens des deux côtés du Pacifique, car il y a dans la loi américaine un paragraphe appelé VActe d'exclusion des Asiatiques, en vertu duquel, pour la valeur humaine et la considération civique, l'Homme Jaune est mis au-dessous de l'Homme Noir, de sorte que, s'il aspire à l'or américain, il lui faut passer par les durs chemins de droits exorbitants, levés sur lui par des contrebandiers spéciaux.
Cire-à-Savate passa par ces chemins.
Il dut payer beaucoup et à beaucoup de gens.
Pour les nommer tous, il faudrait dresser une liste des individus appartenant aux races les moins sympathiques et ouvrir une enquête sociale sur nombre des plus remarquables bandits du Far-East. Cependant, choisissons-en quelquesuns :
Il y avait l'hôtelier métis de Shanghaï, dont le nom aristocratique et mélodieux était quelque chose comme Da Silva de Villareal da Costa, lequel, secondé par un soldat chinois de qui la tête rasée avait été mise à prix depuis l'affaire des Boxers, rencontra Cire-à-Savate, ainsi que trente autres émigrants jaunes, dans une fumerie d'opium auprès du temple de Ta Kac Tien.
Vint ensuite un brutal capitaine Finnois,
104 UN PARFATT GENTILHOMME ËT QXIELOUES AUTP.ES
demandé à Riga pour un meurtre et à Palerme pour un incendie. Il s'associa avec Cire-à-Savate à Vladivostok, devant un impassible compradore de Nanking, dont les ongles étaient enfermés dans des étuis d'or et qui avait en outre un goût charmant pour les premières porcelaines des Ming. Ce gentilhomme fit encore passer les deux aventuriers par les mains de plusieurs autres intermédiaires, jusqu'à un capitaine de bateau japonais qui étalait insolemment des certificats de naturalisation anglaise et se donnait le nom de Macdonald Ichiban. Il était supposé être parti dans toutes les formes, de Vladivostok directement pour la Porte Dorée (1), mais il s'arrangea pour croiser devant les côtes de la Bristish Columbia, « vent contraire en tête, presque une tempête )>, à ce qu'il écrivit dans son livre de bord (en mentant audacieusement) jusqu'à ce qu'un voilier aux flancs étroits eût surgi de la passe de la Reine Charlotte et enlevé la cargaison de Chinois, — n'en laissant tomber à l'eau que trois ou quatre.
Le reste eut, le jour suivant, à Victoria- Columbia, une conversation avec un inspecteur du gouvernement de la ProYince, qui se résigna à noyer sa conscience écossaise dans son avidité, écossaise pareillement.
(1) San Francisco, n. d. t.
CinE-A-SAVATË
Puis vint une nuit de tempête et, à travers les détroits de San Juan de Fuca, ce fut un voyage en bateau automobile qui finit par im piteux par-dessus bord dans la mer graisseuse et pleine de tourbillons, à un mille de la terre, auprès d'une bouée flottante dont les lumières avaient été pour l'occasion changées de rouge en vert. Une grande vague pleine de cris aigus avala toute la bande joyeuse des corsaires mongols, à l'exception de Cire-à-Savate. Ce dernier nagea jusqu'à la côte où sa patte jaune émergeant de l'eau fétide, agrippa les piles glissantes du quai de Yeslerway, dans la ville de Seattle.
Tout cela, qui avait eu une cause première, vint aboutir — des années plus tard, lorsque Cire-à-Savate eut travaillé indéfiniment pour payer des dettes et des intérêts empilés les uns sur les autres — au râle de mort d'une femme poignardée.
Mais, on le voit, le travail ainsi compris comporte des risques, puisque les différents messieurs susnommés, depuis l'aubergiste de Shanghaï jusqu'au mécanicien du bateau automobile, avaient tous pris part à la spéculation, et que les bénéfices escomptés avaient été, à la fin du voyage, presque entièrement balayés par la noyade imprévue.
— Payez. Payez. Payez. Tel était le cri,
appuj^é d'une main lourde par la loge maçonnique chinoise de San Francisco, qui allait brutalisant, pressurant et frappant — si les esprits se révoltaient ou si les portefeuilles s'aplatissaient.
Ainsi passèrent les années où Cire-à-Savate travailla, tantôt en haut de la pente, tantôt en bas, allant de Seattle à San Diego, des fabriques de boîtes de conserves aux exploitations de bois de charpente, d'une mine abandonnée à Idaho, à la récolte du raisin en Californie ou à la conduite des charrettes de provisions aux mines de PUtah et enfin, passant par Chicago, arriva jusqu'à New- York et à Pell Street où il reconnut dans la buée moite sentant l'épice, l'odeur même de son pays.
Deux fois dix ans de labeur, le labeur d'un homme jaune !...
Et puis, un soir allègre de printemps qu'il était au coin du Bowery, libéré de ses dettes, prêt à lutter enfin pour lui-même pendant dixhuit ou vingt-huit ou trente-huit ans, avec la volonté d'oublier la chose qui, dans ses insomnies, l'attirait en Chine, ce soir-là même, remarquez-le bien, il arriva qu'un policeman irlandais, ayant trop bu, se sentit l'âme pleine de nostalgie et tourna dans Pell Street en chantant tumultueusement une antique ballade du comté d'Armagh:
CIRE- A- SAVATE
Là-bas, près de la tannerie-ie-ie,
Il chevrotait d'une voix sentimentale entrecoupée par les hoquets de l'ivresse. En passant sous une enseigne chinoise rouge et or, portant en caractères archaïques de mandarin la naïve légende : (( On ne fait pas crédit. Les anciens clients nous ont appris à prendre nos précautions », il se cogna contre Cire-à-Savate dont un lent sourire soulevait les lèvres et qui, le nez en l'air, regardait les nuages passer sur la lune.
La chanson s'arrêta brusquement et à la m.usique succéda une querelle bruyante :
— A qui faites-vous comme ça des gi'imaces ? dit le policeman.
Cire-à-Savate possédait peu l'anglais. En conséquence, sans rien dire, il jeta de côté un œil à paupières lourdes, plein d'intentions aimables pour le Diable Etranger.
— De qui vous moquez-vous ? répéta le policeman avec un hoquet. Est-ce que vous avez quelque chose à dire contre mon ut de poitrine ?
L'autre sourit de plus belle.
— Tsieh-hwang'hai, tsieh-kwang-hai ? disait-il en gazouillant et en s'informant avec politesse s'il était dans le chemin du gentleman.
Mais l'agent de police se méprit :
— Je crois que a^ous vous moquez de moi !
Ma foi, je vais lui faire passer son sourire, moi, à votre sale tête, espèce de Chinois, espèce de sale païen, — et avec la pointe de mon bâton de noyer encore !
Cire-à-Savate n'était pas sur ses gardes. Il eût à peine le temps d'élever sa main, droite pour se défendre, pendant que l'Irlandais, tombant sur lui avec ses poings, avec son bâton et avec ses souliers à clous, envoyait des coups dans toutes les directions, plein de fureur aveugle et meurtrière.
Il voyait rouge et, en y mettant toute sa force de brute, il frappait sans arrêt, encore, encore et encore.
Le malheur voulut que, comme on sait, le remords succède aux fumées du whisky. Au lieu d'arrêter Cire-à-Savate, le policeman l'abandonna où le misérable corps s'était écroulé en masse saignante, mugissante, disloquée.
Il se contenta de dire en faisant son rapport au bureau de la police qu'il avait été assailli par trois païens énormes et féroces, mais que, sur sa foi, il leur avait fait sentir le bout de sa canne et de son soulier.
— Malheur à eux — par le rocher de Cashel ! Qu'est-ce qu'ils faisaient là aussi, ces sales Chinois ? Us se sont sauvés. Us ont bien fait, car,..
CIRE-A-SAVATE
Le policeman reçut force félicitations.
Quant à Cire-à-Savate, le mélange de la nostalgie celte et du whisky celte le mena fort loin. Il resta infirme et incurable. Son coude droit était fracassé ; son cou tordu sur le côté lui donnait l'attitude d'un bossu ; son orbite droite était vide, ses poumons atteints, sa santé perdue. Dorénavant, il vécut de la charité de Pell Street, laquelle CvSt proche pa.rente de la mauvaise humeur de Pell Street.
— Tigre en papier, criaient derrière lui les gamins aux yeux en amande. Car un tigre en papier ne peut mordre, et, pour la même raison, un homme qui a les mains paralysées ne peut frapper.
— Ho ! un bos^u^qui salue, quelle hyperbole ! s'écria, toujours judicieux, Nag Sen Yat, le marchand d'opium, un jour qu'il vit le malheureux estropié faire la révérence à la façade cramoisie du temple de Bouddha.
— Quand on mange son fond, on ne doit pas manger jusqu'à être rassasié. Quand on mange celui des autres, on mange jusqu'à ce que les larmes coulent.
Tel était le sentencieux commentaire dont Nag Hong Fah, le propriétaire à bedaine du Grand Palais Chop Suey de Shanghaï, accompagnait
200 UN PARFAIT GEiNTlLHOMJSlE ET QUELQUES AUTRES
un bol de restes de canard salé et de choux marines trempant dans la sauce.
Il faudrait exagérer risiblement les réactions sentimentales de Cire-à-Savate pour le supposer atteint au moral par les aménités de la vie mongole, car, lui aussi, était un Jaune. Il trouvait que Pell Street était en droit de le traiter ainsi et, personnellement, il eût agi de même, si les situations eussent été renversées.
— Je suis un estropié, disait-il à Miss Edith Rutter, la directrice du Patronage, par l'intermédiaire de Liu Kuang l'interprète du Tribunal, lorsque la petite personne s'arrêtait pour tenter de verser sur tant de blessures l'huile pacifiante de la pitié anglo-saxonne. — Un estropié n'est bon à rien, pas plus que vous qui êtes une vieille fille stérile — cela était publié, ne l'oublions pas, sous la direction de Liu Kuang, — bonne tout au plus à moucher le nez des enfants et à casser les pots du ménage.
Bien entendu, on nourrit et on habille un malheureux, non-seulement dans l'intention de s'assurer des mérites aux yeux de la Déesse de la Miséricorde quand arrivera la fête de la Délivrance Universelle, mais aussi pour secourir les esprits enfuis des ancêtres. Car ceux-ci peuvent avoir été d'une caste inférieure à celle de l'homme qui reçoit l'aumône et, dans ce cas,
GÏRE-A-SAVATE
Pacte de générosité posthume a le pouvoir de rendre les hommes égaux dans le monde gris et tourbillonnant des fantômes.
Oui, on gagne de la considération en donnant, mais quelle considération particulière retirerait-on, je vous le demande, d'un mot de sympathie, d'un regard de bonté ?
— Un mot, disait Yung Long, l'épicier en gros, est un souffle dans le vent. Le fait seul compte. La nourriture est le témoin, et un ventre comblé, l'arbitre du Seigneur Bouddha.
Pell Street aurait vivement approuvé Cireà-Savate s'il avait fait « la chose convenable », c'est-à-dire s'il s'était suicidé.
On le lui avait même dit d'une manière détournée et, un vendredi que l'infirme était en train de brûler des bâtons d'encens Hung Shu, devant Çakya-Mouni Bouddha, Yu Ch'ang, le prêtre du Temple, mentionna devant lui, comme au hasard, que ]e prix des cercueils montait. Après ce délicat préambule, et usant de l'appui contestable des pesantes citations du Livre des Devoirs Triples, il avait ajouté que Pell Street se ferait un plaisir d'ouvrir une souscription de plusieurs centaines de dollars pour que les restes terrestres de Pi H'siao fussent envoyés en Chine et enterrés là-bas dans un confortable cercueil laqué de rouge, au penchant
d'une colline, face à des eaux courantes, avec une agréable vue sur des champs de riz.
— De la sorte rien n'empêcherait votre esprit, disait le prêtre, de se réjouir singulièrement. De plus, vos respectables ancêtres auraient toute satisfaction, car vos funérailles s'accompliraient suivant le rite le plus pur, sans oublier la location de quinze pleureurs ornés de petites balles de laine suspendues à leur chapeau pour représenter les larmes.
Mais Cire-à-Savate aimait mieux être un estropié en vie qu'un corps mis en terre avec les honneurs dus à un mandarin de seconde classe. Il n'était pas un Occidental adonné à la dissection de son âme et qui examine sévèrement ses émotions dans un tube-témoin. S'il l'eût été, il eût découvert que c'était l'orgueil qui l'empêchait de rejoindre les esprits de ses aïeux par un acte commis de sa propre main. Oui, l'orgueil, en dépit de ce corps raccourci et contracté, où l'âme devenait plus sèche et plus vile à mesure que les jours s'évanouissaient dans les semaines et les semaines dans l'impitoyable oscillation des années. L'orgueil, l'orgueil des siècles contemplatifs et voilés, l'orgueil du sang, l'orgueil du nom, car, on le pense bien, Cire-à-Savate n'était que son surnom. Son vrai nom était Tong Fu-Hsiang, un nom auquel il devait de porter
CI RE -A- SAVATE
sous la peau cette rougeâtre lueur de cuivre, un nom de Mandchou du Nord pierreux et méprisant, réminiscence des jours où des cavaliers vêtus de fer, lancés des plaines de l'Asie Centrale, firent, un contre mille, la conquête de la Chine et lui imposèrent le tow chang, la queue de cochon, en signe d'opprobre ; un nom qui le proclamait gentilhomme dans son pays, lui, le misérable infirme, alors que ces Chinois de Pell Street, les hommes des clans des Nag et des Yung, des Yû et des Liu, n'étaient en vérité qu'un peu de boue sous ses semelles.
Il ne manquait pas de le leur répéter du reste, quand ils lui abandonnaient du tabac et de Teau-de-vie Sam shu et même, à l'occasion, une boulette d'opium, dans le salon d'arrière du Grand Palais Chop Suey de Shanghaï, euphoniquement nommé par les hommes jaunes l'Honorable Pavillon de la Longévité Tranquille.
D'abord, ils remplissaienr la tasse de Pi H'siao, puis ils approchaient une boulette de charbon pour sa pipe de bambou, puis, avec des voix doucement modulées, posaient des questions :
— Parlez-nous de vos honorables ancêtres.
— Parlez-nous des honorables Mandchous qui nous gouvernent, nous, porcs de Chinois.
Et Cire-à-Savate, sachant bien qu'il était véridiquc et que les autres savaient qu'il par-
lait véridiquement, commençait par son père :
— Un chen shih, lui, et qui reçut le titre de Docteur Eminent au Palais de l'Education Auguste et Heureuse, à l'Ouest de la Porte de Ch'ien Men, dans la Ville Interdite. C'était le plus respectable des gentilshommes. Il porta la chemise blanche de la Pénitence, alluma la chandelle de l'Expiation et de trois cents jours ne rasa pas son front, lorsque l'Empereur Tao Kuang monta sur le Dragon et disparut dans le ciel.
— Bon, bon, — dit Nag Hong Fah dans sa pipe d'opium, en frappant l'un contre l'autre ses gros genoux — comme font les hommes d'affaires de New- York aux spectacles du Vaudeville : — et votre estimé grand -père, parlez-nous de lui.
Sur quoi l'estropié continuait, faisant l'historique de sa famille depuis son grand-père qui avait été capitaine général du Corps de la Huitième Bannière, jusqu'à son arrière grand-père, Taotai, du Cercle Impérial, un aisin cioro, lui, un membre du clan de l'Empereur, un cousin germain du Fils du Ciel, un Nurhachi, — un prince casqué d? fer.
A ce moment, il y avait toujours un éclat de joie générale :
— Ho ! Mandchou ! Ho ! Prince casqué de fer \
CIRE-A-SAVATR
IIo ! grand Bouddha. Et les tapes cordiales tombaient sur le dos tordu et bossu, pendant que de grossières remarques éclataient de toutes parts sur « le rebut des toits des porcs de Canton, qui, à présent, étaient largement assez bons pour les honorables entrailles d'un conquérant mandchou )).
Un Chinois, après tout, est un démocrate qui, loin de son pays, goûte la déchéance de l'aristocratie héréditaire, tout aussi bien que l'Américain à trait d'union qui a fait fortune et, pouvant s'ojffrir ce qui lui plaît, aime à dîner dans un restaurant de Broadway pour malmener, en lui donnant un pourboire, le pâle maître d'hôtel à cheveux jaunes et à nez en croc qui, s'il retournait dans son vieux pays, porterait un von devant son nom.
Cire-à-Savate comprenait parfaitement tout cela. Il répondait cependant à ce qu'on lui demandait, et pour deux raisons : la première, était qu'en refusant de répondre il eût perdu la face, puisqu'il eût paru douter de son lignage ; l'autre, qu'en faisant le saltimbanque, le fou bigarré en bonnet à grelots, il payait en quelque sorte sa nourriture et ses vêtements.
Ce n'était qu'à la dernière minute de la soirée que Yung Long avait l'habitude de poser encore une question :
200 UN PAl^FAIT GENTILHOMME ET QUELQt'ÉS AUTRES
— Pourquoi avez-vous quitté la Chine ?
disait-il, accommodant son bras replié sur un dur coussin qui semblait tissé de la fuite des eaux courantes et du rayonnement des étoiles. Pourquoi, vous, gentilhomme, êtes-vous venu vers la terre des Diables Blancs, tout juste comme moi, — et il semblait mettre une grande complaisance à son abaissement, — m.oi, moi un porc de Canton, un coolie ?
Pas de réponse, malgré les tentatives de persuasion au sam shu et à Topium. Pas de réponse, quoique l'œil droit de Cire-à-Savate fît tournoyer en son milieu une flamme lente à lueur rougeâtre, quoique même l'orbite gauche, qui était vide, parût trembler de rage.
Il y eut encore de grands rires. Quelqu'un remarqua que, sans doute, une femme était au fond du mystère, tandis qu'un autre, avec un jeu de mot que la plus attentive rédaction ne pourrait décemment traduire, suggéra qu'il était temps pour Cire -à-Savate, de jouer à l'ancien jeu chinois de taquiner la mariée, laok-shin-jang.
Ce fut un jour du dernier mois d'Août, un de ces jours de New- York où la ville entière, depuis
CI RE- A- SAVATE
la Batterie jusqu'aux Yoiikers (1), semble submergée sous l'or des tropiques — tandis que clochers et (( gratte-ciels » s'élancent vers l'azur pour y chercher peut-être un peu d'humidité. — Ce jour-là une lueur de la raison pour laquelle Cire-à- Savate, le Mandchou, était venu en Amérique comme n'importe quel coolie, pénétra dans Pell Street, une lueur, pas davantage, et vitement amortie par l'acier et le sang, dans un cri de femme poignardée.
Le bruit de sa beauté avait parcouru Pell Street longtemps avant qu'elle n'y arrivât.
Lorsque Yung Long, douze mois auparavant, s'était résolu à « sucer le vinaigre )>, métaphore chinoise qui signifie que l'on prend une seconde femme, il avait décidé, en bon commerçant, qu'il n'y aurait pas lieu de cacher la beauté de sa nouvelle épouse sous le manteau du décorum — car la beauté d'une femme met en évidence la prospérité des affaires du mari.
— Seul un homme riche peut se permettre deux femmes, dit-il à Yu Ch'ang, le prêtre ; c'est une vérité qui ne peut manquer de frapper ma clientèle. De plus, il peut se faire qu'elle me plaise et que je l'aime.
— Elle est jeune ?
(1) Quartier de New-York. n. d. t.
208 UN PARFAIT GENTILHOMME ET QUl^LQUES AUTRES
— Non. Laissons la jeunesse aux fanfaron-, nades de la jeunesse. A l'homme sage qui amasse des années, le cristal gravé de la connaissance, l'émeraude polie du contentement, l'éventail rafraîchissant des mérites nombreux. L'entremetteuse de San Francisco, une honnête personne avec laquelle j'avais déjà fait des affaires autrefois, écrit que Si Si est de la plus honorable
$ famille, qu'elle est un écrin précieux rempli par les arts de la coquetterie, et que trente-sept étés n'ont fait qu'accroître trente-sept fois ses charmes. Elle a de petits pieds, de ceux que les Diables Blancs appellent des pieds déformés, de vrais lis d'or, dont chacun vaut un kang de larmes. Il paraît que lorsqu'elle lave ses mains l'eau en est toute parfumée. Je me demande ce que ma respectée première femme va dire, — et il eut un petit frisson. — car cette bouche est comme un robinet ouvert.
— Arrêtez le robinet avec votre poing, conseilla le prêtre.
La pourvoyeuse avait dit la vérité. Si Si était certes bien belle.
Elle avait le teint d'un blanc mat — et ses lèvres, d'un incarnat profond, étaient pareilles à la blessure que fait un sabre. Ses grands yeux pleins d'esprit et formés en amande semblaient même plus grands qu'ils ne l'étaient en
CTRE'-A-SAVATË
réalité, dans le cadre courbe des immenses sourcils ; tandis qu'au-dessous, les lourdes paupières montraient cette ombre de rugosité qui parle de passion et de science exercée de la passion. Les petites oreilles étaient appliquées tout contre la tête. En outre, Si Si possédait la véritable démarche de la femme dont les pieds ont été comprimés depuis la première enfance, cette démarche balancée, onduleuse « qui sautille délicatement au-dessus des lis d'or », selon les termes du poète ancien.
Côte à côte avec son seigneur, Si Si traversait l'amas de maisons graisseuses qui forme la Ville Chinoise de New- York, Yung Long lui montrant du doigt le chemin de fer aérien qui se précipitait hors du goulot de bouteille de Pell Street avec un grondement énorme et des sanglots d'acier, vers la chapelle de la mission Evangélique Chinoise, laquelle, tout enveloppée d'un voile de poussières et de souillures, s'affligeait des pompeuses monstruosités thaumaturgiques du Te3Tip]e de Bouddha, juste en face, dans la rue.
Dans la rue, ils se promenaient, tandis que la première femme de Yung Long se penchait à sa fenêtre en hurlant contre Si Si les injures pleines de saveur de Canto»i :
— O calamité sur qui l'argent coule et se perd !
— O toi qui aurais dû naître chicmie !
— O grande et puante honte !
— O œuf illégitime de canard !
— Shuey-Kee! (Volaille aquatique !) répliqua la seconde femme, étouffant ainsi avec efficacité les récriminations de sa rivale qui répandit instantanément un flot de larmes brûlantes, car shueykee est le surnom des filles de sampan, lesquelles travaillant le jour sur la rivière et ont l'amour facile pendant la nuit. Après quoi, le mari et la femme continuèrent leur promenade, satisfaits d'eux-mêmes, de Pell Street et du monde en général.
Ils rencontrèrent Cire-à-Savate au coin de Pell Street et ce qui suivit ne pourrait être relaté ni dans le plat langage des journaux américains, ni avec la phraséologie exercée des magazines. Ce fut assurément une chose dramatique, mais le Chinois est paradoxal et n'est jamais dramatique dans les moments dramatiques. Chez lui, le drame repose dans la lente et orgueilleuse angoisse de la répression personnelle, dans des mots tout unis dont le tissage serré est travaillé sur le métier du mensonge, ainsi que dans des paroles qui ne sont pas prononcées mais qui, soudainement, se trouvent être représentées par un fait incontestable, un fait construit en pierre de taille.
CIRE-A-SAVATK ^11
— Pi H'siao, (Cire-à-Savate), dit le souriant Yuixg Long, balançant une main nonchalante pour présenter le bossu. Un honorable Mandchou qui, par condescendance, est venu parmi nous pour emplir son honorable ventre de nos rebuts.
— Lai. (Viens ici), ajouta-t-il.
L'estropié vint. Sa tête était fléchie profondément sur la poitrine et ses membres tordus se remuaient maladroitement comme ceux d'une araignée mutilée :
— Cire-à-Savate n'est pas mon nom, — dit-il avec une sorte de gémissement doux et plaintif, car il avait pris ce soir-là une part trop libérale d'un opium <( numéro un » fort capiteux. — Je suis un MsLBdchou, uYï Nurhachi, un prince casqué de fer.
— Oui, oui, dit Yung Long en traînant la voix, son vrai nom est, j'ai oublié. Dis ton nom...
— Tong Fu-Hsiang, répondit-il d'une voix positive et lente, comme le répons d'une litanie souvent redite ; et immédiatement, le rude nom du Nord fut répété par les lèvres cramoisies de Si Si :
— Tong Fu-Hsiang ? dit-elle sur le ton d'une incrédulité totale.
Mais l'infirme avait levé les yeux. Un rayon
égaré de la lune mit ses traits secs et grimaçants en fort relief. Si Si répéta :
— Tong Fu-Hsiang ? Mais cette fois avec le fatalisme des Mongols.
Cire-à-Savate la regarda. Il l'étudiait depuis la coiffure en « semence de perle )) élaborée avec un soin minutieux, jusqu'au bout de ses petites pantoufles brodées.
— Oui, dit-il, je suis Tong Fu-Hsiang, et il semble que je ne puisse vous échapper, ô Broyeuse de Cœurs.
Et, parlant d'une voix aussi égale et dénuée de passion que la Destinée même, il continua :
— Regardez-moi ! Regardez-moi bien ! Ne suis-jc pas un beau galant ? Ne suis-je pas vigoureux, avenant, frais à respirer ! Ahi ! Briseuse de Cœurs. Regardez-moi donc !
Elle ne prononçait pas une syllabe. Quelque chose comme une grande vague, venant du passé, ramenant au présent, embarrassait sa respiration, et, visible dans ses yeux, essayait de mélanger le passé au présent, mais, devant la tâche, tremblait d'un frisson désespéré. Inconsciente, semblait-il, et douce, et cruelle et très inhumaine, oubliant les passants, oubliant son mari, oubliant le vacarme et la fumée de Pell Street, elle étendit les deux mains :
CIRE-A-SAVATE
— J'ai... J'ai attendu..., attendu, bégaya-telle.
— Vous mentez, répliqua lentement l'estropié. J'étais pauvre, étudiant et gentilhomme. L'autre était riche, riche de richesses mal gagnées et vous...
— Non... Non...
Il y avait de l'angoisse dans la voix de la femme. Mais ses yeux scrutaient le visage du bossu avec intensité, comme si, à travers sa propre angoisse, elle eût guetté l'impression qu'elle produisait sur lui. Une femme enfin...
— Ce jour où vous m'avez écrit, quand je suis venue à votre rencontre dans la rue des Dix Mille Brises Rafraîchissantes, j'ai attendu jusqu'à...
— Taisez-vous, Langue effrénée ! commanda l'infirme d'une voix cassante. Il parlait avec une étrange dignité, si bien que Si Si s'inclina et obéit.
Quelle scène singulière au beau milieu de Pell Street ! Cette femme couverte de ses pompeux atours de mariée, tremblante, réduite au silence devant Cire-à-Savate, ou plutôt devant un mort, devant une personne invisible, un compagnon inséparable d'elle-même et de son passé.
Mais le silence fut brusquement rompu par la voix de Yung Long.
— Parlez, Si Si. Racontez. Dites-moi... Il riait. Depuis combien de lunes suivons-nous sur des talons glissants le mystère toujours en fuite de Cire-à-Savate ! Parlez Si Si.
Yung Long avait compris dès le premier moment : Si Si et Cire-à-Savate s'étaient connus autrefois et s'étaient aimés. Mais qu'est-ce que ça pouvait faire ?
L'idée que cette épave humaine avait possédé Si Si jadis ne troublait aucunement la massive éqùanimité du mari. Cette révélation donnait plutôt du goût et de l'âpreté à ses droits et à ses 'désirs. C'était un Mandchou l'autre. Et c'était sa femme à lui, — lui le méprisable coolie de Canton, — qui avait autrefois tenu dans ses bras ce descendant abattu des princes casqués de fer.
C'était une facétie, un tour bien réussi joué par les mauvais dieux de la vie et de la mort. Yung Lung en goûtait l'ironie. La situation lui semblait riche de promesses subtiles et délicieuses. Il en faisait claquer ses lèvres comme un homme qui boit une chaude liqueur de riz d'âge vénérable, au bouquet riche et onctueux.
— Parlez, Si Si, — disait-il, en insistant auprès de la femme qui ne répondait pas. — Dites-moi ce grand et terrible secret. Comment se fait-il que cet étudiant de Pékin, ce gentilhomme, ait. dû marcher dans les sentiers .épineux du tra^
ClIlE-A-SAVATli:
vail ? Pourquoi est-il venu vers la terre des Barbares Etrangers comme un simple coolie ? Expliquez-moi de grâce cette admirable farce !
On ne sut jamais si la femme avait eu l'intention d'obéir ou si, toujours inconsciente de la présence de son seigneur et de ses paroles mômes, elle s'était attachée seulement à pénétrer le cœur de l'infirme que la douleur et le charme de la souffrance, lui avaient rendu désirable une fois encore :
— Tong Fu-Hsiang, disait-elle, je dis la vérité. Avec Chi-]i, ma vieille nourrice, j'ai attendu comme il sied, jusqu'à ce que votre honorable mère m'ait rencontrée dans la rue et maudite en m'appelant impudente et en me donnant d'autres noms injurieux...
Cire-à-Savate coupa la phrase avec un, geste. C'était plus qu'un simple geste. Il sembla qu'une grande ombre dramatique tombait entre eux, rapide et sans pitié.
— Assez, dit-il, cette histoire est finie. Peutêtre dites-vous la vérité. Peut-être non. Il serait plus facile de mesurer la profondeur de l'Océan avec la queue d'un chacal que de sonder le cœur d'une femme. Une seule chose est certaine. Je suis Cire-à-Savate et vous êtes Si Si, la « mariée )) de Yung Long.
Yung Long, dont le regard allait de l'infirme
à Si Si, s'empara de ces mots et les jeta au ciel obscur et bas de Pell Street avec une avalanche d'éclats de rire :
— La « mariée » de Yung Long. La « mariée » de l'épicier. Yung Long, le coolie de Canton, le porc ! Ahi ! ma « mariée » !
Il l'attira à lui dans un brusque mouvement de ses gros bras et la serra contre sa poitrine en écrasant la belle parure de noce. Ma mariée, répétait-il triomphalement. La même qui a été autrefois la mariée d'un Mandchou, d'un Nurhachi, d'un prince casqué de fer. Est-ce là le grand secret, ô Bossu ?
Cire-à-Savate s'était déjà retourné pour s'en aller, mais à ces mots il s'arrêta. Il regarda Yung Long pendant cinq longues secondes. Un sourire ondulait sur sa lèvre mince. Il était très calme. Son cou était tordu, ses membres paralysés. Cependant, quelque chose semblait grandir au fond de son âme et doucement l'envelopper, quelque chose qui revêtait sa personne extérieure d'une gloire étincelante, en lui imposant le sens terrible et pressant de la force et de l'orgueil... Il semblait que la force, l'orgueil, malgré ce qu'il était — et venu d'on ne savait où, — remuaient de toutes parts entre les murs boiteux et défoncés de son corps, travaillaient subtilement dans la constance et le mystère pour
CÏRE-A-SAVATE 217
arriver à la transfiguration de l'être disgracié. L'estropié éleva sa main gauche avec un geste qui était prophétique et colossal. Celui de ses yeux qui voyait flambait de quelque chose d'éternel et d'indestructible :
— Vous avez raison, dit il. Autrefois, elle fut ma mariée, la mariée d'un gentilhomme. Elle rencontra un homme de basse classe, un homme pareil à vous, riche, emplissant son ventre de grasses nourritures et son triste cerveau de pensées sordides. J'ai tué cet homme et je dus m'enfuir. C'est ainsi qu'au cours des inexorables oscillations de la Destinée, j'arrivai ici. Je devins ce que vous me voyez, un boiteux, un estropié, un bon à rien.
— Et vivant de nos charités, interrompit railleusement l'épicier.
— Parfaitement, et Cire-à-Savate inclina gravement la tête. Mais je suis toujours unNurhachi et toujours...
— Un amant ? rétorqua la voix moqueuse.
— Peut-être, dit l'autre, dont le regard alla de l'épicier à la fem.me qui, en le fixant, semblait isoler avec des yeux élargis le spectre du passé.
Après avoir articulé les vieux secrets et fait preuve d'une assurance illimitée dans le défi, le regard de Cire-à- Savate exprimait maintenant de l'indécision et en outre de l'amour, de
l'amour à la fois rude et doux, de l'amour mystérieux comme les vents de l'aube, comme mille levers de soleil oubliés.
— Si Si, dit-il d'une grande voix claire, peut-il se faire que vous ayiez oublié les jours qui sont passés, les jours où je faisais de mon cœur un tapis pour vos petits pieds dorés, les jours où votre âme était un miroir pur où je voyais mon âme, quand votre cœur était le puits de mon amour et mon cœur le noyau de votre félicité ! Ma vie est un creuset noirci, mais mon amour pour vous, ô Broyeuse de Cœurs, est la perle d'or qui est au fond...
Il s'approcha tout près d'elle, sans faire attention à Yung Long qui était partagé entre la fureur, l'hilarité et la stupéfaction.
— Briseuse de Cœurs, continua-t-il, — et ce n'était plus l'estropié qui parlait, ce n'était plus le réprouvé de Pell Street, le misérable qui quêtait les aumônes, la cible de l'esprit grossier des coolies ; c'était un Mandchou, un homme de race noble, c'était un lettré et un poète. — Si Si, je vous aime. Pour vous avoir encore, je maudirais la mémoire de mes honorables ancêtres, je cracherais sur le nom de Bouddha, le Maître et le Seigneur béni. Car je vous aime Si Si. Peut-il se faire que vous ayiez oublié ?
Il est difficile, dans un récit, de rappeler avec
CIRE-A- SAVATE
exactitude la suite des innombrables détails qui, se succédant au coui's des secondes et des minutes, donnent à la vie son caractère tragique ou comique. Mais quoique, dans le récit qui nous occupe, tout se fût passé en quelques instants, l'image qui se projeta sur l'esprit de Yung Long eut la netteté d'un principe élémentaire, indécomposable, éternel.
Yung Long s'aperçut que Si Si se tordait dans ses bras. Il la sentit s'arcbouter contre sa propre poitrine et s'en arracher. Il vit Cire-à-Savate la lui prendre.
— Je n'ai pas oublié, Tong Fu-Hsiang, murmurait-elle. Je n'ai pas oublié, ô Bien-Aimé.
— Et moi non plus, dit le bossu d'une voix saccadée. Moi non plus je n'ai pas oublié- Je n'ai pas oublié qu'autrefois vous m'avez menti, que vous avez renié mon amour pour l'amour des richesses. Je n'ai pas oublié, ô Cœur Féroce, ô Broyeuse de Cœurs, que je suis un infirme qui ne peut gagner ni son propre pain, ni le pain de la femme qu'il aime. Je n'ai pas oublié l'orgueil de ma race, — et, soudainement il se tourna vers Yung Long qui restait pétrifié :
— Cherchez-vous une autre femme, épicier, dit-il. Celle-ci, vous ne pouvez pas l'avoir.
Avec une extrême rapidité, sa main droite, qui était paralysée, passa sous sa chemise sale.
Elle ressortit avec un éclair et un craquement d'acier qui, tout droit, trouva le cœur de Si Si, et Si Si tomba à la renverse aux pieds du bossu avec un cri étouffé, tandis que le sang qui ruisselait avec lenteur teignait au passage, d'un incarnat profond, le vert et le rose des atours de la mariée.
A l'instant suivant, au moment même où Yung Long sautait en avant avec un rauque cri de rage, la pointe du couteau brilla encore une fois, comme le croissant des passions mauvaises, dans la lumière faible et jaunâtre.
— L'amour est une fleur, disait le Mandchou, Quand elle est desséchée, elle n'est plus que du foin et les bœufs la mangent. Et il frappa son cœur de haut en bas, d'un coup net du poignard.
Il tomba mort en travers du corps de Si Si, les bras étendus comme pour protéger son amour mort contre Yung Long, contre le vacarme, les souillures et la cruauté de Pell Street.