ACTE II
ALBERT, la faisant asseoir à ses cités.
Quand je suis ici, tout : l’air, l’eau, la lumière. Fait refaire à mon cœur l’école buissonnière:
Je le sens qui tressaille ; il n’était qu’engourdi!
— C’est dans ce parc d’Enghien que nous avons grandi. J’étais encor gamin, vous, presque demoiselle,
Vous étiez toute bonne et je vous trouvais belle,
Et je vivais ainsi, courant avec douceur,
Des baisers de ma mère aux baisers de ma sœur !
— Tiens, Laurence, vois-tu, là-bas, sur la pelouse,
Ce fameux cerisier, si fatal à ma blouse ,
Tu sais, le cerisier du mal, aux fruits si beaux !
Quand j’avais déchiré ma blouse à ses rameaux, J’accourais tout honteux, barbouillé de cerises,
Et tu te dépêchais d’y faire des reprises !
C’étaient mes premiers fruits défendus; — et j’eu sais Qui, me coûtant plus cher, ne les vaudront jamais. —
— Tous ces vieux souvenirs me semblent de la veille, A ce passé charmant mon àrae se réveille,
Et j’oublie à ce point le présent près de vous.
Que je vous redis tu comme en ce temps si doux !
LAURENCE
Quel homme singulier et mobile vous faites!
On vous quitte l’esprit tout entier à vos fêtes.
En train de méditer, grave comme un Solon,
Sur l’étrange couleur d’un nouveau pantalon,
La coupe d’un gilet, ou s’il sera de mode D’inventer un habit qui soit bien incommode,
Et l’on retrouve en vous, du dimanche aulundi,
Un poète champêtre en place d’un dandy!
ALBERT
Mon Dieu! l’on est toujours séduit par son contraire. Tout dépend de l’instant ! — Si j’aime l’onde claire D’un ruisseau dans les bois, je serais attrapé Qu’on allât abolir le champagne frappé.
La chanson du bouvreuil, ici, me remplit d'aise;
Mais ôtez l’Opéra, la chanson est mauvaise;
Faites un champ de blé du boulevard de Gand,
Et l’œuvre du bon Dieu me semble extravagant! L’homme est ainsi bâti ; mais la chose réelle.
Qui, dans le cœur humain, soit vraiment éternelle,
C’est la sainte amitié de deux âmes de prix,
Et vous avez la mienne aux champs comme à Paris!