ACTE IV
MERCIER
Combien?
Rien que soixante.
Alors, dilapide ton bien !
Tu le peux si lu veux, car te voilà majeure.
LAURENCE
De toutes les raisons... ce n’est pas la meilleure.
MERCIER
Parle 1 on n’accomplit pas de pareils dévouements Pour tout le monde !
LAURENCE, à part.
O Dieu! pardonnez si je mens!
MERCIER
Dis-moi donc la raison qui dicte ta conduite!
LAURENCE
Ne m’interrogez pas... vous saurez par la suite Ce qui me fait agir, c’est le secret d’autrui !
Une amie imprudente a besoin d’un appui; Quoiqu’elle soit coupable, elle est digne d’estime,
Et je veux la sauver ; faiblesse n’est pas crime! D’ailleurs, c’est un devoir d’aider au repentir.
(A part.)
Quand je pense qu’on fait un métier de mentir!
mercier .
Ta pitié, dans ce cas, me semble exagérée.
Dieu ramène au bercail la brebis égarée.
M ERCIER.
C’est pousser à l’extrême un sentiment si beau.
Que risquer d’empester pour une le troupeau.
LAURENCE
Et vous, père, songez que pour une équipée,
Une famille entière est quelquefois frappée.
MERCIER
Quand le comte de Horn, le cousin du régent.
Se fut déshonoré par appétit d’argent,
Il lit à son parent une demande en grâce,
Suppliant d’Orléans, pour l’honneur de sa race,
De ne point exposer quelqu’un du sang des rois
A tomber en public sous la hache des lois.
Le régent, qui pourtant fut assez bénévole,
Fit répondre au voleur cette lière parole :
Quand J’ai du mauvais sang, je me le fais tirer!
Et moi, si notre Albert devait déshonorer
Mon nom de plébéien, sans que nul m’y contraigne,
Ainsi que le régent, je dirais : Qu’on me saigne
LAURENCE, à part.
J’ai bien fait de mentir î
MERCIER
C’est l’éducation.
Quand l’honneur est en jeu, qui règle l’action.
La chute d’un lourdaud est presque naturelle Où le faux pas d’un autre est chose criminelle !
Passons. — Pour le moment, tout ce que je comprends, C’est que tu vas donner soixante mille francs,
Et que c’est ta fortune.
LAURENCE
11 m’en reste trois mille, \
Et c’est plus qu’il n’en faut pour ma vie inutile;
Car si trois mille francs pour le monde sont peu,
C’est la dot qui convient aux épouses de Dieu.
MERCIER
Voudras-tu m’expliquer ce que cela veut dire ? Pourquoi, diantre! rêver les palmes du martyre?
Ton cœur a-t-il cessé d’être loyal et pur?
De quoi te repens-tu? Pourquoi le cloître obscur? Madeleine au désert, Louise aux Carmélites Se comprennent, mais toi ! — Les belles cénobites Exhalaient les soupirs de leurs âmes de feu.
L’une à son Dieu fait homme et l’autre au roi fait dieu Mais toi, quel noir chagrin dévore la jeunesse? Pourquoi pencher déjà ton front lourd de tristesse,
Et vouloir, comme font les pécheurs pénitents,
Eusevelir ton corps et ton cœur de vingt ans ?
Quel est donc ce secret qui fait pâlir ta joue?
LAURENCE
Vous le saurez plus tard, mon oncle.
MERCIER
Je t’avoue
Que je doute très-fort de ton petit roman.